![]() | Victor Duruy - Histoire des Romains (éd. 1879-85) | ||||||||||||||||||||||||||||||
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II - MARC AURELE
Un d'eux, le philosophe Rusticus, lui avait rendu le service de combattre le goût détestable que Fronton avait d'abord inoculé à son élève, ces mignardises, ces mièvreries qu'on trouve dans les lettres de Marc-Aurèle à son premier maître. «J'ai beaucoup lu ce matin, lui écrivait-il un jour, et j'ai noté dix images ou sujets de comparaisons» ; et une autre fois : «Je t'envoie une idée que j'ai développée ce matin et un lieu commun d'avant-hier... ; aujourd'hui il me sera difficile de faire autre chose que la pensée du soir. Envoie-moi trois pensées et dix lieux communs». Quelle éducation de prince ! Plus tard il disait : «Rusticus m'a détourné des fausses voies où entraient les sophistes et des élégances affectées de la rhétorique ; je lui dois de ne jamais donner à la légère mon assentiment aux habiles discoureurs ; et c'est lui qui m'a mis dans les mains les commentaires d'Epictète». Sa complexion étant faible, il régla minutieusement sa vie pour ne pas l'user plus vite que la nature ne le voulait, et il suivit les prescriptions de ses médecins, au nombre desquels se trouvait Galien, comme une obligation qui lui était imposée de conserver à son âme l'enveloppe temporaire dont les dieux l'avaient revêtue. Chaste et sobre, il ne connut pas ce qu'on appelle le plaisir ; ou mieux, il en trouva un, supérieur à tous les autres, dans l'accomplissement du devoir, dans cette perpétuelle étude qu'il faisait de lui-même pour s'élever à un haut degré de perfection. Marc-Aurèle est le héros moral de l'antiquité païenne.
Au lieu de se mettre à la tête de l'expédition avec la juvénile ardeur et l'inexpérience qui auraient gêné les vieux généraux, Verus demeura, par ordre de son frère, à Antioche, pour réunir les réserves et les munitions, pour surveiller et contenir les provinces voisines, tandis que ses lieutenants poussaient en avant. Le principal d'entre eux, Avidius Cassius, était un Syrien, homme dur et ambitieux qu'on disait descendant du meurtrier de César ; il ne lui déplaisait pas de s'entendre appeler Catilina, et il aurait voulu qu'on le regardât au moins comme un nouveau Marius. Il était impitoyable quand il s'agissait de la discipline. En expédition, point de bagages ; il punissait sévèrement ceux qui avaient emporté autre chose que du lard, du biscuit et du vinaigre. Pour une violence commise contre les habitants de la province, les coupables, attachés au-dessus d'un grand feu, périssaient à la fois asphyxiés par la fumée et brûlés par les flammes. Aux déserteurs, il faisait couper les jarrets ou les cuisses. Un jour des auxiliaires surprennent un corps de Barbares et le détruisent. Ils avaient attaqué sans ordre ; Cassius fait mettre les centurions en croix. Qui vous assurait, leur dit-il, que ce n'était pas un piège et que l'honneur de l'armée romaine ne serait pas compromis ? On s'indigne de cette sévérité ; une sédition éclate, et l'armée entière entoure, menaçante, le prétoire du général. Il en sort sans armes : Frappez-moi, dit-il, et ajoutez ce crime à celui du renversement de la discipline. Tout rentra dans l'ordre. L'écrivain de qui nous tenons ces détails termine son récit par ces mots : Il mérita d'être craint, parce qu'il ne craignait pas. Tel était l'homme que Marc-Aurèle avait donné pour lieutenant à son frère et tel qu'il en faut à la tête des troupes. «Je lui ai confié, écrivait-il à un préfet, ces légions de Syrie qui vivent dans les délices de Daphné. Vous le connaissez ; il a toute la sévérité de ceux dont il porte le nom, et il rétablira cette ancienne discipline sans laquelle il n'y a point d'armée. Vous vous rappelez ce vers de notre vieux poète : C'est par les moeurs antiques et par ceux qui les suivent que la république se conserve. Assurez bien les approvisionnements : il saura les utiliser». Et le préfet répond : «Le choix est excellent, car il fallait à ces soldats un chef sévère, capable de leur fermer la porte des thermes et d'arracher ces fleurs dont ils se couvrent la tête, le cou et la poitrine». Le lendemain de son arrivée, Cassius fit annoncer