![]() | EMPEREURS DU Ier SIECLE | ||||
Alexandre Dumas, Caligula (1837) | |||||
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Une rue donnant sur le Forum. Au premier plan, à gauche, une boutique de barbier, avec ces mots écrits au-dessus de la porte : Bibulus, tonsor. Au deuxième plan, du même côté, la maison du consul Afranius, avec les deux haches pendues à la porte. Au deuxième plan, à droite, l'entrée d'un bain public, surmontée du Balnea. Au premier plan, une petite maison appartenant à Messaline. Au milieu du théâtre, la voie Sacrée, remontant la scène et passant au septième plan, derrière les temples de la Fortune et de Jupiter Tonnant. Au fond, la roche Tarpéienne. Scène 1 Holà ! barbier, holà ! lève-toi. UN DES GARDES Le pauvre homme En est sans doute encor, maître, à son premier somme, Et rêve en ce moment que Jupiter Stator Pour enseigne lui fait don de sa barbe d'or. PROTOGENE Raison de plus, s'il fait un rêve sacrilège, Pour l'éveiller ! Hola ! la porte. UN DES GARDES, s'apprêtant à frapper du pommeau de son épée. Enfoncerai-je ? (Bibulus ouvre sa fenêtre.) PROTOGENE C'est heureux, à la fin ! Eh ! BIBULUS Que me voulez-vous ? PROTOGENE Au nom de l'empereur, à l'instant ouvrez-nous. BIBULUS Pardon, maître, on y va. (Il referme sa fenêtre. Au même moment, la porte de Messaline s'ouvre, et une esclave nubienne y passe la tête et examine ceux qui sont dans la rue.) PROTOGENE N'attendez pas qu'il sorte, Et, dès qu'il paraîtra sur le seuil de sa porte, Saisissez-le chacun par un bras. LES DEUX GARDES, exécutant l'ordre. Viens ici. BIBULUS Maîtres ! au nom des dieux, que veut dire ceci ? Pauvre, obscur, inconnu, de race populaire, Je n'ai point de César encouru la colère ; Maître, songez-y bien, cela ne se peut pas. PROTOGENE Le regard de César ne descend point si bas ; Il porte au ciel un front radieux et superbe, Et c'est à d'autres yeux à regarder sous l'herbe Si quelque insecte impur, vainement épié, Ne rampe pas vers lui pour le piquer au pié. BIBULUS, vivement Oui, César est un dieu ! Jupiter est son père, Diane est son épouse, et chacun sait, j'espère, Que jamais par un mot ma folle impiété N'osa porter atteinte à sa divinité. Je jure par César et par sa soeur Drusille Que l'empereur n'a pas d'esclave plus docile Que le pauvre barbier qui, courbé devant vous, De sa bouche tremblante embrasse vos genoux. PROTOGENE Aussi n'est-ce pas toi qui dois craindre à cette heure. BIBULUS, se relevant Oh ! PROTOGENE Non ; mais on m'a dit, barbier, que ta demeure, Toujours pleine de beaux qu'attirent tes talents, Etait le rendez-vous de jeunes insolents Dont la langue imprudente, en ses discours frivoles, Critique de César les faits ou les paroles. BIBULUS Et qui donc oserait à Rome, sans terreur, Parler imprudemment du divin empereur ? PROTOGENE Je ne sais ; mais malheur à qui prend tant d'audace ! Je vais dans ta maison m'établir à ta place ; Je suis à mon souhait servi par le hasard : N'est-ce pas aujourd'hui que triomphe César ? En cette occasion, la foule, ce me semble, Avide de spectacle, au Forum se rassemble ; Autour du mille d'or, centre de l'univers, Il se presse en ce cas tant de peuples divers, Que, peut-être, en planant sur ce confus mélange, Au vol j'arrêterai quelque parole