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Alexandre Dumas, Caligula (1837) | |||||
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Une chambre élégante, sur le modèle de la maison du Faune à Pompéi. A gauche au premier plan , dans un enfoncement voûté, les dieux lares ; devant les dieux, un petit autel ; un lit de repos en bronze, plusieurs meubles de forme antique. Une porte s'ouvrant au fond sur l'impluvium ; deux portes latérales. Scène 1 Qui veillez au bonheur des foyers domestiques, Qui, protecteurs du champ, gardiens de la maison, Les défendez du vol et de la traliison, Si j'ai, chaque matin, pour couronner vos têtes, Tressé fidèlement l'ache et les violettes, Et si j'ai, chaque automne, offert sur vos autels Les plus beaux de mes fruits, ô mes dieux paternels ! Daignez vous souvenir de ma piété sainte Et redoubler de soins autour de cette enceinte ; Car, d'une longue absence interrompant le deuil, Aujourd'hui ma Stella doit en franchir le seuil. Vous vous souvenez bien de cette enfant rebelle ? N'est-ce pas que déjà, vous la trouviez bien belle, Avec son doux sourire, avec son front si pur, Et ses yeux qui du ciel réfléchissaient l'azur, Et ses cheveux noyant son épaule adorée, Et soulevés au vent comme une onde dorée ? Eh bien, c'est cette enfant, grande et plus belle encor, Cet espoir de mon coeur, ce précieux trésor, Qu'agitée aujourd'hui d'une vague chimère, Vous confie en tremblant la terreur d'une mère. (Phoebé paraît à la porte, conduisant Stella et Aquila ; elle veut s'avancer vers Junia ; mais Stella la retient et descend doucement la scène avec Aquila, de manière à se trouver derrière sa mère.) Si vous la gardez bien, votre culte en ces lieux Egalera pour moi le culte des grands dieux ! Alors à votre autel, outre les donatiques, Outre l'orge et le miel, ô mes dieux domestiques, Je verserai le vin le plus pur du cellier, Je vous immolerai tous les mois un bélier ; Et, lorsque, accomplissant le cercle de l'année, Avril ramènera la joyeuse journée Où Lucine permit qu'ouvrit son oeil au jour Cette fille, doux fruit d'un chaste et tendre amour, Pour fêter sa naissance, une blanche génisse, O mes dieux ! vous sera conduite en sacrifice ! Mais bien vite d'abord ramenez ma Stella, Car j'ai soif de la voir... Scène 2 Ma mère !... me voilà ! JUNIA, se jetant dans ses bras Ma Stella, mon enfant, ma fille... Oh ! oui, c'est elle ! (Lui prenant les mains et la regardant.) Oh ! laisse-moi te voir... Comme elle est grande et belle ! STELLA Ma mère ! JUNIA Laisse moi toucher tes longs cheveux. Veux-tu que je t'embrasse encor ? STELLA Si je le veux ! Toujours, toujours... JUNIA Enfant !... oh ! que je suis heureuse ! STELLA Et moi donc !... N'est-ce pas que l'absence est affreuse ? Dis! JUNIA Ne m'en parle plus, j'ai retrouvé mon bien. STELLA, montrant Aquila à sa mère Et lui, ma mère, et lui, ne lui dis-tu donc rien ? JUNIA, tendant la main au jeune homme Si !... sois le bienvenu, fils aîné de mon frère. AQUILA, s'inclinant O noble Junia ! JUNIA Nomme-moi donc ta mère ! AQUILA Ma mère, que ce nom m'est doux à prononcer ! JUNIA Mon fils ne vient-il pas à son tour m'embrasser ? (A demi-voix en le retenant dans ses bras et lui montrant sa fille.) Aquila, suis-je donc aveugle en ma tendresse, Et n'est-elle point belle ? AQUILA Oh ! comme une déesse ! JUNIA Ma fille, un bon génie a protégé tes jours. STELLA, lui montrant Aquila Ce bon génie est là, les protégeant toujours. Oh ! si tu l'avais vu, pendant ce long voyage, Conduisant ma litière, écartant du passage L'obstacle, quel qu'il fût, sur mon chemin placé ! JUNIA Il faisait son devoir de tendre fiancé, Et sa crainte veillait, prévoyante et jalouse, Un peu sur mon enfant, beaucoup sur son épouse. Ah ! voilà que ce mot te fait rougir... Allons, C'est bien, n'en parlons plus ; asseyons-nous, parlons D'autrefois. STELLA, s'asseyant C'est ma place... JUNIA Oui, ta place chérie... Attends. (Lui montrant un ouvrage d'aiguille commencé.) Reconnais-tu ? STELLA Quoi ? JUNIA Cette broderie ? STELLA Ce voile que pour toi... JUNIA Vois, il a demeuré Cinq ans interrompu. : STELLA Je te le finirai. JUNIA As-tu bien reconnu toute notre famille ? Notre vieille Gèta, qui t'appelait sa fille, Cette bonne Phoebé, que tu nommais ta soeur, Et le chien peint au mur qui te faisait tant peur ? Mais je parle toujours, vois-tu, c'est du délire... A toi !... Tu dois avoir cent choses à me dire... Je t'écoute, voyons. STELLA Oui, ma mère, j'ai là Un grand secret. JUNIA Vraiment !... un secret, ma Stella ! Parle donc. STELLA Et d'abord, ô ma mère chérie, Mon nom n'est plus Stella, je m'appelle Marie. JUNIA Que dis-tu là, ma fille, et d'où vient que le nom Que je t'avais choisi n'est plus le tien ? STELLA, joignant les mains Pardon ! JUNIA Marie ! STELLA, avec religion Oh ! c'est le nom d'une vierge sacrée. JUNIA Mais l'autre était celui... STELLA, l'interrompant Qu'une mère adorée Me donna, je le sais ; à ce titre, je veux Le conserver aussi ; laisse-les-moi tous deux. JUNIA Mais d'où vient ? STELLA Le voici : cette tante si bonne, La mère d'Aquila, possédait à Narbonne Une maison d'hiver ; mais elle avait, de plus, Dans ces champs appelés les champs de Marius, Une villa d'été s'élevant sur la plage : De grands pins la couvraient de fraîcheur et d'ombrage, Silencieux le jour, mais qui, le soir venu, Parlaient avec la mer un langage inconnu ; Et moi, je me plaisais, quand de sa fraîche haleine La nuit assombrissait au loin l'humide plaine, A venir lentement au rivage m'asseoir, Et, me penchant alors sur l'immense miroir, J'écoutais cette voix solennelle et sauvage Dont j'espérais toujours comprendre le langage ; Puis, quand j'avais cherché longtemps, mon coeur, jaloux, Rappelant mon esprit à des pensers plus doux, J'interrogeais tout bas cette onde intelligente Qui roule de Sagonte au golfe d'Agrigente, Et je lui demandais si, passant à Baïa, Ses flots n'avaient point vu ma mère Junia !... JUNIA Chère enfant ! STELLA Une nuit qu'en cette solitude J'étais restée encor plus tard que d'habitude... JUNIA Comment t'exposais-tu seule ainsi, ma Stella ? AQUILA, souriant O ma mère, jamais je n'étais loin ! STELLA, continuant Voilà Que je vois s'avancer, sans pilote et sans rames, Une barque portant deux hommes et deux femmes, Et, spectacle inouï qui me ravit encor, Tous quatre avaient au front une auréole d'or D'où partaient des rayons de si vive lumière, Que je fus obligée à baisser la paupière ; Et, lorsque je rouvris les yeux avec effroi Les voyageurs divins étaient auprès de moi. Un jour, de chacun d'eux, et dans toute sa gloire, Je te raconterai la merveilleuse histoire, Et tu