Les jeux de l'amphithéâtre à Rome


 

 

Daremberg

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Article Gladiator - Daremberg et Saglio (1877)

 

(Monomachos, oplomachos), Gladiateur

  1. Développement de l'institution

    On a attribué aux Etrusques avec apparence de raison l'origine des combats de gladiateurs ; ils durent d'abord chez ce peuple faire partie des cérémonies destinées à honorer la mémoire des morts ; égorger des prisonniers et des esclaves ou les obliger à verser mutuellement leur sang auprès de la dépouille d'un personnage regretté semblait être la satisfaction la plus noble que l'on pût accorder à ses mânes. Les monuments mêmes des Etrusques nous montrent que les combats de gladiateurs furent chez eux une institution nationale ; leur goût pour ce genre de spectacles est attesté notamment par les scènes qui décorent leurs urnes funéraires.

    De l'Etrurie les combats de gladiateurs passèrent dans la Campanie, contrée qui fut à une époque reculée soumise à la domination des Etrusques ; au temps de Strabon, c'était chez les Campaniens une coutume déjà ancienne de faire lutter des gladiateurs pendant les festins pour divertir les convives. Enfin le Latium suivit l'exemple des pays voisins ; les historiens anciens ont eux-mêmes noté comme un fait nouveau l'apparition de ces jeux sanglants chez les Romains ; ce fut, suivant eux, en 264 av J.-C. qu'ils furent célébrés pour la première fois dans la ville de Rome ; cette année-là Brutus Pera étant mort, ses deux fils Marcus et Decimus firent combattre sur la place aux Boeufs, à l'occasion de ses funérailles, trois paires de gladiateurs. Ainsi cette institution chez les Romains ne remonte pas à une haute antiquité et elle fut empruntée à l'étranger, tandis que les courses de char au contraire [Circus] datent de l'époque royale ; il est même certain que longtemps encore après avoir fait grâce aux fils de Pera, ce modeste début, les combats de gladiateurs ne furent repris qu'à intervalles irréguliers, toujours à titre privé, et d'ordinaire pour rehausser l'éclat d'une cérémonie funèbre. Il est vrai que peu à peu pendant le IIIe et le IIe siècle le nombre des combattants que l'on met aux prises augmente d'une façon constante. Il est de vingt-deux paires en 216, de vingt-cinq en 200, de soixante en 183. Dans le cours de la seule année 174 il y eut plusieurs représentations, dont une en mémoire de Flamininus, qui dura trois jours. Le peuple une fois mis en goût se porta à ces spectacles avec une ardeur effrénée ; en 164, tandis qu'on donnait l'Hécyre de Térence, la nouvelle s'étant répandue que des gladiateurs allaient en venir aux mains, la pièce fut brusquement interrompue par un tumulte général. Enfin il arriva un moment où cette passion fut si forte que le sénat se vit obligé d'admettre les combats de gladiateurs au nombre des spectacles publics : en 103, deux magistrats furent autorisés pour la première fois à y convier la foule à titre officiel ; c'étaient les deux consuls P. Rutilius Rufus et C. Manlius. Il est probable que le sénat lui-même vit là un moyen de tremper les courages et de développer le goût des exercices militaires ; on suppose aussi qu'il songea à en tirer parti pour résister à l'influence des jeux grecs, que les Romains fidèles aux vieilles moeurs jugeaient ou frivoles ou funestes.

    Cette mesure nouvelle ne fit point cesser l'usage de donner des combats de gladiateurs dans les funérailles des personnes riches et haut placées. Jusqu'à la fin de l'Empire, munus est le terme propre qui les désigne spécialement par opposition aux jeux du théâtre et du cirque [Ludi] ; ainsi s'est perpétuée l'idée première qui avait présidé à leur institution : ils sont considérés avant tout comme faisant partie des devoirs que l'on rend aux morts : l'interprétation la plus vraisemblable du mot est celle qu'en donne Tertullien, lorsqu'il le définit officium mortuorum honori debitum. Sous le Bas-Empire munus et munera, dans ce sens particulier, sont quelquefois remplacés par ludus et ludi gladiatorii ; mais ludus désignant toute autre espèce de jeu, n'est jamais remplacé par munus. Souvent au combat de gladiateurs est joint le spectacle d'une chasse [Venatio] : mais à la bonne époque munus ne s'applique qu'au premier ; à la fin de l'Empire on l'étendit aussi à la venatio, quand les jeux de gladiateurs eurent été interdits. C'est par un munus funèbre (oplomachia epitaphios) que des hommes d'Etat, de grands capitaines, des magistrats occupant les premières fonctions de la république honorent encore la mémoire de leur père, César en 65, Q. Caecilius Metellus Scipio en 62, Faustus Sylla en 59, C. Curio en 52, Tibère en 34, Germanicus et Claude en l'an 7 ap. J.-C.16. Les historiens ont noté comme un fait nouveau digne d'une mention spéciale que César rendit le même hommage à sa fille Julia (45) ; c'était la première fois qu'on voyait une femme en être l'objet. En l'an 6 av. J.-C., Auguste fit combattre des gladiateurs dans une solennité consacrée à la mémoire de son gendre Agrippa. Ces munera de l'an 45 et de l'an 6 furent célébrés plusieurs années après la mort de la personne dont ils rappelaient le nom ; mais à l'origine le spectacle devait commencer aussitôt après le convoi, lorsque le corps avait été déposé sur le bûcher (bustum); d'où le nom de Bustuarius donné au gladiateur contraint d'y jouer sa vie. Dans un cas comme dans l'autre, les spectateurs devaient être, en signe de deuil, revêtus de la toge noire (toga pulla), ou du manteau à capuchon nommé Paenula. Les particuliers se mirent sans doute de bonne heure à suivre l'exemple que leur avaient donné de grands personnages, et il devint commun, non seulement à Rome mais dans les municipes, de voir des citoyens léguer les sommes nécessaires pour offrir au peuple des combats de gladiateurs, soit immédiatement après leurs funérailles, soit à l'anniversaire de leur mort (editiones legatariae). On prit si bien l'habitude de ces libéralités qu'il arriva au peuple de les exiger : un jour, dans une ville d'Italie, aux obsèques d'un centurion, la multitude assaillit le convoi et le retint jusqu'à ce qu'elle eût arraché aux héritiers de quoi payer un combat de gladiateurs. En général on allait au-devant de pareils désirs : un auteur rapporte même que certains esclaves, remarquables par leur beauté, furent désignés dans le testament de leur propre maître pour s'entretuer en public quand on lui rendrait les derniers devoirs ; mais cette fois le peuple, plus humain que le testateur, s'opposa à l'exécution de ses volontés.

    A partir de l'an 105 av. J.-C., lorsque les combats de gladiateurs eurent été admis au nombre des spectacles officiels, les magistrats rivalisèrent de zèle pour les multiplier et pour en augmenter l'éclat ; tous ceux qui aspiraient aux charges curules saisirent à l'envi ce moyen de conquérir les suffrages populaires. Unis le plus souvent aux chasses où l'on égorgeait des bêtes fauves [Venatio], ils devinrent un des plaisirs favoris des Romains. En quelques années ceux qui les organisaient y déployèrent une telle prodigalité que déjà en 52 Cicéron écrivait : « Tout le monde en est rassasié ». Mais il reconnaît ailleurs qu'aucun genre de spectacle n'avait autant d'attrait pour la multitude. Ce qui suffirait à le prouver, c'est la quantité de textes et de monuments qui s'y rapportent. Les combats de gladiateurs excitèrent chez les Romains une véritable passion, qui se propagea de proche en proche jusqu'aux frontières de l'empire et dura pendant plusieurs siècles.

  2. Extension

    De Rome ils passèrent dans les diverses parties de l'Italie qui ne les connaissaient pas encore, puis de là dans les provinces. Dès l'an 206, Scipion l'Africain donnait un munus à Carthagène en mémoire de son père et de son oncle ; il est vrai que ce fut un spectacle tout à fait unique ; on n'y vit en présence que des engagés volontaires, qui ne demandèrent aucune rétribution. En 140, les Lusitaniens rendirent le même honneur à la dépouille de Viriathe. En 63 av. J.-C. les habitants d'Arles pouvaient assister à un combat de gladiateurs. Les amphithéâtres dont il subsiste des ruines nous donnent la mesure du succès des munera ; il n'est guère de région autrefois comprise dans le monde romain où l'on n'ait signalé quelque vestige de ces édifices. Ils sont naturellement beaucoup plus communs dans le Midi que dans le Nord ; cependant c'est un fait très digne de remarque que les pays grecs n'ont pas eu, à beaucoup près, pour les combats de gladiateurs le même goût que l'Occident. Il est certain qu'à l'origine les Grecs, aussi bien que les Etrusques, ont dû pratiquer dans les funérailles l'usage barbare des sacrifices humains ; mais ils y renoncèrent de très bonne heure ; Hérodote, le retrouvant chez les Scythes, le signale comme un des traits singuliers des moeurs de ce peuple. Le génie propre de la race grecque lui inspira pour les combats de gladiateurs une répugnance qu'elle ne surmonta jamais complètement, même lorsque l'Orient eut aussi ses amphithéâtres. Antiochus Epiphane (174-164 av. J.-C.) fut le premier qui organisa des spectacles de ce genre dans Antioche, sa capitale ; Tite-Live dit expressément qu'il les emprunta aux Romains, et même qu'il fit venir de Rome les combattants dont il avait besoin. Ses sujets manifestèrent d'abord plus d'effroi que de plaisir ; il fallut, pour les empêcher de quitter la place, user de ménagements ; après avoir commencé par des combats où l'on s'arrêtait au premier sang, on multiplia les représentations jusqu'à ce qu'on les eût habitués à voir sans horreur des combats à mort. Corinthe, devenue colonie romaine, dut être la première ville de la Grèce propre où parurent des gladiateurs ; c'est aussi la seule dont on puisse affirmer qu'elle posséda un amphithéâtre, et encore ne fut-il pas construit avant le IIe siècle de notre ère. Vers la fin de la dynastie flavienne certaines villes, comme Rhodes, n'avaient pas encore pu vaincre leurs préventions. D'autres, et Athènes était du nombre, se laissèrent gagner un peu plus vite, mais à peine avaient-elles suivi l'exemple de la capitale que les écrivains grecs firent entendre de très vives protestations au nom de la morale et de l'humanité outragées. Aussi les combats de gladiateurs furent-ils dans cette partie du monde romain, plus que dans toute autre, abandonnés au petit peuple. Il faut cependant faire une exception pour l'Asie Mineure et pour l'Egypte ; depuis le temps d'Antiochus ils s'y étaient développés rapidement, grâce aux instincts naturellement sanguinaires des populations orientales qui s'y trouvaient en contact avec les Grecs. Sous Auguste il y avait déjà des amphithéâtres à Nysa en Carie, et à Alexandrie en Egypte. Un autre fut construit à Laodicée du Lycus en l'an 79 de notre ère.

  3. Législation

    L'organisation des combats de gladiateurs fut réglée par toute une série de mesures législatives dont l'ensemble constituait ce qu'on appelait les leges gladiatoriae. Sous ce nom il faut comprendre d'abord les lois votées à la fin de la République et dont les plus anciennes doivent remonter à l'époque où ces spectacles furent pour la première fois donnés à titre officiel (105 av. J.-C.). Puis vinrent les constitutions impériales et les sénatus-consultes qui en modifièrent peu à peu les dispositions ; et enfin il dut y avoir dans les municipes des règlements spéciaux établis pour l'usage des autorités locales. Ce que nous connaissons sur cette matière nous montre clairement que si les empereurs en général déployèrent le plus grand faste dans les munera qu'ils donnaient eux-mêmes pour entretenir leur popularité, ils ne furent pas moins jaloux d'alléger autant que possible les charges que la nécessité d'amuser la foule faisait peser sur les villes et sur les magistrats. C'est ce que nous voyons surtout par un document découvert en Espagne en 1888 ; il est gravé sur une table de bronze qui a dû être affichée dans l'amphithéâtre de la ville d'Italica, près de Séville. Il a été rédigé sous Marc-Aurèle entre 176 et 178 ; c'est un exemplaire d'un original dont un grand nombre de copies avaient dû être envoyées de Rome dans différentes villes de province. Il donnait le compte rendu d'une séance du sénat, où l'on avait décidé de réduire les frais des munera imposés aux flamines provinciaux. Le document reproduisait le discours (relatio) prononcé par l'empereur pour introduire l'affaire, puis ceux des divers orateurs qui avaient appuyé sa motion, et enfin le texte du sénatus-consulte. Nous avons perdu le commencement et la fin, mais il nous reste un assez long fragment d'un discours prononcé par un des sénateurs probablement originaire de la Gaule ; c'est un morceau du plus haut intérêt ; il nous éclaire non seulement sur l'objet principal de la discussion du jour, mais encore sur un grand nombre de questions relatives à l'histoire de la gladiature. Nous l'utiliserons donc dans ce qui suit, au fur et à mesure que l'ordre des matières nous en fournira l'occasion. Il importe seulement de retenir avant toutes choses que depuis le commencement jusqu'à la fin les munera sont restés absolument distincts des Ludi, c'est-à-dire des courses de char et des jeux scéniques ; ils en diffèrent par leur origine,leur caractère et leur organisation. Nous étudierons donc ici en détail tout ce qui les concerne spécialement.

