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Alexandre Dumas, Caligula (1837) | |||||
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Une terrasse du palais de César au mont Palatin. Elle est entourée d'une galerie régnant en dehors d'une colonnade ; elle est toute tendue d'étoffe attalique, et à la manière du vélarium d'un théâtre. Deux portes latérales. Une porte au fond sortant du plancher et figurant le haut d'un escalier tournant. A droite du spectateur, un lit de bronze. A gauche, une table avec un coffre en bois de cèdre. Au lever du rideau, un orage terrible gronde. Scène 1 Demeurez tout le temps qu'au-dessus de ma tête, Esclaves, grondera cette horrible tempête ; Tant qu'un dernier éclair sillonnera les cieux, Esclaves, sur vos jours, ne quittez pas ces lieux. C'est le maître du ciel dont la jalouse rage Dirige contre moi cet effroyable orage. O Jupiter Tonnant, apaise ton courroux ! Je ne suis pas dieu ! non. Un éclair ! à genoux ! Allons, encore un coup qui passe sans m'atteindre. UN ESCLAVE Maître, l'orage fuit, et tu n'as rien à craindre. CALIGULA Dis-tu vrai ? Par les dieux protecteurs des serments, Je jure d'affranchir toi, ta femme... (Un coup de tonnerre.) Tu mens. L'ESCLAVE César voit que le bruit s'éloigne. CALIGULA Ah ! oui, c'est juste. Ecoute, Jupiter ! je te veux, comme Auguste, Fonder un temple... (Eclair.) Attends !... que soutiendront... (Tonnerre.) Encor !... Des colonnes de bronze et des chapiteaux d'or. L'ouragan diminue enfin, et je respire. Je suis toujours César, l'arbitre de l'empire, Le maître souverain... tout-puissant en tout lieu, Devant qui Rome tremble et qu'elle appelle dieu. Ah ! la foudre, effrayée, a fui devant ma gloire, Et Jupiter, vaincu, me cède la victoire. Allez ! et que pas un ne reste en cette erreur Que Caïus est un homme et que César eut peur. Scène 2 Sois tranquille, César, ni torture ni gêne Ne tireraient rien d'eux. CALIGULA Ah ! c'est toi, Protogène ? Crois-tu que l'ouragan soit tout à fait passé ? PROTOGENE Oui, le dernier éclair au ciel est effacé ; De tout danger présent Jupiter nous délivre. CALIGULA N'y pensons plus alors, et laissons-nous revivre. Eh bien, dans l'entreprise avons-nous réussi ? PROTOGENE Oui. CALIGULA La blanche colombe... ? PROTOGENE Elle doit être ici. CALIGULA A notre ardent Gaulois a-t-on mis les entraves ? PROTOGENE Ce soir, ou le conduit au marché des esclaves. CALIGULA Allons! je suis encore le maitre du destin. PROTOGENE César en doutait-il ? En effet, ce matin, César est pâle. CALIGULA Un rêve, ensuite cet orage. PROTOGENE César n'ignore pas que tout rêve est présage. CALIGULA Celui-là qui saurait trouver un sens au mien, Par Drusille ! serait un grand magicien. PROTOGENE César a quelquefois éprouvé ma science ; En veut-il de nouveau faire l'expérience ? CALIGULA Soit ! écoute-moi donc... Serein et radieux, J'étais assis au ciel près du maître des dieux, Quand vers moi tout à coup il tourne un front austère Et, me poussant du pied, me lance sur la terre. Je crus soudain passer de l'Olympe au néant ; Enfin j'allai rouler au bord de l'Océan. Le reflux emportait les flots loin de leur rive ; Mais voilà qu'aussitôt l'heure du flux arrive, Et, changeant de couleur, que l'onde, s'avançant, De verte qu'elle était, prit la teinte du sang. Je voulus fuir ; mais, faible ainsi