à son de trompe que le soldat vu à Daphné serait ignominieusement cassé, et il chassa du camp tout ce qui sentait le luxe ou la mollesse. Des exercices continuels, des revues fréquentes, non d'apparat, mais d'inspection sévère, la menace de tenir tout l'hiver l'armée sous la tente, eurent, en peu de temps, rendu à ses troupes efféminées l'aspect de vieilles légions, et Cassius, maître d'elles, prit l'offensive. Nous ignorons les incidents de cette guerre, qui paraît avoir duré quatre ans et s'être étendue le long de la frontière orientale, depuis l'Euxin jusqu'au golfe Persique. On parle de nombreux succès remportés par les Romains, de la prise, par l'habile Priscus, d'Artaxata, principale forteresse de l'Arménie, dont le roi rentra dans ses Etats comme vassal de Rome, et d'une grande victoire près de Zeugma sur l'Euphrate, qui ouvrit aux légions l'empire parthe jusqu'au coeur. Ce fut comme l'expédition de Trajan renouvelée : mêmes triomphes, mêmes conquêtes : celle du nord de la Mésopotamie avec Edesse et Nisibe, invasion de l'Assyrie et de la Médie, prise de Ctésiphon et incendie du palais du roi, destruction de Séleucie après un immense massacre de ses habitants ; mais aussi même retour attristé par la faim, la soif et la mort d'un grand nombre de soldats. Cassius avait-il pris de meilleures mesures que Trajan, ou la guerre d'extermination faite aux Juifs par Hadrien avait-elle supprimé une des causes les plus actives de révolte dans ces régions ? On ne sait, mais Vologèse demanda la paix (165), qu'il avait dédaigneusement refusée avant l'ouverture des hostilités ; et il céda la partie septentrionale de la Mésopotamie, que les Romains gardaient encore à la fin du règne de Commode.
Hadrien avait partagé l'administration de l'Italie entre quatre consulaires, Marc-Aurèle les remplaça par des juridici dont l'intervention restreignit la juridiction municipale, et il admit les préteurs à cette fonction, afin d'élargir le cercle où il pourrait choisir. Il développa l'institution des curateurs, qui était née sous Trajan : «Beaucoup de villes, dit son biographe, en reçurent de lui ; et, pour en relever l'éclat, il les prit souvent dans l'ordre sénatorial». Ces curateurs jouèrent dans l'Italie ancienne, pour l'administration financière, le rôle rempli par les podestats dans l'Italie du moyen âge pour la justice. Aux deux époques, les villes n'espéraient échapper au désordre que par l'intervention de personnes étrangères à la cité ; mais dans l'une les citoyens sauvèrent leur autonomie, parce qu'ils élurent le podestat ; dans l'autre ils la perdirent, parce que le prince nomma le curateur. Des décurions fléchissaient déjà sous le poids des honneurs municipaux ; il interdit de confier ces charges à ceux qui ne pouvaient les porter sans dommage pour eux-mêmes, et il défendit qu'on forçât les autres de vendre à leurs concitoyens du blé au-dessous du cours. Il établit autour de Rome une ligne de douane qu'Aurélien transformera en ligne de rempart. Pour assurer l'état des citoyens, Marc-Aurèle ordonna que tous les enfants nés libres fussent, dans les trente jours, inscrits à Rome chez les préfets du trésor de Saturne ; dans les provinces, chez les greffiers publics : ce sont nos registres de l'état civil ; et, afin de donner plus de garantie aux mineurs pour leurs biens, il créa le préteur des tutelles, charge que nous n'avons pas encore, mais que le Danemark, la Norvège, une partie de la Suisse et l'Angleterre ont empruntée au grand Antonin. Les tuteurs rendaient auparavant leurs comptes aux consuls, qui changeaient souvent et avaient mille autres soins ; une administration spéciale, par conséquent éclairée et vigilante, examina désormais leur gestion. Cette même sollicitude pour l'intérêt des familles lui fit étendre le droit de donner des curateurs aux adultes âgés de moins de vingt-cinq ans qui compromettaient leur fortune, et il commença la reconstitution de la famille naturelle, dont les facilités reconnues à l'adoption rompaient si souvent les liens, en édictant que les enfants, filles et garçons, seraient admis à la succession de leurs mères mortes sans avoir testé, lors même qu'ils seraient entrés par adoption dans une autre famille.
