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Alexandre Dumas, Catilina (1848) | |||||
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Le Champ de Mars au jour des Comices. Scène 1 Combien as-tu déjà déjeuné de fois, Gorgo ? GORGO Trois fois. CICADA Et combien de fois dîneras-tu ? GORGO Toute la journée. CICADA Ce que c'est que de n'avoir pas l'âge de voter ! Moi, je serais encore à jeun sans Volens, qui m'a donné un pâté d'alouettes et une amphore de vin. Quel est celui qu'on vient de te servir, à toi ? GORGO Du massique, à ce que l'on m'a dit. CICADA Moi, je déguste du coecube. Envoie-moi du tien, je t'enverrai du mien. GORGO à l'esclave Fais goûter de ta liqueur à ce jeune citoyen qui est là sur le tombeau de Sylla. L'ESCLAVE Mais il n'a pas l'âge de voter. GORGO Il est mon ami. L'ESCLAVE Oh ! alors, c'est autre chose. (Il sert à boire à Cicada.) GORGO Et Volens, où est-il ? CICADA Il place des bulletins pour Catilina. Catilina lui a fait distribuer du vin, et, pour engager les électeurs à boire, il boit. Il en a déjà enrôlé plus de cinq cents et grisé plus de mille. GORGO Aussi, sa voix s'enroue. Ecoute ; on l'entend si on ne le voit pas. VOLENS dans la coulisse Arrivez par ici, les forgerons ! arrivez, les fondeurs ! arrivez, les taillandiers ! Vive Sergius Catilina ! TOUS Vive Sergius Catilina ! Scène 2 Rangez-vous là et attendons. Serrez les rangs, front ! (Apercevant Cicada.) As-tu bien bu, petit ? as-tu bien mangé ? UN HOMME, dans les rangs C'est bon de boire, c'est bien de manger ; mais on nous avait promis cent vingt sesterces par homme. Où sont les sesterces ? VOLENS Sois tranquille, ils viendront. L'HOMME Où sont-ils ? Voyons. VOLENS Silence, ivrogne ! Arrive ici, Gorgo... Arrive ici, Cicada. CICADA Moi aussi ? VOLENS Tiens, il faut que tu gagnes ton pâté d'alouettes. Ecoutez-moi tous les deux. Vous allez vous promener autour des ponts où les électeurs viennent déposer leurs bulletins. Ceux qui votent pour un seul, vous tâcherez de les faire voter pour Catilina ; ceux qui votent pour deux, vous lâcherez de les faire voter pour Catilina et Antonius ; ceux qui ne sauront pas écrire, vous leur donnerez des bulletins tout faits. Il y en a plein mon casque, prenez. CICADA Mais s'ils veulent qu'on mette Cicéron ? VOLENS Eh bien, vous écrirez Catilina, et vous direz que vous mettez Cicéron. CICADA C'est vrai, cela commence par un C. VOLENS Vous entendez, qu'il n'en soit pas question, de Cicéron. C'est Catilina qu'il nous faut, un capitaine et non un avocat. CICADA Mais où est-il donc, Catilina ? VOLENS Probablement où il a besoin d'être. Cela ne nous regarde point. (Bruit dans la coulisse.) CICADA En attendant, voilà le seigneur Pois-Chiche qui vient, lui... Il ne dort pas, il a recruté les bourgeois. VOLENS Où donc le vois-tu, toi? CICADA Là-bas, en robe blanche. Tenez, tenez, en a-t-il après lui !... Mais, si on lui laisse comme cela récolter toutes les voix, il n'en restera plus pour les autres. VOLENS Tais-toi, jeune homme ; tu n'entends rien au gouvernement. GORGO Par Jupiter, Cicada a raison, ce n'est pas un cortège, c'est une armée. VOLENS Tout cela se dissipera quand on jouera du bâton. GORGO Vous croyez ? VOLENS A vos rangs !... Une bonne huée pour l'avocat d'Arpinum... Ho ! Cicéron !... LES BOURGEOIS Vive Cicéron !... (Huées, applaudissements.) Scène 3 Merci, merci, mes amis. Vous savez ce que je veux, n'est-ce pas ? En me nommant, vous aurez l'ordre, la tranquillité, le commerce. LES BOURGEOIS Bravo ! VOLENS N'écoutez donc pas ce bavard qui parle pour de l'argent,qui dit blanc et qui dit noir, selon qu'on le paye en or ou en cuivre. A bas Cicéron ! à bas ! CICERON descendant la scène Oh ! oh ! je n'ai rien de bon à faire par ici, je suis en plein Catilina... Ah ! ah ! Caton. VOLENS, aux partisans de Catilina, qui rentrent Bon ! voilà du renfort qui lui arrive. Il va perdre son temps à bavarder avec Caton... Allez vite distribuer les bulletins et revenez. Ne va pas me perdre mon casque, toi ! CICADA N'aie pas peur !... (Il sort avec Gorgo.) Vive Catilina !... (Tous les partisans de Catilina sortent par la gauche.) Scène 4 Eh bien, les entendez-vous, comme ils crient ? CATON laissez-les crier, les choses vont au mieux. CICERON Comment cela ? CATON Nous avons trois cent mille voix, toutes celles de la bourgeoisie et du commerce... Tous les bons Romains sont pour nous. CICERON Les jours d'élection, Caton, les voix sont des voix ; ils ont, eux, celles du peuple et de tous les nobles ruinés. CATON De sorte que les soixante-quinze mille voix de César, à votre avis, feront la majorité ? CICERON Oui, selon qu'elles se porteront sur Catilina ou sur moi. CATON Avcz-vous un moyen de communiquer avec César sans le compromettre ? CICERON J'ai Fulvie, la maîtresse de Curius. CATON Curius est à Catilina ! CICERON Oui, mais Fulvie est à nous. CATON, montrant un papier Eh bien, voilà les soixante-quinze mille voix de César ; je vous les donne, Cicéron. CICERON Dans ce billet ? CATON Lisez la signature. CICERON Servilie !... Votre soeur !... vous avez employé ce moyen !... CATON Comprenez, Cicéron, et que ceci reste entre nous. CICERON remontant Soyez tranquille ! (Cris dans la coulisse.) CICADA, retournant le casque Plus un, père Volens ; tout est