  4. Haute surveillance administrative

    Le soin de veiller à l'exécution des leges gladiatoriae dans la ville de Rome dut appartenir d'abord aux consuls, puis au praefectus urbi ; mais la tâche de ce magistrat fut sans doute bien simplifiée à partir du principat des Flaviens, lorsqu'il eut été interdit aux particuliers d'entretenir des troupes de gladiateurs dans la capitale ; elle ne contint plus dès lors que des troupes impériales, placées dans une étroite dépendance et soumises à une hiérarchie de fonctionnaires savamment organisée. Il n'en allait pas de même dans le reste de l'Empire ; partout ailleurs que dans la ville de Rome un particulier avait le droit de recruter une troupe (familia gladiatoria) et de l'exploiter ; celui qui en prenait ainsi la direction s'appelait le lanista. On conçoit aisément quels devaient être les devoirs des représentants de l'Etat ; d'abord ils devaient veiller à ce que les munera imposés par la loi à certains dignitaires des provinces fussent régulièrement célébrés ; mais d'autre part ils étaient chargés aussi de protéger leurs intérêts en empêchant la spéculation de dépasser les bornes permises et en s'opposant à la rapacité des propriétaires de troupes ; ils devaient encore prévenir les dangers que pouvaient faire courir à la sécurité publique ces bandes d'hommes armés, enfin ordonner des enquêtes sur les infractions commises et châtier les coupables. Toutes ces attributions, à l'époque de Marc-Aurèle, étaient dévolues aux autorités suivantes.

    1. Provinces consulaires et prétoriennes. La haute surveillance appartient d'abord au gouverneur lui-même, puis aux magistrats placés sous ses ordres, à savoir : les legati pro praetore, les questeurs, les legati legionum, les juridici et enfin les intendants des finances appelés procurateurs.
    2. Provinces procuratoriennes. Le gouverneur lui-même, c'est-à-dire le procurator, est seul à connaître de ces sortes d'affaires.
    3. En Italie, la ville de Rome étant exceptée, elles regardent les praefecti alimentorum, ou, si leur service les a appelés à Rome, les curatores viarum, et, si ceux-ci étaient absents pour la même cause, les juridici, enfin les préfets des flottes de Misène et de Ravenne.

  5. Les organisateurs et les frais

    La dépense totale qu'entraînait un combat de gladiateurs était naturellement très variable ; elle dépendait du nombre des combattants, de leur réputation, de la richesse de leur équipement, et aussi, en grande partie, de l'habileté avec laquelle le lanista savait faire valoir ces divers éléments du succès. C'était une affaire à débattre entre lui et la personne qui couvrait les frais du spectacle, l'editor muneris.

    1. Munera payants (assiforana)
      D'abord la représentation pouvait être payante ; en pareil cas, ou bien le lanista était lui-même l'editor, et alors il percevait la totalité de la recette, ou bien un entrepreneur quelconque l'engageait à son service et, après lui avoir payé un prix convenu d'avance, gardait pour son bénéfice le surplus de la recette. De toutes manières c'était un champ ouvert à la spéculation et les inconvénients ne manquaient pas. En l'an 27 ap. J.-C., un affranchi nommé Atilius organisa à Fidène, dans le seul but de gagner de l'argent, un munus où l'on accourut en foule, même de Rome ; l'amphithéâtre en bois qu'il avait fait construire pour la circonstance s'écroula au milieu de la représentation ; ce fut un des plus grands désastres du temps : cinquante mille personnes furent estropiées ou écrasées. On exila Atilius et un sénatus-consulte défendit de donner désormais des combats de gladiateurs à moins d'avoir 100000 sesterces (108748 fr.) de revenu, et d'élever aucun amphithéâtre, que la solidité du terrain n'eût été constatée. Cette mesure sévère était fort propre à restreindre le nombre des entrepreneurs de munera payants ; mais il est douteux que le sénatusconsulte de l'an 27 ait été longtemps appliqué ; car bientôt nous voyons paraître des lanistae circum foranei, dont les frais sont très modestes. Sous Marc Aurèle la dépense moyenne d'un munus de ce genre est évaluée à 30000 sesterces (8156 fr.) : la raison en est sans doute qu'à cette époque il y avait presque partout des édifices plus ou moins propres à des combats de gladiateurs ; l'entrepreneur de passage n'avait plus à construire ; il lui suffisait de louer. Il est arrivé aussi que la représentation fût en partie gratuite et en partie payante. On distinguait alors deux catégories de places : celles qui étaient mises gracieusement par l'editor à la disposition du peuple, des autorités ou de ses amis personnels, et celles qu'il louait, soit pour rentrer dans ses déboursés, soit pour affecter la recette à un emploi d'utilité publique. Toutes ces combinaisons donnèrent de bonne heure naissance au commerce des revendeurs de billets : on les appelait locarii.

    2. Munera extraordinaires
      A l'origine les combats de gladiateurs, lorsqu'ils n'étaient encore que des spectacles funèbres organisés à titre privé, furent toujours offerts au peuple gratuitement, à des époques indéterminées, comme une libéralité purement bénévole de l'editor. Cette forme du munus, la plus ancienne de toutes, est toujours restée en usage, même quand une cérémonie funèbre n'en fut pas l'occasion.

      1. Simples particuliers. Ce n'étaient guère que les particuliers jouissant d'une certaine fortune qui pouvaient faire les frais d'un munus, et, comme généralement ils passaient à tour de rôle par les charges publiques, ils attendaient d'en être revêtus pour se résoudre à cette dépense. M. Mommsen conjecture qu'un particulier ne pouvait donner un munus sans y avoir été expressément autorisé dans la ville de Rome par un sénatusconsulte, dans un municipe par un décret des décurions ; car il devait être assimilé à un magistrat pendant tout le temps qu'il passait à l'organiser et à le présider. Aussi les affranchis durent-ils rarement être admis à cet honneur, si ce n'est quand ils faisaient partie du collège des seviri Augustales. A plusieurs reprises nous voyons la permission accordée par l'empereur lui-même, sans que l'on puisse déterminer exactement dans quel cas il était nécessaire de recourir à une si haute autorité ; on disait alors que le munus était offert ex indulgentia imperatoris, ou tout simplement ex indulgencia. Quelquefois aussi l'empereur contribuait à la dépense, lorsqu'il voulait favoriser l'editor. Aucune restriction, du reste, n'arrêtait la vanité des parvenus ; les poètes satiriques se sont moqués des cordonniers et des foulons enrichis qui se signalaient par ces largesses. Un même personnage est loué dans une inscription d'en avoir revendiqué la charge jusqu'à huit fois. Les munera extraordinaires étaient souvent demandés aux particuliers les plus riches d'une ville par leurs concitoyens ; dans ce cas ils les donnaient ex voluntate populi ou postulante populo. Les occasions que l'on choisissait généralement étaient les suivantes :

        • Anniversaire de la naissance de l'editor, ou d'un membre de sa famille; ainsi un jeune homme célèbre par un munus le début de sa vingtième année.
        • Dédicace d'un monument public, théâtre, amphithéâtre, thermes, basilique, bibliothèque, autel ou statue.
        • Voeux ou actions de grâces pour la conservation, la victoire ou le bonheur de l'empereur ou de sa famille, pro salute, victoria, beatitudine imperatoris, domus Augustae. On a noté comme un fait singulier que Claude refusa d'autoriser les munera qui lui seraient dédiés. Des citoyens poussèrent la flatterie jusqu'à faire voeu de combattre en personne comme gladiateurs pro salute principis. Il faut ajouter ici les munera que les magistrats municipaux célébraient quelquefois à titre privé en sortant de charge, post honorem ; ils n'y étaient obligés par aucun règlement, et c'était toujours de leur part un acte de libéralité exceptionnelle.


      2. Magistrats romains. Sous la République les munera furent toujours célébrés à intervalles irréguliers et par des magistrats d'ordre différent ; cependant depuis l'an 105 jusqu'à la chute de la liberté, les charges publiques furent l'objet d'une compétition si ardente que les grands personnages de l'Etat se montrèrent beaucoup plus disposés à multiplier les munera outre mesure qu'à en rejeter le fardeau ; aussi le sénat dut-il se préoccuper de modérer ce zèle inquiétant : une loi promulguée sous le consulat de Cicéron (63), et par son initiative, défendit aux candidats de donner des combats de gladiateurs pendant les deux années qui précéderaient l'élection, à moins que ce ne fût au jour prescrit par un testament pour une editio legataria. Mais pendant cette période aucune restriction ne semble avoir été apportée au droit des magistrats en fonctions, et ils en usaient largement. Auguste se hâta de le restreindre en l'attribuant aux seuls préteurs ; puis, comme nous le verrons bientôt, il passa définitivement aux questeurs et il y eut alors un service de munera périodiques régulièrement organisé. Du reste il est probable que les autres magistrats ne tenaient guère désormais à se signaler par des libéralités qui ne les menaient plus à rien, si ce n'est à se rendre suspects. En 57 Claude retira même aux gouverneurs de province le droit de donner des munera, parce qu'il le considérait, dit formellement Tacite, comme trop favorable à l'esprit d'intrigue. Cependant on ne saurait admettre qu'il ait été absolument interdit une fois pour toutes à tous les magistrats romains, autres que les questeurs, d'organiser des représentations, même extraordinaires. Ainsi, au mois de septembre de l'an 70, les deux consuls célébrèrent des munera magnifiques dans chaque quartier de Rome pour fêter l'anniversaire de la naissance de Vitellius ; plus tard encore, et jusqu'au IIIe siècle, nous voyons cet exemple suivi par d'autres magistrats curules. Ce qui paraît vraisemblable, c'est qu'ils continuèrent à jouir d'un droit qui était accordé à tout citoyen romain, pourvu qu'ils se soumissent aux conditions communes fixées par Auguste : il leur fallait chaque fois solliciter une autorisation spéciale, qui leur était accordée par un sénatus-consulte, et ils devaient s'engager à respecter la loi qui limitait la durée du spectacle et le nombre des combattants. Il est vrai que de plus en plus ils durent reculer devant une dépense désormais sans profit, et voilà pourquoi sans doute le cas s'est présenté si rarement depuis la chute de la République.

      3. Empereurs. Autant les empereurs s'appliquèrent à restreindre les frais des munera imposés à certains dignitaires, autant ils déployèrent de luxe dans ceux qu'ils donnaient eux-mêmes à intervalles irréguliers. Ici il n'y a pas de limites à la prodigalité. Auguste, suivant l'exemple de César, éblouit la population de Rome par l'éclat de ces fêtes sanglantes ; dans la récapitulation des actes de son principat, il rappelle comme un de ses titres de gloire qu'il a offert au peuple huit combats de gladiateurs, trois fois en son propre nom, cinq fois au nom de ses fils ou petit-fils (28, 27, 15, 11, 6, 1 av. J.-C., 7 ap. J.-C.), et que dix mille hommes environ y ont été présentés, ce qui donne une moyenne de 1250 hommes, soit 625 paires par munus. Celui de l'an 11 fut célébré pendant les Quinquatrus (20-23 mars) et il semble bien qu'il en fut ainsi de ceux qui suivirent jusqu'à la mort d'Auguste. S'il faut en croire Dion Cassius, Trajan éclipsa la magnificence d'Auguste ; en 107, après la conquête de la Dacie, il donna un munus dans lequel le combat de gladiateurs, joint à la Venatio, ne dura pas moins de cent vingt-trois jours ; pour cette seule célébration il aurait mis aux prises dix mille hommes, c'està-dire autant qu'Auguste dans tout son principat. Les empereurs firent en ce genre de véritables merveilles pour tenir en haleine la curiosité publique ; rien ne le montre mieux que les épigrammes de Martial, et notamment que son Livre des spectacles, où il exalte les munera de Domitien. Les circonstances qui fournissaient aux particuliers l'occasion de leurs munera extraordinaires étaient aussi celles que choisissaient généralement les empereurs pour ces solennités ; c'étaient notamment les grands anniversaires de leur famille et les dédicaces de monuments publics. Mais il faut ajouter que le prince en donnait volontiers lorsqu'on était à la veille d'entreprendre une expédition militaire, afin, dit un historien, d'exciter les courages ; d'autres fois, au contraire, elles relevaient l'éclat d'un triomphe. Les munera des empereurs étaient organisés soit par de simples affranchis de leur maison, choisis dans le personnel des bureaux, soit par des commissaires extraordinaires, de rang équestre, qui veillaient, sous la haute direction du prince, au détail de l'organisation ; on leur donnait le titre de curatores munerum. Cependant on trouve déjà sous Claude un procurator munerum, ou a muneribus, qui semble avoir été chargé de ce service d'une façon permanente ; il avait sous ses ordres un certain nombre de comptables (tabularii). Un fond spécial, toujours prêt à suffire aux besoins du prince, était confié à sa gestion (chrêmata monomachicha).