Les esclaves avaient, comme les fils de famille, leur part dans ses préoccupations d'équité. Afin de gagner un dernier applaudissement du peuple en pourvoyant même après leur mort à ses plaisirs, des citoyens inséraient dans leur testament la clause que certains de leurs esclaves seraient vendus pour combattre dans l'amphithéâtre contre les bêtes ; Marc-Aurèle frappa de nullité ces clauses testamentaires. D'autres, aliénés sous condition d'affranchissement dans un certain délai, étaient retenus par leur nouveau maître ; il déclara la liberté acquise de plein droit à l'esclave pour l'époque fixée, même sans manumission. Peut-être est-elle encore de lui la décision qui donne à l'ancilla la liberté acquise sous la condition ne prostituatur, et que son maître livre à l'impudicité publique. Enfin il mit à la charge de l'Etat les frais des funérailles pour les citoyens pauvres, et comme les collèges ou sociétés particulières avaient principalement pour but d'assurer à leurs membres les derniers honneurs et un tombeau, il les autorisa à recevoir des legs. C'était les constituer en personnes civiles, capables de posséder des propriétés, des capitaux ou des esclaves. Aussi se trouva-t-il amené à leur reconnaître encore le droit d'affranchir, manumittendi potestatem. Ces privilèges étaient considérables et contraires au vieil esprit de la politique romaine. Il crut parer aux périls de cette décision en établissant que nul ne pourrait être membre de deux collèges à la fois, ce qui devait maintenir l'isolement des corporations. Le père avait le droit de briser les plus chères affections du fils en obligeant celui-ci à répudier sa femme. Marc-Aurèle supprima ce pouvoir tyrannique, ou du moins ne permit de l'exercer que pour des motifs très graves. Il est inutile d'ajouter que plusieurs impôts furent diminués, des misères secourues, des désastres réparés. Il aida Smyrne, Ephèse, Nicomédie, Carthage, détruites par des incendies ou des tremblements de terre, à sortir de leurs ruines, et fit remise aux provinces, aux villes, aux particuliers, de tout l'arriéré dû au fisc ou à l'aerarium depuis quarante-six ans, et il permit aux condamnés d'échapper par une mort volontaire aux tortures d'un supplice cruel. On voit donc, par l'ensemble de la législation des Antonins, qu'au deuxième siècle de notre ère le gouvernement impérial, qu'il fût dirigé par un soldat, comme Trajan, par un artiste, comme Hadrien, par un sage, comme Marc-Aurèle, peut revendiquer l'honneur d'avoir fait, pour défendre les faibles et secourir les malheureux, d'aussi généreux efforts qu'il n'en a jamais été accompli à aucune époque. Une peste du caractère le plus meurtrier sévissait en Orient. Venue d'Ethiopie ou de l'Inde, elle envahit l'Egypte et le pays des Parthes. On raconta que les Romains l'avaient prise à Séleucie, dans un coffret d'or ravi au temple d'Apollon, et d'où le miasme funeste s'échappa, lorsque des mains sacrilèges eurent violé le secret du dieu. Verus, revenant en Italie avec une partie de l'armée de Syrie, répandit le mal sur son passage ; même à Rome, où beaucoup de monde périt : on y enlevait les morts par charretées, et quelques-uns disaient que la fin du monde était proche. Embarrassés d'expliquer l'audace et les succès des Barbares dans les années suivantes, les historiens postérieurs prétendirent que l'armée romaine avait été comme détruite par ce fléau.