distribué. VOLENS Bien, petit ! Et toi, Gorgo ? GORGO En avez-vous d'autres ? VOLENS Il va en venir. CICADA Dites donc, seigneur Caton, et le disque de Remus ? GORGO Vous qui nagez si bien, vous devriez l'aller chercher au fond du Tibre ; foi de citoyen Romain, je donne ma voix au seigneur Cicéron, si vous faites cela. VOLENS Seigneur Caton, une coupe. CATON Tu ignores donc que je ne bois pas de vin ? VOLENS Bah ! une fois n'est par coutume. CATON Eh bien, donne. LES PARTISANS DE CATILINA A Catilina ! à Catilina ! LES PARTISANS DE CICERON A Cicéron! à Cicéron ! CATON, levant sa coupe A Rome ! (Il boit ; applaudissements ; tumulte au fond.) CICERON se retournant Qu'y a-t-il là-bas ? Scène 5 Seigneur Tullius ! seigneur Tullius ! CICERON Lui ! par ici ! L'AFFRANCHI Bonne nouvelle ! CICERON Parle bas ; ces gens sont nos ennemis. L'AFFRANCHI Oh ! ce que j'ai à vous dire, dans dix minutes sera connu de tout le monde. CICERON, CATON, LUCULLUS Eh bien, quoi ? L'AFFRANCHI Toute une tribu qui avait engagé ses voix à Curius, et qui devait voter pour Catilina et pour Antonius, a voté pour Antonius et pour vous. CATON Comment cela s'est-il fait ? L'AFFRANCHI Il paraît que les bulletins ont été changés, et, comme ils votaient de confiance, les électeurs ont voté pour vous. CICERON bas Fulvie m'a tenu parole. L'AFFRANCHI C'est douze ou quatorze mille voix sur lesquelles vous ne comptiez pas et qui vous arrivent. CICERON Elles sont les bien venues. VOLENS aux siens Ils se réjouissent !... est-ce que cela irait mal pour nous ? (Bruit, rumeurs.) Eh ! eh ! que se passe-t-il donc là-bas ? GORGO On dirait une bataille. CICADA S'il y a bataille, un peu de patience, les autres... Attendez-moi. CICERON Allez donc voir ce qui se passe, Caton. (Tout le monde sort.) Scène 6 Ce n'est rien. CICERON Est-ce vous, Fulvie ? FULVIE Oui. CICERON Que fait-on là-bas ? FULVIE On s'extermine. CICERON Qui cela ? FULVIE Mes votants. Quand ils ont vu qu'ils étaient trompés, ils ont voulu annuler l'élection ; le questeur s'y est opposé ; les chevaliers ont soutenu le questeur, de sorte que les coups pleuvent comme grêle. CICERON Bien joué, Fulvie ! Et Curius ne se doute de rien ? il ne vous soupçonne pas ? FULVIE Il soupçonnerait plutôt sa main droite. Je vous le conduirai quand vous voudrez dans le Tibre. CICERON Les yeux bandés ? FULVIE Les yeux ouverts. CICERON Maintenant, pouvez-vous causer avec César ? FULVIE Pourquoi pas ? CICERON Il faudrait le voir avant l'élection. FULVIE Rien de plus facile. Il n'y a qu'à l'attendre ici : il va venir. CICERON Eh bien, attendez-le. (Il regarde autour de lui.) Et... FULVIE Et ?... CICERON Remettez-lui ce billet. FULVIE Bien. CICERON Oh ! oh ! voici tous nos ennemis. Laissez-moi me retirer et retirez-vous vous-même, vous pourriez être reconnue. (Cicéron s'éloigne d'un côté, Fulvie de l'autre.) Scène 7 C'est une trahison ! c'est une infamie !... L'élection doit être annulée. LENTULUS Mais comment cela s'est-il fait ? TOUS Oh ! à mort les traîtres ! CURIUS Comment cela s'est fait ? le sais-je ? puis-je le savoir ? Je donne des bulletins, les deux noms y sont écrits par moi, et par mon secrétaire, devant moi, et, quand on dépouille le scrutin, un des noms est changé. CETHEGUS Par Hercule ! tu as du malheur, Curius. Pour une tribu que tu fais voter, elle se trompe. J'en ai fait voter six : soixante-quinze mille hommes, et pas une erreur. CURIUS Qu'est-ce à dire ? m'accuses-tu ? CETHEGUS Non ; mais je dis... LENTULUS Assez ! Voyons, c'est un malheur... mais réparable avec de l'activité. Avez-vous vu Catilina ? CURIUS ET CETHEGUS Non. LENTULUS à Volens Et vous autres ? VOLENS Pas aperçu. GORGO Nous le demandions tout à l'heure. CICADA Oui ; et puis l'on demandait aussi les sesterces. CAPITO C'est vrai !... l'argent !... Il nous avait dit de passer chez lui ce matin... et personne pour nous recevoir... Y a-t-il au moins quelqu'un de sa maison ici ? STORAX s'avançant Il y a moi, seigneur. CAPITO Qui es-tu, toi ? STORAX Je suis son nomenclateur. LENTULUS Quand l'as-tu quitté ? STORAX Hier au soir. CURIUS Et, depuis hier, tu ne l'as pas revu ? STORAX Non, seigneur ; non. CAPITO Et l'argent, tu n'en a pas entendu parler ? STORAX Pas le moins du monde. Scène 8 Voici l'argent promis par le seigneur Catilina. LENTULUS C'est toujours quelque chose. STORAX, à part L'intendant d'Orestilla !... Cache-toi, Storax ! cache-toi ! CURIUS Et, avec cela, as-tu des ordres de Sergius ? L'INTENDANT Pas d'autres que de remettre en son absence cet argent aux mains de ses amis. Vous êtes ses amis, je vous remets l'argent. CAPITO Vive Catilina, alors ! CURIUS Citoyens, c'est cent vingt sesterces par tête, n'est-ce pas ? TOUS Oui ! oui ! oui ! CICADA, prenant le mulet par la bride Oh ! le joli mulet ! (Il le baise sur le nez. Chacun s'éloigne. On partage l'argent de Catilina.) Scène 9 Eh bien ? L'INTENDANT Il n'est pas ici, comme vous voyez. ORESTILLA Et chez lui ? L'INTENDANT Non plus. ORESTILLA Ses amis savent-ils où il est ? L'INTENDANT Ils le cherchent comme vous. ORESTILLA Qui a renvoyé l'or, cette nuit ? L'INTENDANT L'intendant. ORESTILLA En disant ?... L'INTENDANT En disant qu'il vous remerciait, mais qu'il n'en avait pas besoin. ORESTILLA Il y a quelque chose d'étrange là-dessous. Cherche