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Alexandre Dumas, Catilina (1848) | |||||
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Le Champ de Mars. - Au troisième plan à droite, une maison ; en face de la maison, le Tibre faisant le coude. Au fond, le mur et la porte Flaminia. A gauche, le tombeau de Sylla, ombragé par un grand pin et par un groupe de cyprès. Au lever du rideau, des jeunes gens, dans l'espace compris à droite, s'exercent à la lutte, au saut, au disque, à la balle ; c'est un collège de patriciens. A gauche est un groupe de trois personnes couchées au pied du tombeau de Sylla. Scène 1 Allons, la dixième heure est criée. Assez de récréation comme cela. Formez-vous deux par deux, et rentrons à la maison. CICADA Bon ! et le Tibre, on ne lui dit donc pas deux mots, aujourd'hui ? nous ne faisons pas un peu comme cela ? (Il imite un homme qui nage.) LES ENFANTS En effet, on nous avait promis le bain pour aujourd'hui. LE PEDAGOGUE Ce sera pour demain ; à vos rangs ! CICADA Et quand on pense que nous sommes dans un pays libre, et qu'on force des citoyens romains à obéir à un méchant pédagogue grec, qu'on en vend de pareils au marché pour cinquante sesterces. GORGO Tais-toi, Cicada. LE PEDAGOGUE Apprends, drôle, qu'on ne se baigne pas après avoir travaillé comme viennent de le faire ces jeunes seigneurs. CICADA C'est cela, ces jeunes seigneurs, en voilà un travail qu'ils ont fait. Bon ! je me souviendrai de cela. Jouer à la balle, lancer le disque, se donner des crocs-en-jambe, cela s'appelle travailler. LE PEDAGOGUE Et ce que tu fais là, vautré comme un âne sur le foin, comment cela s'appelle-t-il ? CICADA Cela s'appelle se reposer... Tiens, pourquoi donc que je travaillerais, moi ? est-ce que je suis patricien ? est-ce que je suis chevalier ? est-ce que je suis noble ? C'est bon pour ces paresseux-là, qui ont le temps de suer toute la journée. Eh bien, cela m'est encore égal, que les jeunes seigneurs n'aillent pas à l'eau ; mais je veux que le pédagogue y aille. A l'eau, le maître d'école ! à l'eau ! GORGO Prends garde ! c'est le pédagogue qui instruit les enfants des sénateurs ; il appellera son esclave, et tu te feras rosser, la Cigale ! CICADA Rosser, moi ? Allons donc, un citoyen romain ? Je voudrais bien voir un peu cela. A l'eau, le maître d'école ! à l'eau ! TOUS Oui, à l'eau ! à l'eau ! LE PEDAGOGUE Holà, Castor ! UN ESCLAVE NOIR accourt avec son fouet. Me voilà ! LE PEDAGOGUE, désignant Cicada Attrape-moi ce drôle. CICADA Et des jambes ? LE PEDAGOGUE Allons, courage ! il y a cinq sesterces pour toi, Castor. CICADA C'est pour tout de bon ? LE NOIR Tu vas voir. (Course dans le Champ de Mars. Cicada emploie toutes ses ressources ponr échapper, et finit par être pris.) CICADA, avant qu'on lui ait rien fait Oh ! là là ! oh ! là là ! VOLENS, vieux soldat, s'éveillant Qu'y a-t-il ? CICADA Au secours ! au secours ! VOLENS, se levant à demi Est-ce qu'on ne va pas me laisser dormir un peu tranquille ? CICADA A moi, le vieux ! à moi ! VOLENS Veux-tu lâcher cet enfant, face de charbon ! CICADA Veux-tu me lâcher ! A moi, Volens ! à moi ! VOLENS, se soulevant Attends ! GORGO, le retenant Prends garde ! VOLENS A quoi ? GORGO Prends garde à ce géant, qui t'assommera d'un coup de poing. VOLENS Bah ! j'en ai vu, des Africains, en Afrique, et de près, je m'en vante. GORGO Oui, mais tu avais vingt ans de moins. VOLENS C'est vrai. GORGO Et puis il a tort, le petit. VOLENS Il a tort ? C'est autre chose... Il paraît que tu as tort, la Cigale ! tire-toi de là comme tu pourras. CICADA Comment ! tu m'abandonnes ?... C'est bien la peine de s'appeler Volens... Comment ! vous m'abandonnez, poltrons ? Au secours ! on m'étrangle !... LE NOIR Qu'en faut-il faire ? LE PEDAGOGUE Puisqu'il aime tant le Tibre, fais-lui prendre un bain. CICADA Au secours ! au secours ! on me noie !... VOLENS, faisant un mouvement Cependant... GORGO Il sait nager, sois donc tranquille. LE NOIR, jetant Cicada dans le Tibre Bon bain, citoyen romain ! bon bain ! CICADA, dans le Tibre Ohé ! les sénateurs ! ohé ! les bandes de pourpre ! ohé ! les laticlaves ! les noirs ! les pédagogues ! les Africains !... VOLENS, avec mélancolie C'est égal, ce n'est pas de ton temps, mon vieux Cornélius Sylla, qu'un de tes vétérans eût été obligé de reculer devant un esclave. CICADA, reparaissant Ni que cet esclave eût jeté à l'eau un citoyen romain, n'est-ce pas, père Volens ? GORGO ET LES AUTRES L'eau était-elle bonne ? CICADA Allez-vous-en jouer, vous autres !... Brrrou!... Un peu de soleil, s'il vous plaît !... Je suis comme Diogène... Un peu de soleil... Merci, Gorgo ! (Il se met au soleil.) VOLENS Mais patience ! voilà les élections qui arrivent, on va nommer les consuls. Tel nous dédaigne aujourd'hui comme des mendiants, et prétend que nous devons travailler si nous voulons vivre, qui viendra demain nous baiser les pieds pour avoir notre voix. GORGO Alors, nous leur dirons : «Nous ne sommes pas des hommes, nous sommes des machines à élections. Voulez-vous être élus, graissez les machines». CICADA Tu vends ta voix, toi, Gorgo ? GORGO Je crois bien ! c'est le plus clair du revenu du citoyen romain que sa voix... N'est-ce pas, Volens ? VOLENS Nous n'avons plus Sylla pour nous enrichir ; il faut bien plumer ce qui nous tombe sous la main. Nous