Un autre culte fut persécuté, celui de Sérapis à Péluse, sans doute à raison de circonstances locales que nous ignorons. Ce n'était pas seulement le souverain pontife de l'empire qui condamnait des religions étrangères au polythéisme gréco-romain, c'était aussi l'homme qui, par une singulière réunion de défauts et de qualités contraires, se montrait, sans hypocrisie, dans ses méditations, le philosophe le plus dégagé des liens confessionnels et, dans sa vie publique, le plus superstitieux des princes. Nul ne fatiguait les dieux par de plus fréquents sacrifices ; on faisait courir une supplique des victimes : A Marcus César, les boeufs blancs. C'est fait de nous si vous revenez vainqueur. Il ne semble pas que depuis l'époque où Tacite traçait le tableau de la Germanie, de grands changements se soient produits au milieu de ses peuples ; mais cette race prolifique s'était accrue dans la paix, et ses convoitises avaient augmenté avec sa force. Au spectacle des richesses que l'activité industrieuse des Romains entassait de l'autre côté de la frontière, leurs yeux s'enflammaient d'une féroce cupidité ; leurs coeurs s'emplissaient de haine et d'envie. Ces belles villas du Danube et du Rhin, qu'ils apercevaient de leur rive sauvage, leur semblaient une insulte pour leurs cabanes de chaume ; ces arts, un reproche pour leur grossièreté ; cette politesse des moeurs, une corruption ; surtout le brillant éclat de l'or les fascinait, et, en volant cet or, ils croyaient emporter sous leur ciel froid et sombre comme un rayon du soleil d'Italie qu'ils se consolaient de ne pas avoir en couvant des yeux le métal fauve. Dans leur poème national, dans les Nibelungen, l'objet de la poursuite ardente des héros, la conquête au nom de laquelle les peuples s'égorgent et les rois périssent, n'est pas la femme, fille de Jupiter et de Léda, comme pour les Grecs sous les murs de Troie, ni un tombeau, comme pour les hommes de France devant Jérusalem : c'est le trésor ! Au milieu de ses landes stériles et de ses forêts sauvages, cette race sensuelle, avide et pauvre, murmurait déjà les vers de Mignon sur les pays où les pommes d'or mûrissent, et qui, durant dix-huit siècles, ont excité sa convoitise. Au temps des Césars, ils troublaient par de continuelles attaques l'empire civilisé, riche et paisible, qui, sous les Antonins, donna à l'humanité la fête d'une paix séculaire ; à la fin, ils réussirent à jeter bas le colosse, et ils précipitèrent le monde dans l'abîme de douleurs et de larmes du moyen âge. Si jamais la guerre a été une impiété, c'est alors que régnait le prince qui fut par excellence l'honnête homme au pouvoir ; qui regardait son peuple comme sa famille et eût volontiers tenu tous ses voisins pour des amis. Habitué à soumettre le corps à l'âme, ses passions à la raison, Marc-Aurèle faisait de la vertu l'unique bien, du mal l'unique peine ; le reste lui était indifférent. Aussi la peste, la famine, les tremblements de terre, une guerre terrible se déchaînèrent contre lui sans l'intimider, et Horace l'aurait pris pour le sage qu'il montrait calme et sans peur au bruit du monde croulant. Au milieu des plus graves périls, à deux pas des Barbares, Marc-Aurèle écrivait tranquillement l'Evangile du monde païen. Le philosophe dut se faire soldat, mais avec quelle répugnance et quel mépris de la gloire des conquérants ! «Une araignée, dit-il, se glorifie d'avoir pris une mouche, et parmi les hommes, l'un est fier de prendre un lièvre, l'autre un poisson, celui-ci des sangliers et des ours, celui-là des Sarmates ! Aux yeux du sage, ne sont-ils pas des brigands ?» Il n'en fallut pas moins endosser la cuirasse, tout aussi bien qu'un belliqueux. Sous Trajan, les Barbares du Nord avaient entretenu avec ceux de l'Est des relations qui subsistaient certainement, et Vologèse comptait sans doute sur une puissante diversion lorsqu'il franchit l'Euphrate. Mais des bords de la Saale à ceux du Tigre, la route était difficile et longue ; les Germains laissèrent à l'empire le temps d'accabler les Parthes. Cependant ils achevaient leurs préparatifs : de nombreux espions les renseignaient sur l'état des forteresses romaines, et, aux marchés communs, ouverts le long de la frontière, ils achetaient tout ce qui pouvait leur servir à la guerre. Ils semblent avoir voulu, cette fois, s'entendre et réunir le plus grand nombre de leurs tribus, comme au temps d'Hermann et de Marbod ; mieux même qu'en ce temps-là, car ces deux chefs étaient rivaux et leurs peuples divisés. A voir avec quel ensemble le monde barbare s'ébranla le long des frontières romaines, depuis les terres décumates jusqu'à l'Euxin, on supposerait que quelque grand conseil dirigea le mouvement national. Cela peut être vrai pour les tribus de la Germanie méridionale, Marcomans, Narisques, Hermundures, Quades et Iazyges ; mais les nations sarmates et scythiques, Victovales, Roxolans, Costobocques, Alains, d'autres encore, agissaient certainement pour leur compte et suivant les inspirations de leurs chefs. Quant aux peuples du Nord, ils se tinrent à l'écart (165).
