![]() | Histoire romaine | ||||||
Alexandre Dumas, Catilina (1848) | |||||||
| Oeuvres littéraires Histoire romaine Catilina Présentation Prologue Acte I Acte II Acte III Acte IV Acte V Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs |
La maison de Marcius Salvénius. - L'atrium, ouvert sur l'impluvium. Devant la porte, un lit funéraire ; aux quatre coins, quatre esclaves : l'un Gaulois, l'autre Africain, le troisième Mède et le quatrième Grec. Sur le lit, Marcius couché : costume de tribun des soldats, soixante ans, barbe blanche, couronne de laurier sur la tête, branche de laurier à la main. En avant du lit, l'eau lustrale dans une urne d'argent, avec un rameau de cyprès trempant dans l'eau. A droite, à l'entrée de la porte, une fontaine ; à gauche, l'autel des dieux, sur lequel brûlent des parfums. Scène 1 NIPHE Entrez, seigneurs ; quoique ce soit, aujourd'hui la mort qui veille à la porte, la porte vous est ouverte. Soyez les bienvenus. AUFENUS Bonjour, cher Marcius Népos. Quelle douleur pour moi qui viens justement de Marseille pour assister au deuil de votre famille ! MARCIUS NEPOS Vous arrivez ? AUFENUS Ce matin, et j'accours, comme vous voyez. (Le prenant à part, et lui montrant Niphé.) Quelle est cette femme qui fait les honneurs de la maison ? MARCIUS NEPOS C'est Niphé, une esclave thessalienne, que mon frère a affranchie voilà déjà quinze ans. Mon frère l'aima beaucoup quand elle était jeune, elle aima beaucoup mon frère quand il devint vieux. C'est une assez bonne créature pour une sorcière. AUFENUS Elle est sorcière ? MARCIUS NEPOS Oui, puisqu'elle est Théssalienne... Ce sont même ses philtres et ses breuvages qui ont soutenu mon frère pendant ses trois dernières années. Le pauvre Marcius, vous le savez, était un corps usé par les blessures et par la fatigue. AUFENUS Alors, elle a rendu de grands services à votre frère, et par conséquent, à vous ? MARCIUS NEPOS Oui, et je saurai ce que ses services me coûtent, lorsqu'on ouvrira le testament de Marcius. (A différents personnages nouveaux.) Salut, seigneurs, salut. Rangez-vous au chevet de mon frère. AUFENUS Ne savez-vous point à quoi vous en tenir d'avance ? Sans être un des sept banquiers que l'on appelle les sept tyrans de Rome, Marcius était riche, riche de son patrimoine, riche du butin fait dans ses campagnes avec Sylla. MARCIUS NEPOS Oui, vous avez raison, Marcius était riche, riche à deux cents talents cinq à six millions de sesterces ; j'en répondrais. AUFENUS Eh bien, tout cela vous reviendra, puisque son fils est mort, et que sa fille est vestale. MARCIUS NEPOS Cela devrait me revenir, en effet ; mais, à la mort de mon neveu, Sylla, son vieux général, est venu voir mon frère, pleurer avec lui. Cette marque de sympathie lui a touché le coeur, et l'on m'assure qu'il a fait Sylla son héritier. AUFENUS Sylla a pleuré ? Croyez-vous aux larmes de Sylla ? MARCIUS NEPOS J'ai un esclave nubien qui m'a dit avoir vu pleurer une fois un crocodile. AUFENUS Chut !... MARCIUS NEPOS Bah ! il n'est plus dictateur. AUFENUS Non ; mais il est toujours Sylla. Puis n'aura-t-il pas l'idée d'assister aux funérailles de son ancien tribun ? MARCIUS NEPOS Sylla le moribond, Sylla le goutteux, Sylla, qui se traîne ou plutôt qui rampe vers sa tombe ; Sylla, qui