qu'en une orgie, Je fus rejoint bientôt par cette mer rougie, Qui, passant la limite assignée à ses eaux, Enveloppa mes pieds de ses mille réseaux, Et, sûre que j'étais enchaîné sur la plage, Alors continua d'envahir son rivage ! Cependant, par le flot me voyant submerger, J'appelais au secours, ne sachant pas nager, Lorsqu'une voix sans corps, effroyable mystère, Répondant à mes cris, m'ordonna de me taire. J'obéis, et tout fut au silence réduit, Car cette onde en roulant ne faisait aucun bruit, Et se gonflait pourtant, si bien que ma poitrine Commençait d'étouffer sous la vague marine. J'espérais que la mer cesserait de monter, Quand, prodige nouveau, terrible à raconter, Chaque flot élevé sur la sanglante plaine A son rouge sommet prit une tête humaine, Et ces têtes étaient à tous ceux dont les jours Furent tranchés par moi... La mer montait toujours ! Je vis passer ainsi devant moi sur l'abîme Depuis Antonia, ma première victime, Jusqu'à ce Cassius Longenus, mort d'hier, Dont l'oracle m'avait dit de me défier : Chaque tête jetant, avec sa bouche blême, Un nom que je savais aussi bien qu'elle-même. Cela dura longtemps, car nos morts sont nombreux ! Enfin, me réveillant de ce sommeil affreux, Haletant, l'oeil hagard, sur mon lit je me lève, Et trouve l'ouragan continuant mon rêve. De ce double présage alors épouvanté, J'ai fui, mêlant ensemble et rêve et vérité, Jusqu'à ce que le jour, ennemi du mensonge, Ensemble eût emporté la tempête et le songe. PROTOGENE César ! il ne faut pas, de soi-même oublieux, Négliger les avis envoyés par les dieux. A Rome, en ce moment, quelque chose s'apprête Qui ressemble à ton songe, ainsi qu'à ta tempête. CALIGULA Et quoi donc ? PROTOGENE Le blé manque à nos greniers. CALIGULA Le blé ? PROTOGENE Oui, César, et, hier soir, le peuple, rassemblé, A, dès qu'il a connu la nouvelle funeste, Forcé les magasins pour en piller le reste. CALIGULA Et comment donc le blé peut-il manquer ? PROTOGENE Comment ? Parce que l'Italie entière, en ce moment, Où poussaient autrefois de nourrissantes gerbes, A semé des palais et des maisons superbes ; De sorte qu'un jour vint où palais et maisons Ont sous leurs pieds de marbre écrasé les moissons, Et qu'il fallut chercher de plus grasses contrées Pour nourrir deux fois l'an nos famines dorées. Ce qui fait qu'aussitôt que, défendant l'abord, Un vent capricieux qui s'élève du port Repousse quelque temps vers la mer en furie La flotte de Sicile ou bien d'Alexandrie, Alors, de ses greniers voyant bientôt la fin, Le Latium entier comme un seul homme a faim, Et, comme un mendiant, vient demander l'aumône A César, empereur, et préfet de l'annone. CALIGULA Bien ! comme un mendiant insensible à l'affront, Qu'il vienne ! et sous mon pied je courberai son front ; Car je suis las de voir ce peuple insatiable Incessamment nourri des miettes de ma table ; Et, puisqu'il est trop fier pour récolter son pain, Et qu'il manque de blé... tant mieux ! il aura faim. N'est-il pas un devin qui lise dans les astres, Et me vienne annoncer pour lui d'autres désastres ? Car je le hais si fort, que j'offrirais beaucoup Pour qu'il n'eût qu'une tête et la couper d'un coup. PROTOGENE César ne veut-il pas qu'on arrête la course De la rébellion, faible encore à sa source ? CALIGULA Non, laisse-la sortir de son obscur séjour, Et, quand