l'adoreras, j'espère ; en ce moment, Ma mère, il te suffit de savoir seulement Que tous quatre venaient du fond de la Syrie : Un édit les avait bannis de leur patrie, Et, se faisant bourreaux, des hommes irrités, Sans avirons, sans eau, sans pain et garrottés, Sur une frêle barque échouée au rivage, Les avaient à la mer poussés dans un orage. Mais à peine l'esquif eut-il touché les flots, Qu'au cantique chanté par les saints matelots, L'ouragan replia ses ailes frémissantes, Que la mer aplanit ses vagues mugissantes, Et qu'un soleil plus pur, reparaissant aux cieux, Enveloppa l'esquif d'un cercle radieux !... JUNIA Mais c'était un prodige. STELLA Un miracle, ma mère ! Leurs fers tombèrent seuls, l'eau cessa d'être amère, Et deux fois chaque jour le bateau fut couvert D'une manne pareille à celle du désert. C'est ainsi que, poussés par une main céleste Je les vis aborder. JUNIA Oh ! dis vite le reste ! STELLA A l'aube, trois d'entre eux quittèrent la maison : Marthe prit le chemin qui mène à Tarascon, Lazare et Maximin celui de Massilie ; Et celle qui resta, c'était la plus jolie, Nous faisant appeler vers le milieu du jour, Demanda si les monts ou les bois d'alentour Cachaient quelque retraite inconnue et profonde Qui la pût séparer à tout jamais du monde. Aquila se souvint qu'il avait pénétré Dans un antre sauvage et de tous ignoré, Grotte creusée aux flancs de ces Alpes sublimes Où l'aigle fait son aire au-dessus des abîmes. Il offrit cet asile, et, dès le lendemain, Tous deux, pour l'y guider, nous étions en chemin. Le soir du second jour, nous touchâmes la base. Là, tombant à genoux dans une sainte extase, Elle pria longtemps ; puis vers l'antre inconnu, Dénouant sa chaussure, elle marcha pied nu, Nos prières, nos cris restèrent sans réponses : Au milieu des cailloux, des épines, des ronces, Nous la vîmes monter, un bâton à la main, Et ce n'est qu'arrivée au terme du chemin, Qu'enfin elle tomba sans force et sans haleine... JUNIA Comment la nommait-on, ma fille ? STELLA Madeleine, Ma mère ! Cette femme, insensible aux douleurs, Avait pourtant, parmi les parfums et les fleurs, Au sein des voluptés par le ciel condamnées, Dissipé le trésor de ses jeunes années. Mais dans ses faux plaisirs le malheur apparut : Son frère bien-aimé, malgré ses soins, mourut. Pour la première fois, la prière à la bouche, Elle veillait auprès de la funèbre couche, Pleurant et gémissant, lorsqu'elle apprit soudain, D'un homme nommé Jean, qui venait du Jourdain, Qu'allait bientôt passer, allant à Samarie, Celui qu'on appelait Jésus, fils de Marie, Prophète vénéré, que le peuple, en tout lieu, Suivait avec amour, en criant : «Gloire à Dieu !» Car cet homme, puissant à briser les obstacles, Comptait depuis longtemps sesjours par des miracles. Madeleine était faible : elle alla vers le port, Et, tombant à genoux, cria : «Mon frère est mort !... Mort!... et, si cependant vous vouliez, sa paupière, Quoique close à jamais, reverrait la lumière ; Car votre voix commande aux mers, aux aquilons, A la vie, à la mort !...» Jésus lui dit : «Allons». Ils vinrent ; ô douleur ! déjà des mains fidèles Avaient enseveli les dépouilles mortelles. Madeleine, en pleurant, tendit au ciel les bras ! Mais le Sauveur lui dit : «Femme, ne pleure pas». Et, marchant aussitôt vers le sépulcre avare Où pour