plumons les candidats... un tas de pies et un tas de geais... la monnaie d'un aigle. CICADA Peuh ! je ne suis pas fâché que Sylla soit où il est, moi... VOLENS Comment ! malheureux... CICADA Mais laissez-moi donc finir, vieux brave ! Voici ce que je veux dire : Si Sylla vivait, il ne serait pas mort ; s'il n'était pas mort, il ne serait pas enterré ; et, s'il n'était pas enterré, nous n'aurions pas cette belle ombre fraîche et noire que fait son tombeau au Champ de Mars, de la huitième à la douzième heure. C'est si bon, l'ombre... quand il y a du soleil ! VOLENS Tais-toi, Cicada... Et cependant tu as raison... De Sylla, de ses victoires, de ses bienfaits, il ne nous reste qu'un peu d'ombre fraîche, l'après-midi. CICADA Ainsi passe la gloire... comme aurait pu dire le pédagogue qu'on aurait pu me donner. Est-ce que je l'ai connu, moi, Sylla? VOLENS Quel âge as-tu ? CICADA J'aurai seize ans aux prochains consuls, dans deux jours. VOLENS Tu es né justement l'année où son accès le prit, et où il mourut. CICADA Son accès ou son abcès ?... Ma mère m'a toujours dit que feu Sylla... VOLENS Ta mère était une Marius, et, comme toutes ces coquines-là, elle dénigrait notre dictateur. GORGO Dites donc, dites donc, père Volens ! moi aussi, j'en suis, des Marius. N'en dites donc pas de mal... Marius, voyez-vous, c'était un fier homme. VOLENS Pas de comparaison... Il s'en faut au moins des d'eux tiers que Marius ait tué autant que Sylla. GORGO Eh ! eh ! il en a tué pas mal aussi, lui. VOLENS Et les distributions, donc ! Est-ce que Marius a jamais donné comme donnait l'autre ?... Voyons, toi qui étais pour lui, t'a-t-il jamais fait cadeau d'une maison de ville et de deux maisons de campagne ? GORGO Non, je l'avoue. VOLENS, s'asseyant Eh bien, Sylla m'a donné cela, à moi. CICADA Vous avez trois maisons, vous, père Volens ? VOLENS Je les ai eues. CICADA Les propriétaires de vos maisons devaient être joliment vexés, dites donc ! VOLENS Non ; quand Syllâ donnait la maison, le propriétaire n'avait plus le droit de se plaindre : on lui avait coupé la parole. GORGO On appelle cela la guerre civile, Cicada. CICADA Tous les combien cela revient-il, les guerres civiles ? En a-t-on chacun une dans sa vie ? VOLENS J'en ai eu quatre, moi, et j'espère bien, quoi que fasse le Pois-Chiche, que j'en aurai encore une ou deux. CICADA Dis donc, Gorgo, qu'est-ce que c'est que le Pois-Chiche ? GORGO Eh ! tu le sais bien, c'est ce méchant avocat d'Arpinum, qui dit toujours : Sénateurs, la justice ! sénateurs, l'ordre ! CICADA Ah ! oui, Cicéron ; je l'ai entendu une fois parler trois heures de suite. GORGO Tu as du courage, toi ! CICADA Je m'étais endormi au commencement de son discours. Je ne me suis réveillé qu'à la fin ; il avait parlé trois heures ; j'ai vu cela au soleil. Eh bien, père Volens, si le Pois-Chiche, comme vous dites, est démoli, si j'ai la chance d'une guerre civile, savez-vous ce que je demanderai, moi ? Je ne suis pas ambitieux. VOLENS Que demanderas-tu ? CICADA Je demanderai cette maison qui est là sous les arbres. Elle me plaît, elle est postée au coin de la voie Flaminia, qui mène à la campagne. Elle a vue sur le Tibre, elle donne sur le Champ de Mars, je la retiens. VOLENS, fronçant le sourcil Cette maison... CICADA Eh bien, qu'y a-t-il ? est-ce que vous en voulez aussi, de cette maison ? Mais vous les voulez donc toutes, alors ? VOLENS Non, je n'en veux pas. C'est une maison maudite. CICADA Bon ! vous voulez déjà me dégoûter de ma propriété. VOLENS Maudite pour moi, je m'entends. C'est dans cette maison que mon pauvre général a ressenti les premières atteintes du mal dont il est mort, il y a seize ans aujourd'hui. CICADA Et que venait-il faire dans cette maison ? VOLENS Il venait à l'enterrement du père de cette vestale qui fut condamnée par Cassius Longinus pour être devenue mère. GORGO Marcia ? Je l'ai vu enterrer vive. VOLENS Eh bien, c'était la fille du tribun Marcius. CICADA Raison de plus ; je ne serais pas fâché d'avoir la maison d'une vestale, moi. VOLENS Soit ; au premier mouvement, viens me trouver, je te ferai travailler, et tu gagneras la maison. (On ouvre la porte.) CICADA Tiens, il paraît qu'elle est habitée, ma maison. Scène 2 Mon fils, voici la couronne. CHARINUS, s'avance seul vers le tombeau. Il accroche la couronne à l'an des angles et s'incline Divin Cornélius, bienfaiteur de ma famille, reçois cette couronne funèbre que, tous les ans, à pareil jour, je viens déposer sur ton tombeau. Tu sais, divin Sylla, qu'à l'époque où j'étais éloigné de Rome, que même au temps où j'habitais Athènes avec mon père Clinias, je m'associais par la prière à cette pieuse offrande que ma mère alors te vouait à ma place. Je suis de retour, divin Sylla ; j'ai visité les champs de bataille d'Orchomène et de Chéronée, où combattit près de toi mon aïeul Marcius, et je viens te dire : «Du séjour des ombres, où tu résides avec les héros et les dieux, veille sur nous, divin Sylla !» (Ilsuspend la couronne à l'un des angles du tombeau.) VOLENS Bien, jeune homme ! très-bien ! La Cigale, choisis une autre maison, car tu n'auras pas celle de cet enfant. CICADA Allons, bon ! il faut déjà que je déménage. MARCIA Allez, Clinias ; je vous recommande Charinus. CLINIAS N'est-ce pas mon fils, Marcia ? CHARINUS Me voici, mon père. (Pendant