viendra son flot déborder au grand jour, Sans relâche pressant sa retraite craintive, Nous le forcerons bien de regagner sa rive ; Puis nous le châtirons avec nos fouets hardis, Ainsi qu'à l'Hellespont Xerxès a fait jadis ! Ce danger-là n'est point de ceux que je redoute. PROTOGENE César veut-il savoir le nom des chefs ? CALIGULA Sans doute ! Mais, pour conduire à fin ce projet hasardeux, Sont-ils beaucoup au moins ? PROTOGENE Non, ils ne sont que deux. CALIGULA, souriant avec mépris Voyons. PROTOGENE C'est Annius que le premier se nomme ; Sa noblesse remonte aux premiers jours de Rome ; Le second, Sabinus, un tribun, que je croi ; Homme sans race, au reste. CALIGULA A merveille ! ouvre-moi Ce coffre, et tires-en les livres qu'il renferme : Tous les deux de leurs jours demain sauront le terme, Et ce terme, fixé, n'aura point de retard. PROTOGENE, tirant du coffre deux livres sur lesquels les titres sont écrits en lettres de bronze doré César veut-il le glaive, ou veut-il le poignard ? CALIGULA Le glaive !... (Prenant un roseau, le trempant dans l'encre et écrivant.) Réservons l'arme qui doit feindre Pour ceux à qui je fais cet honneur de les craindre ; Car c'est un luxe vain que, pour de tels héros, Payer des assassins quand on a des bourreaux. PROTOGENE César connaît le fond de la vertu romaine. CALIGULA Prends les prétoriens et la garde germaine, Et par les souterains amène et conduis-les Dans les caveaux voûtés qui sont sous ce palais ; Surtout garde-toi bien que personne les voie. Maintenant, Claudius. PROTOGENE Tu veux ?... CALIGULA Qu'on me l'envoie. J'ai, pour me conseiller, besoin d'un grand penseur, Puis il me plaît assez d'avoir mon successeur, Quand je suis à régler des affaires pareilles, Pas trop loin de mes yeux et près de mes oreilles. PROTOGENE Et Messaline ? CALIGULA Après ? PROTOGENE Veux-tu la voir aussi ? CALIGULA Sois tranquille, elle sait quel chemin mène ici, Et peut-être déjà que, ce matin, m'arrive Avec Afranius notre belle captive. PROTOGENE A propos, j'oubliais... Ton médecin Cneius A fait chez le préteur citer Afranius. CALIGULA Dans quel but ? PROTOGENE Dans le but très juste qu'il lui paye Trente talents en bonne et valable monnaie, Qu'il promit pour savoir l'instant où, sans hasard, Il pouvait dévouer sa tête pour César. CALIGULA C'est bien, merci. (La porte s'ouvre ; Afranius paraît.) Scène 3 César ! CALIGULA Justement, c'est notre homme ! Salut, consul. AFRANIUS César tient-il prête la pomme ? CALIGULA La déesse Vénus est-elle déjà là ? AFRANIUS Oui, César, elle attend. CALIGULA Bien ; qu'elle vienne. AFRANIUS, appelant un Esclave Holà ! (Il lui donne des ordres tout bas.) CALIGULA, à Protogène Passe chez Claudius au retour des casernes. PROTOGENE Et s'il manque au palais ? CALIGULA Qu'on le cherche aux tavernes. (Il fait sortir Protogène par la porte à droite.) AFRANIUS, s'approchant César n'oubliera pas que c'est moi... CALIGULA Non vraiment ; Et César sait le prix que vaut un dévouement. AFRANIUS Par où César veut-il maintenant que je sorte, Pour ne pas rencontrer Stella ? CALIGULA, le conduisant à la porte de gauche Par cette porte. Adieu, consul. AFRANIUS César ne commande plus rien ? D'ailleurs, je reviendrai. CALIGULA César l'espère bien. (Afranius sort.) Scène 4 Viens, car César t'attend ; César, maître du monde, César, que