n'est pas venu voir le mourant, viendrait aux funérailles du mort ?... Soit, qu'il vienne ! Je serai heureux de le revoir, et de mesurer de mes yeux à quelle distance il est du sépulcre. AUFENUS Prenez garde, prenez garde, Marcius ! le vieux Sylla n'a pas été détrôné, il a déposé le pouvoir de sa propre volonté, c'est-à-dire qu'il s'est coupé les ongles lui-même ; croyez-moi donc, il ne se les sera pas coupés trop court. MARCIUS NEPOS Oh ! ma foi, tant pis ; au risque du coup de griffe, je me soulagerai le coeur. Ces soldats, voyez-vous, Aufénus, ça n'a plus de parents, ça n'a plus de patrie. Ils ont un drapeau et un général, voilà tout. Mon frère n'est-il pas rentré dans Rome comme les autres, une torche à la main ? Il est vrai qu'il s'est retiré lors des proscriptions, il est vrai qu'il a cessé de voir Sylla pendant sa dictature. Je les croyais brouillés. Mais mon neveu Marcius meurt. Sylla calcule que c'est le moment. Il tombe chez le père, au plus fort de sa douleur. «Mon vieux tribun ! - Mon vieux général ! - Te souviens-tu d'Orchomène ? - Te souviens-tu de Chéronée ? - Je t'ai sauvé. - Tu m'as sauvé. - Embrassons-nous». Pouah! je n'aime pas les soldats, moi !... S'il avait laissé sa fortune à cette pauvre Marcia, sa fille, au lieu de la faire entrer au collège des vestales, je ne dirais rien, je ne suis que son frère... Mais me déshériter pour enrichir de deux cents talents, c'est-à-dire d'une obole, cet illustre voleur, ce glorieux assassin, ce goinfre héroïque, qui avait déjà mangé la première partie du monde, et qui allait dévorer la seconde, si les dents, grâce à Jupiter, ne lui eussent manqué au milieu du repas !... (Un homme entre et va, au milieu du cortège de clients, prendre place à la gauche du spectateur ; il se traîne, appuyé sur son bâton et sur l'épaule d'un esclave ; on lui approche un fauteuil ; cependant il reste debout et écoute Marcius Népos, qui, emporté par la passion, ne l'aperçoit pas.) AUFENUS C'est désolant, je l'avoue. MARCIUS NEPOS Dites que c'est stupide... oui, stupide, en vérité. Voir les bois de mon frère se joindre aux vastes forêts de cet homme, ses cinquante esclaves s'ajouter aux dix mille esclaves du vieux dictateur, ses deux cents talents prendre le chemin d'un coffre-fort qui en contient peut-être deux cent mille. Ah ! vieil hypocrite, vieil avare, tu n'en jouiras pas longtemps, voilà ce qui me console. Ah ! tu dois venir aux funérailles de mon frère ? Eh bien, moi aussi, j'irai aux tiennes, et, par Pluton, je me charge de l'oraison funèbre. Scène 2 Seigneur Cornélius Sylla, c'est bien tard. MARCIUS NEPOS se retournant. Ah ! AUFENUS Je vous avais bien dit qu'il viendrait. MARCIUS NEPOS Croyez-vous qu'il m'ait entendu ? AUFENUS Croyez-vous qu'il soit devenu sourd ? SYLLA, tranquillement Bonjour, Niphé. (Tous saluent profondément Sylla.) NIPHE Asseyez-vous, seigneur. SYLLA, écartant de la main ceux qui l'empêchent de voir le lit funèbre Mon pauvre Marcius a donc vécu ? NIPHE Hier, il est mort en vous appelant. SYLLA Oui, depuis quelque temps, non seulement les mourants, mais les morts eux-mêmes m'appellent... Hier, c'était ton maître, Niphé ; avant-hier, c'était mon fils Cornélius... NIPHE Votre fils Cornélius !... Vous avez revu votre fils, seigneur ?... SYLLA En rêve... Il