Nubia, et envoie-la-moi. L'INTENDANT Où dois-je l'envoyer ? ORESTILLA Ici. (Elle abaisse son voile et demeure adossée au tombeau.) Scène 10 Comprenez-vous, Rullus ? RULLUS Le vote de toute cette tribu ? LENTULUS Non, l'absence de Catilina. RULLUS Catilina absent ? LENTULUS Sans que personne puisse dire où il est. RULLUS Et l'argent ? LENTULUS L'argent est venu, par bonheur. RULLUS C'est qu'il m'en faut pour mes hommes, et beaucoup ! LENTULUS On vous en a mis une sacoche à part. RULLUS Bon ! CAPITO, revenant Eh bien, Catilina ? LENTULUS Absent toujours, tandis que Cicéron parle, s'agite, pérore. Le voyez-vous, là-bas, avec Caton et Lucullus ? CETHEGUS Par Hercule ! l'auraient-ils assassiné ? VOLENS Assassiné ! Qui cela ? Si Catilina est assassiné, nous brûlons Rome : les funérailles seront dignes du mort ! CRIS DU PEUPLE Catilina ! Où est Catilina ? (Bruit, confusion.) CETHEGUS Faites-leur un discours, Rullus ; cela leur donnera un peu de patience. RULLUS Soit. LENTULUS Monte sur ce banc. RULLUS Romains ! TOUS Chut ! chut ! écoutons Rullus. RULLUS monté sur un banc Romains ! vous appelez Catilina, vous avez raison. Catilina, c'est votre ami, c'est notre patron à tous. Nmmez-le, et la première loi que nous rendrons, c'est le partage du champ public, ce champ qui appartient au peuple, et que les consuls louent à vil prix à des publicains comme Métellus, comme Lucullus, comme Caton. TOUS Bravo ! bravo ! RULLUS Rien que dans le partage des champs qui environnent Rome, et qui sont affermés aux éleveurs de bestiaux, il y a de quoi enrichir cent mille familles. TOUS Oui, oui, le partage du champ public ! la loi agraire ! la loi des Gracques ! RULLUS Puis il y a encore le territoire de Capoue qui est libre, et que le sénat se réserve ; un million d'arpents de terres et des meilleures de l'Italie ; les jardins qui ont arrêté Annibal, et qui, aux mains de nos administrateurs, sont devenus un désert. TOUS Bravo ! bravo ! RULLUS Votez donc pour Catilina ! pour Catilina, qui vous promet tout cela, qui veut que le peuple soit maître et roi, oui, maître et roi à son tour. Votez pour Catilina ! Je réponds de lui, je me porte garant pour lui. TOUS Vive Catilina ! RULLUS Vous fiez-vous à ma parole ? TOUS Oui ! oui ! RULLUS Me croyez-vous votre ami ? TOUS Oui, oui. RULLUS, tirant des bulletins Eh bien, pour Catilina, amis ! pour Catilina ! (Il distribue les bulletins.) LENTULUS, CAPITO, VOLENS Pour Catilina, amis ! pour Catilina ! (On porte Rullus en triomphe.) CETHEGUS Ils sont tous préparés, vous n'avez qu'à les mettre dans l'urne. TOUS Allons voter ! allons voter ! (Tout le Peuple sort.) RULLUS, s'essuyant le front Encore une bataille gagnée ! CETHEGUS, embrassant Rullus Vous êtes l'éloquence en personne, mon cher Rullus : une bouche d'or ! RULLUS Oui ; mais je ne les quitte pas. CETHEGUS Par Hercule ! je crois bien. Poussez-les, poussez-les ! RULLUS Je ferai de mon mieux ; mais, si Catilina n'arrive pas, je ne réponds plus de rien. CETHEGUS Allez toujours ! (Rullus sort.) LENTULUS Il a raison, Catilina nous perd. CAPITO Il faudrait gagner du temps. CETHEGUS J'ai une idée. LENTULUS Laquelle ? CETHEGUS Si Catilina n'est pas ici dans cinq minutes... LENTULUS Eh bien ? CETHEGUS Ce cher Rullus ! il est l'idole du peuple... CAPITO Vous le proposez à la place de Catilina ? CETHEGUS Allons donc! ce serait une infamie... Non, je le fais tuer dans un coin... LENTULUS stupéfait Qui, Rullus ? CETHEGUS Nous ferons venir un char, on le traînera au milieu de la foule... Nous crierons : Vengeance ! nous dirons que le crime vient de Cicéron, et nous ferons voter d'enthousiasme pour Catilina. LENTULUS Mais encore faut-il que Catilina soit ici, ou l'élection sera nulle. Scène 11 Me voici, mes amis, me voici ! TOUS Ah ! ah !... Vive Sergius ! vive Catilina! CETHEGUS Par Hercule ! vous avez bien tardé, Sergius. CATILINA Bonjour, mes amis, bonjour ! Oui, j'ai tardé, c'est vrai ; mille embarras sont survenus ; j'avais mon accord à faire avec Antonius... Eh bien, comment va le vote ? LENTULUS A merveille ! Heureusement qu'en ton absence l'argent est venu ; il a parlé pour toi. (On entend sonner l'argent.) Tiens, entends-tu ? il parle encore... CAPITO Allons, tu as bien fait les choses, Calilina, et il n'y a rien à dire. CATILINA Ah ! j'ai bien fait les choses, soit. Et César, l'a-t-on vu ? CURIUS Oh ! César votera pour nous. CATILINA lui tournant le dos Oui, comme votre tribu. CETHEGUS Que voulez-vous ! c'est une différence de quatorze à quinze mille voix. CATILINA Qui n'a pas d'importance, si nous avons les soixante-quinze mille voix de César. CETHEGUS Qu'il vienne seulement, et nous les aurons. TOUS Oui, oui. CATILINA Ceci vous regarde. Vous vous chargez de César, n'est-ce pas ? CAPITO ET LENTULUS Nous nous en chargeons. CATILINA Avez-vous vu mon nomenclateur ? LENTULUS Il était là tout à l'heure, travaillant de son mieux pour toi. CATILINA Holà ! maître ! STORAX, vivement Me voilà. CATILINA Viens. STORAX Deux mots, seigneur ? CATILINA Parle. STORAX Elle est là. CATILINA Qui ? STORAX Ne vous retournez point... Orestilla. CATILINA Où ? STORAX Auprès du tombeau. CATILINA C'est elle qui a envoyé l'argent ? STORAX Oui. CATILINA Je m'en doutais. Commençons par ces groupes. STORAX Mais nous allons