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EMPEREURS ET CESARS DU IIe SIECLE


Pline le Jeune - Panégyrique de Trajan

 

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I- C'est une belle et sage institution de nos ancêtres, pères conscrits, de préluder par des prières non seulement aux actions, mais aux simples discours ; puisque l'homme ne peut rien entreprendre sous de bons auspices et avec une pensée intelligente, si les dieux, honorés d'un juste hommage, ne le soutiennent et ne l'inspirent. Qui doit être, plus qu'un consul, fidèle à cet usage ? et quand sera-t-il religieusement observé, si ce n'est lorsque nous sommes appelés, par l'ordre du sénat et par le voeu de la république, à rendre au meilleur des princes de solennelles actions de grâce ? Eh ! le plus beau, le plus magnifique présent des dieux immortels, n'est-ce pas un prince dont l'âme pure et vertueuse offre d'eux une vivante image ? Oui, quand on aurait pu douter jusqu'à ce jour si c'est le hasard ou le ciel qui donne des chefs à la terre, il n'en serait pas moins évident que le nôtre fut établi dans ce haut rang par une main divine. Car ce n'est pas le pouvoir inaperçu de la destinée, c'est Jupiter lui-même qui a visiblement désigné ce grand homme, élu, vous le savez, devant les autels et dans ce temple auguste, où la présence du dieu n'est pas moins sensible ni moins réelle que parmi les astres et au sein des célestes demeures. C'est donc pour moi un pieux devoir de t'invoquer, ô le meilleur et le plus grand des dieux, Jupiter, fondateur et soutien de cet empire, afin que tu me fasses trouver un langage digne d'un consul, digne du sénat, digne du prince ; afin que l'indépendance, la vérité, la candeur, éclatent dans toutes mes paroles, et que mes actions de grâces ne paraissent pas plus exagérées par la flatterie, qu'elles ne sont commandées par la nécessité.

II- Il est une chose que doit observer, je ne dis pas tout consul, mais tout citoyen qui parle de notre prince : c'est de n'en rien dire qui puisse avoir été dit de quelque autre avant lui. Bannissons donc et rejetons bien loin ces expressions que la tyrannie arrachait à la crainte. Ne disons rien comme autrefois ; les maux d'autrefois ne pèsent plus sur nous. Que nos discours publics soient différents, quand nos secrets entretiens ne sont plus les mêmes. Que la diversité des époques se reconnaisse à celle du langage ; et que le ton seul des remerciements annonce en quel temps et à qui les grâces furent rendues. Ne nous faisons point un dieu pour le flatter : ce n'est pas un tyran, mais un citoyen ; ce n'est pas un maître, mais un père, qui est le sujet de ce discours. Il se croit l'un de nous, et rien ne le distingue et ne le relève autant que de se confondre avec nous, et de ne pas oublier qu'il est homme, comme il n'oublie pas qu'il commande à des hommes. Comprenons donc notre bonheur ; et, par la manière d'en user, montrons que nous en sommes dignes. Ayons souvent à la pensée combien il serait odieux de prodiguer plus d'hommages aux maîtres qui nous veulent esclaves, qu'aux princes amis de notre liberté. Le peuple romain, pour sa part, sait faire entre ses chefs une juste différence ; et si naguère il en proclamait un le plus beau des hommes, il proclame celui-ci le plus brave ; si ses acclamations exaltèrent dans un autre le geste et la voix, elles louent en celui-ci la piété, le désintéressement, la douceur. Nous-mêmes, est-ce la divinité de notre prince, ou son humanité, sa tempérance, sa bonté, que, dans les élans de l'amour et de la joie, nous célébrons à l'envi ? Et quoi de plus conforme à l'esprit d'une cité et d'un sénat libres, que ce surnom de Très Bon qu'il a reçu de nous, et que l'orgueil de ses prédécesseurs lui a rendu propre et personnel ? Enfin, quel sentiment d'égalité respire et dans nos cris d'allégresse, «Heureux empire, heureux empereur !» et dans ces voeux où nous demandons tour à tour «qu'il fasse toujours ainsi, que toujours il soit ainsi loué !» comme si nous mettions nos éloges au prix de ses vertus. Et, à ces paroles, ses yeux s'emplissent de larmes, et son visage se couvre d'une modeste rougeur ; il reconnaît, il sent que c'est à lui-même et non au prince qu'elles sont adressées.

III- Cette mesure que nous avons gardée tous ensemble dans la soudaine expression de notre enthousiasme, essayons de la conserver individuellement dans nos discours préparés ; et sachons que la plus agréable et la plus sincère action de grâces est celle qui ressemble le plus à ces acclamations qui n'ont pas le temps d'être feintes. Quant à moi, je me ferai une étude d'accorder le ton de mes éloges à la généreuse modestie du prince ; et, sans oublier ce qui est dû à ses vertus, je considérerai ce que peuvent souffrir ses oreilles. Rare et glorieuse destinée d'un empereur, auquel son panégyriste redoute moins de paraître avare que prodigue de ses louanges ! Voilà l'unique souci, la seule difficulté que j'éprouve en ce jour ; car il est facile, pères conscrits, d'exprimer la reconnaissance, quand elle est méritée. Nommer la douceur, ne sera jamais, pour celui que je loue, un reproche d'orgueil ; l'économie, de luxe ; la clémence, de cruauté ; la libéralité, d'avarice ; la bonté, de malveillance ; la continence, de débauche ; l'activité, de paresse ; le courage, de lâcheté. Je ne crains pas même de plaire ou de déplaire, selon que j'aurai assez ou trop peu dit. Je regarde les dieux, et je vois que des prières éloquentes les touchent moins que l'innocence et la sainteté de leurs adorateurs ; et que, pour trouver grâce devant eux, il vaut mieux apporter dans leurs temples une âme chaste et pure, que des hymnes ingénieusement composés.

IV- Mais il faut obéir au décret du sénat, qui, attentif au bien public, a voulu que, sous le titre d'actions de grâces, les bons princes entendissent la voix du consul proclamer ce qu'ils font ; les mauvais, ce qu'ils devraient faire. Ce devoir est aujourd'hui d'autant plus solennel et plus obligatoire, que le père des Romains impose silence aux remerciements particuliers, et ferait taire aussi la reconnaissance publique, s'il se permettait de défendre ce qu'ordonne le sénat. Modération doublement généreuse, d'interdire ailleurs les actions de grâces, et de les autoriser ici ! Car ce n'est pas vous-même, César, qui vous déférez cet honneur : il vous est librement offert, vous cédez aux voeux de notre amour ; nous ne sommes pas forcés de publier vos bienfaits, c'est vous qui êtes forcé de les entendre. Souvent, pères conscrits, je me suis représenté en moi-même combien de grandes qualités sont nécessaires à celui dont la main souveraine doit régir les mers, les continents, les guerres et la paix ; et, tout en créant, au gré de mon imagination, le modèle d'un prince qui pût dignement soutenir une puissance comparable à celle des dieux, il ne m'est jamais arrivé d'en souhaiter, encore moins d'en concevoir un qui ressemblât au grand homme que nous voyons. Tel a brillé dans la guerre, qui s'est éclipsé dans la paix ; tel a porté avec honneur la toge, mais non les armes. L'un a pris la crainte pour le respect, l'autre a cherché l'amour par l'abaissement. Celui-ci a perdu en public une estime acquise dans sa maison ; cet autre a terni dans sa maison l'éclat d'une gloire publique. Enfin nul ne s'est rencontré jusqu'ici, dont les vertus ne touchassent à quelque vice et n'en fussent altérées. Mais, dans le prince qui nous gouverne, quelle heureuse alliance de toutes les belles qualités ! quel harmonieux accord de toutes les gloires ! comme, chez lui, l'enjouement n'ôte rien à la gravité, la simplicité à la noblesse, la bonté à la grandeur ! Et sa vigueur, sa taille, son port majestueux, la dignité de son visage, même cet âge mûr sans décadence, et ces marques d'une vieillesse prématurée, dont les dieux semblent avoir paré sa tête pour la rendre plus vénérable, tant de signes n'annoncent-ils pas à tous les regards que l'on voit un prince ?

V- Tel devait être celui que n'ont fait empereur ni les guerres civiles, ni la république opprimée par les armes ; mais la paix, l'adoption, et le ciel enfin réconcilié avec la terre. Eh ! se pouvait-il qu'il n'y eût aucune différence entre l'ouvrage des hommes et celui des dieux ? Leur faveur se déclara sur vous, César Auguste, à l'instant même de votre départ pour l'armée ; et leur volonté se manifesta dès lors par un signe extraordinaire. Le sang des victimes abondamment répandu, ou des oiseaux volant à gauche, ont présagé l'élévation des autres princes ; vous, César, vous montiez, selon l'usage, au Capitole, lorsque le cri des citoyens, interprètes, sans le savoir, des décrets du ciel, vous accueillit comme un prince déjà reconnu. La foule était rassemblée sur le parvis du temple ; et quand les portes s'ouvrirent devant vos pas, «Salut à l'empereur !» s'écria-t-elle tout entière, croyant s'adresser au dieu : l'événement a prouvé qu'elle s'adressait à vous. C'est ainsi que tout le monde entendit ce présage ; vous seul ne le vouliez pas comprendre. Vous refusiez l'empire ; vous le refusiez, et par là même vous en étiez digne. Il a donc fallu que vous fussiez contraint ; or, vous ne pouviez l'être que par la vue de la patrie en danger et de la république chancelante. Vous étiez résolu à n'accepter l'empire que pour le sauver. Aussi l'esprit de vertige qui a remué si violemment le camp n'y fut-il envoyé, je pense, que, parce qu'il fallait une grande force et une grande terreur pour triompher de votre modestie. Et si le calme de la mer et du ciel est embelli par le contraste des ouragans et des tempêtes, ne serait-ce pas aussi pour ajouter aux charmes de la paix qui règne par vous, qu'une si terrible agitation l'a précédée ? Tel est le cercle où roulent les choses humaines : les prospérités naissent des disgrâces, et les disgrâces des prospérités. Dieu nous dérobe la source des unes et des autres, et souvent les causes des biens et des maux sont cachées sous l'apparence de leurs contraires.

VI- Un grand scandale a, j'en conviens, déshonoré le siècle ; une grande plaie a frappé l'Etat : l'empereur et le père du genre humain assiégé, captif, emprisonné ! le plus clément des vieillards privé du pouvoir de sauver des hommes ! un prince dépouillé du plus beau privilège de son rang, je veux dire que sa volonté ne puisse être forcée ! Toutefois, si la fortune n'avait que ce moyen de vous placer au gouvernail de la république, j'oserais presque m'écrier que nous fûmes trop heureux. La discipline des camps a été corrompue, afin que vous la fissiez renaître et refleurir ; un pernicieux exemple a été donné, afin que vous pussiez y opposer un exemple admirable ; un prince a été contraint de faire mourir des hommes contre sa volonté, afin qu'il nous donnât un prince invincible à la contrainte. Dès longtemps vous méritiez une auguste adoption ; mais nous n'aurions pas su combien vous devait l'empire, si cette adoption était venue plus tôt. Une époque a été choisie, où il fut évident que vous receviez moins encore que vous ne donniez. La république s'est réfugiée dans vos bras : l'empire s'écroulait sur l'empereur ; la voix de l'empereur vous en a remis le fardeau. L'adoption fut un recours à votre assistance, un appel à votre courage, comme autrefois les grands généraux, occupés à des guerres étrangères et lointaines, en étaient rappelés pour secourir la patrie. Ainsi, dans un seul et même instant, le père et le fils se sont fait l'un à l'autre le présent le plus magnifique : il vous a donné l'empire, vous le lui avez rendu. Seul donc jusqu'à ce jour vous avez, en recevant un si grand don, égalé la reconnaissance au bienfait ; que dis-je ? le bienfaiteur est lui-même votre redevable : le partage de la puissance ne fit qu'apporter, à vous plus de soucis, à lui plus de repos.