est venu m'inviter à l'aller rejoindre, lui et sa mère Métella. (Avec un sourire.) Et j'y vais... Mais revenons à ton maître, Niphé. Lui aussi m'a appelé, dis-tu ? Pauvre Marcius ! NIPHE Oui ; et, quand la nuit est venue, quand l'obscurité a envahi la chambre, il a cru voir apparaître votre ombre au chevet de son lit... Les mourants ont de telles visions, vous le savez... Alors, il a étendu la main pour serrer la vôtre, tout en murmurant une espèce de reproche. SYLLA Lequel ? NIPHE «Sylla, a-t-il dit, a craint sans doute que la vue d'un mourant ne portât atteinte à son bonheur». SYLLA A mon bonheur !... Il y a plus de trois ans que nous ne nous étions vus, et il croyait toujours à ma fortune ; il voyait toujours en moi Sylla l'heureux, Sylla l'amant de Vénus, Sylla à qui l'on dérobait un fil de sa toge pour avoir une part de son bonheur... Il ne savait donc pas que, moi aussi, je m'en vais mourant ; que je me meurs ! MARCIUS NEPOS Entendez-vous, Aufénus ? il l'avoue lui-même ; le froid du tombeau le gagne. SYLLA Marcia est au logis, m'a-t-on dit ? NIPHE Là, dans sa chambre. SYLLA Niphé, tout le monde est-il réuni ? NIPHE Oui, seigneur. SYLLA Les parents du mort sont ici ? NIPHE Nous n'avons d'autres parents que le seigneur Marcius Népos. SYLLA N'est-ce pas lui que je vois là-bas ? NIPHE Oui, seigneur. SYLLA Appelez Marcia, je vous prie, Niphé. (Niphé va ouvrir la porte à gauche avec une clef qu'elle porte à sa ceinture.) AUFENUS, à Marcius Népos Avez-vous vu comme il vous a regardé ? Il a l'oeil encore bien mauvais. MARCIUS NEPOS Vous savez bien que, chez le serpent, l'oeil est la dernière chose qui meure. Scène 3 SYLLA Salut, Marcia ! J'aimais ton père. MARCIA Et mon père vous aimait, seigneur. SYLLA Je le sais, il m'a laissé tous ses biens. MARCIUS NEPOS Par Hercule ! je ne m'étais donc pas trompé. MARCIA C'est là, seigneur, une preuve de respect et non point d'affection. SYLLA Qu'elle soit d'affection, comme je le crois, ou de respect, comme tu le dis, Marcîa, je ne puis accepter cette preuve. MARCIA Pourquoi donc, seigneur ? SYLLA Parce que Marcius n'avait pas le droit de déshériter, sa fille, même en faveur d'un ami. MARCIA Seigneur, vous oubliez qu'il n'y a plus d'héritage pour moi en cette vie. J'appartiens corps et âme à la déesse Vesta ; un serment me lie qui ne peut être délié que par une autre déesse, la plus puissante de toutes, la Mort ! SYLLA Ce n'est pas ce que le pontife me disait ce matin même. Marcia, quel jour es-tu née ? MARCIA Le quatrième jour des ides de mars, l'an 662 de Rome. SYLLA Et quel jour entras-tu au collège de Vesta ? MARCIA Aux calendes de janvier, l'an de Rome 673. SYLLA Eh bien, il y a une erreur de sept mois et deux semaines. Le collège n'avait pas le droit de te recevoir, Marcia. Tu avais plus de dix ans accomplis lorsque tu fus vouée. (L'esclave grec, qui a relevé la tête au commencement de l'observation de Sylla, se détache du lit et écoute.) NIPHE, vivement Eh quoi, seigneur ! ma chère Marcia serait libre ? SYLLA Libre, puisqu'elle n'est pas dans les conditions de la loi. MARCIA Mes voeux ? SYLLA Ils seront annulés. MARCIA Mon serment? SYLLA Il sera rompu. NIPHE Oh ! demeurez encore longtemps Sylla l'heureux, vous qui me faites si heureuse ! (Elle embrasse Marcia.) MARCIA, la