Oeuvres littéraires
Histoire romaine César
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Scène 1 Chez Antoine. Antoine, Octave et Lépide, assis autour d'une table. ANTOINE Ainsi tous ces hommes mourront ; leurs noms sont marqués.
OCTAVE Votre frère aussi doit mourir ; y consentez-vous, Lépide ?
LEPIDE J'y consens.
OCTAVE Marquez-le, Antoine.
LEPIDE A condition que Publius cessera de vivre, Publius, le fils de votre soeur, Marc-Antoine.
ANTOINE Il cessera de vivre : voyez, d'un trait il est damné. Mais, Lépide, allez à la maison de César ; vous y prendrez le testament de César, et nous verrons à en retrancher quelques legs onéreux.
LEPIDE Ça, vous retrouverai-je ici ?
OCTAVE Ou ici ou au Capitole.
Sort Lépide.
ANTOINE C'est un homme nul et incapable, bon à faire des commissions. Convient-il, quand le monde est divisé en trois, qu'il soit un des trois partageants ?
OCTAVE Vous en avez jugé ainsi, et vous avez pris son conseil pour décider qui serait voué à la mort, dans notre noir décret de proscription.
ANTOINE Octave, j'ai vu plus de jours que vous. Nous n'accumulons les honneurs sur cet homme, que pour nous décharger sur lui d'un certain odieux ; il ne les portera que comme l'âne porte l'or, gémissant et suant sous le faix, conduit ou chassé dans la voie indiquée par nous ; et, quand il aura porté notre trésor où nous voulons, alors nous lui retirerons sa charge, et nous le renverrons, comme l'âne débâté, secouer ses oreilles et paître aux communaux.
OCTAVE Faites à votre volonté ; mais c'est un soldat éprouvé et vaillant.
ANTOINE Mon cheval l'est aussi, Octave ; et c'est pour cela que je lui assigne sa ration de fourrage. C'est une bête que j'instruis à combattre, à caracoler, à s'arrêter court, à courir en avant ; le mouvement de son corps est gouverné par mon esprit. Et, jusqu'à un certain point, Lépide est ainsi ; il veut être instruit, dressé et lancé. C'est un esprit stérile qui vit d'abjection, de bribes et d'assimilations, et adopte pour mode ce qui a été usé et épuisé par les autres hommes. Ne parlez de lui que comme d'un instrument. Et maintenant, Octave, écoutez de grandes choses... Brutus et Cassius lèvent des troupes ; il faut que nous leur tenions tête au plus vite. Combinons donc notre alliance, rassemblons nos meilleurs amis, et déployons nos meilleures ressources. Allons à l'instant tenir conseil pour visiter aux plus sûrs moyens de découvrir les trames secrètes et de faire face aux périls évidents.
OCTAVE Oui, agissons ! car nous sommes attachés au poteau et harcelés par une meute d'ennemis ; et plusieurs qui nous sourient recèlent, je le crains, dans leurs coeurs des millions de perfidies.
Ils sortent. Scène 2 Le camp près de Sardes. Devant la tente de Brutus. Tambour. Entrent Brutus, Lucilius, Lucius et des soldats ; Titinius et Pindarus les rencontrent. BRUTUS Halte-là.
LUCIUS Le mot d'ordre ! holà ! halte!
BRUTUS Eh bien, Lucilius, Cassius est-il proche ?
LUCILIUS Il est tout près d'ici ; et Pindarus est venu pour vous saluer de la part de son maître.
Pindarus remet une lettre à Brutus.
BRUTUS, après avoir lu la lettre. Il me complimente gracieusement... Votre maître, Pindarus, soit par son propre changement, soit par la faute de ses officiers, m'a donné des motifs sérieux de déplorer certains actes : mais, s'il est près d'ici, je vais recevoir ses explications.
PINDARUS Je ne doute pas que mon noble maître n'apparaisse tel qu'il est, plein de sagesse et d'honneur.
BRUTUS Personne n'en doute... Un mot, Lucilius : que je sache comment il vous a reçu.
LUCILIUS Avec courtoisie et avec assez d'égards, mais non avec ces façons familières, avec cette expansion franche et amicale qui lui étaient habituelles jadis.
