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Alexandre Dumas, Caligula (1837) | |||||
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Une chambre à coucher. Un lit au fond, deux portes latérales ; à droite, une fenêtre ; à la tête du lit, un grand candélabre à un seul pied ; au pied du lit, une coupe avec de l'eau lustrale. La chambre est soutenue par des colonnes d'ordre dorique. Scène 1 Quelqu'un ne vient-il pas ?... O mon Dieu, pure ou morte ! Non, pas encor !... Seigneur Miséricordieux, Seigneur, ferez-vous moins que n'ont fait de faux dieux ? Quand, fuyant d'Apollon la poursuite profane, Daphné tomba mourante en invoquant Diane, Diane l'entendit, et d'un laurier soudain L'écorce, chaste armure, enveloppa son sein ; De même, lorsque Pan d'une course hardie Allait joindre Syrinx, la nymphe d'Arcadie, Syrinx, pour échapper aux désirs ravisseurs, A son aide appela les naïades ses soeurs ; Et l'on dit qu'aussitôt la nymphe fugitive Sentit ses pieds lassés s'attacher à la rive, Et, selon son désir, transformée en roseaux, Mêla son dernier souffle au murmure des eaux. En vous donc, Dieu puissant, je me fie et j'espère, Car les faibles en vous trouvent un second père. De Moïse au berceau sur le Nil écumant Vous avez entendu le sourd vagissement ; Votre souffle sauva de la flamme grondante Les trois enfants jetés dans la fournaise ardente, Et votre esprit divin est descendu du ciel Pour garder des lions le jeune Daniel : Plus qu'eux à mon secours ma terreur vous convie, Car ceux-là ne tremblaient, Seigneur, que pour leur vie, Tandis... Oh ! cette fois, je ne me trompe pas. J'entends du bruit... (Se relevant.) On vient. (Se tordant les bras, et courant à la fenêtre.) Hélas ! Seigneur, hélas ! J'échapperai du moins à son amour infâme. Adieu, ma mère, adieu. Seigneur, sauvez mon âme ! Scène 2 Stella ! STELLA, se précipitant vers lui Mon Aquila ! AQUILA Ma Stella ! STELLA, tombant à genoux Dieu puissant !... AQUILA Ma Stella ! mon amour ! ma lumière ! mon sang ! STELLA Vous m'avez exaucée en ma douleur amère, Soyez béni, Seigneur !... (Se relevant.) Et ma mère, ma mère ? AQUILA Ta mère, ma Stella, nous la retrouverons ; Mais d'abord il faut fuir... STELLA Crois-tu que nous pourrons ? AQUILA Je l'espère : une femme, ou plutôt un génie, Ayant pris en pitié mon ardente agonie, A travers cent détours, par un obscur chemin, M'a jusqu'à cette porte amené par la main. Cette femme pourra, sans doute, inaperçue, Nous reconduire encor par cette même issue, Et nous fuirons alors... STELLA Où ? AQUILA N'importe !... au hasard, Pourvu que nous mettions entre nous et César Quelque chaîne élevée ou quelque mer profonde, Les Alpes, l'Océan, et, s'il le faut, le monde. STELLA Alors, pas un instant à perdre. AQUILA Non, suis-moi. (Essayant d'ouvrir.) Par le Styx ! cette porte... STELLA Est refermée ? .. AQUILA Oui... Voi ! STELLA Peut-être seulement est-elle difficile, Et va-t-elle céder ?... AQUILA Inutile ! inutile ! O malheur ! oh ! voilà de tes coups imprévus ! STELLA Mais comment se peut-il ? AQUILA Nous aurons été vus, Et César... STELLA Oh ! tais-toi, tu doubles mes alarmes. AQUILA Nous tient tous deux... STELLA Tous deux ! AQUILA Et sans armes, sans armes ! STELLA Mon frère, mon ami, ne désespérons pas. AQUILA, apercevant la seconde porte Oui, cette porte, vois... (Essayant d'ouvrir.) Fermée encore. STELLA Hélas ! AQUILA N'est-il donc nulle issue ? Attends, cette fenêtre... Par elle nous pourrons nous échapper peut-être. STELLA Impossible ! AQUILA Et pourquoi, puisqu'elle est sans barreaux ? STELLA Des soldats sont placés dans la cour. AQUILA Des