![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | |||||||||||
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II - RUPTURE ENTRE OCTAVE ET ANTOINE (32-30) Ainsi, des deux triumvirs, l'un donnait des pays romains à une reine barbare, et l'autre accroissait le territoire de l'empire. Celui-là détournait sur Alexandrie les trésors, les chefs-d'oeuvre et les respects de l'orient ; celui-ci, comme aux beaux jours de la république, décorait le Forum de grossières mais glorieuses dépouilles, et employait le butin fait sur les Dalmates à fonder le Portique et la Bibliothèque d'Octavie.
Sur cette déclaration, qui annonçait une rupture, les deux consuls, amis d'Antoine, quittèrent Rome avec plusieurs sénateurs et allèrent rejoindre leur patron. Il était alors dans l'Arménie, dont il voulait forcer les peuples à racheter leur roi en livrant ses trésors ; mais les Arméniens avaient préféré proclamer le fils du prince prisonnier, Artaxias, qui malheureusement ne put se défendre, et s'enfuit auprès du roi des Parthes Phrahate IV. Afin de s'assurer l'alliance du roi des Mèdes, Antoine lui donna une partie de l'Arménie, et fit épouser à la fille de ce prince son fils Alexandre. En retour, le roi mède rendit les drapeaux enlevés aux légions durant l'expédition de l'an 36, et fournit au triumvir des cavaliers et un subside. A la nouvelle des déclarations d'Octave dans le sénat, Antoine s'était décidé à combattre ; il avait ordonné à Canidius, son lieutenant, de rassembler ses forces de terre, et quoi qu'on ait dit de sa mollesse et de son incurie, sans doute fort exagérées, il avait encore seize légions prêtes à entrer en campagne. Il gagna promptement la ville d'Ephèse, où se réunissaient huit cents navires ; la reine en avait donné deux cents avec 20.000 talents et des vivres pour toute la durée de la guerre ; mais elle l'avait suivi. En vain les amis d'Antoine, Domitius et Plancus, le pressèrent de la renvoyer dans son royaume. Elle voulait surveiller son amant et prévenir tout raccommodement qui l'eût ramené auprès d'Octavie ; à force d'argent, elle gagna Canidius, et le vieux soldat persuada à son général que Cléopâtre, habituée aux plus grandes affaires, lui serait de meilleur conseil qu'aucun des rois qui suivaient ses drapeaux.
Octave avait appris de Plancus que le testament d'Antoine était entre les mains des vestales ; il l'enleva et lut au sénat les passages qui pouvaient exciter le plus d'irritation. Antoine, admettant qu'il y avait eu union légale entre Cléopâtre et le dictateur, reconnaissait Césarion pour le fils légitime et l'héritier de César, de sorte qu'en prenant ce nom, Octave n'était qu'un usurpateur, et tous ses actes, depuis douze ans, étaient des illégalités. Il renouvelait le don fait à la reine et à ses enfants de presque tous les pays qu'il avait en son pouvoir ; enfin, abjurant sa patrie et ses ancêtres, il ordonnait, mourût-il au bord du Tibre, qu'on portât son corps à Alexandrie, dans le tombeau de Cléopâtre. Un sénateur, Calvisius, ajouta encore à la colère publique, en rapportant plusieurs traits de sa folle passion pour cette femme qui ne jurait plus que par les décrets qu'elle rendrait bientôt au Capitole, et l'on ne doutait pas qu'il ne voulût lui donner Rome même, tandis qu'il ferait de la capitale de l'Egypte le siège de l'empire. Le peu d'amis qu'il conservait lui dépêchèrent un d'entre eux pour l'éclairer sur sa situation ; Cléopâtre abreuva de dégoûts ce conseiller de la dernière heure, et le força de se retirer sans avoir pu parler en secret à Antoine. Silanus, l'historien Dellius, furent obligés de s'enfuir pour échapper aux embûches qu'elle leur tendit. Quand Octave fut prêt, il provoqua un décret du sénat qui enleva à Antoine le consulat de l'année 31, et, vêtu en fécial, il se rendit au temple de Bellone, où il accomplit les cérémonies en usage dans les anciens temps pour les déclarations de guerre. La reine d'Egypte fut seule nommée. «Ce n'est pas Antoine ni les Romains que nous allons combattre, disait Octave, mais cette femme, qui, dans le délire de ses espérances et l'enivrement de sa fortune, rêve la chute du Capitole et les funérailles de l'empire». Déclarer Antoine ennemi public, c'eût été d'ailleurs envelopper dans la proscription tous les Romains qu'il avait auprès de lui et son armée entière. Octave était trop prudent pour dire