BRUTUS Tu as décrit là le refroidissement d'un ami chaleureux. Remarque toujours, Lucilius, que, quand l'affection commence à languir et à décliner, elle affecte force cérémonies. La foi naïve et simple est sans artifice, mais les hommes creux sont comme certains chevaux fougueux au premier abord ; ils promettent par leur allure vaillante la plus belle ardeur ; mais, dès qu'il leur faut endurer l'éperon sanglant, ils laissent tomber leur crinière, et, ainsi que des haridelles trompeuses, succombent à l'épreuve. Ses troupes arrivent-elles ?
LUCILIUS Elles comptent établir leurs quartiers à Sardes, cette nuit ; le gros de l'armée, la cavalerie en masse, arrivent avec Cassius.
Marche militaire derrière le théâtre.
BRUTUS Ecoutez, il est arrivé. Marchons tranquillement à sa rencontre.
Entrent Cassius et des soldats.
CASSIUS Halte-là !
BRUTUS Halte-là ! faites circuler le commandement.
VOIX DIVERSES, derrière le théâtre. Halte !... Halte !... Halte !
CASSIUS, à Brutus. Très noble frère, vous m'avez fait tort.
BRUTUS 0 vous, dieux, jugez-moi ! Ai-je jamais eu des torts envers mes ennemis ? Si cela ne m'est pas arrivé, comment puis-je avoir fait tort à un frère ?
CASSIUS Brutus, cette attitude sévère que vous prenez dissimule des torts, et, quand vous en avez...
BRUTUS Cassius, modérez-vous ; exposez avec calme vos griefs... Je vous connais bien. Sous les yeux de nos deux armées, qui ne devraient voir entre nous qu'une tendre affection, ne nous disputons pas. Commandez-leur de se retirer. Puis, dans ma tente, Cassius, vous expliquerez vos griefs, et je vous donnerai audience.
CASSIUS Pindarus, dites à nos commandants de replier leurs troupes à quelque distance de ce terrain.
BRUTUS Lucilius, faites de même ; et que nul n'approche de notre tente, avant que notre conférence soit terminée. Que Lucius et Titinius gardent notre porte.
Ils se retirent. Scène 3 Dans la tente de Brutus. Lucius et Titinius en faction à l'entrée de la tente. Paraissent Brutus et Cassius CASSIUS Que vous m'avez fait tort, voici qui le prouve. Vous avez condamné et flétri Lucius Pella, pour s'être laissé corrompre ici par les Sardiens ; et cela, au mépris de la lettre par laquelle j'intercédais pour cet homme qui m'était connu.
BRUTUS Vous vous êtes fait tort à vous-même, en écrivant dans un cas pareil.
CASSIUS Dans un temps comme le nôtre, il ne convient pas que la plus légère transgression porte ainsi son commentaire.
BRUTUS Permettez-moi de vous le dire, Cassius, à vous-même on vous reproche d'avoir des démangeaisons aux mains, de trafiquer de vos offices et de les vendre pour de l'or à des indignes.
CASSIUS Moi, des démangeaisons aux mains ! En parlant ainsi, vous savez bien que vous êtes Brutus ; sans quoi ce serait, par les dieux, votre dernière parole.
BRUTUS Le nom de Cassius pare cette corruption, et voilà pourquoi le châtiment se voile la face.
CASSIUS Le châtiment !
BRUTUS Souvenez-vous de Mars, souvenez-vous des Ides de Mars ! N'est-ce pas au nom de la justice qu'a coulé le sang du grand Jules ? Entre ceux qui l'ont poignardé, quel est le scélérat qui a attenté à sa personne autrement que pour la justice ? Quoi ! nous-qui avons frappé le premier homme de l'univers pour avoir seulement protégé des brigands, nous irons maintenant souiller nos doigts de concussions infâmes, et vendre le champ superbe de notre immense gloire pour tout le clinquant qui peut tenir dans cette main crispée ! J'aimerais mieux être un chien, et aboyer à la lune que d'être un pareil Romain.
CASSIUS Brutus, ne me harcelez point ; je ne l'endurerai pas. Vous vous oubliez, en prétendant ainsi me contenir. Je suis un soldat, moi, plus ancien que vous au service, plus capable que vous de faire des choix.
BRUTUS Allons donc, vous ne l'êtes point, Cassius.
CASSIUS Je le suis.
BRUTUS Je dis que vous ne l'êtes point.
CASSIUS Ne me poussez pas davantage ; je m'oublierais. Songez à votre salut : ne me provoquez pas plus longtemps.
BRUTUS Arrière, homme de rien !
CASSIUS Est-il possible !