ce temps, trois hommes sont entrés en scène, et, après avoir marché de long en large, se sont arrêtés près d'un banc.) CLINIAS Regarde ces trois hommes, Charinus, et salue. L'un, c'est la vertu ; l'autre, c'est la richesse ; le troisième, c'est l'éloquence. CHARINUS Et ils s'appellent ? CLINIAS Caton, Lucullus, Cicéron. Viens, mon fils. (Il sort avec Charinus. Marcia les salue de la main tant qu'elle peut les voir ; puis elle rentre et ferme la porte. Caton, Lucullus et Cicéron s'asseyent. Un homme entre et se couche à quelques pas d'eux au pied d'un arbre.) Scène 3 Caton, ils appellent cela la vertu ! un brigand qui nous traite d'assassins, parce que nous coupions des têtes du temps de Sylla ! Mais, imbécile ! si nous coupions des têtes, c'est que cela nous rapportait quelque chose ; on vivait dans ce temps-là, tandis qu'aujourd'hui l'on vivote. GORGO Caton, qui fait le sobre pour avoir le droit d'être avare, qui se nourrit de raves pour avoir le droit de nous laisser mourir de faim, qui se donne l'ennui d'être vertueux pour avoir le plaisir de reprocher leurs vices aus autres. Par Jupiter, j'aime encore mieux Lucullus ; il a volé, celui-là, c'est vrai, et beaucoup même, mais pas à Rome, en province. (Un homme entre à gauche, parle à Cicéron et sort.) CICADA Et puis, ce qu'il a volé, ça profite, du moins : on dîne chez lui, et grassement. GORGO Est-ce que c'est là que tu te nourris, Cicada ? CICADA Ma foi, oui ; c'est près de la porte Salutaire, où je demeure. GORGO Tu demeures donc, toi ? CICADA Oui, au pied d'une colonne, sous le portique d'Ancus Martius ; ça fait que je vois de temps en temps son descendant Julius César. Je crie : Vive le noble Julius César, descendant d'Ancus Martius ! Ça le flatte, et il me donne des sesterces ; c'est pour jouer aux noix... Connais-tu Julius César, toi ? GORGO Si je le connais ! je suis son client. CICADA On est bien nourri chez lui ? GORGO Regarde-moi ! ai-je l'air d'un homme qui jeûne ?... Et vous, Volens, chez qui mangez-vous ? VOLENS, secouant la tête Oh ! moi, je mange à une cuisine qui se refroidit de jour en jour. C'était cependant une belle marmite !... A moitié renversée !... c'est dommage ! GORGO De quelle marmite parles-tu ? VOLENS De celle d'un riche ruiné, d'un patricien à sec : de la marmite de Lucius Sergius Catilina, mes enfants. C'était là une cuisine ! J'y vais encore par reconnaissance... Et puis, de temps en temps, il faut le dire, on y attrape de bons morceaux... Je devine le moment, j'arrive et je dis : Me voilà ! L'autre jour, il y a eu un festin. Il avait fait faire une grande chasse dans les Apennins par ses pâtres. On a envoyé douze chevreuils, cent lièvres, cinq cents perdrix ; un dîner de gibier... Et quel vin, mes enfants ! Il n'y a qu'un homme ruiné pour donner de pareils repas avec un vin si vieux. GORGO Oui, c'est quand il vide le fond du sac, cela ; mais quand le sac est vide ?... VOLENS Ah ! ces jours-là, on voit venir le pauvre seigneur ; il est défrisé, il est pâle, il prend ses airs gracieux. «Mes enfants, dit-il, excusez Lucius Catilina ; les créanciers ont tordu le cou à sa dernière poule. Aujourd'hui, les croûtes seront dures... mais, soyez tranquilles, d'ici à demain, je tâcherai d'empaumer quelque imbécile, et nous aurons un festin royal, un festin de satrape, comme il convient à de dignes Romains tels que vous. Seulement, n'oubliez pas que si, de temps en temps, nous jeûnons, c'est la faute de sept ou huit gloutons qui dévorent la République». Là-dessus, comme c'est la vérité, on rit, ou remercie le patron, et l'on se serre le ventre. CICADA Bon ! mais le lendemain ? VOLENS Quand Catilina a promis, c'est comme si l'on tenait. Quand il a, il donne. CICADA et GORGO Quand il n'a pas ? VOLENS Quand il n'a pas, il prend... De toute façon, vous voyez bien qu'il tient sa promesse. Oh ! c'est un Romain, celui-là, et, le jour où il sera consul, le vrai peuple sera heureux. (Cicéron se lève et regarde l'esclave couché.) GORGO Consul, Catilina ? VOLENS Pourquoi pas ? Qu'a-t-il donc fait pour n'être pas consul ? Est-ce parce qu'il a une mauvaise réputation ? Qu'est-ce que ça prouve ? Caton en a bien une bonne. CICADA C'est moi qui voterai pour Catilina quand j'aurai l'âge. CICERON, se levant Je crois que cet homme couché sur ce banc et qui fait sem-blant de dormir nous écoute... Venez ailleurs. LUCULLUS Soit ; quoique nous ne disions rien qui ne puisse se dire. CICERON Ce qui peut se dire, Lucullus, ne peut pas toujours s'entendre. (Apercevant Gorgo, Cicada et Volens.) Bon ! en voilà d'autres par ici. CATON Laissez-moi les chasser ; ce sont des paresseux. Quand on pense que la République distribue tous les matins vingt sesterces et une mesure de blé à cinquante mille paresseux de cette espèce ! CICERON Pas de violence, Caton ! Croyez,-moi, quelques paroles amies feront plus que des injures. LUCULLUS Et une centaine de sesterces plus que des paroles amies. (Il s'approche.) Citoyens, la place est bonne, puisque vous l'occupiez. Cédez-la-nous un instant, et allez en prendre une autre qui ne sera pas mauvaise non plus, autour d'une table là-bas, à la taverne de la porte Flaminia. Voilà cent sesterces. CICADA Eh bien, quand je vous disais qu'il était généreux, mon patron ? LUCULLUS Tu es donc mon client, toi ? CICADA Certainement ! C'est