    3. Munera facultatifs ; Magistrats municipaux
      Une charte, rédigée en 44 av. J.-C. pour un municipe d'Espagne, oblige ses duumvirs et ses édiles à donner annuellement soit un combat de gladiateurs, soit une série de représentations scéniques, munus ludosve scaenicos. Par conséquent ils ont le droit de choisir entre ces deux catégories : en ce sens les munera sont pour eux facultatifs. De plus on exige qu'ils versent pour cet emploi une somme qui ne devra pas être inférieure à un minimum déterminé ; mais en même temps ils reçoivent une subvention fixe de la caisse municipale. C'est ce que montre le tableau suivant (les sommes sont indiquées en sesterces) :

      Les jeux des duumvirs doivent durer quatre jours ; il en est de même de ceux des édiles. Ces magistrats doivent, les uns comme les autres, dans les dix jours qui suivent leur entrée en fonctions, arrêter, de concert avec les décurions, la date où sera donnée la fête ; cette date est par conséquent tout à fait variable.

      Il n'est pas douteux que les chartes des autres municipes continssent des dispositions établies sur les mêmes bases, avec cette différence toutefois que la somme minima, exigée de chacun des magistrats, variait, comme de juste, en proportion de l'importance de la ville. Même dans de petites villes les magistrats ont dû souvent dépasser d'eux-mêmes ce minimum ; d'autre part les conseils municipaux, quoique obligés d'arrêter leur subvention au chiffre fixé par la charte locale, ont pu y ajouter parfois l'intérêt des capitaux que certains particuliers leur léguaient pour cette destination spéciale. Tels étaient les munera que les magistrats municipaux donnaient ob honorem, c'est-à-dire pour reconnaître l'honneur qu'on leur avait fait en les choisissant ; on les considérait toujours comme un effet de leur libéralité ; on les disait ex liberalitate edita. Quand une fois l'un d'eux s'était engagé à cette dépense, il prenait le titre de curator muneris publici, munerarius, munificus, munerator, munidator, qu'il ajoutait à celui de sa charge. Comme on le voit, ce qui distingue cette catégorie de spectacles, donnés pour l'entrée en fonctions des magistrats municipaux (editio processus) c'est que, par suite de la latitude laissée à l'editor, ils pouvaient fort bien ne revenir qu'à intervalles très irréguliers. Ainsi sous Auguste un citoyen de Pompéi, qui a été trois fois duumvir, a donné la première année une chasse, la seconde des gladiateurs, la troisième des représentations théâtrales. Mais il est probable qu'en général les magistrats des deux ordres s'entendaient entre eux pour compléter ces spectacles les uns par les autres et pour y mettre le plus de variété possible, de façon que toutes les catégories fussent représentées à tour de rôle dans le cours de chaque année. Il ne semble pas qu'aucun règlement du même genre ait jamais existé pour les prêtres municipaux. On voit bien que les magistri fanorum devaient donner des ludi circenses, mais il n'est pas question pour eux de munera. Les inscriptions mentionnent aussi des combats de gladiateurs, dont les frais ont été couverts par des personnages ayant exercé des fonctions sacerdotales ; mais elles ne disent pas qu'ils l'aient été ob honorem sacerdotii. I1 convient de faire la même réserve au sujet des munera donnés par les seviri Augustales, sur lesquels nous manquons de renseignements précis. Pour reconnaître la générosité des editores, le peuple décidait parfois de leur élever dans un lieu public une statue avec une inscription commémorative ; certaines villes allèrent jusqu'à les faire représenter debout sur un char à deux chevaux. Il est vrai que c'était souvent la personne même qui avait obtenu cette récompense honorifique, qui en payait encore les frais.

    4. Munera périodiques et obligatoires

      1. Ville de Rome. Il est très vraisemblable que le système d'option constamment appliqué aux magistrats municipaux l'avait été d'abord aux magistrats curules en fonctions dans la ville de Rome, et que sur ce point les lois de la République avaient servi de modèle aux chartes locales. Ce système étant fondé sur le principe invariable que les munera ne devaient jamais coïncider avec les Ludi, on s'explique aisément que depuis l'an 105, où ils furent reconnus comme jeux officiels, ils aient été célébrés pendant longtemps à des intervalles irréguliers et par des magistrats d'ordre différent. Les empereurs eux-mêmes furent beaucoup plus préoccupés de restreindre que d'étendre ce droit qui leur paraissait dangereux. Le premier, Auguste, en l'an 22, décida que les préteurs seuls pourraient en jouir, et encore qu'ils devraient y être autorisés chaque fois par un sénatus-consulte ; en même temps il leur fixa un maximum de frais qu'il leur défendit de dépasser ; en l'an 7 il leur retira même la subvention de l'Etat. Puis vint après sa mort une période de transition, pendant laquelle ses successeurs semblent avoir été partagés entre le désir de satisfaire la passion de la foule et la crainte de donner aux préteurs une trop grande influence. Caligula voulut sans doute les forcer à user plus souvent de leur droit, en désignant deux d'entre eux par la voie du sort pour faire les frais des munera (39 ap. J.-C ). Mais cette mesure fut rapportée par Claude (41). En 47, il enleva même les munera aux préteurs, pour les attribuer aux questeurs désignés, en leur interdisant de les remplacer par des ludi. En 54, Néron confirma cette attribution, mais il rendit aux questeurs désignés le droit d'option. Enfin un nouveau régime, qui subsista jusqu'à la fin de l'Empire, fut inauguré pour la ville de Rome par Domitien : les questeurs restèrent définitivement chargés des munera, avec l'obligation stricte de les donner périodiquement chaque année à date fixe ; ces jeux étaient célébrés en décembre et répartis en deux séries, dont la première remplissait les 2, 4, 5, 6 et 8 du mois, la seconde les 19, 20, 21, 23 et 24 ; leur début coïncidait avec le moment où les questeurs entraient en fonctions. Ces magistrats en supportaient entièrement les frais ; Domitien fit preuve d'une générosité exceptionnelle en ajoutant quelquefois, à la fin du spectacle, sur la demande spéciale du peuple, deux paires de gladiateurs tirées des troupes impériales ; en réalité le règlement n'obligeait pas le prince à contribuer à l'éclat de la fête. Cette charge fut d'abord imposée indistinctement à tous les questeurs ; mais Alexandre Sévère modifia sur ce point les dispositions prises par Domitien : une contribution personnelle ne fut exigée désormais que des questeurs dont la nomination appartenait au prince lui-même [Candidatus Caesaris] ; les autres recevaient du trésor public les sommes qui leur étaient nécessaires ; pour cette raison on les distinguait des premiers par le titre de quaestores arcarii ; les munera arcae étaient, paraît-il, moins brillants que les munera kandidae. Voici, d'après le calendrier de Philocalus, comment ils étaient distribués à la fin de l'Empire :

        La seconde série commençait deux jours après la principale fête des Saturnales (17 décembre). Ainsi, comme on voit, les combats de gladiateurs donnés périodiquement occupaient dix jours dans l'année : les jeux du cirque en occupaient soixante-quatre et les représentations dramatiques cent un. Alexandre Sévère eut un moment l'idée d'espacer les munera quaestoria par séries à différentes dates, de façon qu'il y en eût en tout pendant trente jours dans l'année ; mais ce projet ne fut jamais mis à exécution a.

      2. Italie et provinces. Le règlement institué pour les questeurs dans la ville de Rome s'applique exactement au flamine de chaque province et en Italie au flamine régional, puis, après 292, au flamine provincial. Ce prêtre est obligé de donner un munus pendant son année de fonctions, et il n'est pas plus libre que les questeurs d'y substituer des Ludi. Nous voyons quelquefois qu'il donne les deux catégories de spectacles. Il est probable qu'il en arrêtait la date d'un commun accord avec l'assemblée provinciale, mais que cette date, qui variait d'une province à l'autre, était invariable dans chacune d'elles à quelques jours près ; le munus devait toujours y suivre ou y précéder les Ludi qui faisaient partie de sa grande fête annuelle.

      Limitation des frais
      En créant pour les magistrats et les prêtres qui viennent d'être énumérés cette obligation inhérente à leur charge, l'Etat avait tout d'abord songé à assurer les plaisirs du peuple, et dans cette intention il avait fixé pour la contribution personnelle de chacun d'eux un minimum proportionné à leur rang et à l'importance de leur cité ; il n'est pas douteux que ce minimum ait été établi par des mesures spéciales aussi bien pour les questeurs romains et pour les flamines provinciaux qu'il le fut pour les magistrats des municipes, comme nous l'avons vu plus haut. Mais bientôt l'Etat dut se préoccuper, en sens inverse, des intérêts des magistrats et alléger pour eux cette charge, que rendaient toujours plus lourde les exigences populaires et l'exemple des fastueux spectacles donnés par l'empereur lui-même. Déjà Polybe estimait qu'un munus, pour peu qu'on voulût y mettre quelque magnificence, devait coûter une trentaine de talents, soit environ 175 000 francs de notre monnaie : Fabius, fils de Paul-Emile, aurait été dans l'impossibilité de réunir cette somme, si la libéralité de son frère Scipion Emilien ne l'y avait aidé. On peut juger par là de ce que devaient être les frais à la fin de la République. En 65, César, étant édile, célébra un munus funèbre en mémoire de son père ; le sénat, effrayé du nombre de gladiateurs qu'il se préparait à engager, publia un sénatus-consulte fixant un maximum qu'aucun citoyen ne pourrait dépasser, ce qui n'empêcha point César de faire paraître encore trois cents paires de combattants. Une fois maître du pouvoir, Auguste poursuivit la politique du sénat ; en 22 av. J.-C., il abaissa le maximum à cent vingt paires et défendit qu'on donnât, dans la ville de Rome, plus de deux munera par an. Tibère alla encore plus loin dans cette voie, où le souci de sa sécurité se trouvait d'accord avec la sollicitude que lui inspiraient les intérêts pécuniaires des magistrats ; cependant au début de l'Empire des munera de cent paires n'étaient pas chose rare. Dans la suite, de nouvelles mesures tendant à réduire encore les frais furent promulguées à plusieurs reprises, au fur et à mesure qu'augmenta dans la classe aisée le désir de se dérober aux charges publiques, et il est à remarquer que ce furent précisément les meilleurs princes qui attachèrent leur nom à ces réformes. On peut croire aussi que l'influence de la philosophie n'y fut pas étrangère, lorsqu'on les voit attribuées à un Antonin et à un Marc-Aurèle. On savait déjà que ce dernier, personnellement plein d'indifférence pour les combats de gladiateurs, avait fait en sorte de les rendre moins onéreux pour ceux qui devaient y contribuer de leur bourse. La lex Italicensis, découverte en 1888, nous en a apporté une preuve éclatante. L'orateur a proposé au sénat plusieurs mesures qui ont été adoptées et ont reçu force de loi sous la forme d'un sénatus-consulte. Il est à remarquer que la limitation des frais imposés aux magistrats ne porte pas sur le chiffre total de la somme déboursée ; il est prévu expressément qu'elle peut s'élever « à 200 000sesterces (543741 fr.) et au-dessus, et quidquid supra susum versum erit ». Il n'est pas davantage question du nombre annuel des munera, ni du maximum que pouvait atteindre le chiffre des combattants. Mais c'est évidemment que sur tous ces points les lois antérieures étaient suffisamment explicites ; il était inutile d'y revenir. Le législateur suppose donc que l'editor muneris a notifié officiellement la somme qu'il entend débourser ; une fois qu'on lui a donné acte de sa déclaration :

      1. il peut acheter toute formée la troupe de son prédécesseur ; c'est le procédé que l'empereur semble recommander aux flamines, de préférence à tout autre, parce qu'il leur épargne des marchandages avilissants ; le contrat se conclut entre deux hommes également soucieux de leur honneur ; cependant on ne croit pas inutile de leur rappeler que le flamine sortant doit revendre ses gladiateurs au prix coûtant ;
      2. l'editor recrute lui-même sa troupe ;
      3. il s'adresse à un lanista pour la recruter en totalité ou en partie ; dans ce dernier cas il s'agit de savoir sur quelles bases sera établi le contrat qui fait passer à l'editor tous les droits du lanista sur ses hommes ; tel est l'objet principal du règlement nouveau.