BRUTUS Ecoutez-moi, car je veux parler. Est-ce à moi de céder la place à votre colère étourdie ? Est-ce que je vais m'effrayer des grands yeux d'un forcené ?
CASSIUS 0 dieux ! ô dieux ! faut-il que j'endure tout ceci !
BRUTUS Tout ceci! oui, et plus encore. Enragez jusqu'à ce qu'éclate votre coeur superbe ; allez montrer à vos esclaves combien vous êtes colère, et faites trembler vos subalternes ! Est-ce à moi de me déranger, et de vous observer ? Est-ce à moi de me tenir prosterné devant votre mauvaise humeur ! Par les dieux, vous digérerez le venin de votre bile, dussiez-vous en crever ; car, de ce jour, je veux m'amuser, je veux rire de vous, chaque fois que vous vous emporterez.
CASSIUS En est-ce donc venu là ?
BRUTUS Vous vous dites meilleur soldat que moi, prouvez-le, justifiez votre prétention, et cela me fera grand plaisir. Pour ma part, je prendrai volontiers leçon d'un vaillant homme.
CASSIUS Vous me faites tort, vous me faites tort en tout, Brutus. J'ai dit plus ancien soldat, et non meilleur. Ai-je dit meilleur ?
BRUTUS Si vous l'avez dit, peu m'importe.
CASSIUS Quand César vivait, il n'aurait pas osé me traiter ainsi.
BRUTUS Paix ! paix ! vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi.
CASSIUS Je n'aurais pas osé !
BRUTUS Non.
CASSIUS Quoi ! pas osé le provoquer !
BRUTUS Sur votre vie, vous ne l'auriez pas osé.
CASSIUS Ne présumez pas trop de mon affection ; je pourrais faire ce que je serais fâché d'avoir fait.
BRUTUS Vous avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait. Vos menaces ne me terrifient point, Cassius ; car je suis si fortement armé d'honnêteté, qu'elles passent près de moi, comme un vain souffle que je ne remarque pas. Je vous ai envoyé demander certaines sommes d'or que vous m'avez refusées ; car moi, je ne sais pas me procurer d'argent par de vils moyens. Par le ciel, j'aimerais mieux monnayer mon coeur et couler mon sang en drachmes que d'extorquer de la main durcie des paysans leur misérable obole par des voies iniques. Je vous ai envoyé demander de l'or pour payer mes légions, et vous me l'avez refusé : était-ce un acte digne de Cassius ? Aurais-je ainsi répondu à Caïus Cassius ? Lorsque Marcus Brutus deviendra assez sordide pour refuser à ses amis ces vils jetons, dieux, soyez prêts à le broyer de tous vos foudres !
CASSIUS Je ne vous ai pas refusé.
BRUTUS Si fait.
CASSIUS Non. Il n'était qu'un imbécile, celui qui a rapporté ma réponse... Brutus m'a brisé le coeur. Un ami devrait supporter les faiblesses de son ami ; mais Brutus fait les miennes plus grandes qu'elles ne sont.
BRUTUS Je ne les dénonce que quand vous m'en rendez victime.
CASSIUS Vous ne m'aimez pas.
BRUTUS Je n'estime pas vos fautes.
CASSIUS Les yeux d'un ami ne devraient pas voir ces fautes-là.
BRUTUS Les yeux d'un flatteur ne les verraient pas, parussent-elles aussi énormes que le haut Olympe.
CASSIUS Viens, Antoine, et toi, jeune Octave, viens. Seuls vengez vous sur Cassius ; car Cassius est las du monde, haï de celui qu'il aime, bravé par son frère, repris comme un esclave, toutes ces fautes observées, enregistrées, apprises et retenues par coeur pour lui être jetées à la face ! Oh ! je pourrais pleurer de mes yeux toute mon âme !... Voici mon poignard, et voici ma poitrine nue, et dedans un coeur plus précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or ! Si tu es un Romain, prends-le ; moi, qui t'ai refusé de l'or, je te donne mon coeur. Frappe, comme tu frappas César ; car, je le sais, au moment même où tu le haïssais le plus, tu l'aimais mieux que tu n'as jamais aimé Cassius.
BRUTUS Rengainez votre poignard. Emportez-vous tant que vous voudrez, vous avez liberté entière ; faites ce que vous voudrez, le déshonneur même ne sera qu'une plaisanterie. 0 Cassius, vous avez pour camarade un agneau : la colère est en lui comme le feu dans le caillou, qui, sous un effort violent, jette une étincelle hâtive, et se refroidit aussitôt.