l'éternité s'était couché Lazare, Jésus, devant le peuple immobile d'effroi, Dit, étendant la main : «Lazare, lève-toi !...» A peine eut retenti cette voix tutélaire, Que, brisant de son front le marbre tumulaire, Lazare, obéissant au cri qui l'appela, Se dressa dans sa tombe, en disant : «Me voilà». Alors, à ce spectacle, éperdue, hors d'haleine Joyeuse et repentante à la fois, Madeleine Courut vers sa maison, et, prenant au hasard Un vase précieux plein de baume et de nard, Elle le versa tout aux genoux du prophète ; Puis, jusque dans la poudre humiliant sa tête, En murmurant tout bas de pénibles aveux, Elle essuya ses pieds avec ses beaux cheveux... Mais, prenant en pitié cette grande détresse, Le Sauveur releva la sainte pécheresse, Disant : «Il te sera par un Dieu désarmé Beaucoup remis, ô femme, ayant beaucoup aimé...» JUNIA Sans doute on éleva des autels à cet homme ? STELLA Ma mère, il fut traîné chez le préteur de Rome ; Car il disait tout haut que le faible et le fort Sont égaux devant Dieu comme devant la mort ; Et, lorsqu'il ne pouvait, par d'ouvertes paroles, Exprimer sa pensée, alors, ses paraboles Poursuivaient les puissants... Les puissants eurent peur ! Ils dirent que c'était un prophète trompeur ! Sa mort fut résolue, et, sur leur insistance, Un juge se trouva qui rendit la sentence. Mais aux regards des Juifs, au Calvaire assemblés, Tandis que les bourreaux, par la haine aveuglés, Croyaient clouer ses bras contre une croix immonde, Ma mère ! ils étendaient ses deux mains sur le monde... Voilà l'homme divin dont j'ai reçu la loi. (Se mettant à genoux.) Si j'ai failli, ma mère, alors pardonne-moi. JUNIA Sa loi ne défend pas que l'on aime sa mère ? STELLA Elle en fait un devoir et pieux et sévère. JUNIA Toute loi qui prescrit le respect et l'amour Pour ceux à qui l'on doit la lumière du jour, O ma fille, crois-moi, c'est une loi de l'âme. Ton culte n'a donc rien que je redoute ou blâme, Et notre Panthéon est assez spacieux Pour recevoir un dieu de plus parmi nos dieux ! Sans doute que mon fils a la même croyance ? AQUILA Non, ma mère. JUNIA Et pourquoi ? STELLA, souriant C'est que, dans ma science, Etant mal assurée encor, je n'ose point, O ma mère, presser Aquila sur ce point ; Car ce n'est qu'en partant que j'ai senti moi-même Couler sur mes cheveux l'eau sainte du baptême. Son tour viendra sans doute ; en ma foi je l'attends ; Et Dieu m'inspirera quand il en sera temps. (Phoebé entre.) JUNIA Que nous veux-tu, Phoebé ? PHOEBE Maîtresse, à notre porte D'hommes et de chevaux s'arrête une cohorte. JUNIA, se levant Quelque noble romain, qui nous vient par hasard Saluer en passant. AQUILA, qui a regardé Ma mère, c'est César !... STELLA Oh ! je sors! JUNIA Et pourquoi, Stella ? C'est presque un frère. STELLA Mais on le dit méchant ? JUNIA Non. STELLA N'importe, ma mère. JUNIA Pour moi, je ne puis croire à cette cruauté. AQUILA Vous l'avez nourri, vous. STELLA Il vient de ce côté. JUNIA Allez donc, mes enfants. (Aquila et Stella sortent.) Scène 3 Jupiter m'est propice : César dans ma maison ! CALIGULA Oui, moi-même, nourrice. Je venais à Pouzzole, et, si près de Baïa, J'ai voulu saluer ma mère Junia ; Depuis plus de six mois, je ne l'avais pas vue. JUNIA C'est un dieu qui me fait cette joie imprévue. Mais oserai-je encor appeler mon enfant Celui que