Les garnisons de la Dacie, protégées par les Carpates et par la forte assiette de leurs citadelles, semblent avoir fait bonne contenance, quoique des Barbares aient traversé la province et brûlé la ville d'Alburnus (Verespatak), où les avait, attirés la richesse de ses mines. La Rhétie, le Norique, que défendaient leurs montagnes et l'habileté de Pertinax, subirent des incursions, mais l'ennemi ne put y tenir. Ce fut par les plaines de la Pannonie que le gros de l'invasion passa, afin de traverser les Alpes Juliennes, la moins haute des chaînes de montagnes que la nature a données à l'Italie pour remparts.
La péninsule hellénique était menacée comme la péninsule italienne, et la barbarie essayait de mettre la main sur Athènes et sur Rome, pour y saisir les richesses entassées par les siècles dans ces deux sanctuaires de la civilisation du monde. Les Costobocques arrivèrent, sans qu'on puisse suivre leur route, au centre de la Grèce, à Elatée, dans la Phocide, où Pausanias retrouva le souvenir de leurs ravages et la statue d'un vainqueur aux jeux Olympiques, tombé en combattant contre eux. D'un autre côté, des émeutes de soldats et de populace agitaient l'Egypte, et les Maures continuaient à ravager l'Espagne. Seules, les frontières de l'Euphrate et du Rhin restèrent paisibles, celle-ci gardée par les légions, que les Germains du Nord n'inquiétèrent pas, l'autre défendue par le vigilant et habile Avidius Cassius. Le péril était grand ; Marc-Aurèle ne s'en émut pas et franchit avec Verus, en l'année 167, le Pô et l'Adige, à la tête de ce qu'il avait pu ramasser de forces. Les Barbares, que ce grand nom d'empereur intimidait encore, reculèrent à son approche, pour mettre en sûreté leurs captifs et leur butin. Les Quades mêmes, dont le roi avait péri, consentirent, selon une coutume qui pour eux datait d'Auguste, à ce que leur nouveau chef sollicitât l'agrément de l'empereur avant d'exercer sa charge. Les deux frères semblent être revenus passer l'hiver (167-168) dans la capitale de l'empire, pour y préparer un armement considérable. Mais, comme après le désastre de Varus, les hommes libres se refusèrent à l'enrôlement. Il fallut armer jusqu'à des esclaves et des gladiateurs, exemple que la république avait d'ailleurs donné ; attirer dans les rangs, à prix d'or, les bandits de l'Apennin, de la Dalmatie et de la Dardanie ; mettre le sagum du légionnaire sur l'épaule des soldats de police chargés de garantir la sûreté des routes dans les provinces, et soudoyer partout ceux des Barbares qui se trouvèrent disposés à vendre leur courage. On voit en quel état étaient les forces militaires de l'empire trente ans après Hadrien. L'organisation donnée par Auguste à son armée et conservée par ses successeurs avait son inévitable conséquence : la société civile, déshabituée des armes, ne fournissait plus un soldat et, même pour se sauver, était incapable d'un généreux effort. Lorsque Marc-Aurèle emmena de Rome à l'armée les gladiateurs, peu s'en fallut qu'une émeute n'éclatât. Il nous enlève nos amusements, criait la foule, pour nous contraindre à philosopher.