CASSIUS Cassius n'a-t-il vécu que pour amuser et faire rire son Brutus, chaque fois qu'un ennui ou une mauvaise humeur le tourmente !
BRUTUS Quand j'ai dit cela, j'étais de mauvaise humeur moi-même.
CASSIUS Vous le confessez. Donnez-moi votre main.
BRUTUS Et mon coeur aussi.
CASSIUS 0 Brutus !
BRUTUS Que voulez-vous dire ?
CASSIUS Est-ce que vous ne m'aimez pas assez pour m'excuser, quand cette nature vive que je tiens de ma mère fait que je m'oublie ?
BRUTUS Oui, Cassius, et désormais, quand vous vous emporterez contre votre Brutus, il s'imaginera que c'est votre mère qui gronde, et vous laissera faire.
Bruit derrière le théâtre.
LE POETE, derrière le théâtre. Laissez-moi entrer pour voir les généraux ! Il y a désaccord entre eux : il n'est pas bon qu'ils soient seuls.
LUCIUS, derrière le théâtre. Vous ne pénétrerez pas jusqu'à eux.
LE POETE, derrière le théâtre. Il n'y a que la mort qui puisse m'arrêter.
Entre le poète.
CASSIUS Eh bien, qu'y a-t-il ?
LE POETE Honte à vous, généraux ! Fi ! que prétendez-vous ? Soyez amis, ainsi qu'il sied à deux tels hommes ; car j'ai vu, j'en suis sûr, bien plus de jours que vous.
CASSIUS Ah ! ah ! que ce cynique rime misérablement !
BRUTUS Sortez d'ici, drôle ; impertinent, hors d'ici.
CASSIUS Excusez-le, Brutus, c'est sa manière.
BRUTUS Je prendrai mieux son humeur quand il prendra mieux son moment. Qu'est-il besoin à l'armée de ces baladins stupides ! Compagnon, hors d'ici !
CASSIUS Arrière, arrière ! allez-vous-en.
Le poète sort. Entrent Lucilius et Titinius.
BRUTUS Lucilius et Titinius, dites aux commandants de préparer le logement de leurs compagnies pour cette nuit.
CASSIUS Et puis revenez tous deux, et amenez-nous Messala immédiatement.
Sortent Lucilius et Titinius.
BRUTUS Lucius, un bol de vin !
CASSIUS Je n'aurais pas cru que vous pussiez vous irriter ainsi.
BRUTUS 0 Cassius, je souffre de tant de douleurs !
CASSIUS Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous êtes accessible aux maux accidentels.
BRUTUS Nul ne supporte mieux le chagrin : Portia est morte.
CASSIUS Ha ! Portia !
BRUTUS Elle est morte.
CASSIUS Comment ne m'avez-vous pas tué, quand je vous contrariais ainsi ! 0 perte insupportable et accablante !... De quelle maladie ?
BRUTUS Du désespoir causé par mon absence, et de la douleur de voir le jeune Octave et Marc Antoine grossir ainsi leurs forces : car j'ai appris cela en même temps que sa mort. Elle en a perdu la raison, et, en l'absence de ses familiers, elle a avalé de la braise.
CASSIUS Et elle est morte ainsi !
BRUTUS Oui, ainsi.
CASSIUS 0 dieux immortels !
Entre Lucius, avec du vin et des flambeaux.
BRUTUS Ne parlez plus d'elle... Donne-moi un bol de vin... En ceci j'ensevelis tout ressentiment, Cassius.
Il boit.
CASSIUS Mon coeur est altéré de ce noble toast. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin déborde de la coupe. Je ne puis trop boire de l'amitié de Brutus.
Il boit. Rentre Titinius avec Messala.
BRUTUS Entrez, Titinius ; bien venu, bon Messala ! Maintenant asseyons-nous autour de ce flambeau, et délibérons sur les nécessités du moment.
CASSIUS Portia, tu as donc disparu !
BRUTUS Assez, je vous prie. Messala, des lettres m'apprennent que le jeune Octave et Marc Antoine descendent sur nous avec des forces considérables, dirigeant leur marche vers Philippes.
MESSALA J'ai moi-même des lettres de la même teneur.
BRUTUS Qu'ajoutent-elles ?