VII- O route nouvelle et inouïe vers le rang suprême ! ce n'est point l'ambition du pouvoir, ni une crainte personnelle ; c'est l'intérêt d'autrui et un péril étranger qui vous ont fait empereur. Qu'on dise, je le veux, que vous avez atteint ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes ; plus grand encore était le bonheur que vous avez quitté : vous avez renoncé, sous un bon prince, à la condition privée. Vous êtes entré dans une société de travaux et de soucis ; et ce ne sont pas les joies et les prospérités de ce haut rang, ce sont ses épines et ses charges qui vous l'ont fait accepter. Vous avez consenti à recevoir l'empire, quand un autre se repentait de l'avoir reçu. Nulle parenté, nulle liaison ne recommandait le fils adoptif à celui qui devenait son père ; rien, si ce n'est une communauté de vertus qui rendait l'un digne d'être choisi, et l'autre de le choisir. Aussi ne fûtes-vous pas adopté, comme plusieurs avant vous, par complaisance pour une femme : ce n'est pas l'époux d'une mère, c'est un prince qui a fait de vous son fils ; Nerva est devenu votre père, dans le même esprit qu'il était le père des Romains. Et c'est ainsi qu'un fils doit être choisi, lorsqu'il l'est par un prince. Eh quoi ! vous allez transmettre à un seul homme le sénat et le peuple romain, les armées, les provinces, les alliés ; et cet homme, vous le prendriez dans les bras d'une épouse ! vous ne chercheriez l'héritier de la souveraine puissance que dans votre maison, au lieu de promener vos regards sur toute la république, et de tenir pour le premier et le plus proche de vos parents celui que vous trouverez le meilleur et le plus semblable aux dieux ! C'est entre tous qu'il faut choisir celui qui doit commander à tous. Il ne s'agit pas de donner un maître à vos esclaves, pour que vous puissiez vous contenter, pour ainsi dire, de l'héritier nécessaire : empereur, vous devez un prince à des citoyens. Ce serait orgueil et tyrannie de ne pas adopter celui que la voix publique élèverait à l'empire, quand même on ne l'adopterait pas. C'est cette règle que suivit Nerva : il ne voyait aucune différence de la naissance à l'adoption, si l'une n'était pas plus éclairée par le jugement que l'autre ; si ce n'est toutefois que les peuples supportent plus facilement les chances malheureuses de la nature, que les mauvais choix du prince.

VIII- Il a donc évité soigneusement cet écueil, et il a pris conseil, non des hommes seulement, mais des dieux. Aussi n'est-ce pas dans le fond du palais, mais dans un temple ; devant la couche impériale, mais devant le coussin sacré de Jupiter très bon et très grand, que s'est consommée une adoption qui ne fondait pas non plus notre esclavage, mais notre liberté, notre bonheur, notre sécurité. Les dieux se sont réservé la gloire de cet acte ; cette oeuvre fut la leur, c'est leur volonté qui s'accomplit ; Nerva n'en fut que le ministre : en vous adoptant, il obéit, comme vous qui étiez adopté. Des lauriers arrivaient de Pannonie, par une attention du ciel qui voulait que le symbole de la victoire décorât l'avénement d'un empereur invincible. Empereur lui-même, Nerva venait de les déposer sur les genoux de Jupiter, lorsque tout à coup, plus auguste encore et plus majestueux que de coutume, appelant autour de lui l'assemblée des hommes et des dieux, il vous déclare son fils, c'est-à-dire l'unique soutien de sa fortune ébranlée. Alors, comme s'il eût déposé l'empire (car le déposer et le partager sont choses peu différentes, si ce n'est que la dernière est la plus difficile), alors on le vit, plein d'assurance et rayonnant de gloire, appuyé sur vous comme si vous aviez été présent, reposant sur vos épaules secourables ses destins et ceux de la patrie, rajeunir de votre jeunesse et se fortifier de votre vigueur. Aussitôt s'apaisa toute la fureur de la tempête. Ce ne fut pas l'ouvrage de l'adoption, mais de celui qui en était l'objet : la résolution de Nerva eût été vaine, s'il eût fait choix d'un autre fils. Avons-nous oublié comment naguère, après une adoption, la révolte éclata, au lieu de se calmer ? Celle-ci n'eût été qu'un aiguillon de colère et un flambeau de discorde, si elle fût tombée sur un autre que vous. Comment un prince dont le pouvoir n'était plus respecté aurait-il pu donner l'empire, si le nom du donataire n'eût consacré ce grand acte ? Déclaré tout ensemble fils du prince, César, empereur, associé à la puissance tribunitienne, vous avez dès le premier instant reçu tous les titres que naguère un père véritable ne conféra qu'à un seul le ses enfants.

IX- C'est un témoignage éclatant de votre modération, qu'un prince vous ait désiré, je ne dis pas seulement pour successeur, mais pour collègue et pour associé. Car un successeur, on n'est pas maître de ne point en avoir ; on est maître de n'avoir pas de collègue. La postérité croira-t-elle que le fils d'un patricien, d'un consulaire, d'un triomphateur, à la tête d'une armée courageuse, puissante, et dévouée à sa personne, ait été fait empereur autrement que par cette armée ? que, commandant en Germanie, ce soit d'ici qu'il a reçu le nom de Germanique ? qu'il n'ait rien projeté, rien fait pour devenir empereur, si ce n'est de le mériter et d'obéir ? Car vous avez obéi, César, et c'est par soumission que vous êtes monté à ce haut rang. Jamais les sentiments d'un sujet n'éclatèrent plus vivement en vous que le jour où vous cessâtes de l'être. Déjà empereur, et César, et Germanicus, absent vous ignoriez vos grandeurs, et avec ces titres pompeux vous étiez encore, autant qu'il était en vous, un simple citoyen. Ce serait beaucoup si je disais. «Vous n'avez pas su que vous seriez empereur» ; vous l'étiez, et vous ne le saviez pas. Quand votre élévation vous fut annoncée, vous eussiez voulu garder votre ancienne fortune ; mais la liberté vous en était ravie. Le moyen qu'un citoyen n'obéit pas à un prince, un lieutenant à son général, un fils à son père ? Où serait la discipline ? Où serait le principe établi par nos ancêtres, d'accepter avec une âme soumise et empressée toutes les charges que nos chefs nous imposent ? Et si l'empereur vous avait fait passer d'une province dans une autre, d'une guerre à une autre guerre ? Pensez qu'il vous rappelle pour gouverner l'empire, du même droit qu'il vous envoya commander une armée ; et que c'est chose indifférente qu'il vous ordonne de partir lieutenant ou de revenir prince, si ce n'est que l'obéissance est plus glorieuse quand l'ordre nous est moins agréable.

X- L'autorité du commandement s'accroissait à vos yeux de tous les périls qu'elle courait ailleurs, et ce que les autres lui refusaient de soumission vous semblait un motif de redoubler la vôtre. Ajoutez les acclamations du sénat et du peuple, qui vous étaient répétées. Ce n'est pas la voix seule de Nerva qui a prononcé votre élection : le monde entier l'appelait de ses voeux. Le prince a seulement usé de l'initiative attachée à son rang ; il a fait le premier ce que tous n'auraient pas manqué de faire. Non, une approbation si générale ne suivrait pas une action que le désir général n'aurait pas précédée. Mais par quels ménagements, grands dieux, vous avez tempéré l'éclat de votre puissance et de votre fortune ! Inscriptions, images, étendards, tout vous proclamait empereur ; modestie, travail, vigilance, tout vous montrait général, lieutenant, soldat ; alors que vous marchiez d'un pas infatigable devant des drapeaux et des aigles qui déjà étaient les vôtres, et que, vous réservant, pour tout privilège d'une illustre adoption, les pieux sentiments et la respectueuse tendresse d'un fils, vous faisiez des voeux pour en porter le nom pendant de longues et glorieuses années. La providence des dieux vous avait élevé à la première place : vous souhaitiez de rester, de vieillir à la seconde ; vous vous regardiez comme un homme privé, tant qu'un autre serait empereur avec vous. Vos prières ont été exaucées, mais dans la mesure qui convenait aux intérêts du meilleur et du plus saint des vieillards. Le ciel l'a redemandé à la terre, afin qu'après cette oeuvre immortelle et divine, aucune oeuvre mortelle ne sortît plus de ses mains. Cet honneur était dû en effet à la plus grande des actions, qu'elle fût aussi la dernière ; et il fallait que l'apothéose en consacrât immédiatement l'auteur, pour que la postérité mît un jour en question s'il n'était pas déjà dieu à l'heure où il la fit. Ainsi, le père des Romains, et leur père à ce titre surtout qu'il était le vôtre, Nerva, plein de gloire et brillant de renommée, après avoir éprouvé au gré de son désir combien l'Etat reposait solidement appuyé sur vous, a laissé en héritage le monde à vous, et vous au monde ; prince cher à nos souvenirs, et à jamais regrettable par les mesures mêmes qu'il avait prises pour n'être pas regretté.

XI- Vous l'avez pleuré d'abord, comme un fils devait le faire ; ensuite vous lui avez élevé des temples, sans imiter ceux qui, dans des vues différentes, tinrent la même conduite. Tibère dressa des autels à Auguste, mais pour donner lieu à des accusations de lèse-majesté ; Néron à Claude, mais par dérision ; Titus à Vespasien, et Domitien à Titus, mais afin de paraître celui-là le fils, et celui-ci le frère d'un dieu. Vous, César, quand vous placez votre père au céleste séjour, ce n'est ni pour inquiéter les citoyens, ni pour braver le ciel, ni par vanité : c'est que vous le croyez dieu. L'apothéose perd de son prix, décernée par des hommes qui se la donnent à eux-mêmes. Du reste, quoiqu'il ait reçu de vous des autels, des coussins sacrés, un flamine, rien n'en fait plus sûrement et plus visiblement un dieu, que vos qualités personnelles : car, pour un prince qui a payé tribut à la nature après avoir disposé de l'empire, il n'est qu'une preuve, mais une preuve infaillible de divinité : ce sont les vertus de son successeur. L'immortalité d'un père vous a- t-elle inspiré le moindre sentiment d'arrogance ? Lesquels imitez-vous, ou de ces derniers princes dont la mollesse se reposait orgueilleusement sur la divinité paternelle, ou des vieux et antiques héros, fondateurs de cet empire, naguère, hélas ! en butte aux incursions et aux mépris de ses ennemis ? Nous avons vu le temps où nos défaites n'étaient jamais plus certaines que quand on étalait des pompes triomphales. Aussi les barbares avaient-ils relevé la tête et secoué le joug ; ce n'était plus pour être libres, c'était pour nous asservir, qu'ils nous faisaient la guerre ; les trêves même, ils ne les concluaient que d'égal à égal ; et, pour leur donner des lois, il fallait en recevoir d'eux.

XII- Mais aujourd'hui, avec la terreur et la crainte, l'esprit de soumission est rentré dans leurs âmes. Ils voient à la tête des Romains un de ces guerriers des vieux âges, auxquels des champs couverts de morts et la mer rougie du sang de l'ennemi conféraient le nom glorieux d'imperator. Nous recevons donc des otages, nous ne les achetons plus. Nous ne négocions plus, au prix d'énormes sacrifices et d'immenses présents, des victoires imaginaires. Les ennemis demandent, supplient ; nous accordons, nous refusons, et toujours comme l'exige la majesté de l'empire. Ceux qui obtiennent nous rendent grâce ; ceux qui n'obtiennent pas n'osent se plaindre. Comment l'oseraient-ils, quand ils savent que vos camps furent assis en face des nations les plus belliqueuses, dans la saison la plus favorable pour elles, la plus difficile pour nous ; lorsque l'hiver unit les deux rives du Danube, et que le fleuve, durci par la glace, ouvre à la guerre de vastes chemins ; lorsque ces populations féroces sont moins armées de fer, qu'elles ne sont armées de leur ciel et de leur climat ? Mais vous approchez, et le cours des saisons parait interverti : l'ennemi se cache, emprisonné dans ses repaires ; nos légions parcourent les rives dégarnies, prêtes, si vous le permettiez, à s'emparer des avantages d'autrui, et à prendre l'hiver des barbares pour allié contre les barbares.