moi qui fais la roue, vous savez bien, quand vous sortez avec votre belle voiture attelée de quatre chevaux. Ah ! si vous ne me connaissez pas, vos chiens me connaissent bien. Eh ! Bibrix ! eh ! Jugurtha ! (Il aboie.) Vive Lucullus ! LUCULLUS Ah! je te reconnais, c'est toi qu'on appelle la Cigale. Voilà cinq sesterces de plus pour toi. (Revenant aux autres.) Charmant sujet, qui ira loin si on ne l'arrête pas en route. CATON Je ne vous comprends pas, Lucullus, de prodiguer votre argent à de pareils gueux. LUCULLUS Ces gueux-là sont les rois du monde, mon cher Caton ; ces gueux-là tiennent dans leurs mains mon palais de Rome et ma villa de Naples ; votre ferme de la Sabine, Caton ; votre maison d'Arpinum, Cicéron. Ayez donc des égards pour ces gueux-là. CATON Quand je verrai cette populace prête à disposer de mes maisons, j'aurai une torche pour brûler mes maisons ; quand je la verrai prête à disposer de mes jours, j'aurai un couteau pour en finir avec mes jours. LUCULLUS Vous êtes de l'école stoïque, vous, Caton ; grand bien vous fasse ! Moi, je suis de l'école épicurienne : j'aime mes palais, et je veux les garder ; j'aime la vie, et je veux vivre ; je laisse l'action aux autres, je suis fatigué ; j'ai amassé un peu de bien dans ma questure d'Asie et dans ma préture d'Afrique ; j'en jouis avec mes amis, mes gens de lettrés, mes artistes. (Mouvement de Caton.) Eh ! je sais bien ce que vous allez me dire. «Si vous laissez arriver tous ces agitateurs, tous ces Julius, tous ces Catilina, tous ces Céthégus, on vous dépouillera, on vous proscrira, on vous égorgera peut-être !» Que voulez-vous que j'y fasse ? Tendre la gorge au couteau, c'est l'affaire d'un instant, c'est le désagrément d'un quart d'heure... Eh bien, j'aime mieux souffrir un quart d'heure et en finir, que de souffrir un an comme le consul de cette année, et qui n'en finira pas, lui. CATON Vous faites la perspective sombre, Lucullus ! Scène 4 Seigneur ! CICERON, à Lucullus et à Caton Vous permettez ? CATON Faites. LUCULLUS Venez, Caton ; j'ai une idée. (Ils marchent en causant, tandis que Cicéron reste sur le devant avec l'affranchi, qui lui remet une lettre.) CICERON, après avoir lu Es-tu sûr qu'il y ait réunion chez Catilina, ce soir ? L'AFFRANCHI J'en suis sûr. CICERON Tu es sûr qu'il se présente aux élections ? L'AFFRANCHI La réunion de ce soir n'a pas d'autre but que d'assurer son consulat. CICERON Sur combien de voix compte-t-il ? L'AFFRANCHI Il se vante d'en avoir déjà cent mille. CICERON Hier au soir, qu'a-t-il fait ? L'AFFRANCHI Il a soupé avec Aurélia Oresiilla. CICERON Et ce matin ? L'AFFRANCHI On lui a apporté trois lettres. CICERON De qui ? L'AFFRANCHI Une de César, une de Céthégus, une d'Aurélia Orestilla. CICERON Lui fait-il toujours la cour, à cette femme ? L'AFFRANCHI Il parle de l'épouser. CICERON C'est-à-dire d'épouser ses millions... A-t-il répondu aux messages reçus ? L'AFFRANCHI A celui de César, à celui d'Orestilla. CICERON Sais-tu ce que contenaient les réponses ? L'AFFRANCHI Des rendez-vous, probablement ; car César a demandé ses chevaux, et Orestilla sa litière. CICERON Pour la même heure tous deux, ou pour des heures différentes ? L'AFFRANCHI Pour la onzième heure tous deux. CICERON Que fait Catilina en ce moment ? L'AFFRANCHI Quand j'ai quitté Rome, il en sortait lui-même par la rue Large. CICERON Alors, il vient ici. L'AFFRANCHI C'est probable. CICERON Va. (L'affranchi s'éloigne ; Cicéron retourne vers Caton et Lucullus.) Mille pardons, seigneurs ; mais un avocat, quand il a des clients, est presque aussi occupé qu'un grand général, Lucullus... qu'un grand propriétaire, Caton... CATON Savez-vous ce que nous venons de décider, Lucullus et moi ? CICERON Non, en vérité. LUCULLUS Nous venons de vous nommer consul. CICERON Bah ! moi, consul ? CATON C'est une affaire arrangée... Ah ! ne secouez pas la tête. Lucullus ne veut pas de César : il flaire le tyran sous le débauché. LUCULLUS Et Caton refuse obstinément Pompée ; il devine le dictateur sous le général. Nous vous faisons nommer. D'abord, moi, je donnerai un festin au peuple. CICERON Vous voyez bien que voilà des extrémités... CATON Et moi, s'il le faut, je me remettrai à jouer à la paume et à lancer le disque avec toute cette populace ; c'est un moyen de lui plaire. LUCULLUS Sans dépenser d'argent. CICERON Merci ! LUCULLUS Moi, je réponds de douze tribus sur les trente-cinq. CATON Moi, j'en aurai six, les plus pures... Trente mille vieux Romains... CICERON Vous croyez qu'il en reste tant que cela à Rome, Caton ? CATON J'en suis sûr. LUCULLUS Eh bien, douze et six font dix-huit ; dix-huit, sur trente-cinq, c'est déjà la majorité. Et vous, Cicéron, de combien de voix disposez-vous ? CICERON De la mienne. CATON Ce n'est pas beaucoup. LUCULLUS Au contraire, c'est tout. Parlez, Cicéron ; et vous ferez plus, avec votre parole, que moi avec mes dîners et Caton avec sa gymnastique... Rentrez-vous avec nous en ville, Tullius ? CICERON Non, je vais à Tusculum ; je préparerai mon discours. LUCULLUS Mes jardins sont sur la route de Tusculum, allons ensemble ; vous ferez un simple goûter avec moi, et vous continuerez votre chemin. CATON Et moi, je reste... Allons, les discoboles, place pour moi... (Il se mêle aux joueurs.) LES JOUEURS Place au seigneur Caton ! LUCULLUS, à