étrange, Telle, m'assure-t-on, que l'écho quelquefois Autour de te maison en dit à demi-voix. BIBULUS Fais à ta volonté, car César est le maître. César, comme les dieux, a droit de tout connaître ? César distinguera le crime de l'erreur. Vive César ! César est un grand empereur ; PROTOGENE entrant chez Bibulus Allez ! (Les Gardes emmènent Bibulus. Protogène referme la porte.) Scène 2 Ils sont partis, la rue est solitaire ; Seigneur, tu peux sortir. CHEREA, descendant le premier et s'arrêtant au bas du seuil de la porte Ah ! quand donc, sans mystère, Quand donc, ô ma beauté, pourrai-je, jusqu'au jour, Entre tes bras chéris endormir mon amour, Sans craindre que l'esclave, assise à notre porte Pour compter les moments que le plaisir emporte, Ne vienne tout à coup dire, quand je me croi Depuis une heure à peine au ciel ou près de toi : «Allons, jeune homme, allons, debout, le temps te presse ; Il faut te séparer de ta belle maîtresse ; Car voici que déjà vers l'orient lointain Scintille Lucifer, l'étoile du matin». Oh ! quand serai-je donc en mon amour tranquille, Pareil au laboureur qui, sous sa faux agile, Voit tomber les épis l'un sur l'autre couchés Et ne quitte ses champs qu'entièrement fauchés ? Le ciel me fera-t-il ce bonheur sans mélange Qu'il donne au vigneron ardent à sa vendange, Qui, du matin au soir dans sa treille perdu, Cueille le raisin mûr sur son front suspendu ? Et n'aurai-je jamais cette joie où j'aspire Du pêcheur qui reçut sa barque pour empire Mais qui, tant qu'il lui plaît, fouille le flot amer Et rejette vingt fois ses filets à la mer ? Oh ! ce loisir si doux que l'homme aux dieux envie Et que j'achèterais de dix ans de ma vie, Déesse de mon coeur, oh ! dis-moi, quand le sort Me l'accordera-t-il ? MESSALINE Quand César sera mort. CHEREA Eh quoi ! toujours mêler des paroles sanglantes Aux baisers suspendus à nos lèvres brûlantes, Et faire à chaque instant briller à mon regard En ton oeil la vengeance, en ma main le poignard. Oh ! que tu devrais mieux, délices de mon âme, Tout entière à l'amour par qui règne la femme, De même qu'à l'instant je le ferais pour toi, Oh ! que tu devrais mieux oublier tout pour moi ! Pour moi qui, sur un mot de ta bouche chérie, Quitterais aussitôt amis, parents, patrie, Mon aigle consulaire et mes vieux vétérans, Frères qui m'ont vu naître et grandir dans leurs rangs ! Veux-tu changer, fuyant cette Rome funeste, En un trésor d'amour l'avenir qui nous reste ? Quitte ton vieil époux et ton royal amant. Pour nous soustraire à tous, nous pourrons aisément Trouver quelque retraite éloignée et profonde. MESSALINE César étend son bras et touche au bout du monde. CHEREA César, toujours César ! Il revient aujourd'hui, Et je m'en vais afin que tu sois mieux à lui ; Voilà de ces pensers qui brisent, qui torturent, Et rendent insensés ceux-là qui les endurent. Oh ! tu ne m'aimes pas, cruelle, toi qui peux Partager sans mourir un seul coeur entre deux. MESSALINE Crois-moi, César n'a point consulté mon envie ; César m'a demandé mon amour ou ma vie. Il n'obtint l'un ni l'autre en son désir brutal, Mais en place il reçut un présent plus fatal ; Et, depuis ce moment, sa luxure, abusée, A caressé ma haine en plaisir déguisée. Tu te plains quand tu peux te venger... insensé ! Oh ! que si seulement