je revois vainqueur et triomphant ? CALIGULA, s'appuyant sur le lit de repos Tu sais donc mes combats chez ces peuples farouches ? JUNIA César, la Renommée a-t-elle pas cent bouches ? CALIGULA Tu me flattes aussi ! JUNIA Je dis la vérité. CALIGULA, s'étendant sur le lit Tiens, nourrice, tais-toi, tu m'as toujours gâté. JUNIA Nous avons eu grand'peur : le maître du tonnerre, Jaloux, dit-on, du dieu qui règne sur la terre, L'a voulu détrôner... Juge de nos transports. CALIGULA Oui, comme Thésée, oui, j'ai vu les sombres bords, Et déjà le rocher de l'Achéron avide M'appelait à grand cris... Mais voilà mon Alcide : Aux portes du Ténare il m'est venu chercher ! Tu sais son voeu ? JUNIA Je sais qu'il est un nom bien cher, Que Rome, avec un cri de piété profonde, A dit à la province, et la province au monde ; Un nom qui fait pâlir celui de Curtius ; Et ce nom, c'est celui du noble Afranius. Du salut de son fils la mère te rend grâce. AFRANIUS J'ai fait ce que tout autre aurait fait à ma place. Je n'avais pas, d'ailleurs, un grand risque à courir, César est dieu ! César ne pouvait pas mourir ! CALIGULA N'importe, tant de dieux ont visité Cerbère, Du divin Romulus jusqu'au divin Tibère, Qu'avant de prononcer un voeu si hasardé, Tout autre eût à deux fois peut-être regardé ! JUNIA, montrant à Caligula Phoebé, qui apporte sur un plateau du vin et des fruits César me fera-t-il cette faveur insigne De boire de ce vin récolté dans ma vigne, De manger de ces fruits cueillis dans mon jardin ? CALIGULA Oui ; mais il me semblait qu'une plus noble main D'échanson près de moi devait remplir l'office. JUNIA, prenant l'amphore C'est juste ! CALIGULA, l'arrêtant Que fais-tu ? JUNIA Je te sers. CALIGULA Toi, nourrice ! JUNIA Mon fils me voudrait-il ravir cette douceur ? CALIGULA J'aurais cru que c'était un devoir pour ma soeur De verser, quand je viens visiter notre mère, Le vin hospitalier dans la coupe d'un frère... JUNIA Ah ! tu sais donc qu'elle est de retour en ce lieu ? AFRANIUS César sait-il pas tout ?... César n'est-il pas dieu ? JUNIA Phoebé va nous chercher Stella. (Phoebé sort.) Depuis une heure A peine elle a touché le seuil de ma demeure, Et ce jour, mes enfants, qui voit vos deux retours, Est un jour bien heureux parmi mes heureux jours. Tiens, la voilà qui vient ; regarde, qu'elle est belle ! CALIGULA Et qui est celui-là qui s'approche avec elle ? JUNIA C'est notre fiancé. Scène 4 Te protègent les dieux, Divin César ! AQUILA, s'inclinant Salut, empereur radieux ! AFRANIUS, bas, à Caligula Eh bien, t'ai-je trompé ? CALIGULA Non, par ma soeur Drusille ! (A Junia.) Comment as-tu donc pu d'une pareille fille Te séparer cinq ans ? Sans doute, il t'a fallu, A toi, si tendre mère, un motif absolu. Raconte-moi cela, ma soeur ? STELLA Jamais ma mère Ne m'a dit la raison de cette absence amère ; Un jour, je l'ai quittée, et depuis ce jour-là, J'ai bien pleuré ; c'est tout ce que je sais... JUNIA, appelant sa fille Stella ! CALIGULA, souriant Voilà, par Jupiter! des mystères étranges. JUNIA Stella, va nous cueillir les plus belles oranges Que tu pourras trouver. CALIGULA Tu pars ? JUNIA Pour un moment. Va, ma fille. (Stella sort.) César, tu veux savoir comment J'ai pu me séparer de cette fleur chérie ? C'était de crainte, hélas! qu'elle ne fût flétrie ; Souviens-toi de Tibère et