Caton Au revoir ! (Passant au pied d'un arbre où Gorgo, Volens et Cicada boivent et mangent.) Ah ! Vous voilà, vous autres ! CICADA Oui, noble Lucullus ; nous avons préféré faire notre petite collation dehors, au frais. LUCULLUS Bon appétit ! CICADA A votre santé ! TOUS A la santé du seigneur Lucullus ! (Cicéron et Lucullus sortent.) Scène 5 Bravo, seigneur Caton ! LES TROIS MANGEURS, la bouche pleine Bravo, seigneur Caton ! CATON C'est en s'exerçant de la sorte que les Romains commanderont toujours aux autres peuples. Dans un corps vigoureux, l'esprit se trouve plus à l'aise. CICADA Seigneur Caton, pendant que vous y êtes, vous devriez essayer de lancer le disque de Rémus. Depuis six cent quatre-vingt-dix ans qu'il est là sur sa borne, personne ne l'a lancé ; vous en auriez l'étrenne. VOLENS Le seigneur Caton se nourrit trop légèrement pour tenter de faire de pareils tours de force. CATON Rémus était un dieu, je ne suis qu'un homme ; tout ce qu'un homme peut faire, j'essayerai de le faire ; rien au-delà. (Il disparaît avec les Joueurs.) CICADA Tiens, les patriciens ne sont donc pas plus que des hommes, seigneur Caton ? Scène 6 Où est Cicéron ? L'HOMME Il est parti pour Tusculum. CATILINA Que faisait-il ici ? L'HOMME Il causait avec Lucullus et Caton. CATILINA Qu'ont-ils dit ? L'HOMME Ils se sont doutés que je les écoutais et se sont éloignés. Je crois cependant qu'il est question de faire Cicéron consul. CATILINA, laissant tomber une pièce d'or C'est bien. Va m'attendre chez moi... (L'Homme se lève et sort.) VOLENS, se levant Ah ! c'est le seigneur Catilina ! TOUS, rentrant Catilina ! Catilina !... Vive Catilina !... (Ils abandonnent Caton et vont à Catilina.) CATILINA Oui, mes amis, c'est moi... Bonjour, mes amis ; bonjour. CATON Braves gens, en voilà un patricien, et des plus vieux, sinon des plus purs ! Il descend de Sergeste, le compagnon d'Enée ; il le dit, du moins. Il est un peu pâle, c'est vrai ; un peu débraillé, c'est encore vrai ; mais enfin, comme je vous le disais, c'est un patricien. Demandez-lui donc un peu de lancer le disque de Rémus, à lui ? CATILINA Mes amis, il m'est arrivé cent chevreaux tendres de mes bergeries de Clytumne. Ne manquez pas d'en venir prendre votre part demain. Les tables seront dressées dans mes jardins du Palatin. TOUS Vive Sergius ! vive Catilina ! CATILINA Eh ! bonjour, cher seigneur Caton ! Ne me faisiez-vous pas l'honneur de m'adresser la parole, ou tout au moins de parler de moi ? CATON Justement ! Ces honnêtes citoyens, vos amis, me raillaient de ce que je n'ose me hasarder à lancer le disque de Rémus. J'avouais mon impuissance ; mais je disais que vous, le descendant du robuste Sergeste, vous seriez moins timide que moi. CATILINA N'avez-vous point tout simplement répondu que c'était impossible, seigneur Caton ? CATON Oui ; mais impossible à moi. Je ne suis pas Catilina ; je n'ai pas une réputation galante à soutenir auprès des dames romaines. (Une litière entre à ce moment avec le cortège d'Orestilla.) Scène 7 Or, en voici une qui nous arrive, la belle, la riche Aurélia Orestilla, qui, dit-on, vous tient au coeur ; et, à sa suite, votre bien-aimé Julius César, fils de Vénus ! Allons, Catilina, un peu d'amour-propre. Faites pour tous ces beaux yeux-là ce que je ne puis faire, moi... l'impossible ! La main à l'oeuvre, noble Sergius ! madame vous regarde et vos amis attendent... CATILINA Les dames savent ce que nous valons l'un et l'autre, illustre Caton ; ne me demandez donc rien pour elles... Mes amis nous connaissent, vous et moi ; ne me demandez donc rien pour eux... CATON Alors, je vous adjure au nom de cette noble populace, qui vous prend pour un demi-dieu, en attendant qu'elle vous prenne pour un roi ! (Murmures.) CATILINA Oh ! ceci, c'est différent... Pour ces nobles Romains, mes concitoyens, mes égaux... pour ces fils de Rémus, mes frères... j'essayerai ! CATON Prenez garde à votre manteau : les plis vous gêneront ! CATILINA Merci ! (Aux spectateurs.) Romains, quand vos fils vous demanderont ce qu'est devenu le disque de Rémus, qui était resté six cent quatre-vingt-dix ans scellé à cette pierre, et que nul homme ne pouvait soulever, vous leur direz ceci : «Un jour, sur le défi de Caton, Lucius Sergius Catilina s'est approché de ce cippe, a brisé la chaîne qui retenait le disque, et, d'ici, entendez-vous bien ? d'ici... il a jeté le disque dans le Tibre...» (A mesure qu'il parle, Catilina fait ce qu'il annonce, et jette le disque dans le Tibre. Acclamations.) TOUS, regardant dans l'eau Bravo, Catilina !... CATILINA Qu'en dis-tu, Caton ?... CATON Je dis que, si tu as le coeur aussi fort que le bras, Rome est perdue... (Il ramasse sa toge et sort.) TOUS Bravo, Catilina !... (On entoure Catilina pour le féliciter.) Scène 8 CHARINUS As-tu vu, Syrus, quelle vigueur ! quelle adresse !... Oh ! que mon père eût été heureux de voir ce beau jeune seigneur lancer ainsi le disque ! SYRUS Il eût été bien plus heureux de vous le voir lancer à vous-même. Rentrez-vous, maître ? CHARINUS Non ; va rendre à ma mère la réponse de mon père, et dis-lui que je suis ici à chasser les oiseaux avec ma fronde... Va ! (Syrus se dirige vers la maison.) CESAR, s'approchant de Catilina De pareils exploits sont brillants, mon cher Sergius ; mais parfois ils coûtent cher. CATILINA