MESSALA Que, par décrets de proscription et de mise hors la loi, Octave, Antoine et Lépide ont mis à mort cent sénateurs.
BRUTUS En cela nos lettres ne s'accordent pas bien : les miennes parlent de soixante-dix sénateurs qui ont péri par leurs proscriptions ; Cicéron est l'un d'eux !
CASSIUS Cicéron, l'un d'eux !
MESSALA Oui, Cicéron est mort, frappé par ce décret de proscription. Avez-vous eu des lettres de votre femme, monseigneur ?
BRUTUS Non, Messala.
MESSALA Et dans vos lettres est-ce qu'on ne vous dit rien d'elle ?
BRUTUS Rien, Messala.
MESSALA C'est étrange, il me semble.
BRUTUS Pourquoi cette question ? Vous parle-t-on d'elle dans vos lettres ?
MESSALA Non, monseigneur.
BRUTUS Dites-moi la vérité, en Romain que vous êtes.
MESSALA Supportez donc en Romain la vérité que je vais dire. Car il est certain qu'elle est morte, et d'une étrange manière.
BRUTUS Eh bien, adieu, Portia... Nous devons tous mourir, Messala : c'est en songeant qu'elle devait mourir un jour, que j'ai acquis la patience de supporter sa mort aujourd'hui.
MESSALA Voilà comme les grands hommes doivent supporter les grandes pertes.
CASSIUS Je suis là-dessus aussi fort que vous en théorie, mais ma nature ne serait pas capable d'une telle résignation.
BRUTUS Allons, animons-nous à notre oeuvre !... Que pensez-vous d'une marche immédiate sur Philippes ?
CASSIUS Je ne l'approuve pas.
BRUTUS Votre raison ?
CASSIUS La voici : il vaut mieux que l'ennemi nous cherche ; il épuisera ainsi ses ressources, fatiguera ses soldats et se fera tort à lui-même, tandis que nous, restés sur place, nous serons parfaitement reposés, fermes et alertes.
BRUTUS De bonnes raisons doivent forcément céder à de meilleures. Les populations, entre Philippes et ce territoire, ne nous sont attachées que par une affection forcée, car elles ne nous ont fourni contribution qu'avec peine : l'ennemi, en s'avançant au milieu d'elles, se grossira d'auxiliaires, et arrivera rafraîchi, recruté et encouragé : avantages que nous lui retranchons, si nous allons lui faire face à Philippes, laissant ces peuples en arrière.
CASSIUS Ecoutez-moi, mon bon frère...
BRUTUS Pardon !... Vous devez noter, en outre, que nous avons tiré de nos amis tout le secours possible, que nos légions sont au complet, que notre cause est mûre. L'ennemi se renforce de jour en jour ; nous, parvenus au comble, nous sommes près de décliner. Il y a dans les affaires humaines une marée montante ; qu'on la saisisse au passage, elle mène à la fortune ; qu'on la manque, tout le voyage de la vie s'épuise dans les bas-fonds et dans les détresses. Telle est la pleine mer sur laquelle nous flottons en ce moment ; et il nous faut suivre le courant tandis qu'il nous sert, ou ruiner notre expédition !
CASSIUS Eh bien, puisque vous le voulez, en avant ! Nous marcherons ensemble et nous les rencontrerons à Philippes.
BRUTUS L'ombre de la nuit a grandi sur notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité : faisons-lui donc l'aumône d'un léger repos. Il ne reste plus rien à dire ?
CASSIUS Plus rien. Bonne nuit. Demain de bonne heure nous nous lèverons, et en route !
BRUTUS Lucius, ma robe de chambre !
Lucius sort.
Adieu, bon Messala ; bonne nuit, Titinius... Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos !
CASSIUS 0 mon cher frère, cette nuit avait bien mal commencé. Que jamais pareille division ne s'élève entre nos âmes ! Non, jamais, Brutus.
BRUTUS Tout est bien.
CASSIUS Bonne nuit, monseigneur.
BRUTUS Bonne nuit, mon bon frère.
TITINIUS ET MESSALA Bonne nuit, seigneur Brutus.
BRUTUS Adieu, tous !
Sortent Cassius, Titinius et Messala. Lucius rentre, tenant une robe de chambre.
Donne-moi la robe. Où est ton instrument ?
LUCIUS Ici, dans la tente.