de ses derniers jours, Lorsque, pour réchauffer ses débiles amours, Le vieux bouc de Caprée, au sein de nos familles, Par de vils affranchis faisait voler nos filles : Pouvais-je, dans ces temps de misère et d'effroi, Garder imprudemment ta soeur auprès de moi, Afin que, quelque soir, une barque furtive M'enlevât mon enfant errante sur la rive, Et qu'un flot me rendît son cadavre plus tard Tout meurtri des baisers de l'infâme vieillard ?... Mais, de pareils sonpçons n'étant plus alarmée, J'ai rappelé vers moi mon enfant bien-aimée ; Car, en cas de danger, maintenant elle aurait Un frère tout-puissant qui la protégerait... N'est-ce pas ? AQUILA Un Gaulois s'en remet à lui-même Du soin de protéger la maîtresse qu'il aime ; Et, sans l'aide d'aucun, j'espère parvenir A garder le trésor qui doit m'appartenir. JUNIA, effrayée César pardonnera ces paroles altières. CALIGULA Oh ! de mes vieux Gaulois je connais les manières ; J'aime leur parler rude : ainsi rassure-toi. Puis ton gendre, d'ailleurs, est un frère pour moi, O femme ! laisse donc, toute à tes soins vulgaires, Les hommes discourir de chasses et de guerres ! (Junia sort. Caligula, se retournant vers Aquila.) Eh bien, mon jeune brenn, quand l'orage en courroux, Avec sa forte voix gronde au-dessus de nous, A courber notre front pouvons-nous nous résoudre, Ou croisons-nous toujours nos traits avec la foudre ? AQUILA Toujours. CALIGULA Et, quand la mer, gigantesque lion, Terrible et rugissante en sa rébellion, Franchit de nos rochers la barrière sauvage Et de flots insensés couvre notre rivage, Pour punir ses clameurs et repousser ses flots Lui lançons-nous toujours nos hardis javelots ? AQUILA Toujours. CALIGULA Et, si jamais un second Alexandre, Phénix macédonien renaissant de sa cendre, Vous demandait encor quel danger pour vos jours Peut vous faire trembler, lui diriez-vous toujours Que vous ne craignez rien, impassibles athlètes, Si ce n'est que le ciel ne tombe sur vos têtes ? AQUILA Toujours. CALIGULA Et voilà l'arc à nos mains familier, Les traits dont nous perçons l'ours et le sanglier, Alors que nous chassons parmi nos bois antiques ? AQUILA Hélas ! nous n'avons plus nos forêts druidiques !... J'étais encore enfant, quand un jour sont venus D'un pays ignoré des faucheurs inconnus, Dont les profanes mains, changeant nos bois en plaines, Ont comme des épis moissonné nos vieux chênes. Ils venaient, envoyés par un maître odieux, Renverser nos autels et proscrire nos dieux ; Et leur haine, fertile en funestes exemples, Abattit les forêts qui leur servaient de temples ! Depuis ce moment-là, non, César, hélas ! non, Il n'est plus de chasseur qui mérite ce nom ; Car ce n'est point chasser qu'à quelque daim timide, De loin, traîtreusement, lancer un trait perfide, Ou que frapper d'en bas l'aigle dont l'oeil vermeil Ne pouvait pas nous voir, regardant le soleil. CALIGULA Pourtant de cette chasse, aujourd'hui méprisée, Ton adresse parfois s'est sans doute amusée, Et ton habile main sûrement enverrait La flèche droit au but où l'oeil la guiderait ? AQUILA Je crois assez souvent en avoir fait l'épreuve Pour en être certain. CALIGULA Donne-m'en donc la preuve. AQUILA, allant à la porte César, ne vois-tu pas là-haut, comme un point blanc, Ce cygne épouvanté que poursuit un milan ? Lequel des deux veux-tu qu'en sa