mon bras mieux exercé, Tribun, savait par où la pointe d'une lame Peut ouvrir dans le corps un passage pour l'âme, Que, seule accomplissant mes projets résolus, L'Olympe compterait bientôt un dieu de plus ! Alors, plus de terreurs, alors plus de mystère ; César au ciel, plus rien à craindre sur la terre, Plus rien entre nous deux pour troubler nos plaisirs, Qu'un fantôme d'époux sans droits et sans désirs, Qui, pourvu qu'on le laisse, en une basse orgie, S'endormir chaque soir sur la table rougie, Ne songera jamais, ivre jusqu'au matin, A chercher d'autre lit que celui du festin. Alors, mon Cherea, plus d'esclave importune Qui trouble ces instants donnés par la Fortune, Et qui prenne, avant l'heure effrayant notre amour, La lueur de Phoebé pour les rayons du jour. Alors au moissonneur la moisson sans pareille, Alors au vigneron les trésors de sa treille, Alors au beau pêcheur qui vers moi voguera Un océan d'amour... CHEREA C'est bien, César mourra. L'ESCLAVE, accourant On vient de ce côté ; rentre vite, maîtresse. MESSALINE, entraînée par l'Esclave Adieu, mon Cherea, je t'aime. (Elle rentre.) CHEREA Enchanteresse, Te tromper en amour est, dit-on, malaisé ; J'accepte le défi : c'est bien, au plus rusé ! Scène 3 CHEREA Quels sont ces jeunes fous ? ANNIUS Que Cerbère m'emporte, Si je ne vois là-bas, debout contre une porte, Quelque chose qui prend forme de corps humain ! SABINUS Holà ! qui va de nuit sur le pavé romain ? LEPIDUS Es-tu coupeur de bourse ou quêteur de caresses, Et viens-tu nous voler notre or ou nos maîtresses ? SABINUS Ton nom, vite, ton nom, car nous sommes pressés. CHEREA Patience, seigneurs ; je ne sais point assez, Pour vous répondre encor, qui vous êtes, vous autres ; Je vous dirai mes noms quand je saurai les vôtres. LEPIDUS C'est trop juste, et Minerve a parlé par ta voix. Ecoute : celui-là qu'à ma droite tu vois, Ou que tu ne vois pas, tant cette nuit avare Est noire à défier la gueule du Tartare, C'est Annius ; son père et le mien autrefois Furent amis ; de plus, républicains, je crois. Attends !... oui, c'est cela... D'être exact je me pique. Sais-tu ce que c'était, toi, que la République ? Dis-le, s'il t'en souvient encore par hasard. Du reste, vieux Romain, plus noble que César, Et qui descend tout droit de la première pierre Qui par Deucalion fut jetée en arrière. Cet autre maintenant qu'à ma gauche voici... Où donc es-tu ? Voyons, arrive par ici... Cet autre dont la main cherche à toucher la tienne, C'est Sabinus, tribun dans la prétorienne. Il me faut l'avouer, c'est un homme nouveau ; Mais c'est un élégant, ce qu'on appelle un beau. Il grasseye en parlant ; met des mouches ; du rouge; Ce qui n'empêche pas qu'en quelque ignoble bouge Avec des libertins il n'aille, chaque nuit, Jouer à la tessère et boire du vin cuit ; Au reste, plein d'esprit, mais de propos infâmes ; Ce qui fait que le drôle est adoré des femmes, Et que quiconque est père, époux ou même amant, Ne doit pas le quitter des yeux un seul moment. Quant à moi, qui te fais leur portrait de la sorte, A moi, ton serviteur, qui, quoique Romain, porte Le costume persan, par la raison, mon cher, Qu'il est plus élégant et tient plus chaud l'hiver, Mon nom est Lepidus ; mon père pour Athènes, Avec un pédagogue appelé Callisthènes, Depuis