de son côté ? CATILINA Pourquoi pas ? STORAX Bon Jupiter ! CATILINA N'es-tu pas déguisé de façon à ce que les Parques elles-mêmes ne te reconnaissent pas ? STORAX Je l'espère ! CATILINA Allons, redresse-toi et parle. Quels sont ces gens-là ? STORAX Le bleu ou le violet ? CATILINA Le bleu. STORAX Publius Pudens, marchand bonnetier dans le vicus Toscanus. Chef de centurie, deux enfants, un garçon et une fille ; le garçon boite. CATILINA Publius Pudens, salut ! (Les partisans de Catilina s'approchent.) PUDENS Salut, seigneur Catilina ! CATILINA Il est arrivé de belles laines de Judée cette année ? PUDENS Mais oui, seigneur. CATILINA Vous savez que je nourris bon nombre de brebis ; je puis vous envoyer quelques échantillons. PUDENS A quel prix ? CATILINA Oh ! mes échantillons, je ne les vends pas, je les donne. S'ils vous conviennent, vous viendrez prendre livraison à ma maison de campagne. En même temps, amenez votre fils qui boite, en le voyant passer, l'autre jour, mon médecin me disait qu'il y aurait peut-être moyen de le guérir. Il se mettra tout à votre disposition. PUDENS Merci. CATILINA Si vous n'avez pas de répugnance à voter pour moi, Pudens, je me recommande à vous et à vos amis. PUDENS Nous verrons, seigneur Sergius. CATILINA, l'embrassant J'attendrai respectueusement. (A Storax.) Et cette face blême ? STORAX Le violet ? CATILINA Oui. STORAX Marcus Bino, charcutier. Cent vingt voix ; marié depuis trois mois. CATILINA Salut, Marcus Bino. J'ai cent beaux porcs dans ma métairie de Féciale, je veux vous en envoyer une douzaine à titre de cadeau ; si ceux-là vous conviennent, nous traiterons des autres à un prix raisonnable, je vous le promets. BINO Merci. CATILINA Vous avez, par Hercule ! une figure de prospérité ; c'est sans doute le mariage ? STORAX, bas et vivement Ne lui parlez pas de sa femme, bon Jupiter ! CATILINA Pourquoi cela, puisqu'il l'a épousée depuis trois mois ? STORAX Elle est accouchée hier. CATILINA Votez pour moi, mon ami. BINO Peut-être. CATILINA Je me confie à votre amitié. (Les partisans de Catilina veulent prendre Bino, il refuse ; il sort avec les autres.) STORAX Voici, de ce côté, Furius Cappa et Tonstrinus Glabrio ; l'un est cabaretier, l'autre tondeur. CATILINA Mariés ? STORAX Cappa est veuf ; il a laissé tomber, dit-on, du haut de l'escalier un bloc de plomb sur la tête de sa femme. CATILINA Et Glabrio ? STORAX Glabrio est célibataire... Aïe ! voilà Aurélia. ORESTILLA bas Je n'y puis plus tenir. (Haut et relevant son voile.) Bonjour, seigneur Sergius. CATILINA Oh ! chère Aurélia, bonjour ! Que vous me faites plaisir en me venant joindre ici ! ORESTILLA J'étais là bien avant vous, Catilina, et je commençais à m'inquiéter, je vous l'avoue. CATILINA Et de quoi ? ORESTILLA Mais, d'abord, de ce renvoi d'argent que je n'ai pas compris après ce qui était convenu entre nous. CATILINA Mes amis m'avaient assuré que c'était une dépense inutile. ORESTILLA J'ai pensé qu'il y avait quelque malentendu, j'ai envoyé l'argent et je l'ai fait remettre à vos amis, qui l'ont parfaitement accepté ; sans doute, ce matin, ils avaient changé d'avis : la nuit porte conseil. CATILINA Merci, Aurélia. ORESTILLA Mais ce n'était pas seulement cela qui m'inquiétait. CATILINA Qu'était-ce donc ? ORESTILLA Ce matin, pensant que je pouvais vous être utile, je me suis présentée chez vous. CATILINA A quelle heure ? ORESTILLA A la première. CATILINA En effet, j'étais déjà sorti. ORESTILLA Ou plutôt vous n'étiez pas rentré. CATILINA Et c'est cela qui vous a inquiétée ? ORESTILLA Oh ! non ; mais on m'a dit qu'à la fin de la troisième veille, vous aviez envoyé chercher votre médecin Chrysippe, qu'on l'avait fait lever, et qu'il était parti sans dire où il allait ; j'ai craint qu'il ne vous fût arrivé quelque accident. CATILINA Chrysippe, cet hiver, a donné en mon nom des soins aux gens pauvres de la Suburrane et du Vélabre. Je l'ai mis en campagne pour faire récolte de voix. ORESTILLA De sorte qu'il moissonne pour vous, à cette heure ? CATILINA Probablement. Voulez-vous permettre que je continue mes suppliques ? Croyez que j'aimerais mieux causer avec vous que d'aller serrer toutes ces mains sales et baiser toutes ces barbes mal faites. (Clinias est entré depuis un moment.) ORESTILLA Allez ! d'autant plus qu'il y a là quelqu'un qui vous attend, ce me semble. Scène 12 Demeure ! CATILINA Qui es-tu ? CLINIAS Clinias ! CATILINA Que me veux-tu ? CLINIAS Je viens te demander mon fils ! CATILINA Je ne te comprends pas. CLINIAS Mon fils, que lu as enlevé là, cette nuit, dans ma maison ! ORESTILLA, à part Charinus ! CATILINA Je ne sais ce que vous voulez dire. CLINIAS Oh ! je me doutais bien que tu nierais. Heureusement, Cicéron était là, Cicéron et ses douze chevaliers. Ils affirmeront au peuple que tu as violé ma maison et enlevé mon enfant. LE PEUPLE Allons donc ! CATILINA Laissez-moi passer, vous êtes fou. CLINIAS A moi, Romains, à moi ! (Les partisans de Catilina et les Bourgeois descendent en scène.) Ce misérable qui se présente à vos suffrages, qui vient demander vos voix ; ce misérable s'est introduit cette nuit dans ma maison, dans cette maison que vous voyez là, là ! et il m'a enlevé mon enfant... Cicéron y était, Cicéron me rendra témoignage. (Deux hommes s'emparent