LVII - De la mort de Pompée à celle de Caton (48-46) |
III - GUERRE D'AFRIQUE (46). THAPSUS, MORT DE
CATON
Monnaie de Cornificius |
Cette sédition apaisée, César
partit pour accabler en Afrique les débris de
Pharsale. Après la perte de cette bataille, Octavius,
un chef pompéien, avait réuni quelques troupes
en Macédoine ; de là il était
passé en Illyrie, avait été contraint
par Cornificius et Vatinius de fuir en Afrique, où
Juba et Atius Varus commandaient la seule armée
pompéienne qui pût se vanter d'une victoire. Les
chefs réunis à Corcyre, Labienus, Scipion,
Afranius, Petreius, Faustus Sylla, fils du dictateur,
résolurent de gagner cette province. Caton
était à Dyrrachium avec une flotte et des
soldats. Il en offrit le commandement à
Cicéron, qui était consulaire, tandis que
lui-même n'avait été que prêteur.
Mais, depuis Pharsale, Cicéron était dans les
plus vives angoisses, craignant de rester avec ces
forcenés, honteux de partir, et ne sachant comment
excuser auprès de César sa fuite d'Italie. La
proposition de Caton le décida. Lui commander, lui
combattre, quand il ne fallait pas poser les armes, mais les
jeter : c'était une dérision.
| Le fils aîné de Pompée, Cneus,
irrité de ces paroles, courut sur lui
l'épée à la main et l'aurait
tué, sans Caton qui protégea son
départ. Il revint à Brindes toujours
accompagné de ses licteurs avec leurs faisceaux
couronnés du laurier triomphal ; et pendant une
année il y maudit la guerre d'Alexandrie, celle de
Pharnace et les lenteurs de César, coupable cette
fois d'éterniser ses anxiétés, en
laissant aux pompéiens le temps de se relever, et
peut-être d'amener une nouvelle
péripétie. |
Cnaeus Pompée |
On avait reconnu pour chef ce consulaire qui portait un nom de bon augure dans mue guerre d'Afrique, mais Scipion était un fort mauvais général. Il prit pour second un ancien lieutenant de César, Labienus, dont l'habileté ne pouvait balancer les inconvénients du choix malheureux qu'on avait fait. Si, à Dyrrachium, à Pharsale, les pompéiens étaient déjà divisés, qu'était-ce maintenant que le seul homme qui pouvait les contenir n'était plus ? Quelqu'un cependant prenait les façons d'un chef suprême : c'était le roi barbare. Sans Caton, tous ces Romains si fiers lui eussent cédé, même Scipion, à qui Juba interdit de porter le manteau écarlate des commandants en chef, parce que la pourpre, disait-il, n'appartenait qu'aux rois. Il voulait qu'on saccageât Utique, l'accusant d'être dévouée à César, en réalité pour détruire la capitale romaine de l'Afrique ; Caton encore l'en empêcha. Mais Scipion ne voyait pas si loin ; il s'engagea à payer la solde de la cavalerie numide, et, entrant à son insu dans les vues du roi, il dévasta la province, sous prétexte de ruiner d'avance l'ennemi.
Dès que César avait quelques troupes sous la main, il allait en avant. Cette fois encore il parut jouer sa fortune sur un coup de dé. Renouvelant la témérité qui lui avait fait franchir le canal d'Otrante sans tenir compte de la flotte pompéienne qui eût pu le couler, il s'embarqua, malgré la saison contraire, franchit le canal de Malte et, après quatre jours de navigation, arriva au voisinage d'Hadrumète (Souza). En débarquant, il tomba : c'était un mauvais augure ; il le changea en heureux présage : Terre d'Afrique, s'écria-t-il, je te tiens, et ses soldats ne doutèrent pas qu'ils n'allassent en prendre possession. Il n'avait pourtant que cinq mille fantassins et cent cinquante cavaliers gaulois (1er janv. 46). C'était à peine une escorte, et il s'exposait à rencontrer un adversaire qui avait soixante mille hommes sous les armes, cent vingt éléphants et une nombreuse cavalerie. Mais il pensa que la flotte ennemie, prudemment retirée dans ses ports, lui livrerait encore libre passage, et ses légions, lasses de guerre, avaient besoin d'être entraînées par le sentiment du péril où leur chef se jetait. Il avait d'autres motifs de confiance : le bruit s'était répandu que, pour payer les secours de Juba, Scipion lui avait promis l'abandon de la province romaine, et les nombreux citoyens qui s'y étaient établis s'indignaient d'un marché qui les faisait passer sous la domination du roi barbare. Parmi eux se trouvaient des descendants de vétérans marianistes qui, avec la tenace fidélité des Romains aux traditions de famille, voyaient un patron dans le neveu du général de leurs pères. Les pompéiens punissaient ce sentiment comme une félonie et dévastaient les districts où ils avaient cru le trouver. Tout césarien tombé en leurs mains était mis à mort. Cicéron même s'indigna de ces cruautés. Malgré leurs défaites répétées, ces héritiers de Sylla étaient animés de son esprit, et tout démontre que, s'ils avaient triomphé, une violente réaction eût fait couler des flots de sang à Rome, en Italie et dans les provinces.