XIII- Voilà quel respect votre nom imprime aux ennemis. Dirai-je l'admiration des soldats, et par quel art vous sûtes l'acquérir ; lorsque vous supportiez avec eux et la faim et la soif ; lorsque, dans ces exercices qui sont une étude de la guerre, le simple légionnaire voyait son général, couvert ainsi que lui de poussière et de sueur, ne différer des autres que par la vigueur et l'adresse ; lorsque, bannissant toute contrainte de ces jeux guerriers, vous lanciez tour à tour et attendiez les javelots, applaudissant à la bravoure des soldats, et joyeux toutes les fois qu'un coup un peu rude heurtait votre casque ou votre bouclier (car en frappant on s'attirait vos éloges ; vous vouliez qu'on osât, et on finissait par oser) ; lorsqu'enfin, témoin des combats et arbitre des braves, vous aimiez, avant la lutte, à égaler leurs armes, à essayer leurs traits, et, si une javeline leur semblait trop pesante, à la darder vous-même ? Que dirai-je encore ? on trouvait auprès de vous consolation dans les fatigues, secours dans les maladies. Jamais on ne vous vit entrer dans votre tente sans avoir visité celles de vos compagnons d'armes, ni donner du repos à votre corps, si ce n'est après tout le monde. Moins d'admiration me paraîtrait due à de si belles qualités, si le général qui les possède vivait parmi les Fabricius, les Scipions, les Camilles. Une noble émulation, sans cesse réveillée par quelque vertu plus grande, enflammerait son ardeur. Mais depuis que l'art de manier les armes, dégagé de peine et de travail, est devenu un spectacle et un amusement ; depuis que ce n'est plus quelque vétéran décoré de la couronne civique ou murale, mais je ne sais quel maître venu de Grèce, qui préside à nos exercices ; honneur à celui qui est resté seul attaché aux moeurs et aux vertus antiques ; qui, sans émule et sans modèle, ne dispute qu'avec lui-même de mérite et de gloire, et qui, dans un empire où il commande seul, a seul au commandement des droits incontestables !

XIV- Votre berceau, César, votre première école, ne furent-ils pas les travaux guerriers ? Encore enfant, vous cueilliez chez les Parthes des lauriers qui ajoutaient à la gloire de votre père, et dès cette même époque vous acquériez des titres au nom de Germanique ; le bruit de votre approche mettait à l'insolence et à l'orgueil des Parthes le frein de la terreur, et bientôt vous réunissiez dans une commune admiration le Rhin avec l'Euphrate ; enfin vous portiez vos pas, ou plutôt votre gloire, d'un bout de l'univers à l'autre, toujours plus grand et plus illustre pour le peuple qui vous recevait le dernier : et alors vous n'étiez encore ni empereur ni fils d'un dieu ! Des nations nombreuses, des contrées dont l'étendue est presque sans limites, les Pyrénées, les Alpes, et d'autres montagnes d'une hauteur prodigieuse, si on ne les comparait aux Alpes et aux Pyrénées, vous séparaient de la Germanie et lui servaient de rempart. Pendant tout le temps qu'il vous fallut pour conduire, disons mieux (car telle était votre vitesse), pour enlever vos légions au delà de cet espace immense, jamais la pensée de monter à cheval ou sur un char ne vous fit jeter les yeux en arrière. Destiné à la représentation plutôt qu'à vous épargner des fatigues, votre cheval, exempt de fardeau, marchait avec les autres à la suite de l'armée ; il ne vous servait qu'aux jours du repos, lorsque, ardent et bondissant sous son maître, il soulevait autour des retranchements des tourbillons de poussière. Admirerai-je le commencement ou la fin de pareils travaux ? C'est beaucoup d'avoir persévéré ; c'est plus encore de n'avoir pas désespéré de votre persévérance. Oui, sans doute, celui qui, du fond de l'Espagne, vous avait appelé, comme le plus puissant auxiliaire, aux guerres de Germanie, cet empereur fainéant, qui était jaloux des vertus d'autrui à l'heure même qu'il en avait besoin, dut, non sans éprouver de secrètes alarmes, concevoir pour vous toute l'admiration que ce fils de Jupiter donnait à son roi, en revenant toujours indompté, toujours infatigable, des périlleux travaux où l'engageaient ses ordres tyranniques ; lorsque, dans des expéditions chaque jour renaissantes, vous renouveliez les prodiges de cette marche glorieuse.

XV- Tribun dans un âge encore tendre, vous avez parcouru tour à tour les régions les plus éloignées avec la vigueur d'un homme fait. La fortune vous avertissait dès lors d'étudier à fond et longtemps ce que bientôt vous deviez prescrire. Sans vous contenter de voir un camp en perspective, et de traverser rapidement les grades subalternes, vous avez exercé le tribunat de manière à pouvoir en sortir général, et à n'avoir plus de lecons à recevoir à l'époque où il faudrait en donner. Dix campagnes vous ont appris à connaître les moeurs des peuples, la situation des pays, les avantages des lieux, et à supporter toutes les eaux et toutes les températures, comme les fontaines de votre patrie et le climat natal. Combien de fois vous avez remplacé vos chevaux, renouvelé vos armes usées par la victoire ! Un temps viendra où nos neveux aimeront à visiter, et à penser que leurs descendants visiteront à leur tour, les champs qui furent arrosés de vos sueurs, les arbres qui prêtèrent leur ombre à vos repas militaires, les rochers qui abritèrent votre sommeil, enfin les maisons qu'un si grand hôte remplit de sa présence, ainsi que dans les mêmes lieux on vous montrait à vous-même les traces vénérables des plus fameux capitaines. Je parle de l'avenir ! dès maintenant un soldat, pour peu qu'il soit ancien, n'a pas de plus beau titre que d'avoir fait la guerre avec vous. Combien s'en trouve-t-il, en effet, dont vous n'ayez été le compagnon d'armes avant d'être leur empereur ! De là vient que vous les appelez presque tous par leur nom, que vous citez à chacun ses traits de bravoure, et que nul n'a besoin de vous nombrer les blessures qu'il reçut pour la république, puisqu'elles eurent en vous un témoin qui ne fit pas attendre ses éloges.

XVI- Mais votre modération est d'autant plus admirable, que, nourri dans la gloire des armes, vous aimez la paix. Ni le triomphe mérité par votre père, ni les lauriers dédiés le jour de votre adoption au dieu du Capitole, ne vous sollicitent à chercher sans cesse l'occasion de triompher. Vous ne craignez ni ne provoquez la guerre. Il est beau, César Auguste, il est beau de rester sur le bord du Danube, quand il suffirait de le passer pour vaincre ; de ne pas désirer de combattre, quand l'ennemi refuse le combat. En cela je vois une preuve tout ensemble de courage et de modération : car, de ne pas vouloir combattre, c'est l'honneur de votre modération ; que l'ennemi ne le veuille pas non plus, c'est l'effet de votre courage. Le Capitole verra donc autre chose que des pompes théâtrales et les vains simulacres d'une victoire supposée ; il verra un empereur rapportant avec lui une gloire solide et véritable, la paix, la tranquillité, et l'aveu le plus éclatant de la soumission des ennemis, puisqu'il n'aura eu personne à vaincre. N'est-ce pas là quelque chose de plus grand que tous les triomphes ? car enfin, toutes les fois que nous avons vaincu, c'est parce qu'on avait bravé notre empire. Que si quelque roi barbare pousse jamais l'insolence et la folie jusqu'à mériter votre colère et votre indignation, malheur à lui ! de vastes mers, des fleuves immenses, des montagnes escarpées le défendront en vain : à la facilité avec laquelle il verra tomber devant vous ces barrières impuissantes, il pourra croire les montagnes aplanies, les fleuves desséchés, la mer retirée de son lit, et, au lieu de flottes, Rome elle-même transportée sur ses rivages.

XVII- Il me semble déjà contempler un triomphe dont la pompe n'est plus chargée du butin des provinces et de l'or ravi aux alliés, mais des armes ennemies et des chaînes des rois prisonniers. J'aperçois les grands noms des chefs de guerre, et des corps dont l'aspect ne dément pas ces noms. Je reconnais, sur d'effrayantes peintures, les faits audacieux des barbares, et je vois chacun des captifs suivre, les mains liées, l'image de ses actions ; enfin je vous vois vous-même, du haut de votre char glorieux, pousser devant vous les nations vaincues, et, devant ce char, je vois porter les boucliers que vos coups traversèrent. Les dépouilles opimes ne vous manqueraient pas, s'il était un roi qui osât se mesurer avec vous, et que vos armes, que dis-je ? le feu seul de vos regards et les menaces de votre front ne fissent pas trembler, fût-il éloigné de vous de toute la largeur du champ de bataille, et couvert par toute son armée. Vous devrez à votre dernier trait de modération un précieux avantage : quelque guerre que l'honneur de l'empire vous force de déclarer ou de repousser, jamais vous ne paraîtrez avoir vaincu en vue du triomphe ; on saura que vous triomphez à cause de la victoire.

XVIII- Une merveille m'en rappelle une autre. Qu'il est beau d'avoir rétabli dans les camps la discipline détruite et abolie, en bannisssant ces fléaux du siècle précédent, la fainéantise, l'indocilité, le mépris du devoir ! On peut sans péril imposer le respect ou s'attirer les coeurs. Un général ne craint plus ou de n'être pas aimé des soldats, ou d'en être aimé. Sans s'inquiéter s'il déplaira, il presse les travaux, assiste aux exercices, veille à ce que tout soit en bon ordre, armes, retranchements, soldats. C'est que nous vivons sous un prince qui ne se croit pas menacé des attaques préparées contre l'ennemi. Cette faiblesse était bonne pour ceux qui, ennemis eux-mêmes, craignaient des représailles. De tels princes aimaient à voir toute ardeur militaire s'éteindre, les corps languir aussi bien que les âmes, et jusqu'aux glaives oubliés s'émousser et se couvrir de rouille. Alors nos généraux redoutaient moins les embûches des étrangers que celles de leurs princes, le fer des barbares que le bras et l'épée de leurs compagnons d'armes.

XIX- Dans le ciel, le lever des grands astres efface les clartés moins vives et moins puissantes ; ainsi l'arrivée du prince éclipse la dignité de ses lieutenants. Vous, cependant, vous étiez plus grand que tous les autres, mais sans rien ôter à leur grandeur personnelle. Chacun des chefs retenait, vous présent, l'autorité qu'il avait en votre absence ; plusieurs même virent croître pour eux un respect dont vous étiez le premier à leur donner des marques. Ainsi, également cher aux petits et aux grands, l'empereur et le soldat se confondaient en vous ; et si vos ordres animaient puissamment le zèle et le travail, votre exemple et votre empressement à les partager en diminuaient la fatigue. Heureux ceux qui servaient sous vos enseignes ! leur dévouement et leur capacité ne vous étaient pas connus par le récit de bouches étrangères ; vous en jugiez vous-même sur le témoignage, non de vos oreilles, mais de vos yeux. Ils y ont gagné cet avantage, que, même absent, vous n'en croyez personne plus que vous sur le mérite des absents.

XX- Déjà les voeux des citoyens vous rappelaient, et l'attrait des camps le cédait à l'amour de la patrie. Votre marche est paisible et modeste ; on s'aperçoit que vous revenez d'une oeuvre de paix. N'attendez pas que je vous loue de ce que ni un mari ni un père n'ont tremblé à votre approche : cette pureté de moeurs, affectée par d'autres, est chez vous un don de la nature ; c'est un de ces mérites dont vous ne pouvez vous prévaloir. Les voitures qui vous sont dues sont réclamées sans désordre ; aucun logement n'est dédaigné par vous ; vos vivres sont ceux de tout le monde. Ajoutez une suite obéissante et disciplinée : on eût dit quelque grand capitaine (vous, par exemple) allant aux armées ; tant il y avait peu de différence de l'empereur nommé à l'empereur futur ! Oh ! combien dissemblable fut naguère le passage d'un autre prince (si toutefois le nom de pillage ne convient pas mieux), alors qu'il chassait devant lui ses hôtes effrayés, et que tout, à droite et à gauche, était brûlé, dévoré, comme si quelque fléau eût passé sur le pays, ou que les barbares, devant qui fuyait ce lâche, s'en fussent rendus maîtres ! II fallait convaincre les provinces que ce n'était pas l'empereur, mais Domitien, qui voyageait de la sorte. Vous avez donc moins fait pour votre gloire que pour l'intérêt général, en déclarant par un édit ce qui avait été dépensé pour chacun de vous deux. Qu'ainsi l'empereur s'accoutume à calculer avec l'empire ; qu'il parte, qu'il revienne, comme devant un jour rendre compte ; qu'il publie ses dépenses, c'est le moyen de n'en pas faire qu'il rougisse de publier. Il importe d'ailleurs que les princes à venir sachent, bon gré mal gré, combien coûtent leurs voyages ; et qu'ayant sous les yeux deux exemples contraires, ils se souviennent que l'opinion qu'on aura de leurs moeurs dépend du choix qu'ils auront fait ou de l'un ou de l'autre.

