![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | ||||||||||
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IV - TRAITES DE BRINDES (40) ET DE MISENE (39), DEFAITE DE SEXTUS POMPEE ET DEPOSITION DE LEPIDE (36) Ni les cris de Fulvie ni le bruit de cette guerre n'avaient pu distraire Antoine de ses plaisirs, ou plutôt il avait compris qu'il ne s'agissait que d'une cabale soulevée par les intrigues de sa femme. Une attaque hardie des Parthes le réveilla enfin. La dureté et les exactions du gouverneur qu'il avait laissé en Syrie avaient amené une révolte ; les Parthes appelés par la population et conduits par un fils de Labienus qui s'était réfugié à la cour de Ctésiphon, avaient envahi cette province et entamé l'Asie-Mineure. Au printemps de l'année 40, Antoine se rendit à Tyr, la seule ville de Phénicie où ils ne fussent pas encore entrés ; des lettres de Fulvie qui l'y attendaient lui apprirent la fin de la guerre de Pérouse et la fuite de tous ses amis. Il devenait nécessaire de compenser l'effet produit par cet échec, en reparaissant avec des forces considérables sur les côtes de l'Italie. Remettant donc à l'habile Ventidius le soin de tenir tête aux Parthes, il fit voile, avec deux cents vaisseaux que Chypre et Rhodes lui donnèrent, pour Athènes, où il trouva Fulvie. L'entrevue des deux époux fut un échange d'amères et légitimes récriminations, l'une sur le séjour à Alexandrie, l'autre sur la folle guerre de Pérouse. Cependant les événements se précipitaient en Occident où Octave avait pris possession de la Gaule. Il fallait se hâter d'arrêter cette fortune croissante ; Antoine, laissant dans Sicyone Fulvie malade de chagrin et de honte, s'entendit avec le pompéien Domitius, qui lui ouvrit passage à travers la mer d'Ionie, et commença les hostilités par le siège de Brindes. En même temps, il engageait Sextus Pompée à attaquer l'Italie méridionale : déjà Rhegium était bloqué ; les troupes pompéiennes arrivaient devant Consentia, et la Sardaigne avait fait défection.
Ils s'abouchèrent tous trois au cap Misène, sur une digue construite du rivage à la galère amirale et coupée en son milieu, de sorte que les négociateurs, séparés par un intervalle où passait la mer, pouvaient discuter, sans craindre une surprise. Pompée avait sa flotte derrière lui, les triumvirs leurs légions. Ceux-ci consentaient à le laisser revenir à Rome, mais il demanda à être reçu dans le triumvirat à la place de Lépide : la conférence fut rompue. Pressé par son affranchi Menas, il allait regagner la Sicile et dénoncer de nouveau les hostilités, quand Libo et Mucia le ramenèrent à une seconde entrevue, où les conditions suivantes furent arrêtées. Sextus aura pour provinces la Sicile, la Corse, la Sardaigne et l'Achaïe, avec une indemnité de 15.500.000 drachmes. Il aura le droit de briguer, quoique absent, le consulat, et de faire administrer cette charge par un de ses amis. Les citoyens réfugiés près de lui pourront revenir à Rome et rentrer dans leurs biens ; ceux qui ont été portés sur les listes de proscription n'en recouvreront que le quart ; les meurtriers de César sont exclus de l'amnistie. Les gratifications réservées aux soldats des triumvirs seront accordées aux siens, et les esclaves réfugiés près de lui auront la liberté. De son côté, il purgera la mer des pirates, retirera ses garnisons des points qu'elles occupent sur les côtes d'Italie, et enverra le blé que la Sicile et la Sardaigne avaient coutume de fournir à Rome. Le traité sera confié à la garde des vestales. Quand on vit les trois chefs franchir l'étroite barrière qui les séparait, et s'embrasser en signe de paix et d'amitié, un même cri de joie partit de la flotte et de l'armée. Il semblait que ce fût la fin de tous les maux. L'Italie n'allait plus craindre la famine ; les exilés, les proscrits, retrouvaient leur patrie. On annonça encore aux troupes qu'un mariage cimenterait l'union : la fille de Pompée fut fiancée au neveu d'Octave. Puis les trois chefs se donnèrent des fêtes. Le sort désigna Pompée pour traiter le premier ses nouveaux amis. «Où souperons-nous ? demanda joyeusement Antoine. Dans mes carènes», répondit Sextus, en montrant sa galère : mordante équivoque qui rappelait qu'Antoine possédait à Rome, dans le quartier des Carènes, la maison du grand Pompée. Au milieu du festin, Menas, assure-t-on, vint dire à l'oreille de Sextus : «Voulez-vous que je coupe les câbles, et je vous rends maître de tout l'empire ?» Il réfléchit un instant, puis répondit : «Il fallait le faire sans m'en prévenir ; Pompée ne peut trahir la foi jurée». Anecdote douteuse, comme beaucoup de celles que les anciens rapportent. Avant de se séparer, ils arrêtèrent la liste des consuls pour les années suivantes (39). Les deux paix de Brindes et de Misène ne furent qu'une trêve pour ceux qui les avaient signées ; mais pour l'Italie, du Rubicon au détroit de Messine, elles marquèrent la fin des luttes sanglantes. Durant trois siècles et demi, un seul jour excepté, celui où mourut Vitellius, Rome et la péninsule ne revirent plus la guerre déchirer leur sein. Et lorsque, se rappelant les Gaulois, Pyrrhus, Annibal, Spartacus et cette histoire du dernier siècle de Rome républicaine qui n'est qu'un long récit de combats, on voit la paix descendre enfin sur ces plaines de l'Italie dont il n'est pas une qui n'eût servi de champ de bataille, sur ces collines de l'Apennin qui avaient été autant de forteresses vingt fois assaillies, on est forcé de se mettre du parti de celui qui donna cette paix, sauf à demander compte aux héritiers de la république de ce qu'ils feront pour le reste du monde. Après la paix de Misène, Octave et Antoine vinrent un moment à Rome recevoir les témoignages de la joie populaire. L'un en partit bientôt pour aller soumettre quelques peuples gaulois révoltés, l'autre pour attaquer les Parthes. Antoine emportait un sénatus-consulte qui ratifiait d'avance tous ses actes. Le sénat devait s'estimer heureux qu'un de ses maîtres lui eût demandé un décret ; ce vote prouvait son existence, dont on avait pu douter aux négociations de Misène, où il n'avait pas plus été question de lui que de Lépide. Les triumvirs cependant ne l'oubliaient pas, car ils faisaient chaque jour de nouveaux sénateurs : c'étaient des soldats, des barbares, même des esclaves ; un de ceux-ci obtint la préture. Il est vrai qu'on avait porté le nombre des préteurs à soixante-dix-sept. Quant au peuple, les jours de comices, il recevait des ordres écrits et votait en conséquence. Le traité de Misène était inexécutable. Il ne se pouvait pas qu'Octave laissât les approvisionnements de Rome et de ses légions, ainsi que le repos de l'Italie, à la merci de Pompée, qui, de son côté, rêvait pour lui-même l'empire de Rome. En attendant, Sextus tenait à Syracuse une cour brillante ; un trident à la main, couvert d'un manteau qui rappelait la couleur des vagues, il se faisait appeler le fils de Neptune, et il y avait quelque droit, puisque le premier il avait prouvé aux Romains, qui se refusaient à le comprendre, quelle puissance donne l'empire de la mer. Mais, depuis dix ans qu'il avait quitté Rome et qu'il vivait, à l'aventure, Pompée avait pris les habitudes d'un chef de bande plutôt que celles d'un général. Des esclaves, des affranchis, commandaient ses escadres. Une voix libre s'élevait-elle du milieu des nobles romains réfugiés auprès de lui, il s'en indignait comme d'une insolence. L'assassinat de Murcus avait découragé les plus dévoués, et beaucoup avaient saisi le prétexte de la paix de Misène pour l'abandonner. Brave de sa personne, il ne savait pas user de la victoire, et nous allons le voir perdre plusieurs fois de favorables occasions. Les premiers torts vinrent des triumvirs. D'abord, Antoine refusa de mettre Sextus en possession de l'Achaïe, sous prétexte que les Péloponnésiens lui devaient de grosses sommes dont il voulait se faire payer ; puis Octave répudia Scribonia, pour épouser Livie, alors grosse de six mois, et qu'il força Tiberius Néron à lui céder. A ces provocations, Sextus répondit en réparant ses vaisseaux et en laissant la carrière libre aux pirates ; presque aussitôt le prix des vivres augmenta en Italie (38).