à seize légions qu'elles n'avaient d'autre alternative que la victoire ou la mort. Au 1er janvier 31, il prit possession du consulat, et se donna comme collègue, à la place d'Antoine, le brave Valerius Messala, celui qui l'avait battu à Philippes. La veille, le triumvirat était expiré, et il n'en avait pas dénoncé le renouvellement. Ce n'était donc plus, disait-on, le triumvir qui allait combattre pour sa cause, mais un consul du peuple romain, entouré des plus respectables personnages de l'Etat, qui marchait contre le ministre d'une reine étrangère. Antoine passa l'hiver de 32-31 à Patras. Il était maître de la Grèce, où il avait réuni cent mille fantassins et douze mille chevaux. Les rois de Maurétanie, de Commagène, de Cappadoce et de Paphlagonie, un dynaste de Cilicie, un chef thrace, suivaient en personne ses drapeaux. Le Pont, la Galatie, les Mèdes, les Juifs, un prince arabe et un chef lycaonien lui avaient envoyé des auxiliaires. Sa flotte comptait cinq cents gros bâtiments de guerre, dont plusieurs étaient à huit et dix rangs de rames, mais lourdement construits, mal dirigés, dégarnis de rameurs et de soldats de marine. Quand on représentait à Antoine le mauvais état de son armement naval : «Qu'importent les matelots, disait-il ; tant qu'il y aura des rames à bord et des hommes en Grèce, nous ne manquerons pas de rameurs». Tous les Grecs n'étaient cependant pas avec lui : Mantinée envoya aux césariens un contingent qui combattit à la journée d'Actium. D'autres ont dû suivre cet exemple, car la commune misère de ces peuples ne leur avait pas donné des sentiments communs. Octave n'avait que quatre-vingt mille fantassins, douze mille cavaliers et seulement deux cent cinquante vaisseaux d'un rang inférieur. Leur légèreté, l'expérience des marins et des soldats formés dans la guerre difficile contre Sextus, compensaient et au delà l'infériorité du nombre. Tandis qu'Octave se rendait à Corcyre, Agrippa conduisit la flotte à Méthone, sur les côtes du Péloponnèse, pour couper les convois qui arrivaient d'Egypte ou d'Asie et affamer cette multitude que la Grèce, trop pauvre, ne pouvait nourrir. La légèreté de ses bâtiments lui assurait la liberté de ses mouvements, et, au voisinage d'une flotte qui semblait formidable, il pénétrait partout, jusque dans le golfe de Corinthe, où il enleva Patras, le quartier général d'Antoine, et l'île de Leucade, sentinelle avancée sur la mer d'Ionie. Cette guerre d'escarmouches fatiguait déjà singulièrement l'ennemi ; quand l'armée d'Octave eut débarqué sur la côte d'Epire, non loin des légions antonines, les défections commencèrent, bien qu'Antoine eût fait devant ses troupes le serment d'abdiquer deux mois après la victoire. Domitius en donna le signal ; Dejotarus, Amyntas, plus tard Philadelphos, suivirent son exemple. Antoine se crut entouré de traîtres, et, sa cruauté se réveillant, il fit torturer, puis mettre à mort un chef arabe, Jamblique, et le sénateur Postumius. Il douta même de Cléopâtre, la soupçonna de vouloir l'empoisonner et la força de goûter avant lui de tous les mets qu'on leur servait : précaution dont la reine lui montra d'une terrible manière l'inutilité. Un jour qu'elle était venue au festin, une couronne de fleurs dans les cheveux, elle engagea son amant à jeter une de ces fleurs dans la coupe où il buvait. Comme il portait le verre à ses lèvres, elle retint brusquement son bras, prit la coupe et la tendit à un esclave qui la vida et tomba foudroyé. Antoine s'abandonnait, plein d'amour et d'effroi, à l'étrange créature qui réunissait en elle toutes les fascinations fatales. Plusieurs combats partiels précédèrent l'action décisive. Le roi de Maurétanie, Bogud, périt dans le Péloponnèse, et Nasidius fut battu par Agrippa, qui dans une autre rencontre sur mer tua le Cicilien Tarcondimotos. Titius et Statilius Taurus firent, dans le même temps, éprouver un échec à la cavalerie d'Antoine. Cependant, peu à peu les deux armées se concentrèrent : celle d'Antoine à Actium, sur la côte d'Acarnanie, à l'entrée du golfe d'Ambracie ; celle d'Octave en face, sur la côte d'Epire. Antoine avait proposé à son rival de terminer leur querelle par un combat singulier, ou bien de se rendre à Pharsale avec toutes leurs forces et d'y décider à qui resterait l'héritage de César. Tous ses généraux, surtout Canidius, étaient de ce dernier avis.