bientôt trois ans, m'a fait partir, et, là, J'ai fort étudié la sagesse... Voilà ! Mais la sagesse écrite en toute la nature, Et qu'en ce livre immense enseignait Epicure. Donc, j'ai philosophé si longtemps et si bien, Que je doute de tout et ne crois plus à rien, Si ce n'est au plaisir, divin rayon de flamme, Que Jupiter a mis dans le vin et la femme. Battu d'un ouragan par les dieux envoyé, Et la preuve est que mon professeur s'est noyé, Avant-hier, j'ai touché le rivage d'Ostie ; Pour fêter mon retour, nous avons fait partie D'aller souper ensemble à la taverne, hier soir ; Ce qui s'est accompli, comme tu peux le voir. Là, nous avons passé de nos nuits ia plus belle, Avec... devine qui ? des prêtres de Cybèle, Des faiseurs de cercueils, des juifs, des bateleurs, Enfin, tout ce que Rome a de mieux en voleurs : De façon qu'au sortir du bouge, tout hilares, Nous n'avons pas voulu rentrer chez nos dieux lares Sans rosser quelque peu les cohortes des nuits. Cette occupation ici nous a conduits ; Si bien que, nous trouvant auprès de la boutique Du barbier Bibulus, sur le Forum antique, Nous avons résolu de voir passer César, Qui, ce matin, mon cher, triomphe par hasard. Ah ! ah ! ah ! que la vie est amusante, et comme Jupiter a dû rire alors qu'il créa l'homme ! Et maintenant, mon cher, n'ayant plus de raisons De refuser encor de nous dire tes noms, Parle, ainsi que j'ai fait, sans crainte et sans mystère. CHEREA Vous vous trompez, amis, je dois toujours les taire ; Car vous ne m'étiez pas assez connus tantôt, Et voilà maintenant que je vous connais trop. Ainsi donc trouvez bon qu'incognito je passe. SABINUS Oh ! la plaisanterie alors change de face ; Elle a, comme Janus, deux visages ; c'est bien, L'un rit et l'autre mord : face d'homme et de chien. CHEREA Me laissez-vous passer ? ANNIUS La chose est impossible. CHEREA Prenez garde ! SABINUS, riant Ah ! ah ! ah ! sa colère est risible. CHEREA, tirant son épée Arrière ! LEPIDUS, à Annius Que dis-tu de ce ton menaçant ? CHEREA, se couvrant le visage de son manteau Je vous dis que l'on passe et 1e prouve en passant. (Il sort en passant entre Annius et Lepidus.) Scène 4 Que fais-tu ? ANNIUS, lui montrant Cherea, qu'il a reconnu Cherea, l'amant de Messaline. LEPIDUS C'est autre chose alors... Devant toi je m'incline, Toi qui presses, trois fois et quatre fois heureux, Un si riche trésor dans tes bras amoureux. Je veux, pour mériter des faveurs aussi grandes, A cette porte aussi suspendre des guirlandes, Et verser, dès demain, sur son seuil embaumé Et la myrrhe odorante et le nard parfumé ; Oui, dès ce soir. SABINUS Permets ! du moment que l'orgie Dégénère en idylle et tourne à l'élégie, Je n'en suis plus ; bonjour... Près d'ici, je connais Une honnête maison où l'on joue... et j'y vais. LEPIDUS Aurais-tu de l'argent ? SABINUS Quelques mille sesterces Résultant de mes trocs, produit de mes commerces Avec un usurier, qui, sur gage, mon cher, Me prête à vingt pour cent ; hein ! ce n'est pas trop cher, Pour qui connaît le taux où l'argent est à Rome ? Je veux te présenter un jour à ce brave homme. Où te retrouverai-je ? LEPIDUS Ici, chez le tondeur, En face de l'objet de ma nouvelle ardeur. Scène 5 Ecoute, Lepidus. De nous trois, le moins ivre, Sans contestation, c'est