![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | |||||||
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Histoire romaine Victor Duruy Sommaire Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs |
I - TROUBLES INTERIEURS ; COMMENCEMENTS DE CESAR Au temps de Sylla, les aruspices toscans consultés sur certains prodiges avaient répondu qu'un nouvel âge du monde approchait et que la forme de l'univers allait changer. Il n'était pas nécessaire de savoir lire dans le ciel pour voir que sur la terre une révolution se préparait. Depuis soixante ans, deux tentatives avaient été faites en sens contraire pour reconstituer la république, l'une en vue des intérêts populaires, l'autre au nom des intérêts aristocratiques. La première échoua, parce que les Gracques comptèrent trop sur cette tourbe d'affranchis qui avaient remplacé l'ancien peuple romain ; l'autre parut un moment réussir, parce que Sylla se servit de la seule force qui restât dans Rome, la noblesse : mais cette noblesse, qui aurait pu gouverner le monde si elle avait su se gouverner elle-même, se montra incapable de garder l'empire, et Pompée lui ôta, pour payer les applaudissements du peuple, une partie de ce que Sylla lui avait donné. C'était encore une restauration inintelligente du passé, un retour aux temps de Sulpicius et de Saturninus, sans plus de garanties contre l'esprit de faction ; c'était la guerre ramenée au Forum : elle y éclata bien vite. Le consulat de Pison, en l'année 67, peut être compté parmi ceux des plus mauvais jours de la république. Un ancien questeur de Pompée, C. Cornelius, était alors tribun ; il voulut réprimer les prêts usuraires dont les nobles ruinaient les provinces, et empêcher quelques sénateurs vendus de dispenser, au nom de leur compagnie, de l'observation d'une loi. Pison combattit sa rogation et, le peuple murmurant, il fit saisir plusieurs mutins ; mais la foule se rua sur les licteurs, brisa leurs faisceaux et chassa le consul du Forum sous une grêle de pierres. Comme son patron, Cornelius n'était pas un démagogue, il congédia l'assemblée, et modifia sa proposition : pour valider un sénatus-consulte qui dispenserait d'une loi, il faudra la présence de deux cents membres au moins. Il essaya aussi d'étendre le crime de brigue à ceux qui auraient aidé le candidat incriminé, et il formula contre eux des peines sévères. Pison, à qui la violence venait de mal réussir, usa de l'adresse ; il s'empara de cette loi, afin de n'en pas laisser l'honneur au tribun, et, sous prétexte qu'avec des peines immodérées on ne trouverait ni accusateur ni juges, il ne demanda pour les coupables que l'expulsion du sénat, l'interdiction des charges et une amende. Cette fois encore une émeute l'obligea à fuir du Forum ; il fit appel à ses amis, revint en force, et la loi passa. A peine Cornelius fut-il sorti de charge que les deux Cominius l'accusèrent du crime de majesté pour n'avoir pas tenu compte du veto de ses collègues ; mais un autre agent de Pompée, Manilius, à la tête d'une troupe armée, les menaça de mort. Ils s'enfuirent, sous la protection des consuls, dans une maison d'où ils s'échappèrent la nuit par les toits (66). Ainsi les luttes à main armée recommençaient : naguère Licinius Macer accusait le sénat de despotisme, maintenant les consuls reprochent aux tribuns leurs violences ; nobles et peuple étaient donc également convaincus d'impuissance à gouverner, et il n'y avait plus qu'une expérience à tenter : la monarchie. Trois hommes y tendaient alors : Pompée, à la manière de Périclès, par les lois mêmes de son pays ; Catilina, comme les Denys et les Agathocle, par les conspirations et la soldatesque ; César, à la façon d'Alexandre, par d'irrésistibles séductions et l'ascendant de son génie. Entre ces trois hommes un autre se plaça, qui, meilleur que son temps, croyait à la vertu, au pouvoir de la raison, et qui ne se résignait pas à la pensée qu'on ne pût sauver la liberté. Comme Drusus, Cicéron cherchait le salut de la république, non dans la domination exclusive d'une classe de citoyens, mais dans la conciliation de tous les ordres : avec un seul, c'était le despotisme ; avec deux, la guerre ; avec trois, l'harmonie, la paix. Il avait déjà contribué à faire rendre aux chevaliers les jugements, et il travaillait à mettre de leur côté l'opinion publique en exaltant dans tous ses discours leur impartialité et leurs services. Il aurait voulu enchaîner Pompée à leur cause, et, comme il avait compris de quelle nature était son ambition, il n'avait rien épargné pour la favoriser. D'ailleurs, homme nouveau, Cicéron avait besoin pour se faire jour de l'appui de Pompée ; son ambition personnelle se trouvait ainsi d'accord avec ce qu'il croyait être l'intérêt public.
Il avait fait plus qu'il ne voulait dire. Déjà le sénat redoutait le neveu de Marius et de cet Aurelius Cotta qui lui avait enlevé les jugements, l'orateur populaire qui avait provoqué le rappel des amis de Lépide, le prodigue qui éclipsait toute la noblesse par ses magnificences. Crassus, consul et triomphateur, voyait en lui un rival, Pompée, un ami nécessaire, et le peuple l'aimait, le peuple qu'il courtisait sans bassesse, qu'il menait, en contenant ses passions mauvaises, comme ces chevaux fougueux qu'il se plaisait à dompter au Champ de Mars. Les grands espéraient que, ruiné par ses folles dépenses, il cesserait d'être redoutable en cessant de pouvoir acheter les charges ; mais ils oubliaient que le peuple lui donnerait peut-être ce qu'il vendait à d'autres. Les usuriers d'ailleurs, avec leur instinct rapace, avaient deviné l'avenir du jeune prodigue, et personne ne refusait à celui qui aurait un jour tant à donner. Avant d'avoir exercé aucune charge, il devait 1300 talents ! Quand Pompée était revenu d'Espagne, il avait trouvé César en possession d'un tel crédit, qu'il avait dû compter avec lui. Il avait pensé s'en faire un instrument, il en servit lui-même ; du moins, il tomba sous le charme, il écouta des conseils déguisés sous les éloges, et César contribua beaucoup à la détermination qui sépara Pompée de la noblesse, où était sa véritable place, pour le mettre à la tête du peuple, où son caractère ne pouvait le laisser longtemps.
Mais tous les plans pour le présent et l'avenir, ceux de César ou de Pompée, comme ceux du sénat ou des tribuns, faillirent être déjoués par une conjuration sortie des sentines les plus impures de la république. | |||||||