XXI- Des mérites si éclatants ne vous donnaient-ils pas des droits à quelques honneurs, à quelques titres nouveaux ? Et cependant vous refusiez jusqu'au nom de Père de la Patrie. Quel long combat il nous a fallu livrer à votre modestie ! combien tardive a été notre victoire ! Ce nom, que d'autres ont reçu le jour même de leur avénement avec ceux d'Empereur et de César, vous l'avez remis pour le temps où votre voix, toujours prête à diminuer le prix des biens dont vous êtes l'auteur, avouerait enfin que vous le méritez. C'est ainsi que, seul de tous les hommes, il vous fut donné d'être le père de la patrie avant de le devenir. Vous l'étiez dans nos coeurs, dans notre estime ; et peu importait à la piété publique comment vous seriez appelé, s'il n'y eût eu de l'ingratitude à vous traiter simplement d'Empereur et de César, quand c'était un père qu'elle trouvait en vous. Et par quelle bonté, par quelle douceur vous justifiez ce nom ! oui, vous vivez avec vos concitoyens comme un père avec sa famille. Revenu empereur après être parti homme privé, comme vous aimez à nous reconnaître, à vous voir reconnu de nous ! Nous sommes les mêmes à vos yeux ; et vous aussi vous croyez être le même : vous vous faites l'égal de tous, plus grand uniquement parce que vous êtes meilleur.

XXII- Quel jour que celui où vous entrâtes, longtemps attendu et vivement désiré, dans la capitale de votre empire ! et la simplicité même de cette entrée, quels sujets elle offrit d'admiration et de joie ! Les autres princes s'avançaient, je ne dis pas montés sur un char superbe et traînés par quatre chevaux blancs, mais (ce qui est plus insultant) portés sur les épaules des hommes. Vous, César, la majesté seule de votre taille vous élevait au-dessus de la foule : c'était aussi un triomphe ; mais c'est de l'orgueil des princes, et non de la patience des peuples, que vous triomphiez. Aussi ni l'âge, ni la mauvaise santé, ni le sexe, n'arrêtèrent personne, et chacun voulut repaître ses yeux d'un spectacle si nouveau. Les enfants s'empressaient de vous connaître, les jeunes gens de vous montrer, les vieillards de vous admirer ; les malades même, oubliant les ordres de leurs médecins, se traînaient sur votre passage, comme s'ils eussent dû y trouver la guérison et la vie. Les uns, contents de vous avoir vu, de vous posséder, s'écriaient qu'ils avaient assez vécu ; les autres, que c'était maintenant qu'il était doux de vivre. Les femmes même se réjouirent plus que jamais de leur fécondité, en voyant à quel prince elles avaient donné des citoyens, à quel général elles avaient donné des soldats. Les toits couverts de spectateurs pliaient sous le faix, et nulle place n'était vide, pas même celles où le pied suspendu et mal affermi trouvait à peine à se poser. Les rues envahies ne vous offraient plus qu'un étroit sentier, bordé des deux côtés par un peuple dans l'ivresse. C'était partout mêmes transports, mêmes acclamations. Il était juste que tous ressentissent également la joie de votre arrivée, puisque vous étiez également venu pour tous ; et cependant l'allégresse redoublait à mesure que vous avanciez, et croissait presque à chacun de vos pas.

XXIII- On aimait à vous voir embrasser les sénateurs à votre retour, comme ils vous avaient embrassé à votre départ ; on aimait à vous entendre appeler par leur nom les plus honorables chevaliers, sans qu'une voix étrangère aidât votre mémoire ; on aimait ces marques d'une familiarité bienveillante que vous donniez encore à vos clients après avoir, peu s'en faut, prévenu leur salut ; mais on aimait surtout cette lenteur majestueuse avec laquelle vous vous avanciez, autant que le permettait l'empressement de la foule ; on aimait que ce peuple curieux vous approchât aussi, ou plutôt approchât principalement de vous, et que dès le premier jour vous eussiez commis à la foi publique votre flanc désarmé. Car vous ne marchiez point escorté de satellites, mais environné de citoyens : tantôt c'était l'élite du sénat, tantôt la fleur de l'ordre équestre, qui se pressait à vos côtés, et vos licteurs vous précédaient tranquilles et silencieux : quant aux soldats, pour la contenance, le calme, la retenue, ils ne différaient aucunement du peuple. Vous montez enfin au Capitole ; alors se réveille (et combien agréable !) le souvenir de votre adoption. Quelle jouissance intime pour ceux-là surtout qui les premiers en ce lieu vous avaient salué empereur ! Oui, le dieu même dut, à cette heure plus que jamais, se complaire dans son ouvrage. Mais lorsque vos pas foulèrent le sacré parvis d'où votre père avait révélé ce grand secret des dieux, quels transports universels ! quel redoublement d'acclamations ! que ce jour ressemblait au jour dont il était l'heureuse conséquence ! quelle place n'était remplie d'autels, encombrée de victimes ? combien de voeux offerts pour un seul, et offerts par tous, parce que tous comprenaient qu'appeler sur vous les faveurs du ciel, c'était les appeler sur eux-mêmes et sur leurs enfants ! Du Capitole vous marchez au palais, mais avec le même visage et la même modestie que vers une habitation privée ; les autres regagnent leurs foyers, et chacun va témoigner de nouveau la sincérité de sa joie dans cet asile où aucune nécessité n'oblige de se réjouir.

XXIV- Soutenir un si noble début aurait été pour tout autre une tâche difficile : vous, meilleur et plus admirable chaque jour, vous tenez ce que tant de princes se contentent de promettre. Pour vous seul, le temps ajoute de l'éclat et du prix au mérite ; tant vous joignez heureusement deux choses opposées, la sécurité d'un long pouvoir et la pudeur d'une élévation récente ! On ne vous voit pas renvoyer à vos pieds les embrassements du citoyen humilié, ni présenter à sa bouche une main superbe. Votre visage auguste reçoit son baiser avec la même politesse qu'autrefois, et votre main n'a rien perdu de sa modeste réserve. Vous marchiez à pied, c'est à pied que vous marchez ; vous aimiez le travail, vous l'aimez encore ; la fortune, qui autour de vous a tout changé, n'a rien changé en vous. Le prince paraît-il en public, on est libre de s'arrêter, d'aller vers lui, de l'accompagner, de le dépasser. Vous vous promenez au milieu de nous, sans penser que ce soit pour nous un grand événement ; vous vous communiquez, sans en exiger de reconnaissance. Quiconque vous aborde peut rester à vos côtés aussi longtemps qu'il veut ; c'est sa discrétion, et non votre orgueil, qui met fin à l'entretien. Vous nous gouvernez sans doute, et nous vous sommes soumis, mais comme nous le sommes aux lois. Elles aussi répriment nos passions et nos désirs injustes ; cependant elles sont avec nous, nous vivons avec elles. Vous êtes dans une position élevée, dominante, comme les dignités et la puissance, qui, placées au-dessus des hommes, appartiennent cependant à des hommes. Les autres princes, par dédain pour nous, et par une secrète horreur de l'égalité, avaient perdu l'usage de leurs pieds. Des esclaves, les épaules courbées sous le faix, les portaient au-dessus de nos têtes : vous, la renommée, la gloire, l'amour des citoyens, la liberté, vous portent au-dessus des princes eux-mêmes. Cette humble terre, où vos pas se confondent avec ceux du peuple, vous élève jusqu'au ciel.

XXV- Je ne crains pas, pères conscrits, de paraître trop long, puisque les bienfaits dont on rend grâce au prince ne sauraient être trop nombreux. Toutefois, il serait plus respectueux sans doute de les abandonner tout entiers à vos pensées, que de les toucher rapidement, et d'effleurer en passant une si noble matière ; car le silence a du moins un avantage, celui de ne rien ôter à la vérité. Et comment dire en peu de mots les tribus enrichies, le congiarium donné au peuple, et donné sans réserve, tandis que les soldats n'avaient reçu qu'une partie du don militaire ? Est-ce l'ouvrage d'une âme commune, de satisfaire de préférence ceux à qui on pourrait plus facilement refuser ? Du reste, un esprit d'égalité s'est reconnu même en ce traitement inégal : les soldats ont été mis de pair avec le peuple en recevant une partie, mais les premiers ; le peuple avec les soldats, en recevant le dernier, mais le tout à la fois. Et quelle générosité dans la répartition ! quelle attention vigilante à ce que nul ne fût excepté de vos largesses ! Elles se sont étendues aux personnes inscrites, depuis votre édit, en remplacement des noms effacés ; et ceux même à qui rien n'était promis ont eu leur part aussi bien que les autres. Les affaires, les infirmités, la mer, les fleuves, retenaient-ils quelqu'un ; on l'attendait. Vous avez pourvu à ce que personne ne fût ni malade, ni occupé, ni absent : libre à chacun de venir quand il voulait, de venir quand il pouvait. C'était une oeuvre grande, César, et digne de vous, de rapprocher par le génie de la munificence les terres les plus éloignées, d'abréger par le bienfait les plus longues distances, de corriger le hasard, d'aller au-devant de la fortune, de tout faire en un mot pour que nul Romain, pendant la distribution de vos dons, ne sentît qu'il était homme, sans s'apercevoir aussi qu'il était citoyen.

XXVI- Autrefois, lorsque approchait le jour des largesses, on voyait des essaims d'enfants, et cette foule qui sera le peuple un jour, attendre la sortie du prince et remplir les rues sur son passage. Les pères, empressés de les montrer à sa vue, élevaient les plus petits au-dessus de leurs têtes, et leur apprenaient à bégayer des compliments flatteurs et des paroles adulatrices. Ceux-ci répétaient la prière qui leur était dictée, et la plupart en fatiguaient vainement les oreilles du prince : ignorant ce qu'ils avaient demandé, ce qu'ils n'avaient pas obtenu, ils étaient renvoyés jusqu'au temps où ils ne le sauraient que trop. Vous, César, vous n'avez pas voulu même qu'on vous priât ; et, tout agréable qu'eût été à vos regards le spectacle de cette naissante génération de Romains, tous cependant, avant de vous voir ou de vous implorer, ont été reçus et inscrits par vos ordres. Ainsi, élevés à l'aide de vos bienfaits, ils éprouvent dès l'enfance que vous êtes le père commun ; ainsi, croissant pour vous, ils croissent aux dépens de vos trésors ; ils reçoivent des aliments de vos mains, avant d'en recevoir une solde ; et tous ils doivent à vous seul autant que chacun doit aux auteurs de ses jours. Il est beau, César, de soutenir à vos frais l'espérance du nom romain. Pour un prince généreux, et qui marche à l'immortalité, il n'est pas de plus noble dépense que celle qui est faite au profit de l'avenir. De grandes récompenses et des peines proportionnées engagent doublement les riches à devenir pères. Les pauvres n'ont qu'un motif d'élever des enfants, la bonté du prince. Si celui-ci n'entretient d'une main libérale, s'il n'adopte ceux qui sont nés sur la foi de son humanité, c'en est fait de l'empire, c'en est fait de la république : il en hâte la chute, et vainement alors il protégera les grands ; la noblesse sans le peuple est une tête sans corps, qui tombera faute de soutien et d'équilibre. Il est aisé de comprendre quelle joie vous avez ressentie, en vous voyant accueilli par les acclamations des pères et des fils, des vieillards et des enfants. Le cri de la reconnaissance est le premier qu'aient fait entendre à vos oreilles ces futurs citoyens, à qui vous avez donné plus encore que la nourriture, l'avantage de ne pas la demander. Mettons néanmoins au-dessus de tout que sous votre empire on ait goût, on ait intérêt à voir croître sa famille.