moi. LEPIDUS Soit ! ANNIUS Veux-tu vivre ? Veux-tu mourir ? Choisis. LEPIDUS Moi ? ANNIUS Toi ! LEPIDUS Mauvais plaisant ! ANNIUS Réponds. LEPIDUS J'aime mieux vivre. ANNIUS Alors, allons-nous-en. LEPIDUS Moi, m'en aller sans voir cette femme divine ? ANNIUS Insensé ! qui demande à voir la Messaline ! O trois fois insensé ! LEPIDUS Voyez comme en tous lieux Le mérite après lui traîne des envieux ! ANNIUS Mais tu ne sais donc pas ce qu'elle est, cette femme ? LEPIDUS Je sais que son beau corps enferme un coeur de flamme, Et que l'Amour, à qui tous destins sont connus, La donna pour prêtresse à sa mère Vénus. ANNIUS Eh bien donc, c'est à moi de te dire le reste ; Ecoute : mieux pour toi vaudrait, ainsi qu'Oreste, Avoir, par un forfait exécrable, odieux, Amassé sur ton front la colère des dieux, Qu'avoir guidé sur toi, par quelque voeu profane, Le regard dévorant de cette courtisane. Crois-moi, n'arrête pas, en étendant la main, Le Malheur qui suivait l'autre bord du chemin ; Crains cette femme aux yeux sombres, aux lèvres pâles, Et qui naquit, dit-on, dans les ides fatales ; Car ne va pas penser, enfant, que son amour Soit un amour joyeux et qui chante au grand jour, Un amour que, le soir, au feu de la résine, Reconduise à ton seuil la flûte tibicine, Et qui, las de bonheur, s'éveille le matin, Sur un lit tout jonché des roses du festin. Non pas, ami ! ce sont des amours taciturnes, Cherchant des voluptés étranges et nocturnes, Qui veulent des plaisirs d'autres plaisirs suivis, Qui, lassés quelquefois, mais jamais assouvis, Vont dans l'ombre, laissant sur leur passage infâme Quelque corps inconnu d'enfant, d'homme ou de femme, Car le Tibre déjà, complice aux flots prudents, Roule à la mer la tête, un bâillon dans les dents. Crois-moi, ne tentons pas les desseins qu'elle couve, Nous avons bien assez du tigre sans la louve. LEPIDUS Que dis-tu ? ANNIUS Je te dis ce que chacun tout bas Te dirait... ou plutôt, non, ne te dirait pas ; Car nul de nous ne sait, alors qu'à la lumière Il ouvre, le matin, sa joyeuse paupière, Dans quel cachot maudit ou quel tombeau pieux, Le soir, captif ou mort, il fermera les yeux. Aussi celui qui sait le péril, s'il le brave, Affranchissant bientôt son plus fidèle esclave, Lui met sous sa tunique un fer court et discret, Afin d'avoir sans cesse un assassin tout prêt, Qui, dans l'occasion, d'une main prompte et sûre, Bourreau reconnaissant, lui sauve la torture. Oui, c'est qu'incessamment nous sommes épiés, Epiés par le flot qui vient braver nos pieds, Epiés par l'oiseau qui sur nos têtes passe, Par le serpent qui fuit et qui n'a point de trace, Par l'herbe de la plaine et par l'arbre des bois, Qui tous trouvent un son, un langage, une voix, Pour redire aussitôt à des maîtres farouches Le complot qu'en un rêve ont murmuré nos bouches. Tu doutes ? LEPIDUS Oui. ANNIUS C'est bien, tu verras. LEPIDUS La terreur T'a rendu fou mon cher ! Je crois bien l'empereur Disposé quelquefois à faire trembler Rome, Mais, à tout prendre enfin, l'empereur est un homme Né du sein d'une femme, et qui fut, en naissant, Comme un autre nourri de lait et non de sang. Si c'est un tigre, alors qu'on le mette à la chaîne. ANNIUS On voit bien, pauvre fou ! que tu reviens d'Athène, Et que tu n'as pas vu comme nous de