      L'impôt (vectigal gladiatorium)
      Jusque-là le fisc prélevait sur le commerce du lanista (laniena) un droit de 33,33, et de 25 pour 100. De ce chef il percevait, au temps de Marc-Aurèle, une somme annuelle de 20 millions et de 30 millions de sesterces (5 437400 fr. et 8156100 fr.). Naturellement le lanista se dédommageait de l'impôt énorme qu'il avait à payer en élevant ses prix en proportion, et même il s'en prévalait pour les élever au delà de toute mesure, de sorte qu'en définitive c'était sur l'editor que retombait cette charge, encore accrue par les prétentions exorbitantes du trafiquant. Comme le dit l'orateur, fiscus lanienae aliorum praetexebatur, ad licentiam foedae rapinae invitatus. Outre cet inconvénient, l'impôt en avait encore un autre aux yeux de Marc-Aurèle, celui de mêler le nom sacré du prince à des négociations qui mettaient en jeu des vies humaines ; c'est ce que l'orateur exprime ainsi avec une véritable noblesse : Omnis pecunia principum pura est, nulla cruoris humani adspergine contaminata, nullis sordibus foedi quaestus inquinata, et quae tam sancte paratur quam insumitur. Le remède, Marc-Aurèle l'a trouvé dans la suppression pure et simple de l'impôt. Au-moment de la promulgation du sénatus-consulte, le reste à recouvrer par le fisc s'élevait à 50 millions de sesterces (13593500 fr.). L'empereur fait remise d'une partie de cette somme aux lanistae, ut solacium ferant, et in posterum tanto pretio invitentur ad opsequium humanitatis. Le montant de la remise devait être déterminé exactement dans la relatio impériale, reproduite en tête du document, et que nous avons perdue. Il n'est pas douteux que cette réforme, qui privait l'Etat d'une ressource importante, dut être blâmée par beaucoup de gens comme préjudiciable aux intérêts publics ; il est d'autant plus honorable pour Marc-Aurèle et pour Commode, qui lui était alors associé, d'en avoir assumé la responsabilité. C'était au sénat, dit l'orateur, à réparer cette brèche par une sage économie.

      Prix d'achat
      Ce qui très souvent faisait monter les frais au delà de toute prévision, c'est que les gladiateurs en renom, ou leurs lanistae, vendaient leurs services à des prix fabuleux : l'editor qui tenait à sa popularité devenait alors leur proie ; Tibère dut un jour payer 100000 sesterces (27187 fr.) pour obtenir le rengagement de quelques sujets d'élite. Marc-Aurèle coupa court à ces spéculations éhontées en fixant un tarif maximum, proportionnel à la qualité des combattants. I1 établit d'abord deux catégories. La première comprend les gladiateurs de force ordinaire, promiscua multitudo, ou gregarii ; le minimum du prix d'achat doit être de 1000 sesterces (271 fr.), le maximum de 2000 (543 fr.). La seconde catégorie comprend les gladiateurs de choix, que distinguent leur force et leur beauté, meliores, summi, formonsi gladiatores ; ceux-là sont partagés generatim en plusieurs classes, ordines, classes, coetus, manipuli. Pour chacune d'elles le prix maximum est établi par tête de combattant d'après l'importance du munus auquel il prend part, comme l'indique le tableau suivant ; les chiffres sont ceux des sesterces :

      Comme on le voit, pour les summi gladiatores le maximum le plus bas est de 3000 sesterces, le plus élevé de 15 000. Mais il ne faut pas oublier que nous avons là des prix tels qu'on en établit dans un tarif ; il est fort possible que, même dans la suite, ils aient été souvent dépassés, lorsque des editores prodigues, traitant de gré à gré, voulaient s'assurer les services d'un gladiateur fameux, à n'importe quelles conditions.

      La lex Italicensis prévoit aussi que les lanistae pourront trouver une échappatoire ; les gregarii étant d'un prix bien inférieur, ils diront qu'ils n'en ont point dans leurs troupes, que tous leurs sujets sont des sujets de choix. Pour prévenir cette manoeuvre, la loi stipule que la moitié des combattants présentés dans chaque journée du munus devra se composer de gregarii, et si le lanista n'en a pas en nombre suffisant, il remplira les vides par des meliores, sans augmentation de frais pour l'editor. De plus, dans les munera donnés par les magistrats municipaux, le prix d'un gladiateur ne dépassera point 2000 sesterces (543 fr.), ce qui semble indiquer qu'on n'y devra faire combattre que des gregarii, ces spectacles étant moins brillants que ceux qui étaient donnés par les flamines des provinces ; et par conséquent on en peut conclure qu'à cette époque ils rentraient dans la catégorie de ceux dont les frais étaient inférieurs à 30000 sesterces (8156 fr.).

      Enfin une distinction est établie, d'après leur importance respective, entre les cités dans lesquelles se donne le munus provincial. Les plus peuplées et les plus riches, fortiores, forment un premier groupe ; c'est à elles seules que s'applique dans son entier le tableau ci-dessus ; en effet, c'était là surtout que les prix avaient atteint des proportions exagérées. Quelle que soit celle des quatre catégories dans laquelle rentre le munus du flamine, il devra faire paraître chaque jour des gregarii et des meliores, de telle sorte qu'ils soient des deux parts en nombre égal (numero pari) ; et en outre choisir un nombre égal de meliores dans chacune des classes indiquées par le tableau pour le munus correspondant. Ainsi un flamine donne un munus de la catégorie c, qui doit durer deux jours et comporte trente paires de gladiateurs :

      1. il devra présenter chaque jour quinze gladiateurs gregarii et quinze meliores ;
      2. les quinze meliores de chaque journée devront être choisis à raison de trois dans chacune des cinq classes de la catégorie c.

      Par là on évite que le lanista lui force la main en déclarant :

      1. qu'il ne peut lui livrer que trente meliores ;
      2. que les trente meliores obligatoires sont tous des sujets également remarquables, appartenant à la première, ou tout au plus à la seconde classe.

      Pour les cités de moindre importance (tenuiores) la loi ne descend point dans tant de détails. Elle fixe provisoirement comme type de leurs munera le tableau de la catégorie a, en désignant, pour y introduire les corrections nécessaires, les gouverneurs de provinces, et, en Italie, les magistrats qui en ont la compétence. Ils devront toujours respecter la division des gladiateurs en trois classes, mais ils pourront modifier les prix, en prenant pour base les comptes des munera, tant publics que privés, qui ont été célébrés dans la ville intéressée pendant les dix dernières années. Ce travail devra se faire immédiatement après la promulgation du sénatus-consulte.

      Frais des récompenses
      La récompense en argent, méritée par une victoire, peut rester la propriété du gladiateur, même s'il est esclave : nouvelle ressource pour le lanista prêt à exploiter l'editor ; car cette récompense, c'est l'editor qui la paye ; elle est fixée d'avance et comprise dans le contrat d'achat, sous le nom de préciput (praecipuum mercedis). Là encore Marc-Aurèle impose un maximum : il devra être proportionné au prix qu'a coûté le gladiateur victorieux ; il sera du cinquième pour un esclave, du quart pour un homme libre. Ces conditions s'appliquent sans aucun changement au gladiateur libéré, qui se rengage en traitant directement avec l'editor, sans recourir à l'intermédiaire du lanista.

      Appel
      Un magistrat ou un prêtre, chargé par la décision d'une assemblée de donner des spectacles, quels qu'ils fussent, avait toujours le droit d'en appeler à une autorité supérieure, s'il jugeait que ses moyens ne lui permettaient pas de suffire à la dépense prévue ; naturellement ce droit appartenait aussi aux catégories de dignitaires pour qui les munera étaient obligatoires, et même à ceux qui, les ayant choisis de préférence à des Ludi, en trouvaient encore les conditions trop lourdes. Il est probable qu'en Italie ce fut d'abord le praefectus urbi qui connaissait de ces sortes d'affaires et qu'elles revinrent plus tard aux Juridici institués par Marc-Aurèle. Dans les provinces il semble qu'elles devaient être attribuées au gouverneur. Cependant nous voyons qu'on pouvait en appeler au prince lui-même ; peut-être les flamines provinciaux en avaient-ils seuls le droit, comme ministres du culte de Rome et d'Auguste. L'appelant désignait pour le remplacer un de ses concitoyens qu'il déclarait être mieux en situation de faire face à la dépense, et en même temps il déposait comme caution une certaine somme d'argent ; il la perdait s'il était débouté, et en outre il devait restituer à son remplaçant une somme quadruple de celle qu'avait coûté le munus. S'il renonçait à l'appel avant que le jugement eût été prononcé, il n'en subissait pas moins la peine, sauf le cas où le juge lui en faisait remise (gratia appellationis). La lex Italicensis nous apprend qu'au moment où Marc-Aurèle promulgua son tarif, de nombreuses instances de ce genre avaient été introduites auprès de lui ; ce fut évidemment parce qu'il les trouvait justes et qu'il en était fatigué qu'il se décida à prendre cette mesure. A peine les appelants en furent-ils instruits, qu'ils renoncèrent d'eux-mêmes à poursuivre l'affaire et sollicitèrent leur gratia, en déclarant que désormais ils étaient prêts à accepter une charge que le règlement nouveau leur rendait facile. Pourtant le droit d'appel subsista toujours comme une garantie précieuse pour les organisateurs des munera officiels ; jointe à celle que leur offrait le tarif, elle opposa à la cupidité des lanistae une barrière qui n'a pu manquer d'être efficace.

    5. Munera fermés. Avant même que les combats de gladiateurs eussent été introduits à Rome, c'était chez les Campaniens une coutume nationale d'en faire un des divertissements de leurs festins. Ces combats à huis clos, où l'on n'admettait que ses amis, furent aussi adoptés par les Romains ; un auteur l'affirme, et on n'en saurait douter quand on voit de riches particuliers entretenir à leurs gages des bandes permanentes de gladiateurs en dehors même du temps où ils remplissaient de grandes charges ; c'était, il est vrai, un commerce comme un autre dont ils tiraient profit quelquefois ; mais c'était aussi une façon d'assurer leurs plaisirs particuliers. Au temps de l'Empire, lorsqu'on eut publié sur cette matière des lois restrictives, il est probable que les combats à domicile ou dans des salles louées pour la circonstance devinrent plus rares. Mais, en revanche, ils donnèrent naissance à un des services de la maison impériale. Ainsi les munera que Domitien fit célébrer chaque année aux Quinquatrus dans son palais d'Albanum durent être réservés aux amici principis et aux personnes qui avaient reçu une invitation spéciale. Les inscriptions mentionnent certains affranchis de la maison impériale qui ont été attachés à l'administration de ces spectacles ; ce sont les liberti a commentariis rationis vestium gladiatoriarum ; ils équipaient la troupe particulière du prince et en tenaient la comptabilité.


  6. Condition des gladiateurs

    La condition des gladiateurs donnait lieu aux distinctions suivantes :

    1. Criminels condamnés à mort (noxii ad gladium ludi damnati, kakourgoi, katadikoi)
      Il arrivait souvent que les représentants de l'autorité publique mettaient à la disposition des editores munerum des criminels condamnés à mort par les tribunaux. Les uns devaient être déchirés par la dent des bêtes féroces [Venatio], les autres périr sous le glaive ; la première peine était prononcée contre les esclaves et les affranchis ; la damnatio ad gladium, moins avilissante et moins terrible, frappait les criminels de naissance libre, ou ceux qui appartenaient à la classe des honestiores, comme les décurions, les vétérans et les fils de vétérans. En général ceux-ci avaient la tête tranchée dans la prison même, par la main du bourreau ; mais ils pouvaient aussi, à la suite d'une décision spéciale, être envoyés dans l'arène, pour y être exécutés au milieu des combats de la gladiature (ad gladium ludi deputari). Cependant cette sentence ne faisait point d'eux des gladiateurs et ce n'est que par un abus de langage que les modernes leur ont appliqué ce nom. D'abord on pouvait les livrer désarmés au fer de l'exécuteur ; ce n'était rien de plus qu'un égorgement. Sénèque a raconté avec indignation une scène de ce genre, à laquelle venait d'assister le peuple de Rome. Le matin avait eu lieu une venatio ; la journée devait se terminer par un munus ; à midi, dans l'intervalle entre les deux spectacles, dum vacabat arena, on amena une troupe de condamnés, et on désigna parmi eux une première paire, composée d'un homme armé et d'un homme désarmé : le premier devait tuer le second ; puis il passait l'épée à un autre qui le frappait à son tour, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'ils eussent tous rendu l'âme. Cette affreuse boucherie servait donc d'intermède ; elle n'en était pas moins publique ; car si l'arène était vide, au moment où elle commençait, les gradins ne l'étaient pas. Sénèque oppose avec horreur aux combats de la gladiature ces exécutions qu'il appelle mera homicidia. D'autres fois les noxii étaient tous également pourvus d'armes et en venaient aux prises avec des chances égales : tels furent ceux que Claude fit paraître, en 52, dans une naumachie, qui eut lieu sur le lac Fucin ; mais en ce cas il y avait entre eux et les gladiateurs une différence essentielle : c'est que les vainqueurs eux-mêmes ne devaient pas sortir vivants de l'arène ; si on leur donnait des armes, ce n'était pas pour les mettre en état d'en réchapper ; c'était simplement afin que l'exécution présentât quelque intérêt pour les spectateurs. Lorsqu'un condamné ainsi exposé revenait sain et sauf du combat, ou bien on le réservait pour une exécution prochaine, ou bien on l'égorgeait séance tenante ; car une sentence capitale devait avoir son effet dans le délai d'un an ; ni le public, ni le gouverneur de la province ne pouvaient l'annuler ; ce droit n'appartenait qu'à l'empereur seul. Les noxii condamnés à mort en Italie et dans les provinces devaient être souvent envoyés à Rome pour y subir leur peine dans l'amphithéâtre. Mais nous voyons aussi par les textes et par les inscriptions que, même en dehors de la capitale, les editores de toute catégorie se procuraient des noxii pour leurs munera ; ils devaient alors s'adresser au gouverneur de la province, qui donnait au personnel des prisons les ordres nécessaires ; en même temps ils déposaient entre les mains du procurator Augusti une caution, qui ne devait en aucun cas être inférieure à six aurei (155 fr.), et ils s'engageaient par serment à faire exécuter, sous leur propre responsabilité, la sentence de mort.