Ce régime de terreur n'assurait pas la fidélité de leurs soldats. Leur armée, en grande partie formée d'affranchis, d'esclaves, de paysans dont on avait brûlé la ferme, et de provinciaux enrôlés de force, n'avait point de consistance. Le nom de leur adversaire effrayait ces troupes novices qui ne partageaient point les passions de leurs chefs, et les déserteurs arrivaient au camp de César en si grand nombre qu'il put former d'eux toute une division.
Sittius |
Il lui vint un autre secours sur lequel il ne
comptait pas. Le désordre était tel et
depuis si longtemps dans cette république en
décomposition, qu'un italien, Sittius, ancien
complice de Catilina, s'était fait en Afrique une
sorte de royauté nomade. Il avait autour de lui
des aventuriers de tout pays, en avait formé une
petite armée, qui avait une escadre de guerre, et
il errait le long des côtes ou dans les terres,
vivant tantôt de pillage et tantôt de la
solde que lui payaient les chefs auxquels il vendait son
assistance. Sittius était fort indifférent
à la grande querelle qui ébranlait le monde
romain ; mais la fortune des pompéiens lui
inspirait peu de confiance, tandis qu'il en avait une
grande dans celle de César ; et puis, il ne se
peut pas que, dans sa vie vagabonde, quelques
démêlés avec Juba ne lui aient point
attiré l'inimitié de ce roi. Sittius avait
une grande connaissance des lieux, et des intelligences
dans les deux royaumes numide et maure : César lui
donna la mission de décider Bocchus à
envahir les Etats de Juba, quand ce prince les quitterait
pour rejoindre ses alliés. |
Monnaie de Juba Ier |
César venait de courir un grand péril ; il s'en était tiré par son sang-froid, en improvisant une manoeuvre audacieuse que l'admirable discipline de ses légionnaires lui permit d'exécuter. Mais Scipion se trouvait à trois marches en arrière, à la tête de huit légions et de trois mille cavaliers ; une autre armée et cent vingt éléphants arrivaient avec Juba. Pour ne pas rencontrer en plaine de telles forces, César s'établit entre Ruspina et la mer, dans un camp qu'il rendit inexpugnable et d'où il pressa l'arrivée de ses convois. Il commençait à souffrir de la disette, lorsque Salluste, alors préteur, surprit l'île de Cercina où étaient les magasins de l'ennemi et en emporta les provisions. Dans le même temps, Sittius avait pris Cirta, capitale de la Numidie, soulevé les Gétules, qui ne pardonnaient pas à Pompée de les avoir soumis aux rois numides, et par cette heureuse diversion il avait rappelé Juba à la défense de son royaume ; enfin deux légions débarquèrent de Sicile.
La situation de César n'en restait pas moins des plus étranges ; l'histoire militaire n'en connaît point de pareille. De l'Afrique, il ne tenait que le terrain renfermé dans ses lignes. Tout lui manquait, et il lui fallait tout créer : des ateliers pour forger des armes, des chantiers pour construire des machines ; il désarma plusieurs galères, afin d'avoir du bois à faire des palissades ; et comme il n'avait pas de fourrage à donner aux chevaux, il imagina de les nourrir avec des algues marines, bien lavées dans l'eau douce. A son départ de Sicile, comme la flotte était insuffisante, il n'avait voulu à bord ni bagages ni esclaves, et les soldats n'avaient emporté que leurs armes. Un tribun légionnaire ayant contrevenu à cet ordre, il l'appela, aussitôt débarqué, en présence des tribuns et des centurions de toute l'armée, et lui dit : «C. Avienus, parce que tu as été inutile à la république et à moi, en remplissant mes vaisseaux de tes gens et de tes chevaux au lieu d'y mettre mes soldats, je te chasse de mon armée, avec la note d'ignominie, et je t'ordonne de quitter l'Afrique aujourd'hui même». Jamais homme de guerre n'a mieux compris la nécessité de réduire le plus possible les impedimenta qui rendent les armées paresseuses et lourdes.