XXVII- Aucun père ne redoute plus pour son fils d'autres chances que celles de la fragilité humaine ; et la colère du prince n'est plus mise au nombre des maux dont on ne guérit pas. C'est un grand encouragement à élever des enfants, que de compter pour leurs besoins sur la générosité impériale ; c'en est un plus grand, de compter pour leurs personnes sur l'indépendance et la sécurité. Disons-le même : que le prince ne donne rien, pourvu qu'il n'ôte rien ; qu'il ne nourrisse pas, pourvu qu'il ne tue point, et l'Etat ne manquera jamais de citoyens qui désirent d'être pères. Au contraire, qu'il donne et qu'il ôte, qu'il nourrisse et qu'il tue, certes il aura bientôt réduit tout homme vivant à gémir non seulement sur sa postérité, mais sur soi-même et sur ceux dont il naquit. Il est donc une chose en votre munificence que je louerai plus que le reste : c'est que, largesses au peuple, aliments à l'enfance, ce que vous donnez est à vous. Vous ne nourrissez point les fils des citoyens, comme les bêtes féroces nourrissent leurs petits, de sang et de carnage. Le plaisir de recevoir est doublé par la certitude qu'on ne reçoit pas la dépouille d'autrui, et que si beaucoup sont plus riches qu'auparavant, le prince seul est plus pauvre : encore ne l'est-il pas véritablement ; car celui qui peut disposer à son gré de tout ce qu'ont les autres possède autant, lui seul, que tous les autres réunis.

XXVIII- La multitude de vos mérites m'appelle à de nouveaux objets. Nouveaux, ai-je dit, comme si ma respectueuse admiration n'avait pas encore à proclamer ici que votre générosité n'est point celle d'une conscience coupable, qui répand les trésors pour détourner les censures, et qui veut offrir aux discours tristes et chagrins de la renommée une plus riante matière. L'argent donné au peuple, la nourriture assurée aux enfants, ne furent point la réparation d'une faute ni d'une cruauté : le bien que vous faites n'est pas le prix de l'impunité pour le mal que vous auriez fait ; c'est l'amour que vous achetez, et non le pardon. En quittant votre tribunal, le peuple romain se retire votre obligé ; ce n'est pas lui qui vient de faire grâce. Oui, César, vos largesses ont été distribuées et reçues avec une égale joie, une égale sécurité ; et ce que les autres princes jetaient à la multitude mécontente pour désarmer sa haine, vous l'avez offert au peuple avec des mains aussi pures que l'esprit du peuple était fidèle. Il ne va guère à moins de cinq mille, pères conscrits, le nombre des enfants de condition libre que la munificence de notre prince a recherchés, découverts, adoptés. Ils sont élevés aux frais de l'Etat, pour en être l'appui dans la guerre, l'ornement dans la paix ; et ils apprennent à aimer la patrie, non comme la patrie seulement, mais comme la mère qui nourrit leur jeune âge. C'est d'eux que les camps, d'eux que les tribus se peupleront un jour ; d'eux naîtront à leur tour des rejetons auxquels ce secours public ne sera plus nécessaire. Puissent les dieux vous accorder, César, ce que vous méritez de vie, et vous conserver les sentiments qu'ils ont mis dans votre âme ! combien vous verrez se présenter à chaque distribution de vos grâces une plus grande foule d'enfants ! Car cette jeune population s'accroît et se multiplie sans cesse ; non que les fils soient mieux aimés de leurs pères, mais parce que les citoyens sont plus chéris du prince. Vous ferez des largesses, si tel est votre plaisir ; vous assurerez, si tel est votre plaisir, la subsistance de ceux qui seront nés : c'est toujours vous qui aurez été la cause de leur naissance.

XXIX- Il est une chose que je regarde comme une libéralité perpétuelle : c'est l'abondance des vivres. Ramenée jadis par Pompée, elle ne lui fit pas moins d'honneur que la brigue chassée des comices, la mer purgée de pirates, l'Orient et l'Occident parcourus par la victoire. Et Pompée ne déploya pas alors plus de vertus civiles que n'a fait depuis le père de la patrie, lorsque, par l'ascendant de son caractère, par sa bonne foi, il a ôté comme lui les barrières des routes, ouvert les ports, rendu à la terre ses chemins, aux rivages leur mer, à la mer ses rivages, uni enfin les différentes nations par un commerce si actif, que les productions d'un lieu semblent nées dans tous les autres. Ne voyons-nous pas toutes les années être pour nous des années d'abondance ? et personne cependant n'éprouve aucun dommage. Le temps n'est plus où, arrachées comme une dépouille ennemie aux alliés qui réclamaient en vain, les moissons venaient périr dans nos greniers. Les alliés apportent eux-mêmes les richesses annuelles que leur sol a produites, que leur soleil a nourries ; on ne les voit plus, écrasés par des charges nouvelles, manquer de forces pour acquitter les anciens tributs. Le fisc achète tout ce qu'il paraît acheter. De là viennent ces inépuisables provisions, dont le prix est fixé dans de libres enchères ; de là vient qu'on regorge ici, et que nulle part on n'est affamé.

XXX- L'Egypte, glorieuse de sa fécondité, s'est vantée de n'en rien devoir au ciel ni à la pluie ; et en effet, toujours arrosée par son fleuve, et accoutumée à s'engraisser uniquement des eaux qu'il lui apporte, elle se couvrait de si riches moissons, qu'elle semblait le disputer, sans crainte d'être jamais vaincue, aux plus fertiles contrées. Une sécheresse inattendue l'a rabaissée tout à coup au rang des plus stériles : le Nil paresseux n'avait épanché hors de son lit qu'une onde tardive et languissante ; c'était encore un fleuve immense, mais ce n'était qu'un fleuve. Aussi une grande partie des campagnes, ordinairement baignées par ses flots réparateurs, se chargèrent d'une poussière épaisse et brûlante. Vainement alors l'Egypte souhaita des nuages et leva ses regards vers le ciel, quand le père même de sa fécondité, contraint et resserré dans son cours, avait circonscrit les dons de cette année en d'aussi étroites limites que sa propre abondance. Ce fleuve, si vaste en ses débordements, s'était arrêté avant d'atteindre les collines qu'il a coutume d'envahir ; même les plaines basses ou doucement inclinées ne l'avaient reçu qu'un instant, et, au lieu de s'en retirer d'un pas lent et paisible, il s'était hâté de fuir, et de rendre à l'aridité commune des terres trop peu rafraîchies. Le pays, privé de l'inondation qui le fertilise, adressa donc à César les voeux qu'il adresse d'ordinaire à son fleuve, et ses maux ne durèrent que le temps qu'il fallut pour les lui annoncer. Votre puissance agit si promptement, César, votre bonté toujours attentive, toujours prête, pourvoit si bien à tout, que si dans votre siècle il est des malheureux, il leur suffit, pour être secourus et soulagés, que vous connaissiez leurs besoins.

XXXI- Je souhaite à toutes les nations des années abondantes et des terres fertiles ; je suis tenté de croire cependant que la fortune, en affamant l'Egypte, a voulu mesurer vos forces et faire l'essai de votre vigilance ; car lorsque vous méritez que tout seconde vos désirs, n'est-il pas évident que si quelque chose les traverse, c'est un champ que le ciel ouvre à vos vertus, une matière qu'il prépare à votre gloire, puisque la prospérité est le partage des heureux, l'adversité l'épreuve des grandes âmes ? C'était une opinion reçue, que Rome ne pouvait vivre et subsister sans le secours de l'Egypte. Cette nation vaine et insolente s'enorgueillissait de nourrir ses vainqueurs, et de nous donner, à la faveur de son fleuve et de ses vaisseaux, l'abondance ou la famine. Nous avons rendu au Nil ses richesses : il a repris les grains qu'il avait envoyés ; les moissons qu'il avait portées à la mer ont remonté son cours. Que l'Egypte, avertie par l'expérience, apprenne qu'au lieu de nous nourrir, elle nous paye tribut ; qu'elle sache qu'elle n'est point nécessaire au peuple romain, et que cependant elle lui soit soumise. Le Nil peut à l'avenir être fidèle à ses rives, et rester modestement un fleuve : cet événement n'aura aucune suite pour Rome, aucune même pour l'Egypte ; si ce n'est que les navires partiront de ce pays légers et vides, comme ils y retournaient, tandis que Rome les enverra pleins et chargés, comme elle a coutume de les recevoir. L'office qu'on demande à la mer aura changé d'objet ; et c'est pour les flottes qui vogueront du Tibre au Nil qu'on implorera des vents favorables et une course rapide. Ce serait déjà, César, une merveille, que les marchés de Rome n'eussent pas ressenti la stérilité de l'Egypte et la paresse du Nil. Par vos secours et vos soins prévoyants, ils ont versé jusqu'en cette contrée le surplus de leur abondance ; et deux choses ont été prouvées tout ensemble, que nous pouvons nous passer de l'Egypte, et que l'Egypte ne peut se passer de nous. C'en était fait de la province la plus féconde, si elle eût été libre. Honteuse d'une impuissance de produire qu'elle ne se connaissait pas, elle ne rougissait pas moins qu'elle ne souffrait de la faim : vous avez soulagé tout à la fois ses besoins et sa honte. En voyant regorger des greniers qu'il n'avait pas remplis, le laboureur étonné se demandait de quels champs était venue cette moisson, et quelle partie de l'Egypte était arrosée d'un autre fleuve. Ainsi, grâce à vous, la terre n'est plus avare ; et le Nil, toujours officieux, souvent a coulé plus abondant pour l'Egypte, jamais pour notre gloire.

XXXII- C'est maintenant que toutes les provinces se trouvent heureuses d'être soumises à un empire dont le chef, disposant de la fécondité des terres, la transporte d'un lieu à l'autre, selon les temps et les besoins, et nourrit une nation séparée par la mer, comme si c'était une partie du peuple et des tribus de Rome. Le ciel n'est jamais assez prodigue de ses dons pour dispenser à tous les pays à la fois une égale abondance : le prince bannit à la fois de tous, non la stérilité sans doute, mais les maux qu'elle entraîne ; il y porte, sinon la fécondité, au moins les biens qu'elle procure ; il unit par de mutuels échanges l'Orient et l'Occident ; et les nations, recevant l'une de l'autre tout ce qui peut être produit ou désiré quelque part, apprennent combien les sujets de l'empire sont plus heureux sous les lois d'un seul maître que parmi les luttes qu'enfante l'indépendance. Car, tant que les biens de tous restent séparés, chacun porte séparément le poids de ses maux ; quand ils sont confondus et mis en commun, les maux individuels ne sont ressentis de personne, les biens de tous deviennent la propriété de tous. Mais, soit que chaque terre ait sa divinité particulière, ou chaque fleuve son génie protecteur, je prie la terre d'Egypte, et le Nil qui l'arrose, de se contenter de cet exemple de la libéralité impériale, et de faire qu'un sol fécondant reçoive les semences et les rende multipliées. Nous ne réclamons point d'arrérages ; peut-être cependant croiront-ils en devoir ; et, d'autant plus généreux que nous exigeons moins, ils absoudront par des années, par des siècles d'abondance, la foi trompeuse d'une seule année.

XXXIII- Vous aviez pourvu aux besoins des citoyens, aux besoins des alliés. Des spectacles ont été vus ensuite, non de mollesse et de corruption, faits pour énerver et dégrader les âmes ; mais de ceux qui encouragent aux nobles blessures et au mépris de la mort, en montrant jusqu'en des esclaves et des criminels l'amour de la gloire et le désir de vaincre. Mais quelle magnificence le prince a déployée dans ces jeux ! avec quelle justice il y a présidé, inaccessible ou supérieur à toute prévention ! Il n'a rien refusé de ce qu'on demandait ; il a offert ce qu'on ne demandait pas ; il a fait plus : il nous a invités à désirer, et, quoique avertis, nos désirs ont été devancés par plus d'une surprise. Et quelle liberté dans les suffrages publics ! quelle sécurité dans les préférences ! Personne ne fut, comme autrefois, déclaré impie pour n'avoir pas approuvé un gladiateur. Pas un spectateur, devenu spectacle à son tour, n'expia par le croc ou par les flammes de funestes plaisirs. O délire ! ô ignorance du véritable honneur ! un prince ramassait dans l'arène des accusations de lèse-majesté ; il se croyait méprisé, avili, si ses gladiateurs ne recevaient nos hommages ; il prenait pour lui le mal qu'on disait d'eux, et sa divinité lui semblait violée en leur personne : insensé, qui, s'égalant aux dieux, égalait à lui-même de misérables esclaves !