tout un peuple implore pour ses jours, Et qui répond : «Plus tard !... je suis à mes amours». Oui, j'aime, de mon lit, à voir ce peuple esclave Gronder comme un volcan et répandre sa lave ; Par ses tressaillements mes plaisirs sont bercés, Et, si je veux dormir, alors je dis : «Assez». Oui, j'aime à deviner que, dans sa frénésie, Rôde à l'entour de moi l'ardente jalousie De cette Messaline à l'oeil sombre et perçant, A la bouche de feu qui mord en embrassant, Que je veux torturer un jour, pour savoir d'elle D'où me vient cet amour étrangement fidèle, Qui me laisse parfois chercher d'autres amours Mais qui dans ses liens me ressaisit toujours. Oui, voilà ce qu'il faut à mes ardeurs blasées. Tombez donc sur mon coeur, orageuses rosées, Grondez, transports jaloux ! rugis, rébellion, Et servez de concert aux plaisirs du lion ! Scène 5 Où suis-je, et pourquoi donc m'avez-vous enlevée ? Quel est ce palais ? (Apercevant Caligula.) Ah ! César ! (Courant à lui et tombant à genoux.) Je suis sauvée ! (Ceux qui l'ont amenée sortent.) César, tu ne sais point que les gens que voilà A ma mère m'ont prise en frappant Aquila, Et qu'ils n'ont pas voulu retourner en arrière, Malgré ma douloureuse et constante prière. Ah ! ce sont des méchants qui ne respectent rien, Et tu les puniras. CALIGULA Je m'en garderai bien. STELLA Quoi ! tu peux tolérer un semblable désordre ? César, ce qu'ils ont fait... CALIGULA Ils l'ont fait par mon ordre. Ils avaient mission de te conduire ici, Et je les punirais s'ils n'avaient réussi. Je t'aime, et te voulais revoir morte ou vivante. Cela t'étonne, enfant ?... STELLA Oh ! cela m'épouvante ! CALIGULA C'est ainsi que j'en use avec mes bons Romains. Ignorais-tu cela ?... Pourquoi donc dans mes mains Jupiter eût-il mis sa puissance suprême, Sinon pour que je fisse ainsi qu'il fait lui-même ? Seule veux-tu nier les dons qu'il m'accorda ? Allons, adoucis-toi ; viens, ma belle Léda. Je sais que des vertus tu suis la route austère, Mais un dieu t'affranchit des devoirs de la terre ; Ne repousse donc plus ton divin ravisseur. STELLA César, n'oubliez pas que je suis votre soeur. CALIGULA Eh ! mais je m'en souviens, ce me semble, au contraire, Et je fus de tout temps un bien excellent frère. Mes trois soeurs ont été mes femmes tour à tour Et pour Drusille on sait que tel fut mon amour, Que, lorsqu'elle mourut, poussé d'un noir génie, J'ai couru comme un fou toute la Campanie, Et que, depuis ce jour, quand je fais un serment, Par sa divinité je jure constamment. Eh bien, je t'aimerai comme j'aimais Drusille ; Mais les dieux complaisants et le destin docile Nous feront, je l'espère, une plus longue ardeur. (L'entourant de son bras.) Viens donc ; ma bien-aimée ! STELLA, abaissant son voile et croisant ses deux mains sur sa poitrine A moi, sainte pudeur ! Sur mon front rougissant viens épaissir mon voile. CALIGULA C'est un tissu trop fin pour cacher une étoile. Et puis tu me parais mal comprendre en ce jour Que l'amour de César, ainsi qu'un autre amour, N'a pas l'heureux loisir d'attendre qu'on lui cède, Et que le sort lui mit, pour lui venir en aide, Au cas où d'un refus il essuierait l'affront, Le glaive dans la main et la couronne au front. Enfant, ne fais donc pas de plus longues méprises, Et songe, il en est temps ! qu'où tu vas, tu te brises, Que ton bras est