    2. Forçats
      Les criminels condamnés aux travaux forcés pouvaient être obligés à faire leur temps de peine comme gladiateurs. En ce cas il y avait entre eux et les précédents une différence considérable ; c'est que, s'ils couraient le risque de perdre la vie (discrimen, periculum vitae), elle ne leur était pas nécessairement ôtée, quelle que fût l'issue du combat. Leur sort était assimilable à celui des criminels que l'on condamnait au travail des mines [Metallum] ; les deux peines rentraient également dans la catégorie des poenae mediocres, et même la première, à ce qu'il semble, était considérée comme moins dure que la seconde. Le forçat destiné à la gladiature ne passait pas directement de la prison à l'amphithéâtre comme le condamné à mort ; mais on l'envoyait à l'école (in ludum dabatur), où on lui enseignait le maniement des armes, pour le mettre dans un état d'égalité parfaite avec ses adversaires. S'il sortait vainqueur de l'arène, le maître de la troupe ne perdait pas le droit de vie et de mort qu'il avait sur sa personne ; mais comme en général il avait intérêt à prolonger son existence, il faisait soigner ses blessures et veillait sur sa santé. Devenu impropre au service, le forçat pouvait être congédié, et, s'il était de condition servile, affranchi après un certain nombre d'épreuves heureuses. Des empereurs et certains personnages célèbres ont été accusés de n'avoir pas, en pareil cas, observé la coutume : des forçats vainqueurs auraient été égorgés par leur ordre ; la réprobation unanime qu'ils excitèrent montre bien qu'en usant d'un droit strict, ils avaient heurté le sentiment public. Au contraire Pline le Jeune cite des gouverneurs trop indulgents qui avaient transformé en gens de service, dans diverses administrations, des criminels condamnés par les tribunaux à être envoyés in ludum ; Trajan lui donne l'ordre d'y faire rentrer tous ceux qui avaient passé en jugement dans les dix dernières années, et d'employer les autres à des travaux de voirie. Les prisonniers de guerre furent souvent traités comme les forçats ; après la prise de Jérusalem, Titus envoya dans les carrières d'Egypte une partie des Juifs qu'il avait pris les armes à la main ; les autres furent répartis entre plusieurs villes de la Grèce pour y combattre sous les yeux du peuple assemblé.

    3. Esclaves
      Jusqu'au temps d'Hadrien, tout esclave, quel qu'il fût, pouvait être condamné par la seule volonté de son maître à exercer le métier de gladiateur (gladiatura) : ainsi Vitellius, mécontent de son favori Asiaticus, le vendit à un laniste ambulant. Hadrien décida que désormais le consentement de l'esclave serait nécessaire, à moins qu'il n'eût été reconnu coupable d'un méfait dûment constaté ; à dater de cette époque le maître qui, de son autorité privée, contraignait un de ses esclaves à entrer au ludus, fut probablement tenu de faire une déclaration devant un magistrat et d'indiquer les motifs de sa décision (causam praestare), d'où nous devons conclure qu'elle était cassée si elle paraissait trop sévère. D'autre part, l'amphithéâtre n'était en aucun cas un lieu d'asile pour l'esclave fugitif ; le maître avait le droit de l'en arracher. Dans les inscriptions, le nom du gladiateur esclave est généralement suivi de celui de son maître au génitif ; ainsi : OPTATVS SALVI(i) ; dans les inscriptions grecques son nom peut être accompagné de la mention doulos.

    4. Engagés volontaires (auctorati)
      1. Ingénus
        Tout ingénu peut s'engager volontairement pour combattre comme gladiateur moyennant salaire ; mais la loi y met une condition, au moins s'il est citoyen romain ; c'est qu'il fera auparavant une déclaration (profiteri ad dimicandum) devant un tribun de la plèbe ; ce magistrat devait lui en donner acte en présence du laniste, ou de l'editor, suivant le cas, et en même temps il enregistrait son nom, son âge et le chiffre de la somme promise (gladiatorium). Il est même probable que le tribun avait le droit de refuser l'enregistrement, si l'homme lui paraissait usé par l'âge (senior), ou naturellement trop débile (inabilior). La loi fixait le prix d'un premier engagement à 2000 sesterces (543 fr.) ; la somme est misérable, si l'on songe à ce que l'engagé offrait en échange ; mais on avait voulu empêcher par là que la tentation fût trop forte pour des hommes nés dans une condition honorable, que leurs malheurs ou leurs fautes avaient réduits aux abois. On dit du gladiateur ainsi engagé qu'il est, comme le soldat, auctoratus. Mais il n'y a du reste entre eux aucun rapport ; le gladiateur engagé rentre dans la catégorie des Infames ; il n'a plus droit ni au cheval de l'ordre équestre, ni aux places d'honneur qui lui sont réservées dans les spectacles ; il ne peut pas être décurion dans un municipe, ni se porter défenseur en justice, ni déposer dans un procès criminel ; s'il est surpris en flagrant délit d'adultère, le mari peut le tuer impunément ; enfin on lui refuse, comme aux suicidés, une sépulture honorable. L'engagement une fois reçu, l'auctoratus, pour devenir un gladiator legitimus, avait encore à prêter serment devant le magistrat d'après une formule traditionnelle ; il se déclarait prêt à être « brûlé, enchaîné, frappé et tué par le fer (uri, vinciri, verberari, ferroque necari) », ce qui revenait à dire qu'il reconnaissait à son nouveau maître droit de vie et de mort sur sa personne. Par conséquent, bien qu'il ne perdît pas en principe sa qualité d'homme libre, il était assimilé à l'esclave pendant toute la durée de son engagement. Ainsi dans le cas où on l'enlève frauduleusement à son maître, c'est au maître seul que compète l'action furti ; l'auctoratus est à ce point de vue dans la même situation que le débiteur incarcéré (judicatus). De telles dispositions constituent en réalité une dérogation formelle aux principes du droit romain ; mais elles montrent en même temps combien le législateur, tout en cédant à l'entraînement populaire, a été préoccupé d'en atténuer les effets ; plus il dégradait l'auctoratus et plus il pouvait espérer que les gens honorables reculeraient devant une pareille condition. L'histoire nous prouve qu'il n'en fut rien. Parfois de jeunes hommes s'engageaient pour subvenir aux besoins d'un ami, ou d'une personne de leur famille : c'était là un sujet de déclamations sentimentales, sur lequel on exerçait volontiers les élèves dans les écoles de rhétorique ; mais l'aventure a dû être aussi rare que le thème était commun. Assurément le plus grand nombre obéissait à des motifs moins nobles ; les uns, tombés dans la misère étaient encore heureux, même à ce prix, de trouver dans le ludus une table et un gîte ; les autres, plus ambitieux, plus capables, ou plus naïfs, espéraient bien arriver par là à la fortune. Quelquefois aussi les dangers même de la gladiature et la gloire spéciale qu'elle rapportait pouvaient exercer un certain attrait sur les natures audacieuses. On ne peut guère douter que les hommes ainsi recrutés fussent en général d'une moralité assez douteuse, si l'on songe à la flétrissure légale qu'ils devaient subir et au traitement qui les attendait dans le ludus. A peine les auctorati avaient-ils rempli les formalités d'usage, qu'ils devaient passer sous la férule ; c'était probablement une épreuve peu douloureuse, et plutôt symbolique, destinée à leur rappeler que la formule du serment n'était pas lettre morte ; mais pour en arriver là il leur fallait une certaine résignation, qui d'ordinaire s'allie mal avec le sentiment de l'honneur. Cependant on ne manqua jamais d'engagés volontaires. Au temps des guerres civiles, l'auctoratio attira autour des chefs de partis une foule d'aventuriers prêts à toutes les besognes ; puis, quand Auguste eut rétabli l'ordre, l'amphithéâtre leur resta encore comme une carrière à défaut d'autre. Un exemple cité par Dion Cassius montre avec quelle facilité on passait de l'armée à la gladiature : Septime Sévère ayant commencé à recruter la garde prétorienne en dehors de l'Italie, beaucoup de jeunes Italiens, qui n'y trouvaient plus d'emploi, se firent brigands ou gladiateurs. Les inscriptions mêmes, et quelques-unes datant des premiers temps de l'Empire, mentionnent un certain nombre d'hommes libres qui ont pris part à des munera. Il faut bien se figurer du reste que les chefs de troupes étaient à l'affût de ces vocations et qu'ils savaient au besoin les faire naître, comme les racoleurs de l'ancien régime, par de savantes manoeuvres. « Ils circonvenaient, dit Sénèque le père, les malheureux jeunes gens assez naïfs pour les croire, et jetaient dans leurs écoles les plus beaux hommes, les mieux faits pour le service militaire ». On vit des personnages d'ordre équestre ou sénatorial renoncer à leur rang pour descendre dans l'arène. Des dispositions législatives furent prises pour arrêter ce scandale ; il est probable qu'elles s'appliquaient aussi bien au cirque et au théâtre qu'à l'amphithéâtre et qu'elles visaient d'une façon générale tous les membres de la noblesse qui se dégradaient en remplissant un rôle actif dans des jeux, quels qu'ils fussent. Mais le retour fréquent de ces mesures suffirait à prouver combien elles furent impuissantes ; la cause en est dans l'indulgence que l'opinion publique réservait aux coupables, et plus encore dans les encouragements qu'ils reçurent de certains empereurs, très épris eux-mêmes de cet art cruel : « Ils employèrent l'or, dit Tacite, plus souvent la contrainte, pour faire descendre les nobles à cet abaissement, et la plupart des municipes et des colonies se faisaient une servile émulation d'y entraîner à prix d'argent leur jeunesse la plus corrompue ». Les inscriptions désignent les gladiateurs de condition libre soit par les tria nomina, soit par le prénom et le gentilice ; ainsi : Q. DUCENNIUS OPTATUS, ou Q. CLEPPIUS.

      2. Affranchis
        Si la sévérité des lois n'empêchait pas les ingénus d'entrer dans la gladiature, on peut penser que les affranchis y répugnaient encore moins ; en effet nous savons par Pétrone qu'il y en avait dans certaines troupes et que le public établissait entre eux et leurs camarades de condition servile une différence marquée ; le spectacle paraissait d'une classe plus relevée, lorsque figuraient au programme familia non lanisticia, sed plurimi liberti. Cette préférence s'explique fort bien ; l'affranchi, qui se proposait pour servir comme gladiateur moyennant salaire, pouvait avoir obtenu la liberté par l'exercice de toute autre profession ; dans ce cas, comme l'ingénu, il apportait déjà à l'amphithéâtre, où il entrait de plein gré, beaucoup plus de zèle que l'esclave, qui y était poussé par la volonté d'un maître. Mais en outre l'affranchi avait pu arriver à la liberté par la gladiature même ; le premier usage qu'il en faisait, c'était de s'engager, et comme il avait alors derrière lui plusieurs années de pratique, on conçoit qu'il l'emportait aisément, par son expérience des armes, sur ceux de ses compagnons qui n'étaient pas encore sortis de la condition d'esclave. Il est probable même que ce dernier cas devait être le plus commun, et que le gladiateur de la classe des liberti était en général un sujet d'élite, déjà libéré au moins une fois. Nous devons supposer aussi que le libertus qui s'engage pour l'arène est soumis aux mêmes formalités que l'ingénu, c'est-à-dire à la déclaration devant un tribun, et au serment d'usage. La dégradation est pour lui beaucoup moindre que pour l'ingénu, par la raison que ses droits antérieurs étaient plus restreints. Une fois qu'il est engagé, le patron à qui il doit sa liberté n'a rien à prétendre sur les bénéfices qu'il tire de l'amphithéâtre ; toute convention, que son patron lui aurait imposée, pour obtenir de lui ce genre de services (operae) après l'affranchissement, serait nulle de plein droit. Dans les inscriptions, le libertus gladiateur est nommé seulement par son nom servile, accompagné de la sigle L., LIB., LIBR., LIBER ; ainsi : MARTIALIS L., SEVERUS LIB. ; de même en grec : ΠΕΠΛΟΣ  ΕΛΕΥ(θερος).