XXXIV- Mais vous, César, quel beau spectacle vous nous avez offert à la place de ces horribles scènes ! Nous avons vu amener dans l'amphithéâtre, comme des assassins et des brigands, une troupe de délateurs. Et ces brigands n'attendaient point le voyageur dans la solitude : c'est un temple, c'est le forum qu'ils avaient envahi. Plus de testaments respectés, plus d'état certain ; qu'on eût des enfants, qu'on n'en eût pas, le danger était le même. L'avarice des princes avait aggravé ce fléau. Vous avez ouvert les yeux, César, et déjà pacificateur du camp, vous avez aussi pacifié le forum. Vous avez extirpé ce mal domestique, et votre sévérité prévoyante a empêché qu'une république dont les lois sont le fondement ne fût détruite au nom des lois. Ainsi, quoique votre fortune, d'accord avec votre munificence, nous ait fait admirer des forces d'hommes prodigieuses et des courages qui répondaient à ces forces, et dans les bêtes une férocité monstrueuse ou une douceur inconnue ; quoique vous ayez étalé publiquement ces merveilles cachées, ces richesses du palais, interdites jusqu'à vous aux regards du vulgaire ; rien cependant n'a été plus agréable, rien n'a été plus digne du siècle, que de voir du haut de nos sièges les délateurs, le cou renversé et la tête en arrière, montrer leur face hideuse. Nous reconnaissions leurs traits ; nous jouissions, lorsque ces pervers, victimes expiatoires des publiques alarmes, marchaient, sur le sang des criminels, à des supplices plus lents et à des peines plus affreuses. Jetés sur des navires réunis à la hâte, ils ont été livrés à la merci des tempêtes. Qu'ils partent ! qu'ils fuient ces terres désolées par leurs calomnies ! et si les flots et les orages en laissent arriver jusqu'aux rochers de l'exil, qu'ils y habitent d'âpres solitudes et des côtes inhospitalières ; qu'ils y trainent une vie dure et tourmentée de soucis ; qu'ils pleurent en voyant derrière eux le genre humain tranquille et rassuré !

XXXV- Spectacle mémorable ! une flotte chargée de délateurs est abandonnée aux vents ; elle est forcée de déployer ses voiles aux tempêtes, et de suivre les flots irrités sur tous les écueils où ils la porteront. On aime à contempler ces navires dispersés dès la sortie du port, et à remercier le prince, au bord même de la mer, d'avoir concilié la justice avec sa clémence, en confiant aux dieux de la mer la vengeance de la terre et des hommes. On connut alors ce que peut la différence des temps, quand on vit le crime enchaîné sur ces mêmes rochers où autrefois languissait l'innocence, et ces îles, naguère peuplées de sénateurs bannis, se remplir maintenant de délateurs. Et ce n'est pas pour un jour seulement, c'est pour toujours, que vous avez réprimé leur audace, en l'enveloppant comme d'un réseau inévitable de châtiments. Ils veulent ravir un bien qui n'est pas à eux ; qu'ils perdent celui qu'ils ont ! Ils brûlent de chasser autrui de ses pénates ; qu'ils soient arrachés des leurs. Qu'on ne les voie plus offrir à des stigmates impuissants leur front de marbre et d'airain, et rire eux-mêmes de leurs flétrissures ; qu'ils redoutent des pertes égales à leurs profits ; que leurs espérances cessent d'être plus grandes que leurs craintes, et qu'ils ressentent autant de frayeur qu'ils en inspiraient ! Déjà Titus avait pourvu courageusement à la vengeance et à la sécurité publique, et ce bienfait l'a placé entre les dieux. Combien vous mériterez encore mieux le ciel, vous qui avez tant ajouté à ce qui lui a valu des autels ! Y ajouter était cependant difficile, après que l'empereur Nerva, si digne de vous avoir pour fils et pour successeur, avait fait à l'édit de Titus de si importantes additions, qu'il semblait que personne ne pût faire davantage ; personne, excepté vous, qui avez imaginé autant de sages règlements que si avant vous l'oeuvre n'eût pas été commencée. Que de droits à notre reconnaissance, quand vous auriez dispensé un à un tous ces biens ! Vous les avez versés tous ensemble, comme le soleil, comme le jour, qui ne divise point sa clarté, mais la répand tout entière ; qui ne se lève point pour une partie des hommes, mais pour tous à la fois.

XXXVI- Quel plaisir de voir le trésor public silencieux, paisible, et tel qu'il était avant les délateurs ! Maintenant c'est vraiment un temple, c'est le séjour d'un dieu ; ce n'est plus l'antre où l'on dépouillait les citoyens, le réceptacle affreux de sanglantes rapines, le seul lieu dans l'univers où, sous un bon prince, les gens de bien le cédassent encore aux méchants. Cependant force est maintenue aux lois ; aucune atteinte n'est portée à l'intérêt public, aucune peine n'est remise ; mais l'innocence est vengée, et le seul changement survenu, c'est que l'on craint les lois, au lieu de craindre les délateurs. Mais peut-être ne réprimez-vous pas l'avidité du fisc avec autant de sévérité que celle de l'épargne ? Eh ! vous la réprimez plus sévèrement encore, parce que vous vous croyez plus de droits sur votre bien que sur celui de l'Etat. On dit à l'agent de vos affaires, on dit même à votre procurateur : Viens en justice ; suis-moi devant le tribunal. Car un tribunal aussi a été créé pour les procès de l'empereur ; tribunal pareil aux autres, si on ne le mesure par la grandeur de celui qui est en cause. L'urne et le sort nomment au fisc son juge ; on peut le rejeter, on peut s'écrier : je ne veux pas de cet homme ; il est timide, il comprend mal les avantages de son siècle : je veux cet autre, il aime César d'un amour sans faiblesse. Le pouvoir et la liberté plaident au même forum. Honneur à vous ! c'est le fisc qui est le plus souvent condamné ; le fisc, dont la cause n'est jamais mauvaise que sous un bon prince. Voilà certes un grand titre à nos éloges ; un plus grand, c'est que vous avez des procurateurs tels, que très souvent les citoyens ne veulent pas d'autres juges. Toutefois le plaideur est libre de dire : Ce juge ne me convient pas. Car vous n'imposez point despotiquement vos dons ; vous savez que le premier mérite des bienfaits d'un prince, c'est que l'on puisse aussi ne pas en user.

XXXVII- Les besoins de l'empire ont donné lieu à plusieurs impôts réclamés par l'utilité publique, mais onéreux aux particuliers. De ce nombre est le droit du vingtième, tribut léger et tolérable pour les héritiers étrangers, mais pesant pour ceux de la famille. On l'a donc exigé des premiers, remis aux seconds. On a senti que les hommes souffriraient avec une peine extrême, ou plutôt ne pourraient souffrir, qu'on entamât et qu'on réduisît des biens que leur garantissent le sang, la naissance, la communauté du culte domestique ; des biens qu'ils ne regardèrent jamais comme une propriété étrangère et en espérance, mais comme une possession qu'ils avaient toujours eue, et qu'ils devaient transmettre un jour à leur parent le plus proche. Cette faveur de la loi s'appliquait encore aux anciens citoyens : quant aux nouveaux, soit qu'ils fussent arrivés au droit de cité par les privilèges du Latium, ou qu'ils l'eussent reçu de la bonté du prince, s'ils n'avaient reçu en même temps les droits de famille, on les traitait comme étrangers à ceux auxquels ils avaient tenu de plus près. Ainsi le plus grand des bienfaits devenait la plus cruelle des injustices ; et le titre de citoyen romain équivalait à la haine, à la discorde, à la privation de parents ou d'enfants, puisqu'ils divisaient, en dépit de leur tendresse, les personnes les plus chères l'une à l'autre. Il s'en trouvait cependant qui attachaient au nom romain un assez grand prix pour croire ne les pas payer trop du vingtième de leur fortune, et même du sacrifice de leurs affections. Mais ceux-là surtout méritaient de jouir gratuitement de ce titre, qui le tenaient en si haute estime. Votre père a donc réglé que les biens qui passeraient de la mère aux enfants et des enfants à la mère, quand même ceux-ci n'auraient pas reçu les droits de la famille avec ceux de la cité, ne seraient pas sujets au payement du vingtième. Il a garanti la même immunité au fils héritant de son père, pourvu qu'il fût placé sous la puissance paternelle ; persuadé sans doute qu'il y avait injustice, outrage, presque impiété, à ce que le nom d'un publicain se mêlât à ces noms respectables ; qu'un impôt ne pouvait, sans une sorte de sacrilège, s'interposer, pour les rompre, dans les relations les plus sacrées ; enfin qu'aucun revenu ne valait la peine qu'on rendît un père et un fils étrangers l'un à l'autre.

XXXVIII- Tel fut l'édit de Nerva ; édit moins généreux peut-être qu'il ne convenait à un si bon prince, mais digne toutefois d'un bon père qui, sur le point d'adopter un excellent fils, a voulu faire d'avance un acte de tendresse paternelle, et, content d'effleurer, pour ainsi dire, ou plutôt d'indiquer certaines réformes, a laissé à la bienfaisance de ce fils un ample exercice et une matière encore neuve. Votre libéralité a donc aussitôt couronné l'oeuvre de la sienne, en réglant que le père héritier de son fils serait, comme le fils héritier de son père, affranchi du vingtième, afin qu'au moment où il cesserait d'être père, il ne perdît pas jusqu'à l'avantage de l'avoir été. Il est beau, César, de ne pas souffrir qu'un impôt soit levé sur les larmes paternelles. Vous voulez que le père possède sans diminution les biens de son fils, qu'il ne reçoive pas un compagnon de son héritage quand il n'en a pas eu de son deuil ; que personne n'appelle à compter sa douleur récente et son coeur encore brisé, et qu'on ne force pas un père à savoir ce qu'a laissé le fils qu'il vient de perdre. J'honore, pères conscrits, le bienfait du prince, quand je montre la justice dans la bienfaisance. J'appelle en effet politique, ostentation, prodigalité, tout plutôt que munificence, un présent que la raison ne justifierait pas. C'était donc, César, une chose digne de votre humanité d'adoucir les chagrins paternels, et de ne pas souffrir que l'amertume de n'avoir plus de fils fût aigrie par une autre amertume, Ah ! trop malheureux déjà le père qui, même seul, hérite de son fils ! que sera-ce s'il reçoit un cohéritier que ce fils ne lui ait pas donné ? Ajoutez que, Nerva avant exempté du vingtième la succession des pères dévolue aux enfants, il était juste que la succession des enfants retournant aux pères en fût aussi déchargée. A quel titre en effet les descendants seraient-ils mieux traités que ceux dont ils descendent ? et pourquoi la justice ne remonterait-elle pas ? Vous avez, César, retranché l'exception qui bornait l'immunité au cas où le fils en mourant serait sous la puissance paternelle ; rendant, je pense, hommage à cette loi de la nature qui a voulu que les enfants fussent toujours dans la dépendance des pères, et qui n'a pas entre les hommes, comme entre les bêtes, donné au plus fort la domination et l'empire.

XXXIX- Non content d'avoir soustrait le premier degré de parenté à l'impôt du vingtième, le prince en a aussi délivré le second ; et, grâce à lui, le frère et la soeur succédant l'un à l'autre, l'aïeul ou la grand'mère héritiers de leurs petits-enfants, le petit-fils ou la petite-fille héritiers de l'aieul ou de la grand'mère, jouissent d'une entière immunité. Il a étendu cette faveur à ceux auxquels les privilèges du Latium ont ouvert l'accès à la cité romaine ; et il a donné à tous à la fois, à tous également, comme les donne la nature, ces droits réciproques de parenté, que les autres empereurs aimaient qu'on sollicitât individuellement, moins afin d'accueillir la demande, que pour avoir le plaisir de la repousser. Combien en doit paraître plus généreux et plus grand celui qui rassemble, renoue, et fait comme revivre des relations pour ainsi dire éparses et brisées ; qui offre ce qu'on refusait d'accorder ; qui prodigue à tous ce que chacun n'aurait pas obtenu ; enfin qui s'ôte à lui-même la matière de tant de bienfaits, et l'occasion d'enchaîner tant de coeurs par la reconnaissance ! Sans doute il lui semblait révoltant qu'on implorât d'un homme ce que les dieux ont donné. Vous êtes frère et soeur, aïeul et petit-fils : pourquoi donc demanderiez-vous à le devenir ? votre qualité réside en vous-mêmes. Qu'ajouterai-je encore ? un prince si modeste ne croit pas moins odieux de donner l'héritage d'autrui que de l'ôter. Réjouissez-vous donc d'arriver aux honneurs, recevez avec empressement le droit de cité. Ce nouvel engagement ne laissera plus le père de famille seul, et pareil au tronc dépouillé de ses rameaux : chacun jouira de tout ce qui lui fut cher ; seulement il en jouira dans une situation plus brillante.