débile et que le mien est fort, Et que, si je le veux, à l'instant, sans effort, (Lui arrachant son voile) Comme cette rica que de ton front j'arrache Pour voir en liberté les traits qu'elle me cache, Chaldéen renommé par mes enchantements, Je puis faire tomber ces vains ajustements, Et, si dans ma vengeance un doux mot ne m'arrête, Après eux et comme eux faire tomber ta tête. STELLA, tombant à genoux O mon Dieu, donne-moi la force de souffrir, Et pardonne ma mort à qui me fait mourir ! CALIGULA, la relevant Eh bien donc... JUNIA, derrière la porte du fond Je vous dis qu'à César je suis chère, Et que j'entre à toute heure. STELLA, voulant s'élancer vers la porte O ma mère ! (Caligula l'arrête et lui met la main sur la bouche. D'une voix étouffée.) Ma mère ! CALIGULA, l'entraînant vers la porte a droite, ouvrant cette porte et remettant Stella à des Esclaves Emmenez cette enfant et sur elle veillez ; Vous m'en répondez tous sur votre tête. Allez !... (On entraîne Stella.) Scène 6 Pourquoi n'ouvre-t-on pas ? Pardonne-moi, nourrice, J'ai reconnu ta voix ; que me veux-tu ? JUNIA Justice ! On m'a pris mon enfant, on m'a volé ta soeur, César ! CALIGULA Et connais-tu l'infâme ravisseur ? JUNIA Non ; mais je viens à toi, le front couvert de poudre, A toi, le tout-puissant, à toi qui tiens la foudre, A toi, mon fils, à toi qui sais tout comme un dieu, Redemander ma fille ; à toute heure, en tout lieu, Ton bras impérial peut librement s'étendre, Et chez les plus puissants aller me la reprendre. César, rends-moi Stella, ma fille, mon enfant, Et vraiment tu seras l'empereur triomphant, Qui, d'une main frappant l'ennemi comme un homme, De l'autre, comme un dieu, sèche les pleurs de Rome. CALIGULA Mais sais-je où la trouver, ma mère ? JUNIA Ecoute-moi. Ne perdons pas de temps... Viens !... j'irai devant toi ; L'instinct me guidera, noble fils d'Agrippine, Comme il guida Cérès poursuivant Proserpine ; Et, comme elle allumant deux flambeaux tour à tour, Pour chercher ma Stella la nuit comme le jour, J'irai sans m'arrêter, dans mes douleurs amères, Sur ma route, à grands cris, interrogeant les mères, Et suivant tous chemins qui me seront offerts, Dût celui qu'elle a pris me conduire aux enfers. CALIGULA Mais Aquila nous peut aider dans cette tâche. JUNIA Ah ! qu'un amour de mère est égoïste et lâche ! Je ne t'avais pas dit... je l'avais oublié... Qu'ils l'ont, comme un esclave, abattu, pris, lié, Conduit je ne sais où ! Tu vois bien qu'il est juste A toi, César, à toi, le petit-fils d'Auguste, De punir sans retard deux crimes odieux Qui se sont accomplis près de toi, sous tes yeux ; Et qu'il ne se peut pas que ta soeur outragée Ait rougi d'un affront et ne soit pas vengée. CALIGULA Enfin accuses-tu quelque noble Romain ? JUNIA Non, j'ai senti le fer et n'ai pas vu la main. Mais d'avance on connaît ceux-là que sans injure On devra soupçonner d'un rapt ou d'un parjure. Plus d'un, autour de toi, du fait est coutumier : Ton oncle... CALIGULA Claudius ? JUNIA Oui, lui tout le premier. CALIGULA, avec mépris Tu lui fais trop d'honneur lorsque tu le condamnes ! Il faut à Claudius de basses courtisanes, Voilà tout. JUNIA Cherea peut être soupçonné... CALIGULA , avec l'air du doute Le crime est bien pesant pour un efféminé Qui, couché sur des fleurs, à Vénus boit sans trêve Dans une coupe d'or