de Clinias.) CATILINA Amis, il a prononcé le nom de Cicéron, et le nom de Cicéron est aujourd'hui une mauvaise recommandation pour Catilina. Ecartez de moi cet homme. (Les Bourgeois disent : Non, non ; les partisans de Catilina se précipitent sur Clinias.) CLINIAS Oh ! misérable! CATILINA Qu'on ne lui fasse aucun mal, vous comprenez, mais qu'on le mette en lieu de sûreté jusqu'à ce que les élections soient finies. (On entraîne Clinias.) ORESTILLA à part Ah ! voilà donc à quoi il a occupé sa nuit ! CATILINA, se rapprochant des électeurs Vous ne croyez pas à un mot de ce qu'il dit ? CAPPA Non, seigneur Sergius. D'ailleurs, c'est un étranger ; il n'est pas Romain. CATILINA Non, c'est un Grec, et, vous le savez, il est d'une race à laquelle on fait faire tout ce qu'on veut pour cinquante sesterces. TOUS Oui, oui ; c'est un Grec ! A mort le Grec ! CATILINA Amis, pas de violences ! MARCIA, tombant à genoux Mon fils ! Sergius, mon fils ! CATILINA C'est vous ! Silence ! pas un mot. MARCIA Vous le voyez, à mon tour, je ne menace pas, je supplie. CATILINA Un homme se présentera ce soir chez vous de ma part, celui que vous voyez là à ma droite ; il dira ce seul mot : Charinus ; vous le suivrez, il vous conduira près de votre enfant. MARCIA Vous le jurez ? CATILINA Par les dieux ! MARCIA Merci ! (Elle s'éloigne.) ORESTILLA, à Nubia, qui la rejoint C'est la mère, n'est-ce pas ? NUBIA Oui. CATILINA élevant la voix Pauvre femme ! Son père était un soldat de Sylla et on lui a tué son père ; son enfant était sa seule consolation, et on lui a enlevé son enfant. Nous ne pouvons lui rendre son père ; mais, par les dieux, nous lui rendrons son enfant ! Mes amis, votez pour moi, et que je sois consul, vous verrez, vous verrez : nous réparerons bien des injustices. (Il s'éloigne vers le fond. Le Peuple crie : Vive Catilina ! en le reconduisant.) ORESTILLA, à Nubia Va chez Ephialtès ; il faut que dans une heure il m'ait fait un anneau pareil à celui-ci, un anneau auquel on puisse se tromper pour la ressemblance. Va ; tu me trouveras aux environs. NUBIA Attendrai-je l'anneau ? ORESTILLA Oui. (Suivant des yeux Storax.) Maintenant, assurons-nous que le nomenclateur est bien celui que je crois. CETHEGUS Bon ! voici Catilina qui fait sa besogne lui-même. Je n'ai plus besoin ici, je vais à la vingtième tribu. RULLUS Moi, à la trentième. CAPITO Moi, je rejoins les taillandiers ; il paraît qu'on va se battre. Je ne serais pas fâché de frotter un peu les bourgcois. (César paraît.) Ah ! César ! Scène 13 Que je ne vous retienne pas, amis. CETHEGUS Vous n'êtes pas venu hier au soir, César. CESAR J'ai écrit à Catilina pour m'excuser. CAPITO Mais tu viens ce matin ? CESAR Oh ! ce matin, c'est autre chose, c'est un devoir sacré. RULLUS Et vous votez pour nous, Julius ? CESAR Je vote avec ceux qui votent pour Catiliiia. CAPITO Alors, César vote pour nous. Vive Julius ! TOUS Vive César ! CETHEGUS C'est sérieux, ce que vous dites, n'est-ce pas ? CESAR Ecoutez, je vous promets de ne voter que devant vous ; mais ne me compromettez pas trop vis-à-vis du sénat. Laissez-moi donner mes ordres à mon affranchi. D'ailleurs, je vote librement pour mon ami Sergius, et ne veux pas avoir l'air de céder à la contrainte. CETHEGUS Où vous retrouverons-nous ? CESAR Ici ; je n'en bouge pas. CAPITO Au revoir, alors. (Ils sortent.) Scène 14 Fulvie nous suit-elle toujours ? L'AFFRANCHI Elle est là. CESAR Tu es sûr que c'est elle qui a changé les bulletins de Curius ? L'AFFRANCHI J'en suis sûr ; vous m'aviez dit de ne pas la perdre de vue. CESAR Je me doutais qu'elle était à Cicéron. Donne-moi des lettres à lire ; je veux avoir l'air occupé. (Tout en décachetant une lettre.) C'est embarrassant, sur ma foi... Voter pour Catilina, ce sauvage qui brûlera tout... Voter pour Cicéron, cette borne qui conservera tout. L'AFFRANCHI Avez-vous décidé quelque chose ? CESAR Ma foi, non, rien encore... L'AFFRANCHI Vos sept tribus attendent. CESAR Et elles obéiront à mon ordre ? L'AFFRANCHI Elles obéiront à un signe. CESAR Va les rejoindre... Je t'enverrai mes tablettes... celles-ci... Tu les reconnaîtras ? L'AFFRANCHI Parfaitement. CESAR S'il y a deux noms écrits dessus, fais voter pour ces deux noms... S'il y a un seul nom, fais voter pour un seul. L'AFFRANCHI Bien. CESAR Attends !... Enfin, si tu recevais mes tablettes sans aucun nom... L'AFFRANCHI Alors ?... CESAR Fais jeter dans les urnes soixante-quinze mille bulletins blancs. Va... (L'affranchi s'éloigne.) C'est cela ; Fulvie n'attendait que son départ. Scène 15 Bonjour, César ! CESAR Ah ! vous venez aux comices... C'est d'une bonne citoyenne. FULVIE Je vous cherchais. CESAR Vous me cherchiez ? FULVIE Oui... Pour qui votez-vous ? CESAR Vous me demandez cela comme si c'était chose facile à répondre... FULVIE Vous n'avez donc pas encore pris de décision ? CESAR Je l'avoue. FULVIE Voici une lettre qui vous tirera d'embarras. CESAR Une lettre... de qui ? FULVIE Voyez. CESAR De Servilie ? FULVIE Je crois que oui. CESAR Et de qui tenez-vous cette lettre ? FULVIE De Cicéron. CESAR Qui la tenait ? FULVIE De Caton. CESAR De Caton !... (Il lit.) «Dans ma famille, on aime la vertu. Si vous laissez Catilina devenir consul, ne vous présentez plus chez moi. Si vous faites nommer Cicéron, venez