    Toutes les catégories qui viennent d'être énumérées pouvaient se trouver réunies dans une même troupe. Les documents dont nous disposons nous permettent d'apprécier approximativement dans quelle proportion elles fournissaient des sujets à la gladiature. Il est évident que les esclaves y formaient la grande majorité. Ainsi sur cinquante-neuf tesserae gladiatoriae reconnues authentiques, il n'y en a que cinq qui portent des noms d'hommes libres. Dans un munus donné à Pompéi, sur seize combattants qui ont été mis en ligne on compte cinq hommes libres et onze esclaves : ailleurs les hommes libres sont dans la proportion de six sur vingt. M. Mau conjecture qu'entre ces deux classes de gladiateurs il y avait une grande différence : c'est que les esclaves étaient nécessairement enfermés au ludus, au lieu que les autres logeaient en ville dans leur ménage ; en effet nous en connaissons plusieurs qui ont été ensevelis par les soins de leur femme, à un âge où il semble bien qu'ils fussent encore en activité de service. Cette opinion peut être admise, à condition de n'être pas trop généralisée ; les hommes libres non mariés devaient trouver beaucoup plus d'avantage à être entretenus au ludus qu'à vivre au dehors ; il est probable qu'il y avait entre eux et le laniste diverses formes de contrat, qui comportaient beaucoup de nuances.

    Terme du service (liberatio)

    Un gladiateur, vainqueur ou non, peut sortir vivant non seulement d'un combat, mais d'une série de combats. Pendant combien de temps doit-il ses services au chef de troupe et combien de fois pendant cette période est-il tenu d'exposer sa vie, c'est ce qu'il est difficile de dire, d'autant plus que le nombre des épreuves et la durée du service devaient varier suivant la condition des individus. Il faut d'abord distinguer soigneusement l'école, le ludus, où le gladiateur habite et s'exerce, et l'amphithéâtre, qui est son champ de bataille. It est dispensé une fois pour toutes de l'obligation de jouer sa vie dans l'amphithéâtre le jour où on lui donne, comme un symbole de congé, une épée de bois (rudis), semblable à celle dont on se servait pour apprendre l'escrime ; mais tout gladiateur n'est pas libéré de l'école par le seul fait d'être rudiarius (αποταξαμενος). Ainsi nous savons que l'homme condamné à l'arène par jugement d'un tribunal, et devenu de ce chef servus poenae, peut être dispensé au bout de trois ans de l'obligation de combattre ; mais il doit rester encore enfermé au ludus pendant deux autres années avant de recevoir le bonnet de l'affranchi [pileus], qui le libère complètement. Il lui faut donc, au total, fournir cinq ans de service, et encore n'est-ce là qu'un minimum, qui devait être dans la pratique souvent dépassé. On voit quel avait été le but du législateur en imposant ce minimum : il avait voulu empêcher qu'un criminel, favorisé par la chance et par les spectateurs, ne fût trop vite rendu à la liberté, mesure d'autant plus nécessaire que les criminels, assassins ou autres, ne devaient pas faire les plus mauvais gladiateurs. Pour le gladiateur esclave, la volonté du maître était souveraine ; celui-ci avait seul le droit absolu de l'affranchir et il était libre d'en choisir le moment à sa convenance ; quelquefois, il est vrai, les instances du public étaient si pressantes que l'editor avait la main forcée et qu'il se laissait arracher une promesse ; mais la manumissio ex acclamatione populi fut toujours considérée comme un abus ; il y avait même un édit de Marc-Aurèle qui la déclarait nulle de plein droit, si le propriétaire de l'esclave établissait qu'il avait dû céder contre son gré aux sollicitations populaires : par conséquent l'esclave qui avait obtenu de ceindre l'épée de bois (rudem induere) pouvait attendre encore longtemps avant de coiffer le bonnet (pileari). Pour l'auctoratus il n'était pas question de gagner le bonnet, puisqu'il n'avait jamais perdu en principe sa qualité d'homme libre ; il pouvait même se racheter (se redimere) avant d'avoir combattu, s'il parvenait à réunir une somme suffisante pour rembourser au laniste le prix de son engagement et les frais d'entretien qu'il lui avait coûté ; les rhéteurs avaient imaginé sur cette donnée l'histoire d'un gladiateur que sa soeur avait plusieurs fois tiré de l'école ; à la fin, désespérant de venir à bout de ses mauvais instincts, elle lui avait coupé le pouce pendant qu'il dormait, pour le mettre hors d'état de tenir une arme. Mais tout dépendait des termes du contrat ; peut-être ce rachat n'était-il pas toujours possible ; peut-être aussi dans certains cas l'ingénu, qui avait obtenu la rudis, avait-il encore quelque temps à passer à l'école avant d'être exauctoratus. Ainsi il faut distinguer trois catégories de rudiarii :

    1. ceux qui en avaient fini une fois pour toutes, et sans esprit de retour, avec l'école et l'amphithéâtre ;
    2. ceux qui avaient été libérés de l'amphithéâtre, mais non de l'école et qui attendaient leur libération définitive ;
    3. les rengagés, qui retournaient volontairement et à l'école et à l'amphithéâtre, ou à l'amphithéâtre seul.

    Rengagement

    En effet tout gladiateur libéré, quelle qu'eût été sa condition, pouvait se rengager (instaurare discrimen), s'il était encore assez valide et si un propriétaire de troupe voulait bien le reprendre (revocare). Le gladiateur fatigué, qui ne cherchait qu'un gagne-pain, devait naturellement, à supposer qu'il trouvât preneur, accepter le prix le plus infime, fût-ce les 1000 sesterces (271 fr.) que l'on donnait au gregarius pour un premier engagement. Mais le rudiarius encore robuste, surtout celui qui s'était signalé par des victoires, avait de tout autres prétentions. Afin d'y mettre des bornes, la loi de Marc-Aurèle fixe le maximum du prix de rengagement, pour le gladiateur qui traite lui-même, à 12 000 sesterces (3262 fr.) ; ce qui n'empêchait pas le laniste d'y ajouter encore sa commission, si on avait eu recours à ses services, mais sans qu'il pût toutefois, commission comprise, dépasser le maximum de 15000 sesterces (4078 fr.)

    Location

    Jusqu'ici nous n'avons envisagé que le cas dans lequel le gladiateur se vend ou est vendu pour un temps indéterminé, sous la réserve du bon plaisir du public. Mais il y avait encore un autre cas : l'homme pouvait être loué pour un seul combat ; seulement il courait un tel risque que la location se faisait alors sous condition. Gaius donne un exemple d'un contrat de ce genre : on stipulait que le preneur, après le spectacle, payerait 20 deniers (21 fr. 75) pour chaque homme qui sortirait de l'amphithéâtre vivant et sans blessures graves (in singulos qui integri exierint) ; cette somme représente la rémunération de sa peine (pro sudore). Au contraire pour tout homme tué ou estropié le preneur s'engage à payer 1000 deniers (1087 fr.) ; c'est-à-dire qu'en réalité ceux-ci lui coûtent, comme le fait observer Gaius, ce qu'ils lui auraient coûté, s'il les avait achetés, et non loués. On voit néanmoins par ces prix que l'organisateur d'un munus, s'il n'était pas riche, pouvait encore trouver une combinaison qui lui permît de rester même au-dessous des frais prévus par la loi de Marc-Aurèle. Il n'est pas douteux que beaucoup de gens y recouraient avec empressement. Ainsi on pouvait louer un gladiateur pour 20 deniers, soit 80 sesterces, et comme les lanistes se faisaient concurrence les uns aux autres, il est possible même que ce prix fût encore abaissé quelquefois ; seulement les sujets à bon marché tâchaient de se faire le moins de mal possible. Pétrone a tracé le tableau d'un combat ridicule, dont on attendait des merveilles, et où parurent, au grand désappointement du public, des gladiateurs d'aspect lamentable, loués pour quelques sesterces par tête, des gladiatores sestertiarii : « Ils étaient si décrépits qu'un souffle les eût renversés. L'un était si lourd qu'il ne pouvait se traîner ; l'autre avait les pieds tortus ; un troisième était à moitié mort, car il avait eu déjà les nerfs coupés ; à la fin ils se firent tous quelque blessure pour terminer le combat ; c'étaient des gladiateurs à la douzaine, de véritables poltrons (fugae merae) ».

  7. Patries, races des gladiateurs

    Les gladiateurs se recrutant surtout dans la classe des esclaves, une même troupe pouvait réunir des hommes appartenant aux races les plus diverses ; elles devaient être très mêlées, notamment dans les écoles impériales, par suite de la facilité avec laquelle leurs administrateurs faisaient des échanges d'une province à l'autre. Mais il arrivait aussi dans des jeux d'une splendeur exceptionnelle que l'on montrait au peuple par grandes masses des prisonniers étrangers, comme on lui montrait des animaux rares à l'occasion des VENATIONES ; on comptait alors sur la singularité de leur aspect pour réveiller la curiosité des spectateurs blasés. Au temps de la République on avait vu paraître dans l'arène des Gaulois et des Thraces. Sous l'Empire, au fur et à mesure que s'étendit la conquête, on fit combattre dans la capitale des barbares amenés des contrées les plus lointaines : des Daces et des Suèves sous Auguste (28 av. J.-C.), des Bretons sous Claude (47) ; en 274 Aurélien, à la suite d'un triomphe, mit aux prises huit cents paires de gladiateurs choisis parmi les nations vaincues, Goths, Mains, Itoxolans, Sarmates, Francs, Suèves, Vandales et Germains. En 282, Probus condamna à la même peine des Plémyes venus de l'Ethiopie, des Germains, des Sarmates et des brigands Isauriens. Plus tard encore des Saxons furent envoyés à l'amphithéâtre. C'était déjà pour la foule un puissant attrait que la vue de ces barbares aux types si variés, qu'elle ne connaissait encore que par les bulletins des dernières campagnes ; mais ce qui ajoutait à l'intérêt du spectacle, c'est que les combattants conservaient dans l'arène le costume et les armes de leur patrie, et qu'ils appliquaient à cette lutte suprême le genre de manoeuvre qui leur était habituel. Toutefois ces grandes tueries ne peuvent pas être classées parmi les spectacles ordinaires de l'amphithéâtre ; comme on l'a déjà vu, les captifs étrangers n'étaient pas, à proprement parler, des gladiateurs ; sauf dans la période des origines, ils n'exercèrent aucune influence durable sur l'art particulier de la profession. Certains empereurs sont cités pour s'être livrés dans ce genre d'exhibitions à des fantaisies extraordinaires : Néron organisa à Pouzzoles, en l'honneur du roi des Parthes Tiridate, un munus où on ne vit paraître que des nègres ; Domitien fit combattre des nains ; on alla jusqu'à armer des femmes, dont quelques-unes de familles nobles, pour les mêler à ces jeux sanglants. En l'an 200 une troupe de femmes y déploya une ardeur si désordonnée qu'elle provoqua des troubles dans le public ; de là un édit de Septime Sévère qui interdit de recruter des femmes pour l'amphithéâtre.