Ses soldats réparaient tout à force d'industrie et d'activité. La guerre des Gaules où il avait fallu improviser à chaque instant des camps, des forteresses, des flottes, des ponts sur de grands fleuves, des routes à travers les marais, leur avait appris à être ingénieurs, pontonniers, mécaniciens. Aussi faisaient-ils sans murmurer tous les métiers, et ils ne se plaignaient pas de manquer du nécessaire, parce que leur général vivait comme eux. Le légionnaire romain était habitué à loger au camp sous une tente de peau ; eux couchaient à la belle étoile ou se faisaient des huttes de roseaux et de branchages ; et quand survenait un de ces violents orages d'Afrique, ils s'abritaient en riant sous leur bouclier. Mais nul retard dans les manoeuvres ; le camp était levé ou dressé avec une extrême rapidité, et César pouvait lancer en plaine, à portée de l'ennemi, ces hommes toujours alertes. Un jour, en moins d'une demi-heure, ils se couvrirent d'un fossé et d'un retranchement contre la cavalerie de Scipion.
Ce général méthodique n'avait pas su profiter des avantages que lui donnaient la témérité de César, la supériorité de sa flotte et sa nombreuse armée ; il voulait affamer son terrible adversaire, et, pour donner à Juba le temps de le rejoindre avec trois légions, son unique souci fut d'éviter la bataille que César cherchait. Deux mois se passèrent en marches et en campements, sans résultats, dans l'étroit espace compris entre les villes de Leptis, Ruspina, Achilla et Agar, que tenait César, Hadrumète, Thapsus, Uzita et Thysdrus que Scipion occupait. Il n'était pas dans les habitudes de César de rester si longtemps près de l'ennemi sans trouver le moyen de l'amener à une bataille, comme à Pharsale, ou de le cerner, comme à Lérida. Mais il n'avait que quelques centaines de chevaux, quand il s'en trouvait des milliers dans l'armée pompéienne, et il était attaché au rivage par la nécessité d'attendre ses convois de Sicile, car les provisions des villes qui avaient reçu ses garnisons et les silos des indigènes avaient été vite épuisés. Pour l'eau, il était obligé de creuser des puits dans la plaine qui s'étendait des collines à la mer et, par conséquent, de laisser les hauteurs à ses adversaires ; enfin ses troupes peu nombreuses comptaient beaucoup de recrues dont il ne faisait des vétérans que par des escarmouches de tous les jours.
Un dernier convoi lui ayant amené des vivres en abondance et les dépôts de ses légions, il se décida à frapper enfin des coups décisifs. Une tentative sur Thysdrus échoua, mais, par d'habiles manoeuvres, il réussit à investir Thapsus, place importante dont le port, ajouté à ceux de Ruspina et de Leptis, devait lui donner une grande étendue de côtes et par conséquent faciliter ses approvisionnements. Située entre la mer et un lac d'eau salée, Thapsus communiquait par une seule route avec le continent. En quelques heures César coupa cet isthme, et les anciens étaient si incapables de battre des retranchements de manière à y faire brèche, qu'il suffisait d'un fossé et d'une levée de terre exécutés dans une nuit pour arrêter une armée. Scipion ne pouvait sans honte ni péril abandonner Thapsus ; il accourut dès qu'il fut informé de la marche de l'ennemi, mais s'arrêta devant ses lignes et se décida à accepter une bataille. César donna pour mot d'ordre à ses troupes Felicitas. La journée, en effet, fut heureuse. Les éléphants causaient de l'effroi, la cinquième légion demanda à les combattre et en eut facilement raison, en les forçant à coups de pierres et de javelots à se rejeter sur les lignes pompéiennes. «Depuis ce jour, dit un écrivain du second siècle de notre ère, cette légion a toujours eu sur ses enseignes l'éléphant qu'on y voit encore». Malgré leur nombre, les pompéiens furent battus, leurs trois camps enlevés, et ils laissèrent trente mille hommes sur le terrain [6 avril (6 février)]. Tout ce qui restait de l'armée républicaine se débanda ; Thapsus, Hadrumète et Thysdrus ouvrirent leurs portes ; Zama, capitale du roi numide, lui ferma les siennes ; Bulla Regia, une autre de ses résidences, doit avoir fait de même. Dans ce sauve-qui-peut général, la clémence de César parut aux soldats le refuge le plus sûr ; les officiers secondaires, presque toute la cavalerie de Juba, se rendirent à lui.