ce soir, que je vous remercie. Servilie.» Oh ! rigide Caton, voilà donc pourquoi tu m'as fait sortir cette nuit par la fenêtre de ta soeur, tandis que tu entrais, toi, par la porte ! C'en est fait, le sort en est jeté, je me décide pour la vertu... Oui, mais le vice m'égorgera, et, si le vice m'égorge, je ne souperai pas ce soir chez la vertu. FULVIE Eh bien ? CESARà lui-même Mais, voyons, peut-être y a-t-il moyen de tout concilier. FULVIE Dépêchez-vous, César... Voilà les amis de Catilina, et Curius avec eux. CESAR Ma chère Fulvie, il est impossible que vous vouliez mon malheur... et mon malheur est immense si je ne revois pas Servilie. FULVIE Rassurez-vous, César ; je ne veux pas votre malheur. CESAR Vous ne voulez pas ma mort non plus, n'est-ce pas, Fulvie ?... Et ma mort est sûre si je ne vote pas pour Catilina. FULVIE Je ne veux pas votre mort. CESAR Alors, ne perdez pas une parole de tout ce qui va se dire... Comprenez à demi-mot, et tirez-moi d'embarras. Les tablettes seront remises à Curius. FULVIE Si les tablettes sont remises à Curius, je réponds de tout. Scène 16 Vous, Fulvie ? FULVIE Oui, moi qui vous cherchais, et qui, tout en vous cherchant, décidais César à voter pour Catilina. CESAR Et avouez que vous n'avez pas eu grande peine à me décider, belle Fulvie. Eh bien, amis, où en sommes-nous des élections ? CETHEGUS Elles vont à merveille ; tout le monde a voté, excepté vos soixante-quinze mille clients, qui attendent vos ordres. CESAR Et a-t-on relevé les votes ? CAPITO Oui. CESAR Comment se sont-ils répartis ? CAPITO Cicéron a trois cent vingt mille voix ; Catilina, trois cent dix mille ; Antoine, cinq cent soixante et dix mille. CESAR De sorte que, jusqu'à présent, c'est Antoine et Cicéron qui seront consuls ? CURIUS Oui, sans doute ; mais vos soixante-quinze mille voix vont donner une majorité énorme à Catilina. FULVIE Faites attention, César, que, si vos gens ne votaient pas... CESAR Par Castor ! je comprends bien : si mes gens ne votaient pas, la majorité resterait à Cicéron. CETHEGUS Allons, César, décidez-vous. CESAR Mais je suis tout décidé, et, comme j'agis franchement avec vous, je veux vous mettre au courant des ordres que j'ai donnés à mou affranchi. Voici mes tablettes ; si j'écris deux noms sur mes tablettes, mes soixante quinze mille clients votent pour ces deux noms ; si j'écris un seul nom, ils volent pour ce nom seul ; si je n'écris rien du tout, ils votent en blanc. Quels sont les noms que vous voulez que j'écrive ? TOUS à César Catilina et Antoine. CESAR écrivant Catilina et Antoine... Voici, est-ce bien cela ? CETHEGUS Bravo, César ! bravo ! CESAR Pour que vous ne doutiez pas de moi, amis, Curius, voici mes tablettes ; vous les porterez à mon affranchi ; vous les lui remettrez à lui-même. Il saura ce qu'il a à faire. Tenez, Curius. TOUS Merci, César. CESAR Vous êtes tous témoins que j'ai tenu ma promesse. CURIUS Oui, César, et bravement. CESAR Fulvie, vous rendrez témoignage. FULVIE Je vous le promets. (A Capito et à Céthégus.) Suivez-le, afin qu'il ne donne pas contre-ordre. CETHEGUS Vous avez raison. CESAR Au revoir, amis ; mes compliments à Catilina. CAPITO Nous vous reconduisons, César. CESAR C'est trop d'honneur que vous me faites. (Ils sortent.) Scène 17 Eh bien, Fulvie, nous tenons l'Espagne. FULVIE Oui, si César a bien réellement écrit les noms de Catilina et d'Antoine. CURIUS, lui donnant les tablettes Regardez plutôt. FULVIE Voyons... (Elle ouvre les tablettes.) Ma foi, oui. (Laissant tomber le poinçon.) Ah ! ramassez-moi donc ce poinçon, Curius. (Pendant que Curius se baisse, elle efface avec son pouce les deux noms écrits sur la cire.) Merci. (Elle ferme les tablettes et les remet à Curius.) Allez ! il n'y a pas un instant à perdre. CURIUS Où vous reverrai-je ? FULVIE Ce soir, chez vous. CURIUS O Fulvie ! vous faites de moi un dieu. (Il lui baise la main et sort en courant.) Scène 18 Psit ! psit ! L'AFFRANCHI Que dois-je dire à Cicéron ? FULVIE Que les soixante-quinze mille clients de César voteront en blanc, et que les consuls de l'an 691 de la république romaine sont Marcus Cicéron et Caïus Antonius Népos. (Elle sort d'un côté, l'affranchi de l'autre.) Scène 19 Fulvie avec l'affranchi de Cicéron, que veut dire cela ? Après tout, qu'importe à cette heure ? le coup est joué, et ce qui doit être, est déjà. Viens, Storax. STORAX Me voici, maître. CATILINA Tu vois bien cette petite maison ? STORAX La maison de la vestale. CATILINA Quand la nuit sera venue, tu frapperas à la porte. STORAX Oui. CATILINA Une femme viendra ouvrir. STORAX Bien. CATILINA Tu prononceras ce seul mot : Charinus. STORAX Après ? CATILINA Tu marcheras devant, et elle te suivra. STORAX Où me suivra-t-elle ? CATILINA A ma maison du val d'Egérie. STORAX Est-ce tout ? CATILINA Absolument. J'y serai. STORAX La chose est faite. CATILINA Silence ! Voilà Céthégus et Capito. Scène 20 Victoire, Sergius ! victoire ! CATILINA Comment, victoire ? CAPITO César a voté devant nous. CATILINA Pour moi ? CAPITO Pour toi et pour Antoine. CATILINA Vous avez vu les deux noms ? CETHEGUS Vus, sur les tablettes qu'il a envoyées à son affranchi. CATILINA Par qui les a-t-il envoyées ? CURIUS, entrant Par moi, qui les lui ai remises. CATILINA A l'affranchi ? CURIUS A