tes yeux Sa colère monter des hommes jusqu'aux dieux. Oui, c'était un enfant comme un autre ; son âme S'ouvrait aux sentiments humains ; mais cette femme, Pour quelque noir dessein, dans sa coupe a versé Un breuvage d'amour qui l'a fait insensé, Si bien que ce n'est plus César, mais Messaline Qui règne au Palatin, la royale colline ! C'est pourquoi doublement il faut fuir son regard, Miroir incestueux, si brûlant, que César Ne voit pas, ébloui du feu de sa prunelle, Parmi tous ces amants qui tombent derrière elle, Cherea, seul debout, qu'elle tient attaché Et laisse vivre encor dans quelque but caché. LEPIDUS Eh bien, soit ! de conseils ma prudence pourvue Renonce à son amour, mais non pas à sa vue. (La porte de Messaline s'ouvre.) ANNIUS Tiens, ton désir fatal est exaucé ; voilà Messaline qui va passer, regarde-la. J'ai fait ce que j'ai pu ; libre à toi de la suivre. Scène 6 Que cette nuit est douce et qu'il fait bon de vivre ! (Elle sort par le troisième plan de gauche.) ANNIUS Au palais la voilà qui rentre impunément ; C'est bien : le soleil peut paraître au firmament. Scène 7 Maintenant, Annius que j'ai fini mon rêve, Si nous faisions lever Bibulus ? ANNIUS Il se lève. PROTOGENE sort de la boutique et fait enlever par les deux esclaves les contrevents fermés par une chaîne de fer. Il s'avance vers les deux jeunes gens. Salut, mes chevaliers. LEPIDUS Bonjour, maître. (A Annius.) Allons-nous Nous faire coiffer ? ANNIUS Soit. PROTOGENE Maîtres, je suis à vous ; Un instant seulement pour ranger ma boutique. (En riant.) Mettons les fers au feu, voilà de la pratique. LEPIDUS Veux-tu me dire, un peu ce que vient faire ici, Avec le jour naissant, la foule que voici ? ANNIUS Tu le vois, elle vient demander la sportule Au noble Afranius, son consul. LEPIDUS Par Hercule ! Encore un dont en vain je cherche les exploits, Et que j'entends nommer pour la première fois. Quel est cet homme ? est-il More, Gaulois ou Scythe ? Est-il tombé du ciel ou monté du Cocyte ? A-t-il une famille, un père, des aïeux ? ANNIUS S'il en a, je crois bien ! ses parents sont des dieux, Des dieux comme il en faut pour les honneurs qu'il brigue, Son père a nom l'Orgueil, et sa mère l'Intrigue. (Le Portier du Consul ouvre la porte et chasse la foule ; il est enchaîné par le milieu du corps et tient à la main une baguette.) LE PORTIER Holà ! drôles, holà ! vous êtes bien pressés. Plus loin, seigneur poète !... arrière ! Vous, passez. Passe, noble Caïus ; tu trouveras mon maître. Quant à vous, attendez qu'il lui plaise paraître. LEPIDUS, continuant Et comment a-t-il donc gagné le consulat ? Est-ce par la débauche ou par le péculat ? A-t-il vendu sa soeur, prostitué sa fille, Ou prêté de l'argent au frère de Drusille ? ANNIUS Non, mieux que tout cela : le noble Afranius S'est offert en victime ainsi que Curtius. LEPIDUS En victime ? ANNIUS Oui, mon cher ; oh! c'est toute une histoire, Si plaisante, ma foi, qu'on a peine d'y croire. LEPIDUS Est-elle longue ? ANNIUS Non. LEPIDUS Alors, raconte-la. ANNIUS Le divin empereur César Caligula, Atteint d'un mal dont nul ne connaissait la cause, S'acheminait tout droit vers son apothéose, Et, malgré les honneurs qui l'attendaient là-haut, Paraissait peu flatté de passer dieu sitôt. De sorte que, pareil à la