L'affranchi prouva, dès la première rencontre, son dévouement et son habileté. Il tint tête dans le golfe de Cumes à une flotte pompéienne et tua son chef, autre affranchi de Sextus, que remplaça encore un ancien esclave. Octave tenta de passer en Sicile ; attaqué au milieu du détroit, il eût laissé la victoire aux ennemis, si l'approche de Menas ne les avait forcés à rentrer dans Messine. Le combat était à peine terminé, qu'une tempête détruisit presque en entier sa flotte ; mais Sextus ne sut pas profiter de cet avantage, et Agrippa arrivait. Ce grand homme de guerre, qui venait de pacifier l'Aquitaine et de franchir le Rhin comme César, prit en main la conduite des opérations. Au lieu de précipiter les coups, il voulut les assurer en ne donnant rien au hasard. Octave avait un bon port dans la mer Supérieure, mais pas un dans la mer Tyrrhénienne qui fût à proximité de la Sicile. Agrippa créa le Port Jules par la jonction du lac Lucrin au lac Averne et de tous les deux à la mer, puis il construisit une flotte, et par de continuels exercices, il forma des matelots et des légionnaires qui rappelèrent pour l'habileté les vieilles phalanges républicaines.
Aussitôt après le départ d'Antoine,la guerre fut reprise avec vigueur. Une puissante flotte sortit du nouveau port creusé par Agrippa, et selon l'usage, d'imposantes cérémonies religieuses appelèrent sur elle la protection divine, comme nous bénissons nos bâtiments quand ils quittent le chantier. Après que tous les navires se furent rangés en face des autels élevés au rivage, les prêtres, montés sur des canots avec les victimes dont la mort allait racheter la vie des marins, firent trois fois le tour de la flotte. Les chefs de l'armée suivaient, en demandant aux dieux de détourner des vaisseaux les présages sinistres pour les diriger sur les victimes. Celles-ci immolées, les prêtres jetèrent une partie des chairs dans la mer, comme offrandes aux divinités marines, et brûlèrent le reste sur les autels en l'honneur des dieux du ciel. Durant le sacrifice, l'armée faisait entendre de pieuses acclamations. Agrippa fit décider qu'on attaquerait la Sicile par trois points : Lépide, qui allait enfin arriver d'Afrique, par Lilybée ; Statilius Taurus, le commandant des galères qu'Antoine avait cédées, par le promontoire Pachynum ; Octave, par la côte septentrionale. Les trois flottes partirent en même temps ; mais celle que montait Octave fut battue, dans l'étroit canal entre Caprée et l'île des Sirènes, d'une violente tempête qui gagna la mer d'Ionie et empêcha Taurus de quitter le port de Tarente. Lépide seul put débarquer et mettre le siège devant Lilybée. Octave envoya Mécène à Rome pour prévenir les troubles que le bruit de cet échec pourrait exciter, et visita tous les ports où ses vaisseaux avaient cherché un refuge, afin de réparer promptement le dommage. S'il ne possédait pas le génie militaire de son oncle, il avait sa persévérance. Je saurai bien vaincre en dépit de Neptune, dit-il, et, pour le punir, il défendit qu'on amenât sa statue aux jeux du cirque. Sextus, au contraire, confiant dans la protection du dieu, dont il portait les couleurs et le trident, laissait faire la tempête. Il oubliait qu'en certains cas la meilleure manière de se défendre est d'attaquer ; et, au lieu de poursuivre les débris d'Octave, ou de tenter en Italie des descentes que le mécontentement général eût favorisées, il concentrait sa flotte à Messine, comme si les monstres océaniens autrefois redoutés, Charybde et Scylla, allaient défendre pour lui l'entrée du détroit.