bourreaux ! Ah ! nous sommes maudits !... STELLA Frère ! AQUILA Plus d'espérance. STELLA Frère, écoute-moi donc. AQUILA Infernale souffrance ! STELLA Aquila, pour mourir je te croyais plus fort. AQUILA Stella, si je n'avais à craindre que la mort ! Mais sous mes yeux, peut-être, aux bras de cet infâme Te voir... STELLA Ecoute-moi, pauvre et débile femme Qui voudra me tuer n'a pas besoin de fer, Et me peut de ses mains aisément étouffer. AQUILA Que dis-tu ? STELLA Jure-moi... AQUILA Stella ! STELLA Qu'à l'instant même Où cette porte... AQUILA Assez... STELLA Si mon Aquila m'aime, Doit-il pas préférer ma mort au déshonneur ? AQUILA Oh ! STELLA Mourir de ta main, ce serait un bonheur ! AQUILA Tais-toi. STELLA Mon Aquila, songe... AQUILA C'est un vertige ! STELLA Que c'est le seul moyen, le seul... AQUILA Tais-toi, te dis-je, Tais-toi. STELLA Donne-lui donc, ô puissant Jéhovah, Ta force... car je sens que la mienne s'en va. (Sanglotant.) Mon Dieu, mon Dieu, mourir !... AQUILA, lui relevant la tête Oui, nous mourrons sans doute ; Mais, avant de mourir... STELLA Tu me fais peur. AQUILA Ecoute : Que le dernier instant de notre dernier jour, Stella, soit tout entier réservé pour l'amour. (Il la prend dans ses bras) STELLA, se retirant Que dis-tu ? que fais-tu ? AQUILA Dans cette heure suprême, Si tu m'aimes... STELLA Eh bien, achève... Si je t'aime ? AQUILA Et si, jusqu'à ce jour, pur et religieux, Ton amour virginal fut béni par les dieux, Eh bien, que cet amour, bravant la mort jalouse, A cette heure se change en un amour d'épouse ; Et, puisqu'il faut mourir, Stella, plus de regrets, Plus rien que le bonheur, et le néant après !... STELLA, se dégageant de ses bras Malheureux ! cette nuit de lumière suivie, Que tu crois le néant, c'est la seconde vie ; C'est le jour éternel qui n'a point de couchant, L'espérance du juste et l'effroi du méchant ! AQUILA C'est le royaume obscur des déités funèbres. STELLA O pauvre âme aveuglée et pleine de ténèbres ! La tombe est la barrière où Dieu séparera De qui le méconnut celui qui l'adora ! AQUILA Eh bien, puisque ton Dieu, par une loi barbare, Change en crime l'erreur... puisque ton Dieu sépare Ce que la terre en vain tenta de rapprocher, Que ton Dieu de mes bras vienne donc t'arracher !... STELLA, inspirée Que plutôt pour toujours sa bonté nous rassemble, Et qu'au pied de son trône il nous emporte ensemble. AQUILA Ensemble pour toujours, au ciel, au sombre lieu, Partout où tu voudras, mais ensemble !... STELLA O mon Dieu, Vous le voyez, l'aveugle entr'ouvre la paupière, Et, dans l'ombre perdu, marche à votre lumière. AQUILA Mais ne m'as-tu pas dit... ? STELLA Qu'à l'heure du trépas Mon Dieu punissait ceux qui ne l'adoraient pas ; Mais pour nous sa justice, égale et tutélaire, A des trésors d'amour ainsi que de colère, Et, toujours équitable, il fit l'éternité, Comme de son courroux, fille de sa bonté ! Mon Aquila, mon frère, écoute : à l'instant même, Tu m'as, pauvre insensé, demandé si je t'aime ? Eh bien, dans ce moment terrible et solennel, Oui, je t'aime, Aquila, d'un amour éternel ! Eternel, car je veux que l'heure du supplice, Loin de nous séparer, pour toujours nous unisse. Oh ! le Seigneur m'inspire et seconde mes voeux ; Il me donne sa force... Ecoute-moi : je veux Que mon Dieu soit le tien, ma croyance la tienne, Afin qu'au ciel encor ta Stella t'appartienne. AQUILA Se peut-il ? STELLA Qu'eût été ce bonheur d'un instant Près du bonheur sans fin qui là-haut nous attend ? Qu'eût été cette ardeur éphémère et coupable Auprès de cet amour immense, inépuisable, Dont Dieu, pour remplacer l'autre amour qui n'est