Voilà une noble lettre ; cependant Verus avait raison, et l'avis qu'il avait donné exigeait autre chose que cette résignation commode aux volontés du ciel. Marc-Aurèle avait investi Cassius du commandement supérieur des provinces orientales qui faisaient face à l'empire parthique, depuis le mont Amanus jusqu'à Péluse, et une révolte ayant éclaté en Egypte, il l'autorisa à entrer avec ses troupes dans ce pays, où l'habile général eut vite raison des insurgés (170). Ainsi, tandis que les empereurs défendaient péniblement la frontière du Danube et que l'un d'eux, comme épuisé par l'effort imposé à sa mollesse, tombait mort sur la route de Rome, leur lieutenant en Orient humiliait le grand roi, conquérait des provinces et domptait les rebelles. Il semblait que toute la virilité de l'empire se fût comme retirée dans les camps de Cassius. Ces succès lui portèrent à la tête. Il croyait être sûr de son armée, du peuple d'Antioche, de l'Egypte, que son père avait gouvernée longtemps et dont le préfet lui était dévoué ; il se disait qu'il allait recommencer l'histoire de Vespasien. Sur un bruit qu'il fit courir de la mort de Marc-Aurèle, quelques soldats le proclamèrent empereur. Nous avons une lettre de Cassius adressée par lui à son gendre et qui peut être regardée comme son manifeste. «Marcus, dit-il, est sans doute un homme de bien ; mais, pour faire louer sa clémence, il laisse vivre des gens dont il condamne la conduite. Où est ce Cassius dont je porte inutilement le nom ? Où est Caton le Censeur ? Où sont les moeurs antiques ? Marcus fait de la philosophie ; il disserte sur la clémence et sur l'âme, sur le juste et l'injuste, et il ne pense pas à la république. Ne vois-tu pas ce qu'il faudrait d'édits, de sentences, de glaives, pour rendre à l'Etat son ancienne force ? Ah ! malheur à tous ces hommes qui se croient les proconsuls du peuple romain, parce que le sénat et Marcus ont livré les provinces à leur luxure et à leur avidité ! Tu connais le préfet du prétoire de notre philosophe ; la veille, il mendiait ; le lendemain, il était riche. Comment cela s'est-il fait, si ce n'est en rongeant les entrailles de la république et des provinces ? Ils sont riches ! Eh bien, le trésor va se remplir ; et si les dieux favorisent la bonne cause, les Cassius rendront à la république sa grandeur». Quelques-uns de ces reproches sont justes : Marc-Aurèle philosophait trop, et ces rhéteurs, ces philosophes auxquels il donnait les faisceaux consulaires, devaient être de singuliers hommes d'Etat, si nous en jugeons par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, Cornelius Fronto. On dit qu'au moment de partir pour sa dernière campagne, l'empereur fit, à Rome, durant trois jours, de longues conférences sur les doctrines des diverses écoles. Beaucoup de philosophie dans la vie intérieure et à la veille de la mort, c'est excellent ; mais d'autres soins devaient occuper un prince à l'ouverture d'une grande guerre. La lettre de Cassius accuse aussi un relâchement d'autorité que j'ai signalé sous Antonin et qui continuait probablement sous Marc-Aurèle ; mais elle montre en même temps quel gouvernement implacable et dur, le descendant du tyrannicide rêvait d'établir. Les soldats n'avaient pas besoin de lire ce manifeste pour se douter des sévérités qui les attendaient. Leur attitude et celle des provinces obligea Cassius à décréter d'avance l'apothéose de celui qu'il voulait tuer. C'était de mauvais augure pour le succès de son entreprise. Mais à violer le droit, après l'avoir si bien défendu, on perd la moitié de sa force, lorsqu'on ne la perd pas tout entière. Cassius, obéi, malgré sa sévérité, tant qu'il était resté dans le devoir, cessa de l'être dès qu'il en fut sorti. Tout ce qu'il avait fait pour la discipline tourna contre lui, et les soldats qui avaient si longtemps tremblé devant le lieutenant légitime du prince, massacrèrent le général usurpateur, trois mois et six jours après que son préfet du prétoire l'eut revêtu des ornements impériaux. A la première nouvelle de cette révolte, les sénateurs avaient proclamé Cassius ennemi public et confisqué ses biens. Cet effort épuisa