  8. Les propriétaires et le trafic

    Dès le temps de la République beaucoup de personnages riches et puissants formèrent des bandes d'esclaves et d'engagés volontaires (familiae, φαμιλιαι), pour leur faire apprendre le métier de gladiateur. Ils voyaient d'abord un avantage considérable à avoir à leur entière discrétion un grand nombre d'hommes armés, toujours prêts à accourir à leur appel ; en outre ils pouvaient ainsi à tout moment subvenir aux besoins des munera organisés à leurs frais ; et enfin ces troupes constituaient un capital qu'ils exploitaient avec grand profit. Atticus ayant acheté une troupe très bien exercée, Cicéron lui écrit qu'il aurait dû la mettre tout de suite en location ; elle lui aurait, en deux représentations, rapporté ce qu'elle lui avait coûté. Ces bandes pouvaient faire courir à l'Etat de graves dangers ; on le vit bien pendant les guerres civiles et dans les révoltes d'esclaves ; Spartacus, Catilina, César en tirèrent des auxiliaires redoutables. Déjà cependant en 65, le sénat, suffisamment instruit par l'expérience, s'en était ému : un sénatus-consulte détermina le maximum du nombre de gladiateurs qu'un citoyen pourrait posséder dans la ville de Rome ; le chiffre qu'il fixa n'était cependant pas inférieur à trois cents paires ; Auguste l'abaissa à cent vingt paires, et Tibère se montra peut-être plus sévère encore. Caligula, au contraire, permit de dépasser la limite établie par ses prédécesseurs ; mais ce ne fut là sans doute qu'une complaisance exceptionnelle, qui ne changea rien à la législation. Ce furent les Flaviens, à ce qu'il semble, qui les premiers retirèrent aux particuliers le droit d'entretenir des troupes dans la ville de Rome, à dater du jour où ils y eurent fortement organisé les troupes impériales ; elles sont désormais les seules que l'on y trouve rassemblées à demeure. Mais on a assez vu, par tout ce qui précède, que ce même droit ne fut jamais retiré aux particuliers en dehors de la capitale. Peut-être même le gouvernement se montra-t-il disposé à remanier pour eux dans un sens plus libéral les règlements antérieurs, une fois qu'il se fut rendu seul maître des bandes casernées dans Rome ; sous Domitien en effet le sénat fut consulté de ampliando numero gladiatorum, ce qui doit s'entendre, suivant toute vraisemblance, des gladiateurs de l'Italie et des provinces. Après comme avant cette époque, les magistrats et les flamines, à qui incombe l'organisation des munera dans les municipes, peuvent entretenir des gladiateurs s'ils en ont les moyens. Ainsi font également les chefs d'armées ; au début du principat de Tibère, nous voyons Junius Blaesus, commandant supérieur des légions de Pannonie, entouré d'une bande de gladiateurs, qui lui sert de garde particulière et le protège contre ses soldats révoltés. Enfin tout particulier est libre de former une troupe pour en faire un objet de trafic, à la condition de se mettre en règle avec les leges gladiatoriae. Une inscription de l'île de Thasos mentionne plusieurs gladiateurs appartenant à une femme. Quelquefois une même troupe est exploitée par plusieurs associés (socii), ayant tous des droits égaux sur chacun de ses membres. Pour favoriser les transactions entre les propriétaires il y avait des marchés publics, où on mettait les gladiateurs aux enchères. Un jour on vit Caligula venir présider en personne à une vente sous la haste ; on avait rassemblé là un grand nombre d'hommes, sortis vivants des jeux publics (reliquiae), et qui se trouvaient compris dans la succession de magistrats ou de riches particuliers, morts depuis peu. L'empereur surenchérissait lui-même ; il fit monter les prix à des chiffres extraordinaires, abusant de la nécessité où se trouvaient alors les préteurs, chargés par son ordre de donner des munera à bref délai ; le fisc percevait un droit de 4 pour 100 sur la vente des esclaves. « C'est un fait notoire, dit Suétone, que, voyant Aponius Saturninus endormi sur les bancs, il avertit le crieur de ne pas oublier cet ancien préteur, qui ne cessait de lui faire signe de la tête ; et il ne mit fin aux enchères qu'après lui avoir fait adjuger, sans qu'il s'en doutât, treize gladiateurs pour 9 millions de sesterces » (2 446 83Q fr.), soit par homme 188 217 francs.

    Le lanista (loudotrophos, monomachotrophos, epistatês, monomachôn)

    Aucune réprobation ne s'attachait à la personne qui s'occupait de ce genre de négoce, si elle avait d'autres moyens d'existence ; des magistrats, des gens haut placés pouvaient y être obligés à l'occasion, et même ils ne dérogeaient pas en profitant de leur expérience pour tirer de là une source de revenus ; on avait des gladiateurs qu'on faisait valoir, comme on avait d'autres esclaves, ouvriers, pédagogues ou musiciens. Mais en revanche toute la sévérité de l'opinion retombait sur l'homme dont l'unique ressource consistait dans le commerce des gladiateurs, la laniena ou lanistatura. Le lanista, ou marchand de chair humaine était assimilé au LENO ; aussi bien que les malheureux dont il trafiquait, il était infamis ; la loi lui refusait le jus honorum. Bien qu'on pût se passer de ses services, c'était un intermédiaire fort utile pour les organisateurs de fêtes, qui n'avaient point de troupes en propre et que le temps pressait. En pareil cas, comme le dit l'orateur dans la loi de Marc-Aurèle, le laniste savait se rendre nécessaire, se etiam necessarium faciebat. Vente, achat et location rentraient également dans le cercle de ses affaires ; il était en relations constantes avec tous ceux qui avaient des hommes à vendre, notamment avec les pirates. Quelquefois aussi il prenait chez lui des esclaves, appartenant à plusieurs maîtres différents ; il les instruisait et les plaçait, en prélevant une part dans les bénéfices ; ainsi nous possédons une liste de gladiateurs, qui ont été enrôlés sous la direction d'un certain C. Salvius Capito ; sur dix-neuf esclaves qu'elle comprend, un seul lui appartient à lui-même, les autres lui ont été confiés par dix propriétaires différents. Certains lanistes avaient une maison de commerce où ils traitaient les affaires sur place : tels ceux qu'Auguste chassa de Rome, dans une année de disette, pour éloigner les bouches inutiles. Mais d'autres voyageaient (lanistae circumforanei), soit pour offrir ou recevoir la marchandise, soit pour donner des représentations à leur propre bénéfice. Ces personnages réalisaient quelquefois de belles fortunes ; leur profession était même une de celles qui conduisaient le plus sûrement à la richesse. Mais on conçoit qu'ils n'aimaient pas, surtout alors, à se parer de leur titre ; aussi l'un d'eux, dans une inscription, est-il appelé, par un habile euphémisme, negotiator familiae gladiatoriae.

  9. L'école (ludus, loudos, katagôgion monomachôn, monomachotropheion)

    Les écoles les plus anciennes que mentionne l'histoire sont celles de Capoue ; à la fin de la République cette ville était encore comme le quartier général de la gladiature ; c'était là que les plus riches propriétaires de Rome tenaient leurs bandes enfermées ; ainsi en 105 av. J.-C. nous y voyons installée celle d'un consulaire, Aurelius Scaurus ; en 73, celle de Cn. Lentulus Batiatus, où Spartacus prépara ses plans de révolte avec la complicité de deux cents de ses compagnons ; en 49, César avait à Capoue une troupe importante qui fut licenciée par les chefs du parti adverse ; au moment de passer le Rubicon, il étudiait les plans d'une école nouvelle, qu'il voulait faire construire à Ravenne. Il semble donc qu'à cette époque les bandes, qui avaient à combattre dans la ville de Rome, ne pouvaient y séjourner longtemps et qu'on évitait autant que possible de les y installer à demeure dans des édifices spécialement aménagés pour elles. Cependant, en 44, un ludus a pu exister dans les dépendances du théâtre de Pompée. Ce fut sans doute lorsque Statilius Taurus eut édifié dans la capitale (29 av. J.-C), un amphithéâtre de pierre que l'on sentit le besoin d'avoir, à proximité de l'arène, un bâtiment spécial, où l'on pût loger et exercer les gladiateurs ; on a conjecturé que ce bâtiment, de peu postérieur à l'amphithéâtre, pouvait être le Ludus Amititis, qui est mentionné sous Auguste. Caligula eut aussi un ludus, où il entretenait vingt paires de gladiateurs, sans doute pour ses spectacles privés. Ce que pouvait être un édifice de ce genre, nous le voyons clairement par celui qui a été découvert à Pompéi près du grand théâtre.

    Il s'étend en forme de quadrilatère autour d'une cour de 55 mètres de long sur 44 de large ; cet espace vide, où se faisaient les exercices, est bordé d'une colonnade, destinée à supporter le toit d'un portique. Sur les côtés s'ouvrent des cellules (cellae, οικοι), mesurant chacune 4 mètres de large, qui devaient être éclairées par une imposte. Des indices certains permettent d'affirmer que le bâtiment avait un étage au-dessus du rez-de-chaussée ; si le nombre des cellules était égal en haut et en bas, il y en avait en tout 66 ; en admettant qu'elles fussent habitées chacune par deux hommes, on arrive à un total de 122 gladiateurs, ce qui n'a rien d'excessif. Une chambre servait de prison, peut-être pour les criminels livrés par la justice ; on y a retrouvé, au milieu de fragments de chaînes, les squelettes de trois hommes, qui, n'ayant pu s'échapper au moment de l'éruption, ont été brûlés vivants. Une autre salle contenait encore des armes d'une grande beauté ; les murs étaient décorés de peintures représentant des trophées. Ces circonstances, jointes à la situation de la pièce, donnent à penser que ce pouvait être une salle d'honneur.

    Le logement du laniste se trouvait sans doute au premier étage, au-dessus du vestibule et de la cuisine. Les habitants du lieu y ont gravé un peu partout des figures et des inscriptions à la pointe ; le programme d'un combat était tracé à l'extérieur près d'une porte. Quelquefois on exerçait les gladiateurs dans des cryptes, d'où le nom de cryptarius donné au gardien du lieu.

    Ecoles municipales

    Si l'on excepte la capitale, certaines villes ont dû avoir des ludi au nombre de leurs établissements municipaux ; car nous voyons un magistrat de Préneste faire don à cette ville d'une école construite entièrement à ses frais et décorée pro nitore civitatis.

    Ecoles impériales

    Dans la ville de Rome il y avait à la fin des temps antiques quatre grandes écoles impériales. Nous n'avons rien à dire ici du Ludus matutinus, où étaient logés les bestiaires ; peut-être existait-il déjà sous Claude. Les trois autres furent probablement construits par Domitien, comme des dépendances du Colisée ; ce fut aussi ce prince, à ce qu'il semble, qui leur donna une organisation définitive. Le Ludus magnus était situé près du Colisée, dans la troisième région, mais sur la limite de la seconde. M. Lanciani en fixe l'emplacement au nord de la Via Labicana, à égale distance entre l'église de Saint-Clément et celle des Saints Pierre et Marcellin. Le Plan du temps des Sévères nous permet de nous faire une idée assez exacte de la partie principale de l'édifice ; il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance qu'il présente avec l'école de Pompéi.

    Ici aussi nous voyons une cour entourée d'un portique, sur lequel s'ouvrent les cellules des gladiateurs ; seulement il y a de plus qu'à Pompéi une arène en forme d'ellipse, qui remplit la plus grande partie de la cour intérieure ; ce devait être un mur semblable au podium de l'amphithéâtre, dans de plus petites proportions, avec des ouvertures ménagées à l'extrémité des deux axes : les gladiateurs que l'on exerçait là se trouvaient ainsi placés à peu près dans les mêmes conditions qu'au Colisée le jour du combat. A peu de distance s'élevaient un spoliarium, où on apportait les morts de l'amphithéâtre, et un samiarium, ou atelier pour la fabrication et la réparation des armes ; une inscription nous fait connaître un manicarius, c'està-dire un ouvrier qui a dû être employé dans cet atelier à la fabrication des brassards. Toutes les armes nécessaires à la gladiature étaient rassemblées dans un arsenal (armamentarium), d'où on ne les tirait que les jours de combat, et sur autorisation spéciale, pour les porter directement à l'amphithéâtre ; suivant M. Lanciani, cet arsenal devait occuper le terrain situé entre le Colisée et l'église de Saint-Clément. Au nord de la même église, de l'autre côté de la Via Labicana, se trouvait encore le Choragium, où l'on conservait des machines et des accessoires décoratifs, principalement nécessaires pour les théâtres, mais qui servaient aussi quelquefois dans les spectacles du Colisée. L'arsenal était placé sous la direction d'un praepositus, affranchi de l'empereur ; il est probable qu'il en était de même des autres sections. Tout le personnel du Ludus obéissait à un procurator (epitrophos), et à un subprocurator, tous deux de rang équestre ; au-dessous de ces personnages on trouve encore un économe (dispensator), esclave impérial, et un valet servant de piqueur (cursor), sans doute de même condition que le précédent. Le Ludus magnus était la plus grande des écoles affectées à la familia gladiatoria Caesaris ; c'était un avancement pour le procurator du Ludus matutinus de passer à la direction du Ludus magnus. On choisissait ce fonctionnaire parmi les tribuns de légion, ou parmi les administrateurs d'ordre financier, même parmi les intendants des provinces ; de là il pouvait passer aux plus hautes charges de la carrière des finances. Le Ludus Gallicus et le Ludus Dacicus, mentionnés comme ayant fait partie de la seconde région, à peu de distance du Ludus magnus, nous sont moins bien connus. M. Mommsen croit que les textes qui s'y rapportent sont altérés ; d'après lui ces ludi n'auraient rien de commun avec ceux que construisit Domitien, ni même avec les gladiateurs impériaux de la capitale. Si l'on accepte l'opinion commune, ces deux écoles devaient sans doute leur nom à l'origine des gladiateurs qu'on y avait logés tout d'abord, lorsqu'elles furent construites. Le nombre des gladiateurs que contenaient les écoles impériales de Rome était considérable ; en 69, Othon en prit deux mille pour les incorporer à son armée ; en 248, l'empereur Philippe en fit combattre autant, à l'occasion du millième anniversaire de la fondation de Rome. Sous d'autres princes on les voit figurer dans une seule série de fêtes au nombre de 1200, de 1600 et même de 10000. Mais il ne faut pas oublier que les ludi impériaux étaient en relations constantes les uns avec les autres et qu'ils pouvaient très facilement s'envoyer des gladiateurs, suivant les besoins du moment ; ainsi ces chiffres peuvent être les uns trop faibles, les autres trop forts. En Italie et dans les provinces il y avait en effet d'autres écoles impériales, organisées sur le modèle des écoles de Rome. Il y en avait probablement une par province ; mais comme elles ne contenaient chacune qu'un nombre d'hommes assez restreint, on avait placé les troupes de plusieurs provinces sous la même direction administrative. De là des groupes régionaux qui embrassaient une très vaste étendue de territoire. Les renseignements qui s'y rapportent datant d'époques différentes, il est assez difficile de déterminer exactement quand et comment ces groupes avaient été formés. Voici cependant ceux que nous connaissons :

    1. Italie. Des ludi impériaux étaient établis dans les villes de Capoue et de Ravenne.
    2. Transpadane.
    3. Asie, Bithynie, Galatie, Cappadoce, Lycie, Pamphylie, Cilicie, Chypre, Pont et Paphlagonie.
    4. Egypte. Il y avait au moins un ludus impérial à Alexandrie.
    5. Gaules, Bretagne, Espagne, Germanie et Rétie.