XL- La parenté même la plus éloignée, et ces degrés où l'alliance s'éteint, ne seront plus, pour toute succession indistinctement assujettis au vingtième. Le père commun des Romains a fixé la somme à laquelle pourrait toucher la main du receveur. Un héritage pauvre sera déchargé de l'impôt. La reconnaissance de l'héritier pourra, si elle veut, tout dépenser en frais de tombeau et de funérailles : personne ne sera là qui l'épie ou la réprime. Quiconque est appelé à une modique succession peut la recevoir sans inquiétude, la posséder sans trouble. La condition est imposée au vingtième de n'atteindre que celui qui devient riche. Une rigueur est changée en un sujet de se réjouir, un sacrifice en une chose désirable ; tout héritier souhaite maintenant d'être soumis au vingtième. L'édit va plus loin, il remet les sommes dues et non acquittées sur les petits héritages, jusqu'au jour où il fut publié. Pourvoir au passé n'est pas en la puissance des dieux mêmes, et cependant vous y avez pourvu : vous avez voulu qu'il cessât de rien devoir sur un impôt que l'avenir ne devra pas ; c'est faire en sorte que nous n'ayons pas eu de mauvais princes. Avec ce caractère, combien vous auriez volontiers, si la nature le permettait, rendu le sang et les biens à tant de malheureux dépouillés ou mis à mort ! Vous avez défendu qu'on exigeât les dettes d'un siècle qui n'était pas le vôtre. Qu'un autre s'irrite d'un retard de payement comme d'une révolte, et le punisse de l'amende du double ou du quadruple : à vos yeux, c'est une égale iniquité d'exiger une dette injustement créée, ou de la créer pour l'exiger ensuite.

XLI- Vous porterez, César, tout le poids des sollicitudes consulaires ; car, lorsque je pense que vous avez tout ensemble fait remise des offrandes volontaires, comblé de largesses les soldats et le peuple, chassé les délateurs, modéré les impôts, il me semble qu'on pourrait vous demander si vous avez calculé assez exactement les revenus de l'empire, et si l'économie du prince a en elle-même d'assez grandes ressources pour suffire à tant de dépenses, à tant de libéralités. Comment se fait-il que d'autres princes, qui ravissaient tout et gardaient toutes leurs rapines, fussent aussi dépourvus que s'ils n'avaient rien pris ni rien gardé ; tandis que vous, qui donnez tant et ne prenez à personne, vous avez des trésors qui ne s'épuisent jamais ? En aucun temps il ne manqua chez les princes de ces hommes à la mine austère et au front sourcilleux, toujours prêts à défendre avec dureté les intérêts du fisc. Trop de princes d'ailleurs eurent d'eux-mêmes l'âme assez avide et les mains assez ravissantes pour se passer de maîtres ; c'est de nous cependant qu'ils ont toujours le plus appris contre nous-mêmes. Pour vous, César, toutes les adulations, mais surtout celles de l'avarice, trouvent vos oreilles fermées. Les flatteurs se taisent, ils demeurent en repos ; et, depuis qu'il n'y a personne pour écouter les conseils, il n'y a personne qui songe à en donner. Il s'ensuit que, si nous vous devons beaucoup pour vos moeurs, nous vous devons davantage pour les nôtres.

XLII- Les lois Voconia et Julia enrichissaient encore moins le fisc et le trésor que les accusations de lèse-majesté, ce crime unique et spécial de quiconque était sans crime. Vous avez banni des esprits la crainte de ce fléau, content d'une grandeur dont nul ne manqua plus que ceux qui avaient des prétentions à la majesté. Vous avez rendu aux amis la fidélité, aux enfants la tendresse, aux esclaves la soumission. Ceux-ci craignent, ils obéissent, ils ont des maîtres. Ce ne sont plus nos serviteurs, c'est nous qui sommes les amis du prince ; et le père de la patrie ne se croit pas plus cher aux esclaves d'autrui qu'à ses propres citoyens. Vous nous avez tous délivrés d'un accusateur domestique ; et par ce seul acte, heureux signal du salut public, vous avez éteint, pour ainsi dire, une autre guerre servile. Et en cela vous n'avez pas moins fait pour les serviteurs que pour les maîtres : nous sommes devenus plus tranquilles, eux meilleurs. Vous ne voulez pas cependant qu'on vous loue de ce bienfait ; et peut-être aussi n'est-ce pas un sujet d'éloge. Mais au moins est-il agréable d'en parler, quand on se souvient de ce prince qui, subornant les esclaves contre la vie des maîtres, leur montrait les crimes qu'il voulait punir, et leur dictait ce qu'ils semblaient révéler : affreuse et inévitable calamité, que chacun devait subir autant de fois qu'il aurait des esclaves semblables à l'empereur.

XLIII- A côté de ce bienfait, plaçons la sécurité de nos testaments. Le prince n'est plus, tantôt parce qu'on l'a nommé, tantôt parce qu'on l'a omis, le seul héritier de tout le monde. Des titres faux ou iniques ne vous appellent pas aux successions ; aucun testateur, ou colère, ou dénaturé, ou furieux, ne vous prend pour complice ; ce n'est point en haine d'autrui qu'on fait mention de vous, c'est parce que vous l'avez mérité. Vous êtes nommé par vos amis, oublié par les inconnus : rien de changé depuis que vous êtes prince, si ce n'est que plus de personnes vous aiment maintenant ; vous-même aussi en aimez un plus grand nombre. Continuez, César, à marcher dans cette route ; l'expérience fera voir lequel vaut mieux pour augmenter, je ne dis pas seulement la renommée du prince, mais ses trésors, que les citoyens éprouvent le désir ou subissent la nécessité de l'avoir pour héritier. Beaucoup de bienfaits ont été répandus par votre père, beaucoup par vous-même : il peut mourir un ingrat, quelqu'un reste pour jouir de ses biens ; tout ce qui vous en revient à vous, c'est de la gloire : car si la reconnaissance rend la générosité plus agréable, l'ingratitude en rehausse l'éclat. Mais quel prince avant vous a mis cette gloire au-dessus des richesses ? quel est celui qui dans nos patrimoines, n'a pas regardé comme à lui le bien même qui nous venait de lui ? Les présents des Césars n'étaient-ils pas, comme ceux des rois, des hameçons cachés sous l'appât, des pièges recouverts d'une amorce trompeuse, lorsque, saisis, pour ainsi dire, par les fortunes privées, ils s'enlaçaient avec elles, et entraînaient en se retirant tout ce qu'ils avaient touché ?

XLIV- Oh, qu'il est utile d'arriver à la prospérité à travers les disgrâces ! vous avez vécu parmi nous ; comme nous, vous avez connu les périls, ressenti les alarmes ; c'était alors toute la vie des gens de bien. Vous savez par expérience combien les mauvais princes sont en horreur à ceux même qui les rendent mauvais. Vous vous rappelez encore ce que vous désiriez, ce que vous déploriez avec nous. Chez vous, le jugement de l'homme privé dirige les actions du prince ; que dis-je ? vous vous montrez meilleur pour les autres que vous ne souhaitiez qu'un autre fût pour vous. Quel changement s'est fait ainsi dans nos esprits ! le comble de nos voeux était d'avoir un prince qui valût mieux que le plus méchant des hommes ; aujourd'hui nous souffririons avec peine celui qui n'en serait pas le meilleur. Aussi personne n'est-il assez mauvais juge et de vous et de soi, pour convoiter après vous le rang où vous êtes : il est plus facile qu'on puisse vous succéder, qu'il n'est plus facile qu'on le veuille. Eh ! qui se chargerait volontairement du fardeau que vous portez ? qui ne redouterait pas un dangereux parallèle ? Vous avez éprouvé vous-même combien c'est une pénible tâche de remplacer un bon prince ; et vous aviez l'adoption pour excuse. Est-ce l'objet d'une facile et commune émulation, qu'un gouvernement où nul n'achète la sûreté aux dépens de l'honneur ? La vie est assurée à tous, et en même temps la dignité de la vie. Ce n'est plus être sage et avisé que de couler obscurément ses jours : la vertu jouit, sous le pouvoir d'un seul, des mêmes récompenses que sous le règne de la liberté. Le témoignage de la conscience n'est plus l'unique salaire des bonnes actions. Vous aimez le courage dans les citoyens, et, loin de réprimer et d'abattre les caractères fermes et vigoureux, vous vous plaisez à les soutenir, à les élever. On se trouve bien de la probité, quand c'est beaucoup déjà qu'on ne s'en trouve plus mal : c'est à elle que vous offrez les dignités, les sacerdoces, les provinces ; elle fleurit sous l'abri de votre amitié, de votre estime. Ce prix, assuré aux hommes d'honneur et de talent, aiguillonne ceux qui leur ressemblent, attire ceux qui ne leur ressemblent pas : car ce qui fait les bons et les méchants, c'est le profit qu'on trouve être l'un ou l'autre. Peu d'esprits sont assez forts pour fuir ou pour rechercher l'honnête et le honteux, indépendamment de leurs résultats. Le reste des hommes, voyant donner les récompenses du travail à la paresse, de la vigilance au sommeil, de la frugalité à la débauche, emploient, pour les obtenir à leur tour, les moyens que le succès recommande. Ils veulent être et paraître tels que ceux dont ils envient le sort, et, en le voulant, ils y réussissent.

XLV- Avant vous, les princes (si l'on en excepte votre père, et peut-être un ou deux autres, encore est-ce trop dire) préféraient dans les citoyens le vice à la vertu : d'abord, parce qu'on aime à se retrouver dans autrui ; ensuite, parce qu'ils attendaient une obéissance plus servile d'hommes qui ne seraient bons qu'à faire des esclaves. C'est sur ceux-là qu'ils accumulaient toutes les grâces : quant aux gens de bien, plongés et comme ensevelis dans la retraite et l'obscurité, s'ils les en tiraient quelquefois pour les produire au jour, c'était par la délation et les persécutions. Vous, au contraire, vous choisissez vos amis parmi les plus vertueux ; et c'est bien justice en effet, que ceux-là soient les plus chéris d'un bon prince, qui ont été les plus haïs d'un mauvais. Vous savez que si la nature a mis entre un maître et un prince une différence profonde, le gouvernement d'un prince n'agrée à personne plus qu'à ceux qui abhorrent davantage le pouvoir d'un maître. Aussi vous élevez ceux qui pensent ainsi ; vous les montrez comme autant d'exemples qui apprennent au monde quels principes et quels hommes obtiennent votre estime ; et si vous n'avez accepté jusqu'ici ni la censure ni la préfecture des moeurs, c'est que vous aimez mieux éprouver nos coeurs par des bienfaits que par des sévérités. Et peut-être aussi le prince sert-il mieux la morale en souffrant les bonnes moeurs qu'en les imposant. Nous nous plions, dociles imitateurs, à tous les mouvements du prince, et nous le suivons partout où il nous mène : car nous voulons en être aimés, en être estimés ; et on l'espèrerait vainement, si on ne lui ressemblait pas. Une longue et continuelle attention à plaire nous a conduits au point de vivre presque tous selon les moeurs d'un seul ; or, nous ne sommes pas si malheureusement nés que, pouvant imiter les mauvais princes, nous ne puissions imiter les bons. Continuez donc, César, et vos maximes, vos actes auront toute la force et tout l'effet de la censure. Car la vie du prince est une censure véritable, perpétuelle ; c'est sur elle que nous nous réglons, sur elle que nous fixons nos regards ; et nous avons moins besoin de commandements que d'exemples. La crainte enseigne mal le devoir ; les leçons de l'exemple sont plus efficaces : leur premier avantage est de prouver la possibilité de ce qu'elles prescrivent.