Antoine céda ; il plaça vingt mille légionnaires et deux mille archers sur ses galères, où, par les désertions et les maladies de l'hiver, les hommes manquaient. Mais les légionnaires faisaient à regret le service des vaisseaux ; un chef de cohorte dont le corps était criblé de blessures, voyant passer Antoine, lui dit d'une voix affligée : «Eh ! Mon général, pourquoi vous défier de ces blessures et de cette épée, et mettre vos espérances dans un bois pourri ? Laissez les hommes d'Egypte et de Phénicie combattre sur mer, et donnez-nous la terre, sur laquelle nous savons vaincre ou mourir». Antoine ne répondit rien ; il se contenta de lui faire signe de la tête et de la main, comme pour l'encourager et lui donner une espérance qu'il n'avait pas lui-même ; car ses pilotes ayant voulu, suivant l'usage, laisser les voiles à terre, il les obligea de les prendre. Afin de renforcer la chiourme de ses autres galères, il avait fait brûler cent quarante vaisseaux. Les matelots se trouvèrent cependant encore en trop petit nombre pour manoeuvrer aisément ces lourdes machines. Pendant quatre jours l'agitation de la mer ne permit pas aux deux flottes de s'aborder. Enfin, le 2 septembre 31, le vent tomba : les vaisseaux d'Antoine restèrent jusqu'à midi immobiles à l'entrée du détroit ; vers cette heure un vent léger s'étant levé, ils s'avancèrent à la rencontre de l'ennemi, qui refusa quelque temps son aile droite pour les attirer en pleine mer. Octave avait pris place de ce côté ; quand il crut les antoniens assez loin du rivage, il cessa de reculer et courut avec ses vaisseaux agiles contre leurs pesantes citadelles, autour desquelles tournaient à la fois trois ou quatre de ses galères, et qu'elles couvraient de piques, d'épieux et de traits enflammés. Dans le même temps, Agrippa manoeuvrait pour envelopper l'aile droite. Publicola, qui la commandait, essaya de l'arrêter en étendant sa ligne ; mais ce mouvement le sépara du centre, que menaçaient déjà les césariens. Cependant la journée n'était pas encore perdue, mais Cléopâtre, qui aura le courage très féminin de faire lentement les apprêts somptueux du sacrifice suprême, pour rester belle encore dans la mort, n'avait pas le courage viril du soldat qui brave dans la mêlée les outrages et les blessures. Elle donna l'ordre aux soixante vaisseaux égyptiens de dresser leurs mâts et de cingler vers le Péloponnèse. A la vue du navire aux voiles de pourpre qui emportait la reine, Antoine, oubliant ceux qui mouraient en ce moment pour lui, monta sur une galère rapide et suivit ses traces. Il passa à son bord ; mais, sans lui parler, sans la voir, il s'assit à la proue et pencha la tête entre ses mains. Durant trois jours il resta dans la même posture et dans le même silence, jusqu'au cap Ténare, où les femmes de Cléopâtre leur ménagèrent une entrevue. De là ils firent voile pour l'Afrique. Sa flotte se défendit longtemps ; vers la dixième heure, le bruit se répandit sur les vaisseaux qu'Antoine fuyait. A ce moment ils n'avaient encore perdu que cinq mille hommes. Mais leur ligne était rompue, beaucoup avaient leurs rames brisées, et l'agitation de la mer qui les battait en proue ne leur permettait plus de gouverner. Trois cents se rendirent. L'armée de terre était intacte, elle ne voulait pas croire à la lâcheté de son chef et résista sept jours encore aux sollicitations des envoyés de César ; Canidius, qui la commandait, l'ayant à son tour abandonnée, elle fit sa soumission au vainqueur.