Bonjour, Julius ! Pourquoi dites-vous que de pareils exploits coûtent cher ? CESAR Parce que l'on a vu des athlètes se rompre un vaisseau dans la poitrine ; ce qui, à moins de très grandes précautions, est presque toujours un accident mortel. CATILINA Rassurez-vous, César, ce n'est rien. CESAR C'est que, dans le cas où vous souffririez, j'ai là mon médecin Archigènes, et je pourrais vous l'envoyer... Mais que regardez-vous donc ainsi, Sergius ? CATILINA, montrant Charinus Voyez donc le bel enfant, César ; le connaissez-vous ? CESAR Non. CATILINA C'est étrange ! il me semble que je le connais, et cependant... Non, je ne l'ai jamais vu. ORESTILLA Eh bien, seigneur César ?... CESAR Me voici, madame... Vous savez ce que je vous ai dit, Catilina, à propos de mon médecin. CATILINA Merci, César. CHARINUS, s'avançant vers Catilina Mais, je ne me trompe pas, on dirait qu'il souffre... Comme il pâlit !... Oh ! si j'osais lui parler... Seigneur ! seigneur ! CATILINA Qu'y a-t-il, mon enfant ? CHARINUS Vous chancelez ! CATILINA Tu te trompes. CHARINUS Vous avez sur les lèvres une écume de sang. CATILINA Chut ! CHARINUS, lui tendant une gourde Oh ! tenez, seigneur, buvez, buvez, et ne méprisez pas le vase ; il a été sculpté par un pâtre du mont Olympe. CATILINA Merci, mon enfant, merci... (Il boit.) Veuillez m'attendre un instant. (Apercevant Curius qui cause avec Orestilla, il s'arrête et regarde.) ORESTILLA Curius, vous me fatiguez ; je veux écouter César, et vous me forcez de vous entendre. Taisez-vous. CURIUS Madame, j'ai du malheur près de vous. Vrai, je mérite mieux... ORESTILLA Si Fulvie était là, me diriez-vous tout ce que vous me dites ? Fulvie, que vous ne quittiez pas plus que votre ombre ! Que les hommes sont perfides, César !... Prenez garde, Curius : Fulvie est jalouse. CURIUS Jalouse ?... (Il regarde autour de lui.) CESAR, à Orestilla Vous l'avez fait pâlir de peur, ce pauvre Curius... Ah ! voilà un homme qui aime. ORESTILLA Vraiment ! Je le regarderai de plus près demain. (A Catilina.) Et depuis quand, Catilina, êtes-vous devenu si modeste ? Comment ! vous accomplissez un exploit digne d'Hercule, vous lancez le disque de Rémus, vous chassez Caton, deux triomphes, et vous ne venez point recueillir nos remercîments et nos bravos ! CATILINA Vous avez là, madame, un charmant flacon. ORESTILLA Oui, n'est-ce pas ? il est d'or, et sculpté par Ephialtès de Corinthe. CESAR Pauvre Rome ! Toutes les fois qu'elle possède quelque chose de beau, cette chose lui vient de la Grèce. CATILINA Voulez-vous me le céder, madame ? Je vous donnerai en échange le vase murrhin que vous daignâtes remarquer dans mon vestibule, la dernière fois que vous me vîntes voir. ORESTILLA Prenez. Continuez, seigneur Julius ; ce que vous me disiez m'intéresse fort. CATILINA, revenant à Charinus Jeune homme, rendez-moi un service. CHARINUS Volontiers, seigneur. CATILINA Cette gourde, dont la liqueur vient de me rappeler à la vie, donnez-la-moi. CHARINUS Avec bien du bonheur ! Gardez-la. CATILINA Mais à une condition : acceptez en échange ma gourde, à moi, que voici. CHARINUS Oh ! seigneur, ce flacon est trop précieux... Je ne puis. CATILINA Par grâce ! CHARINUS Je consulterai mon père. Il va venir ; et, s'il y consent, j'accepterai, seigneur... CATILINA Je me charge d'obtenir son consentement... Prenez toujours. ORESTILLA, montrant à César une litière qui entre César, César, voyez donc ! CESAR Fulvie dans une litière de louage !... Mais elle est donc ruinée tout à fait ? ORESTILLA Elle s'arrête ! Ah! nous allons voir quelque chose d'amusant. Scène 9 Bien, Curius ! vous vous consolerez facilement de mon absence ; cela me rassure. CURIUS Fulvie ! (Il court à elle.) FULVIE Laissez-moi ! Adieu. CURIUS Mais... FULVIE Loin d'ici, vous dis-je ! (A ses Porteurs.) Allez, vous autres ! (Curius suit la litière qui s'éloigne.) ORESTILLA Oh ! le pauvre Curius, le voilà désespéré ! CESAR Vous alliez me demander quelque chose quand Fulvie est arrivée. ORESTILLA Oui, j'allais vous demander si vous connaissiez cet enfant avec lequel cause Sergius. CESAR Non, c'est la première fois que je le vois. ORESTILLA Il est charmant ! CESAR, à part Ce que c'est que la sympathie ; elle le déteste. SYRUS, revenant Me voici, maître ! CHARINUS, à Syrus Tiens, prends ce beau flacon, que je pourrais briser en faisant mes exercices. As-tu ramassé des cailloux pour ma fronde ? SYRUS J'en ai plein le pan de mon manteau. CHARINUS Eh bien, allons par la route où doit venir mon père. (A Catilina.) Où vous retrouverai-je, seigneur ? CATILINA . Ici. (A Curius, qui revient tout effaré.) Eh bien ? CURIUS Mon cher Sergius ! CATILINA Oh ! grands dieux ! que vous arrive-t-il ? CURIUS Un affreux malheur ! Fulvie va faire un coup de tête. Je suis désespéré. CATILINA A quoi puis-je vous être bon ? CURIUS Il me faudrait quelques hommes dont je fusse sûr. CATILINA Courez jusqu'à la porte Flaminia ; j'ai là six gladiateurs ; prononcez le mot de passe : Vigil, et ils vous obéiront. CURIUS Merci, merci ! ORESTILLA, à Catilina, qui se rapproche d'elle En vérité, Sergius, je commençais à renoncer à l'espoir de votre société pour aujourd'hui. CATILINA, riant . Vous le savez, madame, on se doit avant tout aux malheureux ! ORESTILLA De qui parlez-vous ? CATILINA . De Curius, qui vient de sortir désespéré. ORESTILLA