plus lourde que son glaive. JUNIA Sabinus... CALIGULA, soupirant Celui-là, nourrice, pour l'instant, S'occupe avec succès d'un soin plus important : Il conspire. JUNIA Malheur ! CALIGULA Et maintenant, écoute. Le coupable est un noble, homme puissant, sans doute, Qui peut, craignant de voir ses crimes avérés, Etendre jusqu'à toi ses coups désespérés. JUNIA Soit !... il m'a fait la vie et non la mort amère. CALIGULA Mais, moi, je dois veiller sur les jours de ma mère ; Tu ne sortiras plus ; je veux, dès ce moment, Te loger au palais, dans un appartement Où, de peur que te suive une trame imprévue, Mes soldats les plus sûrs te garderont à vue. Quant à ma soeur, c'est moi qui la retrouverai. JUNIA Oh ! je t'aimais, mon fils, mais je t'adorerai Comme un dieu ! Ne perds pas une journée, une heure. CALIGULA Si je perds un instant, ma mère, que je meure! César ne promet pas vainement : de ma main Ta fille te sera remise. JUNIA Quand ? CALIGULA Demain. JUNIA O mon fils, mon César, mon empereur, mon maître ! Avec ce mot, demain, tu viens de me soumettre ! Où me faut-il aller ? Conduis-moi, me voilà. Oh ! demain, m'as-tu dit ? demain ? CALIGULA Oui. JUNIA, tressaillant au bruit du peuple qui commence à s'amasser au pied du palais Qu'est cela ? CALIGULA Rien ! la réalité seulement suit le rêve. JUNIA Ce bruit ? CALIGULA C'est l'Océan qui monte sur la grève Mais nous pouvons d'ici déjouer ses complots, (Frappant du pied.) Et ce roc est, ma mère, à l'épreuve des flots. (Ils sortent par la porte du fond ; au même moment, Messaline lève la tapisserie de la porte à gauche et les suit des yeux.) Scène 7 Commande à chaque porte une garde sévère ; Malgré l'éloignement, et les soldats et toi, Je les rapprocherai, s'il me convient, à moi. Parvenus ! contre lui César même conspire, Et le peuple est tout prêt pour un autre. Oh ! l'empire, l'empire à qui le monde apporte ses tributs, Avec un empereur pareil à Claudius, C'est-à-dire un manteau pour voiler notre épaule, C'est-à-dire un acteur chargé d'un mauvais rôle, Qui nous laisse fouiller, selon notre vouloir, Dans cette mine d'or qu'on nomme le pouvoir ! Oh ! malheur au dragon qui de mes mains avides Défend seul ce nouveau jardin des Hespérides, Qui du seuil me permet d'entrevoir ses fruits d'or, Et qui veut m'empêcher d'atteindre à mon trésor ! Vainement par instinct contre moi tu te dresses, Serpent des voluptés ! un jour, de mes caresses Je n'aurai qu'à serrer les liens assouplis, Et je t'étoufferai dans mes mille replis ! Scène 8 Je m'étonnais déjà de ne t'avoir point vue ! MESSALINE Je savais à César une tendre entrevue, Et je ne voulais pas, dans un si doux moment, Distraire l'empereur par mon empressement. CALIGULA Nous sommes, ce matin, d'humeur bien complaisante ; Prends garde à toi, César ! MESSALINE Mon Jupiter plaisante ; Il imite le dieu dont il a pris le nom, Et je ne serai pas plus fière que Junon. CALIGULA O femme être mobile et changeant comme l'onde ! MESSALINE Eh bien, que dit César de cette beauté blonde ? Ses yeux bleus auraient-ils les funestes pouvoirs De lui faire oublier à jamais les yeux noirs ? Ces femmes ont, dit-on, des grâces langoureuses Dont le charme est puissant aux âmes amoureuses ; César est-il séduit par ces molles ardeurs ? CALIGULA Si César est séduit, ce n'est que par des pleurs. MESSALINE Quoi ! déjà l'innocente a répandu des larmes ? Oh ! que nous savons bien toutes quels sont nos charmes, Et combien est plus doux que le doux Orient Un visage à la fois pleurant et souriant ! CALIGULA C'était, je m'y connais, une douleur amère, Et des refus réels, j'en suis bien sûr. MESSALINE Chimère ! Si César eût subi l'affront de ses refus, L'audacieuse enfant déjà ne vivrait plus. CALIGULA Ah ! voilà que Junon dans sa colère oublie Quel empire nous tient et quelle loi nous lie, Et que tout front échappe au coup qu'il mérita, Tant qu'il peut se parer du bandeau de Vesta. MESSALINE Les filles de Séjan, dans un cachot jetées, S'étaient sous cette égide en effet abritées : Tibère leur choisit un geôlier de sa main, Et toutes deux pouvaient mourir le lendemain. CALIGULA Merci, l'avis est bon en ce qui me regarde, Surtout ! MESSALINE Que dit César ? CALIGULA Que c'est moi qui la garde, Et que, ne sachant point d'homme à qui me fier, Je ne lui compte pas donner d'autre geôlier. Mais on vient : c'est assez ; sur ce point bouche close ; Car nous allons avoir à parler d'autre chose. Scène 9 Les ordres de César sont remplis. CALIGULA Je le sais. PROTOGENE Que veut encor César ? CALIGULA Six licteurs ! PROTOGENE Est-ce assez ? CALIGULA Oui. PROTOGENE Claudius est là. CALIGULA Qu'il vienne. PROTOGENE Seul ? CALIGULA N'importe. Que tous puissent entrer, mais que pas un ne sorte. MESSALINE Que veut dire ce bruit au pied du Palatin ? CALIGULA Ouvre donc ces rideaux à l'air pur du matin ; Le ciel est radieux, et son dernier nuage A disparu, chassé par l'aile de l'orage. MESSALINE Ecoute donc, César ! César, n'entends-tu pas ? CLAUDIUS Salut, César ; sais-tu ce qui se passe en bas ? CALIGULA Ah ! c'est toi, Claudius ? Le ciel te soit propice ; Je t'ai fait appeler pour me rendre un service. CLAUDIUS Parle. CALIGULA Je te sais maître en l'art des orateurs. CLAUDIUS César me flatte. CALIGULA Non... Voilà : les sénateurs, Sachant de mon cheval le merveilleux mérite, Sont venus, l'autre jour, lui faire une visite. Le président alors à ce noble animal A dit un long discours, et qui n'était pas mal, Mais auquel, à défaut d'avoir appris le nôtre, Nous n'avons pu, ma foi, répondre l'un ni l'autre. Comme le cas se peut présenter de nouveau, D'avance, Claudius, tire de ton cerveau Quelque chose de bien. Je pensais à Sénèque ; Mais c'est un vrai pédant, rat de bibliothèque, Qui croit qu'à l'éloquence il dresse un monument En entassant des mots, poussière sans ciment. LE PEUPLE, d'en bas Du blé ! CHEREA Salut, César ; j'accours prendre tes ordres ; Après avoir commis d'effroyables désordres, Le peuple est en tumulte au Forum assemblé. Tiens ! l'entends-tu crier ? LE PEUPLE Du blé ! César, du blé ! CALIGULA Par Drusille ! à ta vue, ami, je me rappelle Qu'entre Muester le Mince et l'histrion Apelle Un important débat s'est ouvert l'autre soir. Ecoute : il s'agissait simplement de savoir Si l'on doit au théâtre, avec ou sans la lyre, Chanter le vers tragique ou seulement le dire. Ah ! te voilà, consul ! AFRANIUS, entrant tout troublé Oui, César, oui, c'est moi. CALIGULA Qu'as-tu donc à trembler ainsi ? AFRANIUS Je crains pour toi. CALIGULA Vraiment ! AFRANIUS Ne vois-tu pas ces hordes insensées Au pied du Palatin grondantes et pressées ? N'entends-tu pas leurs voix qui menacent d'en bas ? LE PEUPLE Du