repoussant doucement Niphé ! Niphé ! SYLLA Ainsi, Marcia, te voilà réintégrée dans tous tes droits. Lorsque le temps du deuil sera passé, rappelle-toi donc, si tu vis encore, que tu as en moi un second père. MARCIA Merci, seigneur ; mais cela ne peut être ainsi. NIPHE Pourquoi ? SYLLA Que dis-tu ! MARCIA Je dis que, dans deux heures, j'aurai quitté cette maison ; que, légitime ou illégitime, la déesse Vesta a reçu mon serment ; il fut bon à prononcer, il est bon à tenir. (L'esclave va se rasseoir et laisse tomber sa tête dans ses deux mains.) NIPHE, à genoux O Marcia ! Marcia ! SYLLA Je reconnais la probité du père dans la volonté de la fille ; mais je te rendrai libre malgré toi, Marcia. MARCIA Non, vous ne ferez pas ce déplaisir aux mânes de votre ami, seigneur ; vivant, il voulut me consacrer à Vesta ; l'âme survit au corps ; mort, il le veut toujours. SYLLA Réfléchis, Marcia ! tu es rentrée dans tes foyers, tu as le droit d'y rester ; lorsque tu auras quitté le seuil de cette maison et franchi celui du temple de Vesta, il ne sera plus temps. Prends garde aux regrets, Marcia, prends garde ! (Le Grec lève la tête pour écouter la réponse de Marcia.) MARCIA Lorsque je quittai, il y a quatre ans, la maison de mon père pour entrer au collège des vestales, j'avais une colombe que je tenais prisminière depuis un an seulement ; au moment de partir, j'ouvris sa cage, afin de lui rendre la liberté ; elle s'envola d'abord joyeuse et disparut ; mais, trois jours après, m'as-tu dit, Niphé, elle revint d'elle-même reprendre l'esclavage auquel elle était habituée ; car, n'ayant ni père ni mère, elle avait trouvé l'air vide et les bois solitaires. Je suis comme cette colombe, Niphé : Rome est vide, le monde est solitude pour moi. Je retourne à ma cage ; merci, seigneur. NIPHE Marcia, je te supplie ! MARCIA Quand la cérémonie des funérailles sera terminée, quand vous aurez tous ensemble pris le repas funèbre, et que, moi, je l'aurai pris seule, moi qui n'ai plus le droit de m'asseoir à la table des hommes, alors je rentrerai dans ma chambre pour revêtir mes habits de vestale, et je quitterai la maison. SYLLA, regardant tour à tour Niphé et le Grec Mais tu n'es pas seule au monde, Marcia ; on n'est pas seule quand on est aimée. (Niphé supplie ; l'esclave cache sa tête entre ses mains.) MARCIA Mon père a commandé, seigneur ; j'obéirai à mon père. SYLLA C'est votre dernier mot, ma fille ? MARCIA C'est ma suprême volonté, seigneur. SYLLA Sois respectée, Marcia, dans ta volonté suprême ; mais n'essaye pas de rien changer à la mienne. Je te rends tes biens ; avant ton départ, tu en disposeras à ton plaisir. Tu as un testament à faire, toi aussi, puisque, toi aussi, tu quittes le monde. Tiens, voici l'anneau que ton père m'avait envoyé en signe que j'étais son héritier. Je te le rends. MARCIUS NEPOS, à Aufénus Allons, allons, ma nièce n'est pas un soldat de Sylla, elle, et j'espère qu'elle n'oubliera point sa famille. SYLLA, à Niphé en lui montrant l'esclave grec Quel est ce jeune homme, là, près du lit funèbre ? NIPHE Un Grec, nommé Clinias, recueilli tout enfant par mon maître, au milieu du pillage d'Athènes, où son père et sa mère furent tués. SYLLA Et il a souvent vu ta maîtresse, ce Clinias ? NIPHE Deux fois : la première