Et ce bel enfant que vous aimez si fort, est-il aussi malheureux ? CATILINA Quel enfant ? ORESTILLA Celui avec qui vous causiez tout à l'heure. CATILINA Moi, madame ? Je ne le connais pas. ORESTILLA Vous ne le connaissiez pas ? CATILINA Non, par Castor ! En vérité, je le vois aujourd'hui pour la première fois ; il faut qu'il soit depuis peu de temps à Rome. ORESTILLA Vous ne le connaissiez pas et vous lui donnez mon flacon ! CATILINA Vous le savez, il y a des entraînements dont on n'est pas le maître. ORESTILLA Oui, c'est comme les répulsions. (Bas, à une femme esclave qui porte le costume égyptien.) Nubia, tu sauras quel est cet enfant. Continuez, César. Oh ! vous nous avez interrompus au milieu de la plus intéressante conversation ; César et moi nous parlions pâte et essences. Savez-vous que c'est un général de première force sur la toilette ! CATILINA Il mentirait à son origine s'il en était autrement ; on n'est pas pour rien petit-fils de Vénus. ORESTILLA Voyons, César, voyons, comment vous faites-vous ce teint que toutes les femmes vous envient ? CESAR Voulez-vous ma recette ? Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obliger. ORESTILLA Sans intérêt, au moins ? CESAR Nous compterons plus tard. ORESTILLA En vérité, vous êtes charmant ! quelle différence il y a entre vous et certaines gens que je connais... Décidément, le seigneur Sergius est distrait aujourd'hui. CATILINA Pardon, c'est étrange... Mais je regardais... ORESTILLA Quoi donc ? CATILINA Une tourterelle d'Egypte qui vient de se poser sur ce chêne ; elle se sera échappée de quelque volière. ORESTILLA Une tourterelle d'Egypte ! Il n'y a que moi qui en aie deux à Rome. CATILINA Et vous y tenez ? ORESTILLA J'ai un esclave dont le seul soin est de s'occuper d'elles. Scène 10 Chut ! chut ! chut !... Cocote ! cocote ! petite !... Auriez-vous par hasard vu une tourterelle bleue ? CICADA, lui montrant la tourterelle sur un arbre Tiens, là, regarde ! STORAX Oui, oui, je la vois. Petite, petite ! (A Cicada.) Viens ici, toi ! monte sur mes épaules. (Cicada obéit.) ORESTILLA, se levant Mais je ne me trompe pas!... CESAR Qu'y a-t-il ? ORESTILLA C'est ce coquin de Storax ! CATILINA Cet esclave est à vous ? ORESTILLA C'est le gardien de mes tourterelles. CATILINA Je lui en fais mon compliment, il les garde bien. ORESTILLA Taisez-vous ! je vous déteste. STORAX Bon ! la voilà repartie. (A Cicada.) C'est ta faute, petit malheureux ! ORESTILLA Ah ! le misérable !... Ici, Storax ! STORAX La maîtresse ! Bon Jupiter, je suis perdu. CATILINA Oh ! l'excellente figure de bandit ! ORESTILLA Que cherches-tu donc, mon petit Storax ? STORAX Rien, maîtresse, rien ; je me promène. ORESTILLA Et mes tourterelles d'Egypte ? STORAX Aie ! ORESTILLA Où sont-elles ? STORAX Aie ! aie ! ORESTILLA C'est que, si jamais tu en perdais une, je te plaindrais, bon Storax. STORAX Aie ! aie ! aie ! CATILINA Pas de colère, Orestilla ; vous ne vous faites pas idée combien la colère enlaidit. ORESTILLA De la colère, moi ? Jamais !... Storax, mes tourterelles !... STORAX, les mains jointes Maîtresse !... ORESTILLA Prends garde au carcan, Storax... Mes tourterelles !... STORAX, à genoux Maîtresse !... ORESTILLA Prends garde au fouet ! STORAX Maîtresse, je la rattraperai... Maîtresse, il y a des gens qui courent après... Elle est là-bas, sur un petit arbre pas plus haut que cela. (Se jetant la face contre terre.) Ah ! Jupiter ! ORESTILLA Qu'y a-t-il encore ? CATILINA De la générosité, Orestilla... Votre tourterelle vient d'être tuée d'un coup de fronde. ORESTILLA Tuée !... ma tourterelle tuée !... et par qui ? CATILINA Par un enfant qui était loin de se douter qu'il vous privait d'un bien si précieux. ORESTILLA Par ce jeune homme qui causait avec vous tout à l'heure ? CATILINA Je suis forcé de l'avouer. ORESTILLA . Ah ! (Montrant Storax.) Qu'on emmène cet homme, et qu'on le mette en croix. Ma litière ! (La litière entre ; deux Gladiateurs se tiennent près du disque ; on relève les coussins, et l'on prend le tapis.) CATILINA Grâce pour lui, Orestilla ! ORESTILLA Taisez-vous ! CATILINA En croix pour un oiseau envolé ! ORESTILLA En ai-je le droit, oui ou non ? cet esclave est-il à moi ? CATILINA Oh ! puisque vous le prenez ainsi... (Se reculant, à Storax.) Tu entends ! STORAX Je crois bien que j'entends ! CATILINA Debout, et sauve-toi ! STORAX Le Champ de Mars est gardé, je serai pris. CATILINA Cours vite. STORAX Je n'ai plus de jambes. CATILINA Crève, alors ! ORESTILLA, à ses esclaves Emparez-vous de lui ! (Aux deux gladiateurs.) Emmenez cet homme, et que dans une heure il soit mort. Ne m'attendez pas ce soir, Sergius. CATILINA, s'inclinant Votre place restera vide. CESAR, conduisant Orestilla à sa litière En vérité, la colère vous va à merveille, et jamais je ne vous ai vue si belle. ORESTILLA Venez voir demain l'effet de votre recette. CESAR Je n'y manquerai pas. (Il salue.) NUBIA, bas, à Orestilla Faut-il toujours s'informer de ce jeune homme ? ORESTILLA Plus que jamais. Scène 11 L'ESCLAVE, s'approchant de Catilina De la part de Lentulus. CATILINA Qu'est-ce ? L'ESCLAVE Une lettre... Tendez votre main. CATILINA Impossible ! César me regarde... Trouve moyen de la glisser sous mon manteau, qui est là, au pied du tombeau de Sylla. L'ESCLAVE Bien ! ORESTILLA, dans la coulisse Ce