lui-même. CATILINA Et qu'a-t-il dit ? CURIUS Il s'est incliné, disant : Il sera fait selon la volonté du noble Julius César. CATILINA Et ces tablettes ne vous ont pas quitté, Curius, du moment que César y a eu inscrit les deux noms ? CURIUS Pas un instant. CATILINA Personne n'y a touché ? CURIUS Personne. CATILINA Pas même Fulvie ? CURIUS Si fait, Fulvie s'est assurée que les deux noms étaient inscrits. CATILINA O malheur ! malheur !... TOUS Quoi ?... quoi donc ?... qu'y a-t-il ?... CATILINA Quand je suis revenu ici, là, tout à l'heure, Fulvie causait avec l'affranchi de Cicéron... Merci, Curius, si je suis perdu, ce sera par toi. Scène 21 Victoire ! victoire !... GORGO Eh bien, ce brave César, il a donc voté pour nous ? CICADA Il me l'avait promis. TOUS Vive Catilina consul ! CATILINA Un peu de patience. (La cloche sonne. Le Peuple remonte.) CETHEGUS Voici la cloche qui sonne, on va proclamer les noms. VOLENS . Le consul a-t-il une bonne voix, au moins, pour bien crier : Lucius Sergius Catilina ? CATILINA Patience ! patience ! (On entend de nouveau la cloche.) CICADA Tiens ! c'est drôle ; cela me fait de l'effet comme si cela me regardait, moi. GORGO Et à moi aussi. VOLENS . Et à moi aussi. En vérité, le coeur me bat. CATILINA Il ne me bat plus. STORAX, bas à Catilina Orestilla ! CATILINA Où cela ? STORAX A son poste, près du tombeau. CATILINA . Mauvais augure. CICADA Silence ! (Trompettes, rumeurs, puis silence.) ORESTILLA, à Nubia As-tu les deux anneaux ? NUBIA Les voici. ORESTILLA, les regardant Bien ; c'est à s'y tromper. CURIUS Voici qu'on nomme. (Nouvelles fanfares. Proclamation.) UNE VOIX Les deux consuls élus par le peuple, pour l'an de Rome 691, sont : Caïus Antonius Népos... CETHEGUS Celui-là, c'était sûr. LA VOIX Et Marcus Tullius Cicéron. CATILINA Que t'avais-je dit, Curius ? (Trompettes, cris, huées, applaudissements, sifflets.) CETHEGUS Oh ! vengeance ! vengeance ! LE PEUPLE Vengeance ! RULLUS, accourant Nous sommes trahis ! Les électeurs de César ont voté en blanc. Soixante-quinze mille bulletins ont été perdus. CAPITO Impossible ! J'ai vu les deux noms sur les tablettes. CETHEGUS Et moi aussi. CURIUS Et moi aussi. CATILINA . Et Fulvie aussi. CURIUS Que veux-tu dire ? CATILINA Que Fulvie a eu les tablettes entre les mains assez longtemps pour en effacer les deux noms, et que tu as porté à l'affranchi des tablettes blanches. Quand nous conspirerons, et que vos maîtresses seront du complot, avertissez-moi, seigneurs. (Il remonte.) LENTULUS, entrant Où va donc Fulvie, Curius ? Je viens de la rencontrer fuyant au grand galop d'un cheval. Mes compliments à Catilina ! a-t-elle crié en riant ; et elle a disparu. CURIUS Par quelle route ? LENTULUS Par la route de Tibur. CURIUS, s'élançant hors du théâtre Oh ! un cheval ! un cheval ! LENTULUS Pauvre fou ! ORESTILLA Cours à la maison, Nubia, et envoie-moi mes quatre gladiateurs. Ils se cacheront dans les roseaux, au bord du Tibre, et y attendront mes ordres. NUBIA J'y vais. CETHEGUS Oh ! cela ne se passera pas ainsi... Il y a eu trahison... Annulons les votes, ou bien aux armes ! TOUS Oui, aux armes ! Tes ordres, Catilina ? CATILINA Moi, je n'ai plus d'ordres à donner. Je ne suis plus rien. CAPITO C'est ce que nous allons voir. (Il remonte vers le fond, et va de groupe en groupe, comme pour semer l'agitation.) ORESTILLA, s'avançant Salut, Sergius ! CATILINA Vous étiez là, Orestilla ? Vous avez entendu la proclamation ? Cicéron triomphe. Je suis un homme ruiné. ORESTILLA Le croyez-vous réellement ? CATILINA Je serais un insensé si je me faisais illusion. ORESTILLA Donc, vous n'avez plus aucun espoir ? CATILINA Aucun, Orestilla. Je vous avais dit : Tant que je monterai, suivez-moi ; si je tombe, abandonnez-moi. Je suis tombé, Orestilla ; vous êtes libre. ORESTILLA Je devais partager votre bonne fortune ; je suis prête à partager la mauvaise, Sergius. CATILINA Ma dernière consolation, Orestilla, est d'avoir le droit d'être malheureux tout seul. ORESTILLA Ainsi, vous me rendez ma parole ? CATILINA Je vous prie de la reprendre. ORESTILLA Ce n'est pas moi qui m'éloigne de vous ; c'est vous qui vous éloignez de moi. CATILINA Voici le cachet d'Orestillus, votre premier époux, l'anneau auquel obéissent vos esclaves et vos intendants. ORESTILLA Voici le cachet des Sergius, le gage de vos volontés. Vous pouvez encore garder cet anneau, et moi celui-ci. CATILINA Voilà votre anneau, Orestilla ; rendez-moi le mien. ORESTILLA Le voici. CATILINA Merci. ORESTILLA Adieu, Sergius !... Le mal qui t'arrivera, tu l'auras voulu ! (Elle sort.) CATILINA Adieu ! Scène 22 Avons-nous bien entendu, bien compris, et abandonneriez-vous la partie, par Hercule ? CATILINA . Etes-vous assez sots pour le croire, assez lâches pour le désirer ? LENTULUS A la bonne heure ! Voilà comme j'aime que l'on me réponde. RULLUS Si tu eusses reculé, je ne te reconnaissais plus. CETHEGUS Si tu eusses renoncé, je te tuais. (Bravos dans la coulisse au fond.) VOLENS Les vainqueurs chantent là-bas, et disent que tout est fini. Eh bien, je dis, moi, qu'au lieu que tout soit fini, tout commence. CATILINA Est-ce votre avis à tous ? TOUS Oui, oui, oui ! CATILINA Vous m'obéirez donc si je commande ? TOUS Jusqu'à la mort ! CATILINA Eh bien, écoutez... J'ai dans ma