    Il faut supposer encore au moins deux groupes, l'un pour l'Afrique, l'autre pour les pays du Danube et l'Achaïe. Chaque groupe était placé sous la direction d'un procurator ; il avait sous ses ordres des employés chargés de la correspondance et de la comptabilité (tabularii), que l'on choisissait parmi les affranchis impériaux. Certains groupes étaient plus importants que d'autres ; ainsi un procurator trouvait avantage à passer d'Asie en Gaule avec le même titre. Ce personnage était généralement choisi, comme ses collègues de Rome, parmi les tribuns de légion ou les intendants des finances. Il devait avoir pour fonction spéciale de veiller au recrutement et à l'entretien des troupes de son ressort ; il ordonnançait les états de payement et prenait, d'accord avec les gouverneurs des provinces, les mesures nécessaires pour que le transport des gladiateurs et des armes ne fît courir aucun danger à la sécurité publique. Lorsqu'il avait sous sa dépendance plusieurs ludi impériaux, situés dans des villes différentes, il est à présumer que chacun d'eux était administré par un de ses subordonnés, peutêtre un subprocurator. Un poste de soldats (praesidium, phulassontes), placé à côté du ludus, était toujours prêt à accourir au premier appel et à réprimer toute tentative de révolte.

    Les gladiateurs impériaux (fiscales) ne servaient pas seulement aux munera donnés par le prince. Il pouvait, si tel était son bon plaisir, en mettre gratuitement quelques paires à la disposition des magistrats chargés des fêtes publiques. Mais, en outre, il est très probable qu'il exploitait cette partie de sa fortune comme tout citoyen avait le droit de le faire ; ses procuratores devaient être autorisés à louer ou à vendre aux particuliers un certain nombre de leurs hommes dans une proportion déterminée. En effet, nous voyons à Pompéi, dans des troupes privées, des gladiateurs dont le nom est suivi de la mention Julianus ou Neronianus. L'un d'eux s'appelle, par exemple, Faustus Itaci Neronianus ; comme le pense M. Mau, on n'a pu désigner par là qu'un gladiateur de condition servile, acheté par son maître Itacus à une école impériale fondée par Néron ; il est fort possible que ce ludus Neronianus se trouvât à Capoue, et qu'il y eût aussi dans la même ville un ludus Julianus, qui ne serait autre que celui de Jules César. Ces établissements étant les mieux montés et les mieux administrés, il est naturel que les gladiateurs qui en sortaient fussent très recherchés, et en effet on observe dans les inscriptions qu'ils sont toujours vainqueurs de leurs adversaires. C'était là pour le fisc une excellente source de revenus. Quand on voit Marc-Aurèle imposer un tarif aux lanistes, on est porté à croire que l'empereur philosophe a cédé au dégoût que lui inspirait leur commerce ; mais on peut aussi se demander si au fond son but n'était pas de centraliser de plus en plus ce commerce entre les mains de l'administration impériale, pour le plus grand avantage du public et du fisc lui-même.

    La discipline et les révoltes

    Quintilien, dans un exercice d'école d'un ton déclamatoire, a peint sous les couleurs les plus sombres la vie du ludus. Celle qu'on menait à l'ergastule, dit-il, était douce en comparaison ; il n'y avait pas de geôle plus affreuse ; les gladiateurs y étaient enfermés dans des cellules d'une saleté repoussante, et surveillés avec une extrême rigueur. Il est certain, en effet, que toutes les précautions avaient été prises pour contenir dans le devoir ces bandes redoutables. D'abord on ne laissait pas à leur disposition une seule arme de combat ; on ne mettait jamais entre leurs mains, pendant leur séjour à l'école, que des armes d'escrime. Ensuite aucun châtiment corporel ne paraissait trop dur pour des hommes de cette sorte, et en cas de désobéissance le chef de troupe avait bientôt fait d'appeler à son aide, dût la mort s'ensuivre, le fouet, le fer rouge et les autres instruments de supplice. La rigueur même de cette discipline eut souvent pour résultat d'exciter les révoltes au lieu de les prévenir : celle de Spartacus laissa dans la mémoire des Romains un souvenir qui les faisait encore trembler au bout d'un siècle. Cependant il faut bien reconnaître que ces tentatives devinrent extrêmement rares sous l'Empire, grâce à l'organisation nouvelle de la gladiature et à la vigilance de l'autorité : elles furent presque aussitôt déjouées que signalées. Ce qui fut plus commun à toutes les époques dans les écoles, ce furent les suicides. Les esclaves et les prisonniers que l'on y envoyait de force aimaient souvent mieux se donner la mort que de se préparer pour la lutte ; le regret de ce qu'ils avaient quitté s'ajoutant à l'horreur de leur situation présente ils n'attendaient même pas le moment de jouer leur vie dans l'amphithéâtre ; mais comme ils n'avaient point d'armes tranchantes et qu'ils étaient l'objet d'une surveillance continuelle, il leur fallait pour se tuer beaucoup d'ingéniosité ; on en cite qui se broyèrent la tête, en l'engageant dans une roue de la voiture qui les transportait ; d'autres se firent étrangler par leurs camarades.

    Le régime

    Mais heureusement pour les gladiateurs, leur propriétaire, quel qu'il fût, avait toujours le plus grand intérêt à atténuer de son mieux les misères de leur condition. Il fallait, pour augmenter leurs chances de succès, développer leurs muscles et leur donner cette apparence de force et de santé qui attirait sur eux dans l'arène l'attention du public : le formonsus gladiator avait une valeur marchande supérieure, que reconnaît même le tarif de Marc-Aurèle. Aussi choisissait-on toujours pour construire l'école l'emplacement le plus salubre. Chaque jour on servait aux gladiateurs une nourriture très substantielle, quoique grossière (sagina) : elle se composait en général de farineux, de fèves et surtout d'orge, d'où le surnom de hordearii, donné par dérision à ceux que leurs maîtres nourrissaient exclusivement de ces aliments à bon marché. On raillait la pâtée (miscellanea) de l'école ; elle passait pour faire des sujets plus bouffis que vigoureux ; mais beaucoup de jeunes gens dénués de toute ressource étaient encore bien heureux de trouver la ration soigneusement mesurée, qu'on leur offrait en échange d'un engagement. Il y avait autour d'eux, dans l'établissement même, tout un personnel de domestiques (ministri), entre autres des unctores, chargés de les oindre et de les frictionner régulièrement pour leur assouplir les membres. Quand ils avaient fini leurs exercices, on leur faisait avaler une décoction de cendres (cinis lixius) ; Varron assure que cet étrange breuvage avait sur leur santé des effets souverains. S'ils revenaient blessés de l'amphithéâtre, des médecins, spécialement attachés au ludus, pansaient leurs plaies et les soignaient jusqu'à complète guérison. Le fameux médecin grec Galien se montre très satisfait d'avoir été choisi par les grands prêtres d'Asie pour veiller sur la santé de leurs gladiateurs, lorsqu'il n'avait encore que vingt-neuf ans.

    L'escrime (batuale, skiamachia)

    Aujourd'hui nous ne voyons plus dans les combats de gladiateurs que leur issue sanglante, et c'en est assez pour qu'ils nous paraissent abominables. Il en était autrement aux yeux des Romains ; pour eux la gladiature était avant tout une institution destinée à encourager l'art de l'épée et les vertus guerrières qu'il développe. De là un point d'honneur spécial à la profession ; le gladiateur, quelle que soit l'abjection dans laquelle il est tombé, reçoit une sorte d'anoblissement par le fait de jouer sa vie les armes à la main ; puis il a appris patiemment, avec méthode, une théorie compliquée ; comme ceux qui l'ont instruit, comme ceux qui le contemplent, il a d'ordinaire une très haute idée de son rôle ; l'éducation a fait naître en lui des sentiments qui, à très peu d'exceptions près, lui cachent ce que son métier a d'horrible. Aussitôt entré à l'école, il est immatriculé dans une arme et confié à un instructeur (doctor, magister). Il y avait dans chaque troupe autant de doctores qu'il y avait d'armes. Ces personnages étaient d'ordinaire d'anciens gladiateurs ; mais probablement, comme les médecins, ils ne résidaient pas dans le ludus ; ils y venaient seulement pour les heures d'exercice.
    Les conscrits apprenaient l'escrime sous leur direction avec un fleuret de bois (rudis, sudis, rabdos, varthêx) ; ils tiraient sur un pieu (palus), fiché dans le sol ; comme celui dont on se servait dans l'armée pour le même usage, il devait avoir au-dessus de terre une longueur de six pieds ; le gladiateur, tenant d'une main la rudis et de l'autre un bouclier d'osier, faisait assaut contre ce pieu, visant tour à tour les points qui, suivant la hauteur, représentaient la tête ou la poitrine de l'adversaire, et il devait avoir le plus grand soin de ne jamais se découvrir. Se livrer à cet exercice s'appelait batuere, d'où le français battre ; on trouve aussi pour désigner l'exercice lui-même batuale, plur. batualia, d'où bataille. On voit dans plusieurs monuments un maître d'armes, qui, la rudis à la main, se jette entre deux gladiateurs pour les séparer.

    Quelquefois, au lieu d'armes légères, le gladiateur dans ses exercices en portait, au contraire, de plus lourdes que celles dont il devait être revêtu le jour du combat, afin de s'habituer à ne rien perdre de la vivacité de ses allures ; les belles armes que représente la figure ci-dessous ont été trouvées dans le ludus de Pompéi ; d'après leur poids on suppose qu'elles n'ont pu servir qu'à des exercices de ce genre.

    Il y avait, pour désigner les différents coups, tout un langage technique ; on en peut juger par ce passage de Quintilien : « Dans l'escrime des gladiateurs les attaques qu'on appelle de seconde main (manus quae secundae vocantur) deviennent de troisième main (fiunt tertiae), si la première n'était qu'une feinte, destinée à attirer l'adversaire (si prima ad evocandum adversarii ictum prolata erat) ; et même de quatrième, si on a provoqué deux fois (et quartae, si geminata captatio est), de manière qu'on ait eu à parer deux fois, comme on a attaqué deux fois (ut bis cavere, bis repetere oportuerit) ». Comme aujourd'hui dans nos salles d'armes, on s'exerçait à tirer de la main gauche ; quelques-uns même arrivaient à être assez habiles pour ne jamais tirer autrement : Commode par exemple était gaucher (scaeva, skaios, eparisteros) et s'en faisait gloire. Un assaut ou un combat, dans lequel deux gauchers étaient mis aux prises, s'appelait scaeva pugna. L'élève devait avant tout se familiariser avec la langue technique du métier, pour pouvoir comprendre les commandements (dictata) de l'instructeur. A force de voir et de fréquenter des gladiateurs, le public lui-même était arrivé à la connaître assez bien : les jours de combat, on entendait des spectateurs qui, emportés par leur ardeur, criaient les commandements d'usage à leurs favoris pour leur conseiller de bons coups, et il paraît que ceux-ci en effet s'en trouvèrent bien quelquefois. Il dut y avoir,