Les chefs ne pouvaient agir ainsi. Après Pharsale, nul parmi eux n'avait songé à prendre contre lui-même une résolution extrême. C'était une guerre loyale qui finissait, et les cruautés de Bibulus et de Labienus n'étant tombées que sur des matelots et des soldats, on les avait oubliées, de sorte que personne n'avait craint des représailles. Le lendemain de la bataille, Brutus était passé dans le camp de César, et quelques jours après Cassius lui avait livré sa flotte. La guerre d'Afrique eut un tout autre caractère, celui d'une lutte sans merci, et que les pompéiens firent atroce. D'aucun côté les chefs ne pouvaient espérer que le vainqueur pardonnât ; il ne restait donc aux généraux vaincus qu'à chercher, s'ils pouvaient en trouver, d'autres champs de bataille, ou à mourir. Labienus, Varus et Sextus Pompée gagnèrent l'Espagne, où s'était déjà rendu l'aîné des fils de Pompée, après une vaine tentative sur les côtes de la Maurétanie. Scipion s'embarqua aussi pour cette province, mais le navire qui le portait fut poussé par la tempête dans le port de Bône, au milieu de l'escadre de Sittius, qui l'enveloppa. Où est le général ? criaient les assaillants. Le général est en sûreté, répondit Scipion, et il se jeta sur son épée. Presque tous les autres périrent ; Considius fut tué dans sa fuite par son escorte de cavaliers gétules ; Afranius et Faustus Sylla tombèrent aux mains de Sittius, et furent égorgés dans une émeute de soldats. Juba et Petreius, repoussés de toutes les villes, se résolurent à en finir avec ces misères. Après un somptueux festin, ils prirent chacun une épée et engagèrent un combat singulier. Juba tua sans peine Petreius, qui était déjà un vieillard, et se fit achever par un esclave ; ses cendres allèrent rejoindre au Madras'en celles des rois numides.
Le tombeau des rois de Numidie, forme primitive |
Caton commandait à Utique ; il y reçut, le 8 avril au matin, la nouvelle de la défaite et assembla aussitôt les sénateurs restés auprès de lui, ainsi que les trois cents citoyens romains établis dans cette ville pour le commerce et l'exploitation de la riche vallée du Bagradas. Il leur proposa de défendre la place ; d'abord son énergie passa dans tous les coeurs ; mais il fallait commencer par affranchir leurs esclaves pour les armer ; ce premier sacrifice les arrêta, et ils finirent par rejeter l'idée de la résistance. Des cavaliers de Scipion, réfugiés dans la place, voulaient qu'on tînt ces marchands, ou qu'au moins on les chassât de la ville avec les autres habitants. Caton s'opposa à cette cruauté inutile, et les cavaliers s'éloignèrent lorsqu'il leur eut donné à chacun 100 sesterces sur l'argent du trésor, et Faustus Sylla autant sur son propre bien. Il s'occupa ensuite de sauver ceux qui n'osaient attendre leur grâce de César. Lorsqu'il apprit que le dictateur marchait sur Utique : Eh quoi ! dit-il, César nous traite donc en hommes ! Et, se tournant vers les sénateurs, il leur conseilla de ne plus différer, fit fermer toutes les portes, excepté celle du port, donna des vaisseaux à ceux qui en manquaient et veilla à ce que tout se fît avec ordre. L. César, un parent du vainqueur, que les trois cents avaient chargé d'implorer pour eux sa clémence, le pria de lui composer un discours, ajoutant que, quand il faudrait intercéder pour lui, ce ne serait pas avec des paroles, mais en se jetant aux pieds de César. Caton le lui défendit : Si je voulais lui devoir la vie, j'irais moi-même le trouver seul ; mais je ne tiendrai rien d'un tyran. Après le bain, il soupa en compagnie nombreuse, et l'on discuta longtemps sur ce texte que l'homme de bien est seul libre et que tous les méchants sont esclaves. Quand il eut congédié ses convives, il se retira et lut dans son lit le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme. Il s'interrompit après quelques pages, pour chercher son épée, et, ne la trouvant pas, s'enquit où elle était, puis continua sa lecture, afin de ne pas montrer d'impatience ; lorsqu'il l'eut achevée, il fit venir tous ses esclaves, leur demanda d'une voix haute son épée et frappa un d'eux si violemment que sa main en fut ensanglantée. Son fils entra fondant en larmes, avec ses amis. Caton se levant alors sur son séant : «Quand m'a-t-on vu, lui dit-il d'un ton sévère, donner des preuves de folie ? Tu m'enlèves mes armes pour me livrer sans défense ; que ne me fais-tu lier aussi les mains derrière le dos ? Ai-je besoin d'un morceau de fer pour m'ôter la vie ?» On lui envoya son épée par un enfant ; il la prit, en examina la pointe. Maintenant, je suis mon maître, dit-il. Alors il reprit le Phédon, le relut deux fois en entier, puis s'endormit d'un si profond sommeil que le bruit de sa respiration s'entendait au dehors.