course j'empêche ? CALIGULA De si loin ? AQUILA Hâte-toi. CALIGULA Le milan. AQUILA, visant et tirant Suis la flèche. CALIGULA Par Castor ! le voilà qui tombe en tournoyant. Un tel coup ne se peut croire qu'en le voyant. Va le chercher. AQUILA J'y vais. (Il sort.) Scène 5 Nous voilà seuls! Ecoute. Dès demain, entends-tu, dès demain, quoi qu'il coûte Il me faut cette enfant. AFRANIUS Bien, César, tu l'auras. Et le Gaulois ? CALIGULA Fais-en tout ce que voudras. Scène 6 César, en ce moment, nos vergers sont arides. CALIGULA, montrant les oranges Mais voilà les fruits d'or du champ des Hespérides. JUNIA Ce champ par le dragon, hélas ! est mal gardé. AQUILA, entrant et jetant aux pieds de César le milan percé d'une flèche Tiens, voilà le milan que tu m'as demandé. CALIGULA C'est bien. (Prenant la coupe.) Verse, ma mère. A tes amours, jeune homme ! (Il boit une partie du vin, et passe la coupe à Aquila.) AQUILA Merci, César. (Il boit.) STELLA, offrant la corbeille Un fruit ? CALIGULA Oui, je prends cette pomme ; Mais, pareil au berger dont Vénus fit un dieu, Ce n'est que pour la rendre à la plus belle... Adieu ! JUNIA Adieu, consul ! Adieu, mon noble fils ! j'espère Que nous te reverrons à Baïa. CALIGULA Oui, ma mère. AQUILA Salut, César. STELLA Salut. (Il commence à faire nuit.) Scène 7 Eh bien, pour l'empereur, Enfant, conserves-tu toujours même terreur ? STELLA Non, ma mère ; César paraît bon, César t'aime, Comment pourrais-je donc ne pas l'aimer moi-même? JUNIA Et toi, mon fils ? AQUILA César a respecté nos lois, César n'a jamais fait aucun mal aux Gaulois ; Les dieux gardent César de douleur et de peine !... JUNIA Bien !... Mon fils a, je crois, droit de cité romaine ? AQUILA Je suis né sous le droit latin ; mais, dès longtemps, Ayant rempli là-bas des emplois importants, J'ai rang de citoyen. JUNIA Tu sais qu'il est d'usage, En ce cas, toute fois qu'on achève un voyage, Chez le préteur urbain d'aller, le même jour, Pour faire constater arrivée ou retour : Le préteur Lentulus non loin d'ici demeure... Pour cette course, à peine il faut le quart d'une heure, Allez donc, mes enfants... Revenez aussitôt. AQUILA Sois tranquille, ma mère. JUNIA, embrassant sa fille Au revoir. STELLA A bientôt. Scène 8 Phoebé ! PHOEBE Maîtresse ? JUNIA Viens. As-tu, selon mon ordre, De ce premier moment réparé le désordre ? PHOEBE Je l'ai fait. JUNIA Les parfums ? PHOEBE Attendent préparés. JUNIA L'officine des bains ? PHOEBE Chauffe, et, quand vous voudrez, Sans crainte de retard, vous pourrez vous y rendre. JUNIA, frissonnant Phoebé !... PHOEBE Quoi ? JUNIA N'as-tu pas ?... (Ecoutant.) Rien !... Je croyais entendre Comme des cris... Dis-moi, la chambre de Stella... Est-elle ?... Ecoute donc ! PHOEBE De quel côté ? JUNIA, étendant la main du côté où sont sortis ses enfants Par là. PHOEBE Rien. JUNIA Non... As-tu choisi sa chambre bien-aimée, Et dans les lampes d'or versé l'huile embaumée ? PHOEBE Oui, moi-même. AQUILA, dans le lointain Ma mère ! JUNIA Ah ! cette fois, j'y cours ! Une plaintive voix appelle du secours ; Tu vois, ce n'était pas une vaine chimère. AQUILA, plus rapproché Ma mère ! JUNIA, se précipitant vers la porte C'est la voix d'Aquila ! Viens ! Scène 9 Ma mère! JUNIA, reculant épouvantée Qu'as-tu fait de Stella ? AQUILA, étouffant Des brigands... JUNIA Honte à toi ! Tu l'as mal défendue. AQUILA, lui montrant ses blessures Oh ! mais regarde-moi ! JUNIA Du sang! AQUILA, vivement Le mien. JUNIA Blessé ? AQUILA Qu'importe ! JUNIA Mais ma fille ? AQUILA Ils étaient dix !... Ecoute, assemble ta famille ; Armons tout et courons... Oh ! je les rejoindrai, Ma mère, et, par le ciel ! oui, je te la rendrai. JUNIA, égarée Oui, tu l'as dit ; c'est bien, qu'on s'arme et qu'on s'apprête, Esclaves, serviteurs, et courons tous... (Le Préteur urbain, Protogène et les deux Témoins paraissent à la porte. Ils sont suivis de Licteurs.) LE PRETEUR Arrête ! JUNIA Que veux-tu ? AQUILA C'est encor quelque autre trahison. JUNIA A moi, mes serviteurs ! LE PRETEUR Silence ! En ta maison Tu viens de recevoir, aujourd'hui même, femme, Un esclave gaulois que son maître réclame. JUNIA Tu te trompes. LE PRETEUR Assez. JUNIA Nul fugitif... LE PRETEUR, appelant Holà ! JUNIA N'est venu, je te dis. PROTOGENE, s'avançant et montrant Aquila Tu mens, car le voilà. AQUILA Esclave, moi ? PROTOGENE Toi ! AQUILA Moi ? PROTOGENE M'oses-tu méconnaître... Moi, ton maître ? AQUILA Toi ? toi ? PROTOGENE Moi-même ! AQUILA Toi, mon maître ? Préteur, cet homme est fou ! PROTOGENE Préteur, j'ai mes témoins. JUNIA Mais c'est mon fils. LE PRETEUR Silence ! JUNIA Entendez-moi du moins ! LE PRETEUR, aux Témoins Avancez. AQUILA, les amenant violemment C'est cela, regardons-nous en face ! Me reconnaissez-vous ? PREMIER TEMOIN Oui. AQUILA Vous dites ? JUNIA De grâce, On te trompe, préteur, écoute... un seul moment ! AQUILA Vous me reconnaissez, moi... moi ? PREMIER TEMOIN Parfaitement. LE PRETEUR, présentant aux Témoins deux pierres qu'il a ramassées dans la cour Jurez. PREMIER TEMOIN Par Jupiter, par le divin Auguste Je jure dans tes mains que la demande est juste, (Montrant Aquila.) Et que je reconnais cet homme que voilà (Montrant Protogène.) Pour l'esclave acheté, payé par celui-là. Si je mens, Jupiter loin de lui me rejette, Ainsi que ce caillou que loin de moi je jette. (Il jette la pierre derrière lui.) LE PRETEUR, au deuxième Témoin Fais-tu même serment ? DEUXIEME TEMOIN Je le fais. AQUILA, anéanti et laissant tomber son épée Imposteurs ! LE PRETEUR Tout est dit ; emmenez cet esclave, licteurs. (Les Licteurs s'emparent d'Aquila, et tous sortent, excepté Junia.) Scène 10 A tout pris... La maison comme mon coeur est vide ! Et cela devant moi ! cela devant mes yeux !... Au foyer domestique, à l'autel de mes dieux, Encor tout couronnés des fleurs que j'ai tressées, Quand je priais pour eux ! prières insensées ! (Marchant vers les dieux.) Qui vous ôta la force ou qui vous aveugla, Que vous n'avez pas vu ce qui s'est passé là ? Ou bien que, l'ayant vu, pour les réduire en poudre, Vous n'ayez pas sur eux fait descendre la foudre ? En quels jours vivons-nous ? et nos temps odieux, Changés pour les mortels, le sont-ils pour les dieux ? O simulacres vains ! quand vous étiez d'argile, Une mère pouvait vous confier sa fille ; Dans sa virginité vous gardiez ce trésor. (Portant la main sur eux.) Mais, depuis qu'on vous fait d'airain, de marbre ou d'or, Stériles défenseurs, égoïstes emblèmes, Vous n'avez plus de soin qu'à vous garder vous-mêmes ; Quand vient la trahison, vous détournez les yeux ! (Les brisant et les foulant aux pieds.) Soyez anéantis ! vous êtes de faux dieux ! | ||||