lorsqu'elle entra au collège, la seconde lorsqu'elle en sortit. SYLLA C'est bien. (Aux Assistants.) Amis, entourons ce cercueil vénérable, et disons au mort les dernières paroles. (La moitié des Assistants passe derrière le lit funéraire et revient au côté gauche.) MARCIA Merci de l'honneur que vous faites à mon père. (La nuit vient.) SYLLA, à haute voix Marcius ! Marcius ! Marcius ! TOUS LES ASSISTANTS Marcius ! Marcius ! Marcius ! SYLLA Il ne répond plus à la voix de son général, celui qui fut le plus brave soldat de nos armées, le meilleur citoyen de nos villes, le seul qui osa porter l'épée dans la redoutable forêt de Delphes, le seul qui osa laisser son épée au fourreau dans Rome, quand, selon sa conscience, Lucins Cornélius Sylla ordonna que toutes les épées fussent tirées. (Il s'arrête épuisé ; des amis le soutiennent ; il prend la branche du cyprès.) Au revoir, Marcius ! (On jette l'eau lustrale et l'on gagne le fond.) MARCIUS NEPOS Après l'adieu de Sylla, je sais que tu n'entendras pas le mien, Marcius ; mais n'importe, ton frère Marcius Népos, qui t'aimait sur la terre, qui te respecte au tombeau et qui te reverra au séjour des ombres, te dit adieu ; Marcius Salvénius, adieu ! (Il jette l'eau lustrale sur le cercueil.) MARCIA Et moi aussi, Niphé, je veux dire adieu à mon père. (Elle s'approche, soutenue par Niphé, prend la branche du cyprès des mains de Marcius Népos.) Mon père !... (Sanglotant.) Mon père !... (Elle se renverse dans les bras de sa nourrice. Sylla fait un signe ; on enlève le corps. La nuit est tout à fait venue.) NIPHE Au retour du Champ de Mars, vous trouverez le festin préparé, seigneurs. (On entend les trompettes qui sonnent un air funèbre. Quatre Hommes en robe brune, la tête couverte d'un voile brun, enlèvent le corps. Quatre autres les suivent pour les relayer. Le cortège défile. Un des hommes à robe brune se glisse entre deux colonnes, et pénètre dans l'atrium. Quand cet homme est seul, il va droit à la petite table, verse dans l'amphore d'argent le contenu d'un flacon qu'il tire de sa poitrine ; puis, se rapprochant de la chambré de Marcia, il écoute si elle est déserte. Le convoi, qui a suivi l'impluvium, reparaît de l'autre côté et s'arrête à la porte de la rue, placée en face de la porte de l'atrium. On dépose le corps. Marcia s'agenouille une dernière fois près de lui. L'homme à robe brune regarde cette scène à travers les draperies entr'ouvertes.) SYLLA, de l'autre côté de la cour Adieu, ma fille ! rentre chez toi. (Niphé relève Marcia et la soutient ; elles reprennent le chemin de l'atrium.) NIPHE Viens !... viens ! (L'homme cesse de regarder, pousse la porte de la chambre de Marcia, et s'y cache.) Scène 4 Voyons, bonne nourrice, que feras-tu quand je serai partie ? NIPHE Que veux-tu que je fasse ? Ton père m'a donné sa petite métairie de Fésules, je m'y retirerai. MARCIA Tu quitteras Rome ? NIPHE Ne pas te voir ici, ne pas te voir ailleurs, le supplice est pareil... MARCIA As-tu quelque argent, au moins ? NIPHE Vingt mille sesterces, à peu près. Je ne suis pas de celles qui amassent les gros pécules. MARCIA Non, tu es trop savante pour être riche. Vous autres Thessaliennes, la science est votre déesse, et non pas la fortune. La richesse que vous poursuivez, c'est la