Parmi ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre que l'oligarchie romaine décorée du beau nom de république ne méritait pas de garder le pouvoir, Brutus et Caton trouvent encore des partisans ; Antoine n'en a pas. C'est qu'aucune idée, aucun principe ne se rattache à lui : sa victoire n'eût rien fini ni rien commencé. Si le chef des antoniens n'était plus à craindre, les soldats, ceux du vainqueur comme ceux du vaincu, le devenaient. Octave se hâta de donner des congés aux vétérans et de les disperser en Italie et dans les provinces d'où ils étaient sortis. Il avait laissé Mécène à Rome, il y renvoya encore Agrippa, pour que ces deux hommes supérieurs qui se complétaient l'un l'autre, comme la prudence par le courage, l'habileté par la force, étouffassent à son origine tout mouvement de révolte. Lui-même se chargea de poursuivre son rival. En traversant la Grèce, il put voir le triste état de cette province, ruinée par Antoine. «J'ai entendu raconter à mon bisaïeul, dit Plutarque, que les habitants de Chéronée avaient été forcés de porter du blé sur leurs épaules jusqu'à la mer d'Anticyre, pressés à coups de fouet par les soldats du triumvir». Ils avaient déjà fait un premier voyage et ils étaient commandés pour porter une seconde charge, lorsqu'on apprit la défaite d'Antoine ; cette nouvelle sauva la ville. Octave prit en pitié ces misères de la Grèce ; et ce qui restait des provisions amassées pour la guerre fut distribué, par ses ordres, à ces villes qui n'avaient plus ni argent, ni esclaves, ni bêtes de somme. De là il fit voile vers l'Asie, recevant à composition les cités et les princes alliés de son adversaire, qui furent quittes, les unes pour la perte de leurs privilèges, les autres pour une contribution de guerre ou l'abandon de ce qu'ils destinaient à Antoine. Comme il ignorait le lieu où celui-ci s'était retiré, il s'arrêta à Samos et y passa l'hiver. La nouvelle des troubles qu'il avait prévus, et qui venaient d'éclater parmi les légionnaires congédiés, le rappela en Italie. Au commencement de l'année 30, il débarqua à Brindes, où sénateurs, chevaliers, magistrats, même une partie du peuple, se précipitèrent à sa rencontre ; les vétérans, entrains par l'enthousiasme général, grossissaient le cortège : Octave dut être content de cet essai de son pouvoir, de cette épreuve de l'adulation et de la servilité des Romains. Comme il manquait de fonds pour remplir ses promesses aux soldats, il mit en vente ses biens et ceux de ses amis. Personne, il est vrai, n'osa se rendre adjudicataire, mais le résultat désiré était atteint : les vétérans se contentèrent de quelque argent, en attendant les trésors de l'Egypte ; ajoutons que ceux qui comptaient le plus d'années de service furent établis dans certaines villes qui avaient montré des dispositions favorables à Antoine. Les habitants arrachés aux foyers de leurs pères furent transportés à Dyrrachium, à Philippes et dans quelques autres cités de provinces. Cette mesure était cruelle pour les Italiens, mais l'empire y gagnait : des cités désertes étaient repeuplées, et le mélange des races avançait. Ces mesures calmèrent soudainement l'agitation ; Octave n'eut même pas besoin de se rendre à Rome, déjà habituée à ce que tout se fît sans elle : vingt-sept jours après son arrivée à Brindes, il put repartir. N'osant, à cause de l'hiver, se diriger droit sur l'Egypte, il fit passer ses vaisseaux par-dessus l'isthme de Corinthe, et, avec la célérité de César, il débarqua en Asie, de sorte qu'Antoine apprit en même temps son départ pour l'Italie et son retour. A Paraetonium, sur la côte d'Afrique, Antoine et Cléopâtre s'étaient séparés. La reine, pour prévenir une révolte, se présenta devant Alexandrie avec ses vaisseaux couronnés de lauriers comme s'ils revenaient d'un triomphe. Mais, rentrée dans son palais, elle ordonna la mort de tous ceux qui lui étaient suspects, grossit ses trésors des biens des victimes, pilla les richesses des temples, et, dans l'espoir d'obtenir quelque assistance des Mèdes, leur envoya la tête du roi d'Arménie, son captif. Pour Antoine, il avait d'abord erré comme un insensé dans les solitudes voisines de Paraetonium ; et, à la nouvelle de la défection de Pinarius Scarpus, qui commandait pour lui une armée dans ces régions, il avait voulu se tuer. Ses amis le ramenèrent à Alexandrie, où Canidius vint lui apprendre le sort de ses légions au promontoire actien. Tous les princes d'Asie l'abandonnaient ; aux portes mêmes de l'Egypte, Hérode, le roi des Juifs, trahissait sa cause. Des gladiateurs qu'il entretenait à Cyzique lui restèrent fidèles ; ils traversèrent toute l'Asie, et ne se rendirent que sur un faux bruit de la mort de leur maître. Tout lui manquant, Cléopâtre commença à