maison du val d'Egérie une centaine d'amphores d'un vieux vin qui remonte au consulat d'Opimius ; ce sont les dernières. Nous les boirons jusqu'à la lie cette nuit, pour fléchir les dieux qui nous ont abandonnés... Venez, et amenez tous vos amis. CAPITO Oh ! je n'ai pas soif de vin, j'ai soif de sang. CATILINA Venez, vous dis-je, il y aura à boire pour tout le monde. VOLENS En sommes-nous, nous autres plébéiens ? CATILINA Oui ; vous surtout, vous en êtes... Toi, Volens ; toi, Gorgo ; venez ! C'est demain le premier jour des saturnales ; demain, à Rome, les esclaves sont maîtres, et les maîtres sont esclaves. Venez, venez. CICADA Et moi aussi ? CATILINA Toi comme les autres ; n'es-tu pas un citoyen romain ? Allez chercher vos amis, Volens. Allez chercher les vôtres, Gorgo. Amène les tiens, Cicada. Et vous, faites-moi bonne compagnie jusqu'à ma maison du Palatin ; les rues ne sont pas sûres pour moi, ce soir. CAPITO Mais pour te rendre au val d'Egérie ? CATILINA J'ai mes gladiateurs. TOUS Vive Catilina ! CATILINA Vous avez trop crié aujourd'hui et pas assez agi. Désormais, criez, moins et agissez davantage. Venez, amis. A cette nuit, vous autres. (Il sort, accompagné de Capito, de Céthégus, de Lentulus, de Rullus et de quelques autres.) VOLENS Oui, à cette nuit ; soyez tranquille, nous ne manquerons pas au rendez-vous. GORGO Qui amenez-vous, Volens ? VOLENS J'ai bien deux ou trois cents vétérans de Marius et de Sylla que la misère a réunis, et qui ne demandent pas mieux que de jouer de l'épée. Je vais les prévenir. (Il sort.) GORGO Moi, j'amène une centaine de gladiateurs sans emploi, qui se cachent dans les carrières le jour, et qui travaillent la nuit. Je sais où les trouver. CICADA Et moi, j'amène... la Fortune, si je la rencontre. (Tous sortent.) Scène 23 J'ai cru qu'ils ne s'en iraient pas ! Etes-vous au poste que je vous avais indiqué ? Quatre voix répondent successivement Oui, oui, oui, oui. ORESTILLA Silence ! On vient ; c'est lui. Scène 24 Jupiter sur la dune, Un soir, Flânait au clair de lune, Pour voir Si son auguste épouse, Junon, D'Europe était jalouse Ou non. Décidément, je crois que je suis seul. (Il s'approche de la maison.) Affectant les airs mornes D'un veuf... (Il rencontre un gladiateur. Il essaye de sortir de l'autre côté.) Il avait pris les cornes D'un boeuf. (Il rencontre un second gladiateur. Il s'avance sur le devant du théâtre, à gauche.) Soudain, que nul n'en rie, Voilà... (Il rencontre un troisième gladiateur. Il essaye de sortir du côté opposé.) Une voix qui lui crie : Holà ! (Il rencontre le quatrième gladiateur. Il se trouve pris entre les quatre.) ORESTILLA, paraissant Bonsoir, Storax. STORAX Je suis mort ! ORESTILLA Mais je crois que oui. STORAX Maîtresse ! ORESTILLA A moins que tu ne répondes franchement. STORAX, joignant les mains Ah ! ORESTILLA Pas de gestes, pas de prières, pas de cris... Tout serait inutile. Réponds. STORAX Interroge, bonne maîtresse. ORESTILLA Où vas-tu ? STORAX A cette maison. ORESTILLA Que vas-tu y faire ? STORAX Y chercher quelqu'un. ORESTILLA Qui cela ? STORAX Une femme. ORESTILLA De la part de qui ? STORAX De la part de Sergius Catilina. ORESTILLA Où dois-tu conduire cette femme ? STORAX Au val d'Egérie. ORESTILLA Et quel est le mot d'ordre auquel elle doit reconnaître que tu viens de la part de Catilina ? STORAX Charinus. ORESTILLA C'est bien, tu es un serviteur fidèle. Fais ta commission, mon bon Storax. STORAX Comment !... ORESTILLA Oui... (Lui donnant une bourse.) Et voilà pour t'encourager à l'accomplir de point en point. STORAX Qu'est cela ? ORESTILLA Une bourse. STORAX De l'argent ? ORESTILLA De l'or ! STORAX Ainsi... ? ORESTILLA Tu peux frapper à cette porte, emmener cette femme et la conduire au val d'Egérie ; seulement, comme tu pourrais ne pas faire la commission de point en point, mes quatre gladiateurs te suivront... et écoute bien ce que je vais te dire, Storax. STORAX J'écoute. ORESTILLA Si tu essayes de dire un mot à celle que tu conduis, voici mon porte-glaive, qui te fendra la tête d'un coup d'épée ; si tu essayes de fuir, voici mon rétiaire, qui te jettera le filet ; si tu échappes au filet, voici mon frondeur, qui te cassera la tête d'un coup de pierre ; enfin, si mon frondeur te manque, voici mon archer, qui te passera une flèche au travers du corps. Tu vois bien que tu n'as pas grande chance à tenter de t'échapper, et qu'il vaut mieux gagner honnêtement l'argent que je te donne. STORAX Mais, parvenu à la porte... ORESTILLA Tu entreras. STORAX Vos gladiateurs ? ORESTILLA Ils reviendront. STORAX Et ce sera tout ? ORESTILLA Tu es bien curieux ! Frappe à cette porte. STORAX Hum !... Je dois donc... ? ORESTILLA Frapper à cette porte. Oui. STORAX, frappant Holà ! ORESTILLA Tu te souviens de tout ce que je t'ai dit ? STORAX Il n'y a pas de danger que j'en oublie un mot : le porte-glaive, le rétiaire, le frondeur et l'archer... ORESTILLA C'est cela. MARCIA dans la maison Qui frappe ? STORAX De la part de Sergius Catilina. Ouvrez. MARCIA ouvrant Le mot d'ordre ? STORAX Charinus. MARCIA Marchez devant, je vous suis. ORESTILLA aux Gladiateurs Allez. (Storax s'avance le premier ; Marcia ensuite ; les quatre gladiateurs ferment la marche ; Orestilla reste immobile contre la muraille.) | ||||