connaissance du passé, c'est la prévision de l'avenir... Tu avais prédit la mort de mon père, Niphé... Oh ! c'est un don fatal des dieux que de voir ainsi d'avance les malheurs de l'avenir. NIPHE Oui, c'est un don fatal quand ces malheurs ne peuvent être évités ; mais, lorsqu'au contraire les dieux permettent que l'avenir nous soit révélé, pour le faire bon, de mauvais qu'il pouvait être, la science augurale est un bonheur divin, une révélation sacrée. MARCIA Hélas ! on ne peut fuir son destin, Niphé, et toutes les révélations ne servent qu'à faire voir aux hommes le précipice dans lequel ils tombent. NIPHE Non, non, Marcia ; il y a des malheurs auxquels on peut se soustraire, crois-moi. MARCIA Il fallait, Niphé, écarter la mort du lit de mon père, et je t'aurais crue. NIPHE Ne pleure pas la mort de ton père, Marcia. MARCIA Les funérailles de celui qui m'a donné la vie ne sont pas achevées, et tu me dis de ne pas pleurer sa mort ! NIPHE Je te dis qu'en ce moment même, un nouveau malheur plane sur ta tête. MARCIA Aucun malheur ne peut me toucher en ce moment, où je viens d'éprouver le plus grand de tous. NIPHE Il y a des malheurs plus grands que ceux qui nous conduisent à la tombe ; la mort est une des conditions de la vie. Quitte cette maison, Marcia. MARCIA C'est mon intention, mais pas avant d'avoir fait le partage de mes biens ; je te dois une récompense, bonne Niphé. NIPHE Tu ne me dois rien ; pars vite. MARCIA s'approche de la table et s'arrête Mais Clinias... pauvre Clinias ! qui, quoique esclave, aimait mon père... Clinias, qui n'a pas quitté son maître un instant, et qui veillait au pied de son lit, tandis que nous, veillions à son chevet... NIPHE Laisse-lui deux ou trois poignées d'or sur cette table ; tu ne lui dois pas davantage. MARCIA O Niphé ! te croirais-tu payée de ton affection par deux ou trois poignées d'or ? NIPHE Jette toute ta fortune sur cette table, si tu le veux ; mais, par les mânes de ton père, hâte-toi ! hâte-toi ! MARCIA Mais, enfin, pourquoi partir ? NIPHE Je ne sais... J'entends une voix qui me dit : Qu'elle parte ! qu'elle parte !... voilà tout... MARCIA Illusion ! NIPHE Qu'elle parte ! où malheur ! malheur ! malheur !... MARCIA Niphé, tu m'effrayes !... (Elle descend la scène.) NIPHE Je te dis que l'heure presse, Marcia ; je te dis que le dieu m'avertit, que le dieu me tourmente ; je te dis qu'il y a un malheur dans la maison... Hâte-toi ! hâte-toi ! (Elle l'entraîne vers la porte.) Scène 5 MARCIA Rassure-toi, c'est Clinias. Approchez, Clinias, CLINIAS Me voici. MARCIA Tout est donc terminé là-bas ? CLINIAS Tout. MARCIA, soupirant Hélas ! quoi qu'en dise Niphé, voilà le véritable malheur. Clinias, vous avez tendrement soigné et fidèlement servi Marcius, mon père et votre maître. Vous devez être récompensé. CLINIAS Je devais servir fidèlement mon maître, je devais soigner tendrement votre père... J'ai fait mon devoir, voilà tout. MARCIA Que voulez-vous que je vous donne, Clinias ? CLINIAS Un esclave n'a besoin de rien. MARCIA Le descendant d'une race illustre ne doit point parler comme un esclave : votre aïeul avait été archonte, m'a dit souvent mon père. Demandez, et votre demande vous sera accordée. CLINIAS Eh bien, restez dans la maison de votre père, et gardez-moi près de vous. MARCIA