XLVI- Et quelle terreur eût pu faire ce qu'a fait le seul respect de votre nom ? Un prince a obtenu que le peuple romain souffrît l'abolition du spectacle des pantomimes, mais non qu'il la voulût : et voilà qu'on implore de vous ce qu'un autre imposait ; qu'on reçoit comme une grâce ce qu'on subissait comme une nécessité. Oui, le même concert de voeux qui avait arraché à votre père le rétablissement de ces histrions vous a porté à les bannir du théâtre. Et ce fut une double justice : il convenait de rappeler ceux qu'un mauvais prince avait bannis, et de les bannir après les avoir rappelés ; car, à l'occasion du bien que font les méchants, il faut agir de telle sorte qu'il soit évident que l'auteur a déplu, et non l'oeuvre. On voit donc ce même peuple, qui applaudissait autrefois un empereur comédien, réprouver maintenant et condamner, jusqu'en des pantomimes, les arts efféminés et les talents indignes de ce beau siècle : preuve évidente que le vulgaire s'instruit à l'école des princes, puisque une réforme qui, ordonnée par un seul, serait très sévère, a été faite par le concours de tous. Persistez, César, dans cet esprit de sagesse et de conduite, par l'influence duquel une privation qui paraissait dure et arbitraire est passée dans les moeurs. Ceux qui avaient besoin qu'on les réprimât ont les premiers corrigé leurs vices, et ceux qu'il fallait réformer ont été leurs propres réformateurs. Aussi personne n'accuse-t-il votre sévérité, quoiqu'il soit libre à chacun de le faire ; mais telle est la nature des choses, que nul prince n'est l'objet de moins de plaintes que celui sous lequel toute plainte est permise ; et tels sont les actes de votre gouvernement, qu'il n'est pas une classe d'hommes qui n'ait lieu d'y applaudir et de s'en féliciter. Les bons reçoivent le prix du mérite ; les méchants (indice certain d'une société parfaitement tranquille) ne craignent ni ne sont craints. Vous redressez les erreurs, mais quand elles vous implorent ; et vous ménagez à ceux que vous rendez meilleurs cette gloire de plus, qu'ils ne paraissent pas le devenir par force.

XLVII- Et les moeurs, et l'esprit de la jeunesse, avec quelle sollicitude de prince vous les formez ! en quel honneur sont auprès de vous les maîtres d'éloquence ! de quelle considération vous environnez les philosophes ! comme vous avez ranimé, vivifié, rendu à leur patrie ces nobles études que la barbarie des derniers temps punissait de l'exil, alors qu'un prince dont la conscience était souillée de tous les vices bannissait, moins peut-être par aversion que par honte, des sciences ennemies du vice ! Ces mêmes sciences, vos bras leur sont ouverts ; vos yeux, vos oreilles en font leurs délices ; ce qu'elles recommandent, vous le pratiquez ; vous les chérissez autant qu'elles vous honorent. Quel est l'ami des lettres qui, parmi tant d'autres sujets de louanges, ne loue surtout la facilité avec laquelle on est admis auprès de vous ? Ce fut une grande pensée de la part de votre père, d'inscrire sur cette demeure, qui, sous vos prédécesseurs et les siens, était une forteresse, le titre de palais public : inscription vaine cependant, s'il ne s'était donné un fils qui pût y habiter comme en un lieu public. Que ce titre s'accorde bien avec vos moeurs ! et comme on croirait, par tout ce que vous faites, qu'il n'eut pas un autre auteur que vous-même ! Quel forum, quels temples, sont aussi ouverts que votre palais ? Non, le Capitole, ce théâtre auguste de votre adoption, n'est pas d'un abord plus commun, plus accessible à tous. Point de barrières à forcer : ce n'est pas chez vous qu'après avoir passé d'humiliation en humiliation, et franchi le seuil de mille portes, on trouve toujours devant soi quelque chose qui résiste et qui fait obstacle. Devant vous, derrière vous, mais surtout près de vous, règne un majestueux repos. Partout le silence est si profond, la décence si religieusement gardée, que de la maison du prince on rapporte, sous les toits les moins riches et aux plus humbles foyers, des exemples de modestie et de tranquillité.

XLVIII- Vous-même, avec quelle bonté vous recevez, vous attendez tout le monde ! que de loisirs vous savez trouver chaque jour, parmi les soins infinis du rang suprême ! Ainsi nous n'arrivons plus à l'audience impériale la frayeur dans l'âme, et frappés de la crainte qu'un instant de retard mette notre tête en péril. Nous y venons pleins de confiance et de joie, à l'heure qui nous est commode ; et, au moment d'être reçus chez le prince, il est telle affaire qui peut nous retenir à la maison comme plus indispensable. Auprès de vous, nul besoin d'excuse ; nous sommes d'avance excusés. Vous savez que c'est soi-même qu'on satisfait, en cherchant le bonheur de vous voir, de grossir votre cour ; aussi vous communiquez-vous et généreusement, et longtemps. La fuite et la solitude ne succèdent point à vos réceptions : nous demeurons, nous nous arrêtons, comme en notre commun domicile, dans ce palais que naguère le plus affreux des monstres avait environné d'un rempart de terreur ; tantôt s'y renfermant comme dans un antre, pour boire à loisir le sang de ses proches ; tantôt s'élançant de son repaire, pour porter le carnage et la mort dans les rangs les plus illustres. L'horreur et la menace en gardaient les portes ; admis ou repoussé, on tremblait également. Ajoutez l'abord terrible de cet homme et sa vue effrayante, l'orgueil de son front, la colère de ses yeux, la pâleur efféminée de son corps, et, sur son visage, l'impudence toute couverte d'une trompeuse rougeur. On n'osait adresser la parole à celui qui cherchait toujours les ténèbres et le silence, et qui ne sortait de la solitude que pour répandre autour de lui la désolation.

XLIX- Entre ces murailles, cependant, où le tyran croyait sa vie si bien assurée, il avait renfermé avec lui la trahison, les embûches, un dieu vengeur des crimes. Le châtiment s'est fait jour à travers les satellites ; et, malgré les obstacles qui rétrécissaient toutes les avenues, il a pénétré non moins facilement que si l'entrée eût été libre et les portes ouvertes. Où était alors la divinité du prince ? et que lui servirent ces appartements secrets et ces réduits cruels, où la crainte, et l'orgueil, et la haine des hommes, le tenaient confiné ? Combien plus sûr et plus tranquille est ce même palais, depuis que ce n'est plus la cruauté, mais l'amour, qui veille à sa garde ; depuis qu'il n'est plus défendu par une enceinte de solitude et par une multitude de barrières, mais par l'affluence des citoyens ! L'expérience nous apprend donc que la garde la plus fidèle d'un prince est l'innocence de sa vie ! C'est une forteresse inaccessible, un rempart inexpugnable, que de n'avoir pas besoin de rempart. Vainement il s'entourera d'épouvante, celui que l'affection ne protégera pas ; car les armes provoquent les armes. Mais ce ne sont pas seulement les heures sérieuses de la journée que vous passez sous nos yeux et au milieu de nous. Ne voit-on pas la même foule assister à vos délassements et partager vos plaisirs ? Ne peut-on pas dire que vos repas sont publics et votre table commune ? Quelle part vous prenez aux délices que nous y goûtons ! quel empressement à nous entendre, à nous répondre ! et, quand votre frugalité abrège la durée des festins, combien votre bonté la prolonge. Qu'un autre, l'estomac tendu, avant le milieu du jour, par les excès d'un repas solitaire, promène sur ses convives des regards observateurs ; que, plein de nourriture et gorgé de bonne chère, il jette à des hommes à jeun, plutôt qu'il ne leur sert, des mets auxquels lui-même dédaigne de toucher ; que, sorti enfin de cette gênante et orgueilleuse représentation qu'il appelle un banquet, il retourne à ses orgies clandestines et à ses débauches secrètes ; cet usage n'est point le vôtre. Aussi n'est-ce pas la vaisselle d'or et d'argent, ni l'ingénieuse ordonnance de vos festins, que nous admirons ; c'est la douceur et l'agrément de votre commerce, douceur dont on ne se rassasie jamais, parce que tout y est vrai, tout y est sincère, tout y est plein d'une noble décence. Ce n'est plus le temps où les mystères d'une superstition étrangère et d'obscènes bouffonneries entouraient la table du prince ; une politesse engageante, un honnête enjouement et de savants entretiens les ont remplacés. Après le repas, vous donnez au sommeil quelques instants, mesurés avec épargne ; et votre amour pour nous resserre dans les plus étroites limites le temps que vous passez loin de nous.

L- Mais si nous sommes associés à la jouissance de vos biens, avec quelle inviolable sûreté nous possédons les nôtres ! On ne vous voit pas, chassant les anciens maîtres, envelopper le dernier étang, le dernier lac, la dernière forêt, dans l'immensité de vos domaines. Les fleuves, les fontaines, les mers, ne servent plus de spectacle à un seul homme : 1'oeil de César peut voir quelque chose qui ne soit pas à César, et le patrimoine du prince est enfin moins grand que son empire ; car il rend à l'empire beaucoup de richesses dont ses prédécesseurs grossissaient leur patrimoine, non pour en jouir eux-mêmes, mais afin que nul autre n'en jouît. Aussi les demeures illustres s'ouvrent à des maîtres dignes de fouler des traces illustres, et l'asile de la gloire n'est plus souillé par un propriétaire esclave, ou condamné, par un hideux abandon, à tomber en ruine. Nous pouvons contempler les plus beaux édifices, réparés, agrandis, dépouillés de la rouille du temps : signalé service que vous rendez non seulement aux hommes, mais encore aux habitations des hommes, d'en arrêter la chute, d'en bannir la solitude, et de prévenir, dans le même esprit qui les fit élever, la destruction de ces grands monuments. Tout muets et inanimés qu'ils sont, ils me paraissent ressentir votre bienfait, se réjouir d'avoir repris leur éclat, d'être habités, et d'appartenir enfin à des maîtres qui savent ce qu'ils possèdent. Un immense tableau circule au nom de César, contenant le détail de tout ce qu'il veut vendre ; comme pour faire détester l'avarice d'un tyran qui avait tant de désirs parmi tant de superflu. Alors était mortelle auprès du prince, à celui-ci une maison un peu vaste, à celui-là une campagne agréable. Le prince aujourd'hui est le premier à chercher, à donner de sa main, des maîtres à ces mêmes biens. Ces jardins qui appartinrent jadis à un grand général, ce palais aux portes de Rome qui n'appartint jamais qu'à un César, nous y mettons l'enchère, nous les achetons, nous les occupons. Telle est la générosité du prince, qu'il nous croit dignes de posséder ce que possédèrent des empereurs ; telle est la sécurité des temps, qu'aucun de nous ne s'effraye d'en être jugé digne. Mais c'est peu d'offrir à vos citoyens le moyen d'acheter ce qui leur plaît : vous leur donnez libéralement les plus beaux domaines, vous leur donnez ce qu'un choix auguste, ce que l'adoption a rendu vôtre ; vous leur transmettez ce que vous avez reçu d'une volonté libre ; et il n'est pas de bien que vous regardiez comme plus à vous, que celui que vous possédez par les mains de vos amis.

LI- Vous ne mettez pas moins de réserve à bâtir que de soin à conserver. Aussi ne voit-on plus d'énormes pierres, transportées par la ville, en ébranler les édifices ; les maisons ne craignent plus de secousses, et les faîtes des temples ont cessé de trembler. Vous croyez avoir assez et trop de biens : successeur du plus désintéressé des princes, il est beau de trouver du superflu à retrancher sur ce qu'un tel prince vous a laissé comme nécessaire : ajoutons que, si votre père dérobait à ses jouissances ce que lui avait donné le rang suprême, vous dérobez aux vôtres ce que vous a donné votre père. Mais combien vous êtes magnifique dans les ouvrages publics ! Ici des portiques, là des édifices sacrés s'élèvent comme par enchantement, et de si grandes constructions ressemblent à de rapides métamorphoses. Ailleurs, l'immense pourtour du cirque défie la beauté des plus superbes temples : cirque vraiment digne de recevoir les vainqueurs du monde, et qui ne mérite pas moins d'être vu que les spectacles qu'on y viendra regarder. Il le mérite et par toutes ses beautés, et par cette égalité de places qui semble confondre le prince avec le peuple. Partout le même aspect ; rien ne rompt la continuité des sièges, rien ne sort du niveau ; point de tribune qui soit plus exclusivement destinée à César que le spectacle même. Ain