faire transporter, à travers l'isthme de Suez, ses vaisseaux et ses trésors pour se réfugier en de lointains pays. Mais les Arabes pillèrent les premiers navires sur la mer Rouge, et elle renonça à son dessein. Ils songèrent ensuite à gagner l'Espagne, espérant qu'avec leurs richesses ils soulèveraient aisément cette province. Ce parti fut encore abandonné. Las de former d'impraticables desseins, Antoine ne voulut plus voir personne et s'enferma dans une tour qu'il se fit bâtir au bout d'une jetée. Je veux, dit-il, vivre maintenant comme Timon. Il était bien tard pour philosopher. Il ne put même soutenir ce rôle ; et, pour finir comme il avait vécu, dans les orgies, il retourna près de Cléopâtre. Ils fondèrent une société nouvelle, celle des inséparables dans la mort. Ceux qui en faisaient partie devaient passer les jours dans la bonne chère et mourir ensemble. Cléopâtre recueillait tous les poisons connus et étudiait leurs effets sur des personnes vivantes ; elle essaya aussi des bêtes venimeuses et s'arrêta à l'aspic, qu'elle avait vu donner une mort douce par laquelle les traits n'étaient point décomposés. Cependant ils conservaient encore quelque lueur d'espérance, et ils demandèrent au vainqueur : Antoine, la permission de se retirer à Athènes, pour y vivre en simple particulier ; Cléopâtre, la succession pour ses enfants à la couronne d'Egypte. C'étaient les mêmes députés qui avaient porté les deux messages. Mais, en secret, la reine fit offrir à Octave un sceptre, une couronne et un trône royal. Il répondit à cette pensée de trahison par deux lettres : l'une publique, qui lui ordonnait de déposer les armes et le pouvoir ; l'autre secrète, qui lui garantissait son pardon et la conservation de son royaume, si elle chassait ou faisait tuer Antoine. En même temps, il lui envoya un affranchi qui devait, par de fausses promesses, entretenir ses espérances et conserver au triomphe du vainqueur d'Actium son principal ornement. Cléopâtre se souvint qu'enfant elle avait vaincu César, puis Antoine, et elle se prit à penser qu'Octave, plus jeune que l'un et l'autre, pourrait bien ne pas être plus sage. Elle avait cependant alors trente-neuf ans, mais sa beauté avait toujours été moins redoutable que son esprit et sa grâce. Le héros avait des faiblesses, le soldat des vices : tous deux succombèrent ; le politique devait rester froid et implacable. Antoine n'eut pas honte de demander deux fois encore la vie ; il envoya son fils Antyllus pour fléchir Octave, et livra le sénateur Turullius, un des meurtriers de César. Octave ne répondait pas et avançait toujours ; bientôt il fut devant Péluse, que Cléopâtre lui ouvrit. A ce bruit d'armes qui se rapprochait, Antoine parut se réveiller ; il fit des préparatifs de défense, courut en Libye pour tâcher de séduire les soldats qu'Octave y avait fait passer, et revint à Alexandrie, que déjà son rival menaçait. Dans un combat de cavalerie, où il montra son éclatante bravoure, il mit l'ennemi en fuite. Mais Cléopâtre le trahissait ; enfermée, avec toutes ses richesses, dans une haute tour qu'elle avait fait construire pour lui servir de tombeau, elle attendait l'issue de la querelle. Ses ministres, ses troupes, semblaient coopérer à la défense de la place ; en réalité, Antoine ne pouvait compter que sur le petit nombre de légionnaires qu'il avait réunis. Il appela Octave en combat singulier. Celui-ci sourit et se contenta de répondre qu'Antoine avait plus d'un chemin pour aller à la mort. Cependant, encouragé par le succès du combat de cavalerie, Antoine se décida à une double attaque par terre et par mer. Dès que les galères égyptiennes se trouvèrent près de celles de César, elles les saluèrent de leurs rames et passèrent de leur côté. Sur terre, sa cavalerie l'abandonna et son infanterie fut sans peine repoussée. Il rentra dans la ville en s'écriant qu'il était livré par Cléopâtre.
Mais ces croyances et ces lois ramèneront-elles les moeurs viriles des anciens jours ? A la place des citoyens qu'on dépouille, et qui ont mérité leur sort, se formera-t-il des hommes capables de regagner par le travail, la discipline volontaire et l'intelligence politique, les droits qu'ils ont perdus ? Ou bien, si la liberté ne doit pas revenir, ces multitudes qui n'auront plus qu'une volonté, celle du prince, saura-t-on du moins les organiser en un corps vigoureux, capable d'une longue existence ? Et puisque nous allons avoir un empire, au lieu d'une cité, verrons-nous une grande nation remplacer les deux mauvaises choses par lesquelles la république avait péri : l'oligarchie, qui vient d'être abattue, et la populace, qui regarde la victoire de César et d'Octave comme son triomphe ? L'histoire d'Auguste et de ses successeurs nous le dira. | |||||||||||