plus.. AQUILA Mais je suis païen, moi ! STELLA Qu'importe, si ton âme Est prête à s'allumer à la céleste flamme ? Qu'importe, si tu veux te sauver aujourd'hui ? AQUILA Mais, pour être sauvé, que faut-il ? STELLA Croire en lui. AQUILA Ecoute, je ne sais si ce Dieu qui t'inspire Jamais des autres dieux renversera l'empire. Si cette éternité promise à notre amour Fut de tout temps, ou bien doit exister un jour, Et si de mon ardeur l'inextinguible flamme, Quand mon coeur sera mort, doit revivre en mon âme. Mais je sais, en échange, ô Stella, que je crois A tout ce que tu dis avec ta douce voix ; Que je veux sur nous deux que le même coup tombe, Afin de partager l'avenir de ta tombe, Et que c'est ou ta nuit ou ton jour qu'il me faut Pour dormir ici-bas ou m'éveiller là-haut. STELLA Eh bien donc, puisqu'il plaît au Seigneur, qui m'envoie, De te conduire au ciel, ami, par cette voie, Et que la pauvre femme à qui son jour a lui, Néophyte d'hier, est apôtre aujourd'hui ; Puisque, pour enseigner la sublime croyance, L'intention suffit où manque la science ; Puisqu'il daigne abaisser son oeil divin sur nous, Je vais t'interroger. AQUILA Je t'écoute. STELLA A genoux. Crois-tu que de mon Dieu la puissance féconde Ait par sa volonté du néant fait le monde ? AQUILA Oui. STELLA Crois-tu que le Christ, Sauveur prédestiné, Conçu de l'Esprit saint, d'une Vierge soit né ? AQUILA Oui. STELLA Crois-tu que, versé par sa mort volontaire, Son sang ait racheté les crimes de la terre ? Et crois-tu que, pour nous étendu sur la croix, Il souffrit et mourut ?... Le crois-tu ? AQUILA Je le crois. STELLA C'est bien. Fils exilé de la céleste enceinte, Je te baptise au nom de la Trinité sainte. Fermé par l'ignorance et rouvert par la foi, Chrétien, le ciel t'attend... (Voyant la porte s'ouvrir et César qui paraît.) Martyr, relève-toi ! Scène 3 L'empereur ! STELLA O mon Dieu, voilà l'heure venue ! CALIGULA Ah ! de tant de vertu la cause est donc connue ? Notre pudeur, le jour, s'effarouche aisément, Mais, la nuit, s'apprivoise aux bras d'un autre amant. J'en suis aise. AQUILA César, pas de soupçon infâme : Ce n'est pas ma maîtresse. CALIGULA Et qu'est-elle ? AQUILA Ma femme ! CALIGULA Alors en vain Vesta voudrait la secourir. C'est ta femme ? AQUILA Oui. CALIGULA Tant mieux ! elle pourra mourir. AQUILA Mourir ? STELLA, sur la poitrine d'Aquila Hélas ! mon Dieu ! AQUILA Mourir, et pour quel crime ? Parce que, respectant une ardeur légitime, Elle a, par ses soupirs, ses larmes, sa pudeur, Repoussé de César l'incestueuse ardeur ! Auguste, ton aïeul, ce grand maître en justice, Eût mis l'apothéose où tu mets le supplice ! Car il se souvenait qu'aux jours républicains Le poignard de Lucrèce a tué les Tarquins ! CALIGULA Tu te trompes, Gaulois, César n'a point de haine ; César sait trop comment réduire une inhumaine !... Il réserve le fer pour les Brutus !... d'accord !... Mais, pour les Danaés, il fait pleuvoir de l'or ! Si, prenant en dédain une faveur si haute, Cette enfant aujourd'hui n'eût commis d'autre faute Que celle que tu dis, par moi-même honorés, Et son nom et ses jours m'eussent été sacrés ; Mais un plus grand forfait l'a faite criminelle, Et c'est l'impiété que je poursuis en elle. STELLA En moi l'impiété ? CALIGULA De la Gaule en ce lieu N'as-tu pas rapporté le culte d'un faux dieu ? STELLA Tu blasphèmes, César... C'est le Dieu véritable ! CALIGULA Prêtres, vous l'entendez... Emmenez la coupable. AQUILA Punis-moi donc aussi ; car ce Dieu, c'est le mien, Et, depuis un instant, César, je suis chrétien. STELLA Ne t'avais-je pas dit que notre Dieu rassemble ? AQUILA Que