Pauvre Clinias ! tu me demandes la seule chose qu'il me soit impossible de t'accorder ! Je ne suis plus au monde, je suis à Vesta. CLINIAS Alors, je ne demande plus rien. MARCIA Pas même d'être libre? CLINIAS Libre de quoi ? MARCIA De retourner dans ta patrie. CLINIAS Dans ma patrie, où j'ai vu tuer, le même jour, mon père et ma mère, où les pieds des chevaux romains ont dispersé les cendres de mes ancêtres, où je ne retrouverai plus même les ruines de ma maison !... Non, j'ai deux patries, comme tous ceux qui n'en ont plus ; l'une est devenue un désert, l'autre est la maison de Marcius, qui va devenir un désert aussi. Marcius avait été bon pour moi, il me plaignait, il me consolait... Vous étiez la fille de Marcius, la reine de cette maison... Marcius est mort, vous partez... De mes deux patries, comme je vous le disais, pas une ne me reste... Faites-moi conduire au marché, faites-moi vendre à un autre maître ; il commandera, et m'épargnera de penser ; et si j'oublie d'obéir, eh bien, il me tuera, et m'épargnera de vivre. MARCIA Nul ne vous commandera, nul ne vous touchera désormais ; venez ici, Clinias. CLINIAS Me voici ! MARCIA A genoux. CLINIAS J'obéis. MARCIA En vertu du droit qui m'a été rendu de faire mon testament, je vous constitue mon héritier, Clinias, et, par conséquent, je vous fais libre. CLINIAS Moi, votre héritier ?... MARCIA Acceptez, faites-moi cette grâce... Vous savez que je puis vous y forcer. CLINIAS Ordonnez... MARCIA Vous donnerez la moitié de l'argent, la moitié des terres, la moitié des vignes, la moitié des bois à mon oncle, Marcius Népos... Vous partagerez le reste entre tous et Niphé... Cette maison est à vous. La métairie de Fésules est à elle. Si elle meurt avant vous et sans faire de testament, vous hériterez d'elle ; si vous mourez avant elle et sans faire de testament, elle héritera de vous. Voici l'anneau de mon père en signe que vous êtes mon héritier. (Elle lui donne un petit soufflet sur la joue.) Levez-vous, Clinias, vous êtes libre ! Clinias prend 1'anneau, le passe à son doigt, se détourne et le baise NIPHE Eh bien ? MARCIA Me voici. NIPHE Pars. MARCIA Tu as raison, rien ne m'arrête plus ici. Je romps ce gâteau en regrettant de ne pouvoir le partager avec vous, mais Vesta le défend. Associez-vous donc du coeur à mon dernier repas. Je lève cette coupe et je bois à vous. (Elle boit. - On revient des funérailles. Entrée de quelques parents.) Niphé, voici nos parents qui rentrent ; introduis-les dans la salle du festin, et fais-leur mes remerciments. Puis tu reviendras me chercher et tu me conduiras jusqu'au temple. NIPHE A pied ? MARCIA Non ; le char de la grande prêtresse doit m'attendre à la petite porte avec le licteur. NIPHE J'avais et je reviens... Mais toi, pendant ce temps...? MARCIA Je reprends mes habits de vestale. NIPHE Tu me promets de ne point sortir sans moi ? MARCIA Je te le promets. (Niphé serre les mains de Marcia, puis sort, et ferme les rideaux.) Scène 6 Clinias, voyez si le char est à la petite porte ; s'il n'était point arrivé, allez au-devant, et pressez les chevaux. CLINIAS Je vous verrai encore une fois, n'est-ce pas ? MARCIA Vous accompagnerez le char jusqu'à la porte du collège... Allez, Clinias, allez. CLINIAS J'obéis. (Il sort.) Scène 7 Scène 8 