Les légions qu'il avait laissées devant Tauromenium, sous la conduite de Cornificius, couraient les plus grands dangers : Pompée interceptait par mer leurs convois, et par terre sa cavalerie cernait le camp. Cornificius se décida à battre en retraite par des chemins impraticables, où les laves de l'Etna encore brûlantes avaient tari les sources. Il voulait atteindre la côte septentrionale dont Agrippa, après sa victoire, avait occupé plusieurs points ; il accomplit ce mouvement difficile avec une fermeté qui lui fit beaucoup d'honneur et lui valut plus tard le privilège de retourner chez lui porté sur une chaise curule, chaque fois qu'il soupait hors de sa maison. Au moment où il opérait sa jonction avec trois légions envoyées à sa rencontre, Agrippa s'emparait de Tyndaris, excellente position d'où, d'un côté, il tendait la main à Lépide, maître enfin de Lilybée, et, de l'autre, il menaçait Messine. Le dénouement approchait : Octave descendit encore une fois en Sicile avec le reste de ses troupes, réunies cette fois en une masse de vingt et une légions, vingt mille cavaliers et cinq mille archers ou frondeurs, qui s'assemblèrent entre Myles et Tyndaris, où Lépide était arrivé. Pompée occupait fortement l'angle nord-est de la Sicile, de Myles à Tauromenium, avec Messine pour quartier général, et il avait fortifié tous les défilés qui donnaient accès dans cet immense camp retranché. Un mouvement d'Agrippa lui ayant fait croire que la flotte césarienne se portait sur le cap Pélore, il abandonna ses postes de l'ouest, dont Octave aussitôt s'empara, et les triumvirs purent commencer leur mouvement sur Messine. Menacé dans son repaire par deux armées formidables, Pompée refusa le combat sur terre. Mais il devait se hâter de frapper un coup décisif, car l'argent et les vivres lui manquaient ; il se décida à tenter la fortune sur l'élément qui l'avait jusqu'alors protégé.
Les huit légions qu'il avait abandonnées s'étaient réunies dans Messine, que Lépide assiégea ; mais leurs chefs ne cherchaient qu'une occasion de traiter. Ils demandèrent au triumvir, pour passer sous ses drapeaux, d'accorder à leurs soldats, comme aux siens, le pillage de la ville qui leur avait donné un refuge. Malgré l'opposition d'Agrippa, Lépide y consentit, et durant toute une nuit la malheureuse cité fut mise à sac et à pillage par ses défenseurs et par ses ennemis. Lépide se trouva alors à la tête de vingt légions. Il se persuada qu'avec de telles forces il lui serait aisé de prendre une position plus haute que celle qu'on lui avait faite depuis le commencement du triumvirat. Dans une conférence avec Octave, il parla fièrement et prétendit ajouter la Sicile à son gouvernement : Octave lui reprocha ses lenteurs calculées, ses secrètes négociations avec Sextus, et ils se séparèrent, disposés à recommencer une autre guerre civile. Octave connaissait le peu d'affection des troupes pour son rival ; il osa se présenter dans leur camp, sans armes et sans gardes ; déjà il les haranguait, lorsque Lépide, accourant avec quelques soldats dévoués, le chassa à coups de flèches. Mais la fidélité était ébranlée, plusieurs légions vinrent se ranger sous les drapeaux d'Octave, quand il s'approcha avec son armée, et Lépide faillit être tué en s'opposant à la désertion qui devenait générale. Il fut contraint de venir se jeter aux pieds de son ancien collègue et de lui demander la vie. Octave était assez fort pour n'être plus cruel ; il le relégua à Circeii en lui laissant ses biens et sa dignité de grand pontife. Lépide y vécut vingt-trois ans. C'était, dit Montesquieu, le plus méchant citoyen qui fût dans la république, et l'on est bien aise de voir son humiliation. Il manquait de fermeté et de talent, et il dut uniquement aux circonstances la place importante où la fortune ne semble l'avoir élevé un instant que pour rendre sa chute plus éclatante.
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