béni soit le Dieu pour qui l'on meurt ensemble ! CALIGULA Ensemble ? Oh ! que non pas, et César s'entend mieux, Enfant, que tu ne crois, à bien venger les dieux ! AQUILA Que dis-tu ? CALIGULA Qu'à ton gré quelque autre eût fait peut-être, Mais qu'en torture, moi, je suis un plus grand maître. AQUILA Infâme ! STELLA Au nom du ciel, mon Aquila, tais-toi ! CALIGULA Oh ! de l'art des bourreaux j'ai fait étude, moi ! Et ne commettrai pas cette faute infinie De vous faire à tous deux une seule agonie : Je sais ce qu'au vivant le mourant fait souffrir, Et qu'on meurt mille fois en regardant mourir ! STELLA à Aquila Je ne suis qu'une femme... exauce ma prière. AQUILA Que veux-tu ? STELLA Permets-moi de mourir la première. CALIGULA Enfant, César est bon, il t'accorde ton voeu ; Rends-lui grâce ! AQUILA Stella !... mais où donc est ton Dieu ? STELLA Silence ! AQUILA De nos bras ose rompre la chaîne, Viens... CALIGULA Licteurs, séparez le lierre du chêne ! (Un Licteur lève sa hache entre les deux jeunes gens. Stella recule précipitamment. Aquila reste les bras étendus vers elle.) STELLA Ah ! (Les Flamines s'emparent d'elle et les Licteurs d'Aquila.) AQUILA Démons de l'enfer ! STELLA Ma mère, ma mère !... Ah !... Ma mère, au nom du ciel, secourez-nous !... AQUILA, se débattant Stella ! CALIGULA Attachez cet esclave, emmenez cette femme. AQUILA Infâme ! CALIGULA Obéissez. AQUILA Infâme ! CALIGULA Allez. AQUILA Infâme! STELLA Adieu donc, mon époux !... Adieu, ma mère, adieu ! Nous nous retrouverons à la droite de Dieu ! (Les Prêtres entraînent Stella par la porte qui est près de la fenêtre.) Scène 4 De plaintes et de pleurs si ton âme est avide, César, va voir mourir une femme timide ; Car tu n'as plus ici, César, à torturer Qu'un homme qui ne sait se plaindre ni pleurer. CALIGULA Peut-être, en cherchant bien, trouvera-t-on des armes Qui de ce roc brisé feront jaillir des larmes ! AQUILA Eh bien, éprouve donc alors, tigre insensé Qui, des bourreaux ou moi, sera plus tôt lassé ! CALIGULA Jamais dans un défi César ne se hasarde Qu'il ne soit sûr de vaincre... AQUILA Eh bien, j'attends. CALIGULA, ouvrant la fenêtre Regarde ! AQUILA Stella ! Stella marchant au supplice... Stella... Devant moi... sous mes yeux... Grâce, Caligula ! Grâce !... ordonne plutôt qu'à sa place je meure ! Oh ! vois, comme un enfant, je supplie et je pleure ! Pour ces tortures-là j'étais mal résigné. Oh ! CALIGULA, riant Qu'en dis-tu, Gaulois ? Je crois que j'ai gagné ! (Il sort ; les Licteurs le suivent.) Scène 5 Et lié... garrotté, sans pouvoir la défendre ! La voir... Oh ! c'est affreux ! Mon Dieu, daignez m'entendre ! Mon Dieu, secourez-nous ! Elle approche !.., voilà Que le licteur... A moi !... Prends sa hache... Stella !... Quelqu'un... Oh ! par pitié, que je meure avec elle ! A moi !... César... Phoebé... Junia... JUNIA, dans la coulisse Qui m'appelle ? AQUILA O ma mère, est-ce toi ? Viens !... accours !... JUNIA, à la porte à droite Me voici. AQUILA Ma mère... JUNIA Où donc es-tu ? AQUILA Par ici, par ici ! Prends ton poignard et coupe à l'instant cette corde ; Coupe ! (S'élançant vers la fenêtre.) Stella ! JUNIA, reconnaissant sa fille au milieu des Licteurs Stella ! AQUILA Trop tard ! JUNIA Miséricorde ! (Aquila referme vivement la fenêtre ; Junia et lui restent un instant immobiles, sans parler, puis Aquila ramasse les cordes qui l'ont attaché, Junia le poignard qu'elle a laissé tomber.) AQUILA Malheur à toi, César ! JUNIA César, malheur à toi ! AQUILA, cherchant autour de lui Où nous cacherons-nous pour le tuer ? MESSALINE, soulevant la tapisserie de la porte Chez moi ! | ||||