n'est pas assez de la croix ; qu'on l'écorche vif ! (On conduit Storax, et on emporte la litière.) CESAR Cette femme est tout coeur. (A Catiiina.) Quel bon petit ménage vous ferez, Sergius ! CATILINA Vous m'avez abandonné, César. CESAR Comment ? CATILINA Vous si miséricordieux, vous qui faisiez couper la gorge aux pirates avant que de les pendre, vous qui faisiez panser les gladiateurs blessés, vous à qui l'on reproche d'être trop humain, vous n'avez pas trouvé une seule parole en faveur de ce malheureux ! CESAR Vous êtes charmant ! je ne veux pas me brouiller avec Orestilla. C'est bon pour vous qui épousez... Adieu, Sergius. CATILINA Vous partez ?... CESAR Je vais au bain. CATILINA Et du bain ? CESAR A un rendez-vous. CATILINA Servilie ? CESAR Eh ! mon Dieu, oui. CATILINA Toujours ? CESAR II faut qu'elle m'ait donné quelque philtre. CATILINA Vous l'aimez ? CESAR Follement !... Que dites-vous de cette perle ? CATILINA Je dis qu'elle vaut un million de sesterces. CESAR Je viens de l'acheter douze cent mille. CATILINA Et... payée ?... CESAR Allons donc !... pour qui me prenez-vous ? CATILINA Les bijoutiers vous font donc encore crédit ? CESAR Je leur ai donné rendez-vous dans ma prochaine préture. Tenez, Sergius, un conseil : faites-vous nommer préteur ! Le prêteur, c'est le prince, c'est le satrape, c'est le roi ! La province tout entière est à lui ! Est-il prodigue ? A lui l'or et l'argent ! Est-il artiste ? A lui les tableaux et les statues ! Est-il libertin ? A lui les femmes et les filles ! Vous êtes prodigue, artiste, libertin... Catilina, faites-vous nommer préteur ! CATILINA Non, je veux être consul. CESAR Alors, disposez de moi ; j'ai soixante mille voix à votre service. Vous avez besoin d'argent ? CATILINA Certes ! CESAR Epousez Orestilla, vous m'en prêterez... Mais, hâtez-vous, elle se ruine, et, pour peu que vous tardiez, vous n'aurez plus que des restes... Adieu, Sergius ! CATILINA Un mot encore... Vous verra-t-on, ce soir ? CESAR Où cela ? CATILINA Chez moi. CESAR Je ferai tout pour y aller : seulement, aidez-moi à traver-ser tout ce populaire. CATILINA Prenez mon bras. LE PEUPLE Vive Sergius ! vive Catilina ! CESAR Ces gens-là vous adorent, mon cher Sergius. LE PEUPLE Vive Julius César ! CATILINA Et vous, donc !... Ecoutez-les. CESAR Ma foi, oui... Oh ! que nous avons mauvaise réputation mon cher ! Adieu ! adieu ! (Il se sauve, escorté du peuple.) Scène 12 Mais où donc est ce seigneur qui t'a donné ce flacon ? CHARINUS Il était ici, il devait attendre ici... Eh ! tenez, je crois que le voilà. CLINIAS Es-tu sur que ce soit lui ? CHARINUS Lui-même, mon père. CLINIAS Alors, venez, Charinus. (S'avançant vers Catilina.) Permettez, seigneur, que mon fils et moi... (S'arrêtant.) Par Jupiter ! je ne me trompe pas ! CHARINUS Qu'y a-t-il, mon père ? CLINIAS C'est lui !... CATILINA Eh bien ? CLINIAS Dieux vengeurs ! (Il prend le flacon et le jette aux pieds de Catilina.) Viens, Charinus ! viens ! CHARINUS A la maison, mon père ? CLINIAS Non, non, suis-moi. (Il s'éloigne précipitamment et emmène Charinus.) Scène 13 Scène 14 Storax sous mon manteau ! STORAX C'est Jupiter sauveur qui m'a indiqué cet asile. CATILINA Tu es donc parvenu à te sauver, enfin ? STORAX Le divin Mercure m'est venu en aide. CATILINA Il te devait bien cela ; car tu me parais être un de ses plus fervents adorateurs... Et de quelle façon le prodige s'est-il opéré ? STORAX En passant sur le pont... CATILINA Oui, je comprends, tu t'es jeté dans le Tibre ? STORAX Justement... Je suis assez bon plongeur, j'ai nagé entre deux eaux, j'ai gagné de grandes herbes ; puis, des herbes, le rivage ; puis, du rivage, votre manteau... Il m'a semblé, puisque vous aviez intercédé pour moi, que je pouvais me confier à vous. CATILINA Mais, si j'eusse relevé mon manteau devant des étrangers...? STORAX Oh ! j'étais bien sûr que vous ne le lèveriez pas, seigneur. Il cachait un objet trop précieux. CATILINA Et quel objet ? STORAX Cette lettre du seigneur Lentulus. CATILINA Tu l'as lue, drôle ? STORAX Je n'ai pas pu faire autrement dans la position où je me trouvais : j'avais le nez dessus. CATILINA Alors, comme il fait nuit, et que je ne puis pas lire, tu vas me dire ce qu'elle contient. STORAX Huit mots, mon cher seigneur ; pas un de plus, pas un de moins. CATILINA Et ces huit mots ? STORAX Pois chiche est mûr, il faut le manger. CATILINA Et cela signifie ? STORAX Si je n'ai pas compris ? CATILINA Ce sera bien. STORAX Et si j'ai compris ? CATILINA Ce sera mieux. STORAX Eh bien, mon bon seigneur, avec votre permission, il me semble que le pois chiche, c'est un petit nom d'amitié que l'on donne à un grand orateur nommé Marcus Tullius... CATILINA Pas mal. STORAX Cicéron... Quant à sa maturité, il pourrait bien être question, ce me semble, de son prochain consulat. CATILINA Bien. STORAX On ne mange pas les hommes, seigneur ; mais les pois, quand ils sont mûrs, on les cueille. CATILINA Très bien ; sortons d'ici. STORAX Mon bon seigneur, n'oubliez pas qu'on me cherche pour me crucifier. CATILINA Tu as raison ; enveloppe-toi de ce manteau, et tâche d'avoir l'air d'un honnête homme. STORAX, avec un soupir Ah ! CATILINA Et maintenant, viens ! STORAX Où cela ? CATILINA Chez moi. STORAX O fortune ! est-ce que j'aurais enfin mis la main sur tes trois cheveux ! | ||||