Clinias ! CLINIAS Niphé ! NIPHE Es-tu déjà de retour ? CLINIAS Non ; il m'a semblé seulement que Marcia m'appelait. Je n'avais pas encore quitté la chambre voisine, je suis rentré. NIPHE Moi aussi, j'ai cru entendre sa voix. CLINIAS Nous nous sommes trompés sans doute. Tout est calme, tout est solitaire. NIPHE N'as-tu rien vu d'extraordinaire dans la maison ? CLINIAS Rien. NIPHE Pas d'étrangers suspects ? CLINIAS Aucun. NIPHE L'orfraie ! Entends-tu l'orfraie ? CLINIAS C'est l'oiseau de la mort ! et il y a une heure, la mort était encore ici, dans cette maison. Où as-tu quitté Marcia ? CLINIAS Ici. NIPHE Quand cela ? CLINIAS A l'instant même. . NIPHE Elle t'avait donné un ordre? CLINIAS Celui d'aller voir si le char était arrivé. NIPHE Va et reviens. CLINIAS Comme l'éclair. (Il sort par le fond.) Scène 9 Marcia ! Marcia !... tu es dans ta chambre, n'est-ce pas ? Réponds-moi. (Elle veut ouvrir) Marcia ! pourquoi es-tu enfermée ? Marcia, réponds-moi... Marcia !... MARCIA, de sa chambre Ah ! NIPHE C'est sa voix... Elle a poussé un cri. (Secouant la porte.) A l'aide ! au secours ! Scène 10 Silence ! NIPHE Un homme dans le gynécée... Profanation ! L'INCONNU La vieille Niphé, l'Argus thessalien... Place, place ! NIPHE Qu'as-tu fait, misérable ? (Elle le prend à la gorge.) L'INCONNU Place ! NIPHE Non, tu ne fuiras point. A l'aide ! au secours ! L'INCONNU Ne crie pas. NIPHE C'est toi qui es le malheur, c'est toi qui es le crime! (Lui découvrant le visage.) C'est toi qui es Lucius Sergius Catilina ! CATILINA Oh! malheur à toi, puisque tu sais mon nom ! NIPHE Catilina ! Catilina !... au secours ! CATILINA Te tairas-tu ! NIPHE Catilina ! Catilina ! Catilina !... CATILINA, la frappant de son poignard Eh bien, alors... NIPHE Ah ! (Elle chancelle) CATILINA Lâche-moi ! NIPHE Oui, je te lâcherai, car la mort ouvre ma main. Mais si tu échappes à la justice des hommes, tu n'échapperas pas à la vengeance des dieux. CATILINA Soit. C'est une affaire entre Némésis et moi. Me lâcheras-tu ! NIPHE, se soulevant Catilina, tu as semé le sang criminel, tu as versé le sang innocent : par un crime tu as donné la mort, par un crime tu as donné la vie. Catilina, tout ce que l'avenir te garde de malheurs sortira de cette nuit... Catilina, gare au fils de la vestale ! (Elle tombe.) CATILINA Gare au fils de la vestale ?... Une vestale ne devient pas mère, ou, lorsqu'elle devient mère, on l'enterre avec son enfant !... Le fils de la vestale n'est donc pas à craindre pour moi... Quant au sang, innocent ou coupable, celui qui l'a versé n'a qu'à s'approcher d'une fontaine comme je le fais ; l'eau lave le sang. (Il se lave les mains à la fontaine. Nuit profonde.) Scène 11 Oh ! cette fois, je ne me suis pas trompé ; cette fois, j'ai entendu un cri de détresse. C'était la voix de Niphé. (Heurtant le cadavre.) Niphé!... (Il cherche à la soulever. ) NIPHE Ah ! CATILINA Elle n'est pas morte !... NIPHE Clinias... CATILINA Oh !... si elle dit mon nom, il faut que je les tue tous deux. CLINIAS, à Niphé L'assassin !... comment s'appelle l'assassin ?... NIPHE C'est... c'est... Ah !... (Elle expire.) CATILINA Inutile alors... (Il fuit.) CLINIAS, apercevant Catilina, sur qui tombe un reflet de la lampe de l'atrium Je ne sais pas ton nom ; mais je t'ai vu... | ||||||