pain ! César, du pain ! AFRANIUS Ne les entends-tu pas ? CALIGULA Tu te trompes, consul : ce sont des cris de fête. AFRANIUS Ne raille pas, César, il y va de ta tête. En sortant du palais, ces furieux m'ont pris ; Sans gardes, sans licteurs et sans armes surpris, Je n'ai pu résister. CALIGULA Mais, enfin éclairée, La foule a reconnu ta majesté sacrée, Puisque te voilà libre ? AFRANIUS Oui ; mais il m'a fallu Prêter entre leurs mains un serment absolu Que je t'apporterais leur parole rebelle. CALIGULA Ah ! tu viens en héraut ? Ta mission est belle : Parle !... AFRANIUS Que j'aille, moi, redire insolemment Au divin empereur... ? CALIGULA N'as-tu pas fait serment ? Au livre du destin tout serment fait demeure, Et se doit accomplir lorque arrive son heure. AFRANIUS Je ne transmettrai pas de si coupables voeux, Que César ne l'ordonne. CALIGULA Eh bien donc, je le veux. AFRANIUS César, depuis un mois, une brise indocile Repousse loin du port la flotte de Sicile, Et, du rivage, on voit pilote et matelots Essayant de lutter en vain contre les flots ; Si bien que, dans un vent si constamment contraire, Le peuple a cru du ciel remarquer la colère, Et pense que César aura fait... oh ! pardon ! Quelque offense... c'est lui qui parle. CALIGULA Achève donc ! AFRANIUS Quelque offense secrète à nos dieux, et que Rome Porte dans ce moment la peine d'un seul homme De sorte que le peuple, en sa prévention, Exige de César une expiation ! CALIGULA Oui, le peuple a raison, et sa sagesse est haute ; Oui, César a commis une effroyable faute, Et Jupiter enfin se sera souvenu Qu'un serment lui fut fait qui ne fut pas tenu. Mais réparer le crime est chose encor possible, Et l'expiation sera prompte et terrible. Consul, rappelle-toi que l'Aulide en son port Vit les Grecs enchaînés par un calme de mort : Le cas était pareil, pareille fut la peine ; Leur chef avait fait voeu d'une victime humaine, Et puis il avait cru pouvoir impunément Se jouer de Diane et trahir son serment ! Eh bien, d'Agamemnon, moi, j'ai commis le crime : Un homme aux dieux pour moi s'est offert en victime. Et je n'ai pas voulu, faible et compatissant, De cet homme non plus, moi, répandre le sang ; Mais voilà que des dieux l'implacable colère Me réclame ce sang par la voix populaire ; Sans doute, en y cédant, mon coeur se brisera, Mais Jupiter le veut ; c'est bien, il coulera ! AFRANIUS Que dis-tu ? CALIGULA Que César se dévoue, et que Rome Ne doit pas expier la faute d'un seul homme. AFRANIUS Grâce ! LE PEUPLE Du pain, César ! CALIGULA Oui, peuple, je t'entends ; Patience ! AFRANIUS César ! CALIGULA Oui, dans quelques instants, De même que les Grecs, après le sacrifice, Virent soudain le vent redevenir propice, De même tu verras, sitôt cet homme mort, Notre flotte rentrer à pleine voile au port. AFRANIUS Je porte de héraut le titre inviolable ; Songes-y bien, César, songes-y ! CALIGULA Misérable ! AFRANIUS Peuple, à moi ! LE PEUPLE Le consul ! mort à Caligula ! Le consul ! le consul ! CALIGULA Tu le veux ? (Précipitant Afranius du haut de la galerie.) Le voilà. Reçois, ô Jupiter, ta tardive hécatombe ! CHEREA, à Messaline Si nous profitions... MESSALINE, l'arrêtant Vois, le peuple à genoux tombe. LE PEUPLE Gloire à Caligula, l'empereur sans rival ! Qui nous donneras-tu pour consul ? CALIGULA, avec mépris Mon cheval. | ||||