Vers minuit, il envoya au port un de ses affranchis pour s'assurer que tout le monde était embarqué, et se fit bander la plaie qu'il s'était faite à la main. Comme les oiseaux commençaient à chanter, il se rendormit pour quelques instants, puis, tirant son épée, il se l'enfonça au-dessous de la poitrine. Sa main blessée l'empêcha de frapper un coup assuré, et, en luttant contre la douleur, il tomba de son lit. Au bruit, on accourut ; les entrailles lui sortaient du corps, et il regardait fixement. La blessure n'était pas mortelle ; le médecin la banda ; mais dès qu'il eut repris les sens, il arracha l'appareil, rouvrit la plaie et expira.
Stoïcien, Caton mettait sa conduite d'accord avec sa doctrine, en pratiquant, selon les préceptes de l'école, la sortie raisonnable, eulogos exagôgê. Il le fit simplement, quoique l'effet en ait été théâtral, et il priva le vainqueur de sa plus noble conquête. O Caton, s'écria César en apprenant cette fin, tu m'as envié la gloire de te sauver la vie ! Cependant, quand Cicéron, admirateur d'un courage qu'il n'avait pas, composa un éloge de l'illustre mort, le dictateur, qui maniait la plume comme l'épée, y répondit par l'Anti-Caton, satire railleuse et spirituelle où le rigide préteur était représenté passant au tamis les cendres de son frère, pour retirer l'or fondu sur le bûcher, ou cédant sa femme jeune et belle à Hortensius, et la reprenant vieille, mais riche, après la mort de l'opulent orateur. Chose singulière, Caton a contre lui les deux Césars, celui des temps anciens et celui des temps modernes. L'un livre à la risée de ses courtisans la vertu trop rigide du dernier républicain ; l'autre, dont tant de fois la mort n'a pas voulu, l'accuse d'avoir lâchement déserté son poste. Tous deux ont eu à peu près raison, mais nous aimons les dévouements qui accompagnent toute grande chose qui périt. Caton et la république s'en vont ensemble ; la mort de l'un achève dignement les funérailles de l'autre.
La grande et vraie république des anciens jours, qui avait suscité tant de dévouements obscurs et silencieux, était depuis longtemps disparue, et la fausse liberté pour laquelle Caton mourait ne méritait pas ce sacrifice. Mais il croyait donner sa vie pour le droit, et il faut honorer, alors même qu'il s'égare, le sentiment du devoir qui fait aller jusqu'à la mort. De ce jour, le parti républicain eut son martyr ; le sang de Caton lui donna une vertu qui le fit survivre longtemps à sa défaite et qui fut cause des terribles tragédies qu'on verra sous l'empire. Caton ne s'est pas tué seul ; par son exemple et par la légende qui se forma autour de son nom, il a entraîné, à sa suite, dans le tombeau bien des hommes qui eurent, avec son esprit étroit, sa farouche vertu. N'importe, il reste le premier de ces héros de la vie civile qui ont protesté par de belles fins stoïques contre les inclémences du sort ou la dégradation des âmes.