BRUTUS Eh ! tu parles d'une voix assoupie ! Pauvre garçon, je ne te blâme pas ; tu as trop veillé. Appelle Claudius et quelques autres de mes hommes ; je les ferai dormir sur des coussins dans ma tente.
LUCIUS, appelant. Varron ! Claudius !
Entrent Varron et Claudius.
VARRON Monseigneur appelle ?
BRUTUS Je vous en prie, amis, couchez-vous et dormez dans ma tente ; il se peut que je vous éveille bientôt pour vous envoyer à mon frère Cassius.
VARRON Permettez-nous d'attendre, en veillant, vos ordres.
BRUTUS Non, je ne le veux pas. Couchez-vous, mes bons amis ; il se peut que je change d'idée. Tiens, Lucius, voici le livre que j'ai tant cherché ; je l'avais mis dans la poche de ma robe.
Les serviteurs se couchent.
LUCIUS J'étais bien sûr que votre seigneurie ne me l'avait pas donné.
BRUTUS Excuse-moi, cher enfant, je suis si oublieux. Peux-tu tenir ouverts un instant tes yeux appesantis, et toucher un accord ou deux de ton instrument ?
LUCIUS Oui, monseigneur, si cela vous fait plaisir.
BRUTUS Cela m'en fait, mon enfant ; je te donne trop de peine, mais tu as bon vouloir.
LUCIUS C'est mon devoir, monseigneur.
BRUTUS Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces, je sais que les jeunes têtes doivent avoir leur temps de sommeil.
LUCIUS J'ai déjà dormi, monseigneur.
BRUTUS Tant mieux ; tu dormiras encore ; je ne te tiendrai pas longtemps ; si je vis je veux être bon pour toi. (Lucius chante et s'endort peu à peu.) C'est un air somnolent... 0 assoupissement meurtrier ! tu poses ta masse de plomb sur cet enfant qui te joue de la musique !... Doux être, bonne nuit ! Je ne serai pas assez cruel pour réveiller. Pour peu que tu inclines la tête, tu vas briser ton instrument ; je vais te l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon ! (Prenant son livre.) Voyons, voyons... N'ai-je pas plié le feuillet où j'ai interrompu ma lecture ? C'est ici, je crois.
Il s'assied. Le Spectre de César apparaît.
Comme ce flambeau brûle mal !... Ah ! qui vient ici ? C'est, je crois, l'affaiblissement de mes yeux qui donne forme à cette monstrueuse apparition. Elle vient sur moi. Es-tu quelque chose ? Es-tu un dieu, un ange ou un démon, toi qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux ? Dis-moi qui tu es.
LE SPECTRE Ton mauvais génie, Brutus.
BRUTUS Pourquoi viens-tu ?
LE SPECTRE Pour te dire que tu me verras à Philippes.
BRUTUS Eh bien, je te reverrai donc ?
LE SPECTRE Oui, à Philippes.
Le spectre s'évanouit.
BRUTUS Eh bien ! je te verrai à Philippes. Maintenant que j'ai repris courage, tu t'évanouis ; mauvais génie, je voudrais m'entretenir encore avec toi... Enfant ! Lucius !... Varron ! Claudius, mes maîtres, éveillez-vous ! Claudius !
LUCIUS Les cordes sont fausses, monseigneur.
BRUTUS Il croit être encore à son instrument... Lucius, éveille-toi.
LUCIUS Monseigneur ?
BRUTUS Est-ce que tu rêvais, Lucius, que tu as crié ainsi ?
LUCIUS Monseigneur, je ne sais pas si j'ai crié.
BRUTUS Oui, tu as crié... As-tu vu quelque chose ?
LUCIUS Rien, monseigneur.
BRUTUS Rendors-toi, Lucius... Allons, Claudius ! Et toi, camarade, éveille-toi !
VARRON Monseigneur ?
CLAUDIUS Monseigneur ?
BRUTUS Pourquoi donc, mes amis, avez-vous crié ainsi dans votre sommeil ?
VARRON ET CLAUDIUS Avons-nous crié, monseigneur ?
BRUTUS Oui ; avez-vous vu quelque chose ?
VARRON Non, monseigneur, je n'ai rien vu.
CLAUDIUS Ni moi, monseigneur.
BRUTUS Allez me recommander à mon frère Cassius : dites-lui de porter ses forces de bonne heure à l'avant-garde : nous le suivrons.
VARRON ET CLAUDIUS Ce sera fait, monseigneur.
Ils sortent.
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