leur courage, et plusieurs croyaient déjà entendre les légions de Syrie franchissant les Alpes, comme un siècle auparavant l'armée flavienne, lorsqu'on apprit que la tête du coupable avait été apportée à l'empereur. En la voyant, Marc-Aurèle s'affligea que la république eût perdu un bon général et lui l'occasion d'un généreux pardon. Mais, lui disait-on, Cassius vainqueur vous eût-il épargné ? Et il répondait : Notre piété envers les dieux et notre conduite à l'égard des hommes nous assuraient la victoire. Puis il passa en revue tous les empereurs qui avaient été tués, et prouva qu'il n'en était pas un qui, par sa faute, n'eût mérité ce destin ; tandis qu'Auguste, Trajan, Hadrien, Antonin, n'avaient pu être vaincus par les rebelles, et que plusieurs mêmes de ceux-ci avaient péri, comme Cassius, à l'insu et contre le gré de ces princes. Ainsi, par une étrange et heureuse inconséquence qui se produit souvent, Marc-Aurèle, tout en acceptant la fatalité stoïcienne, entendait qu'à force de sagesse on pouvait contraindre la destinée et se la rendre favorable. C'est que le caractère, qui est la substance même de l'âme, fait l'homme, bien plus que les croyances, qui ne sont qu'une des applications de l'esprit ; et comme on reçoit l'un de la nature, les autres des circonstances, le successeur d'Antonin, quelque doctrine qu'il eût embrassée, aurait toujours été Marc-Aurèle. Faustine, les amis du prince, le sénat, demandaient des sévérités ; il les refusa : quelques centurions seulement furent sacrifiés à la discipline. Quant aux enfants de Cassius, ils gardèrent la moitié des biens de leur père et ne perdirent pas la faculté d'aspirer aux charges publiques. Mais Marc-Aurèle décida que nul, à l'avenir, ne gouvernerait une province où il aurait pris naissance, et cette interdiction est restée une des règles de notre ancien droit administratif. L'empereur crut nécessaire d'affermir par sa présence l'ordre dans les provinces orientales. Il visita Antioche, qu'il punit de sa fidélité à Cassius, en lui interdisant, pour un temps, tout spectacle et toute fête ; Alexandrie, qui le vit sans cour, sans gardes, couvert du manteau des philosophes et vivant comme eux ; Athènes surtout, où il admira moins les monuments de l'art que ceux de la pensée, et où il chercha les traces de Platon et de Socrate plutôt que celles de Phidias et de Périclès. Il institua des cours en diverses langues pour l'enseignement de toutes les sciences et se fit initier aux mystères d'Eleusis, seule institution du paganisme qui supposât un examen de conscience, repoussât le coupable et n'admit que l'homme sans tache.
La foule rêve plus qu'elle ne pense ; or, dans le rêve, il suffit d'un bruit pour donner une direction nouvelle aux pensées que la volonté ne gouverne pas. Ainsi l'imagination de la foule et celle des écrivains qui la suivent n'ont besoin que d'un mot pour faire sortir de ce mot toute une histoire. Le fils de Faustine, Commode, avant été moins un prince qu'un gladiateur, on le supposa fils d'un héros de l'arène ; de là le récit de sa naissance, qui ne peut se faire qu'en latin, et que les bustes et les médailles démentent par la ressemblance qu'ils établissent entre Marc-Aurèle et lui. Avec toutes ses vertus, l'empereur avait un dangereux défaut : il était ennuyeux. L'ennui causa-t-il des fautes ? Cela se voit, mais n'arrive pas toujours. La belle impératrice trouvait sans doute que les austères personnages dont son époux vivait entouré n'étaient que des pédants, et la grande dame marquait son dédain aux petites gens qu'il favorisait. Ceux-ci se vengèrent par de sourdes médisances qui, après sa mort, éclatèrent en calomnies que les folies, les cruautés de Commode, parurent légitimer : la mère paya pour le fils. Dion, presque un contemporain, est muet, du moins dans ce qui nous reste de lui, au sujet de ces histoires. Ce n'est qu'en passant, et par un mot, que lui-même ou son abréviateur fait allusion à des fautes ; et les lettres de Faustine à Marc-Aurèle, conservées par Vulcatius Gallicanus, sont bien d'une impératrice, d'une épouse et d'une mère.
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