nymphe Pyrène, Chaque oeil de courtisan se changeait en fontaine, Et, parmi tous ces yeux, ceux qui pleuraient le plus Etaient ceux du futur consul Afranius. Si bien que, se voyant près de fondre en rivière : «Jupiter, cria-t-il, exauce ma prière, Prends mes jours, et pour eux rends-nous ceux de César». Soit que l'offrande plût au ciel, soit par hasard, Ou que le médecin, maître en son art sublime, Ait d'avance d'un mieux, prévenu la victime, Dès ce moment, César, qui marchait au trépas, Suspendit le voyage et revint sur ses pas ; Si ravi de revoir la céleste lumière, Qu'il fit Afranius consul pour sa prière. (Entrée des Licteurs.) LEPIDUS Ne va-t-il pas sortir ? J'aperçois les licteurs. ANNIUS Oui; sans doute qu'au temple avec les sénateurs, Il va pour l'empereur consulter les auspices. AFRANIUS Romains n'en doutez pas, les dieux seront propices. Vers les temples courez ; que de joyeux festons Rampent à la colonne et pendent aux frontons ; De leurs armures d'or revêtez les statues, Répandez les parfums et les fleurs par les rues ; Dans nos murs aujourd'hui César rentre en vainqueur. Vive César ! César est un grand empereur ! (Il sort, suivi des Licteurs et des Clients.) LE PEUPLE Vive César ! PROTOGENE Seigneurs, êtes-vous prêts ? LEPIDUS Sans doute. PROTOGENE Maître, veux-tu t'asseoir ? LEPIDUS Très volontiers. (Ecartant la main de l'esclave, qui veut lui mettre du linge autour du cou. Ecoute Bibulus, donne-moi la pince et le miroir, Et je m'épilerai moi-même. PROTOGENE Sans rasoir? LEPIDUS Sans rasoir. (Protogène les lui donne.) C'est très bien. PROTOGENE Quel mode de coiffure Veux-tu faire donner, maître, à ta chevelure ? LEPIDUS Je veux que sur l'épaule elle tombe en anneaux. PROTOGENE, à l'esclave coiffeur Tu comprends? ANNIUS N'as-tu pas des actes diurnaux ? PROTOGENE, les lui donnant Oui, seigneur. LEPIDUS, s'épilant C'est très bien, fais-nous-en la lecture, Cela nous distraira. UN MENDIANT, tenant à la main une écuelle (Il a la tête rasée, il s'appuie sur un bâton entouré de bandelettes ; il porte au cou, pendu à une ficelle, un petit tableau représentant un naufrage.) Maître, je te conjure D'avoir quelque pitié d'un pauvre naufragé, Qui vit, voilà six mois, tout son bien submergé, Près du cap Pachynum, par un affreux orage, Auquel il n'échappa lui-même qu'à la nage, Et qui porte à son cou, peinte fidèlement, La reproduction de cet événement. LE GARÇON DE BAINS, criant Au bain, seigneur, au bain. LE MENDIANT, criant Ah ! mon maître, ah ! LEPIDUS, lui donnant un philippus Tiens, drôle. LE MENDIANT De l'or ! (Il baise la pièce.) ANNIUS, lisant la date des Actes diurnaux Le quinze de janvier... Ils ont déjà cinq jours ! PROTOGENE Ce sont les plus nouveaux. LEPIDUS Allons donc, lis toujours. ANNIUS, lisant «Deux jumeaux étaient hier exposés au Vélabre ; Un riche commerçant, venant de la Calabre, Et n'ayant point d'enfant, tous les deux les a pris Et reconnus pour siens». LEPIDUS L'honnête homme ! ANNIUS, continuant «Surpris, Au moment qu'il gagnait de nuit la grande route, Le banquier Posthumus, qui faisait banqueroute, Fut conduit aussitôt chez le préteur urbain, Puis écroué». LEPIDUS Voleur ! LE GARÇON DE BAINS Au bain, seigneur, au bain. ANNIUS, continuant «Le vingt et un janvier prochain, jour de comices, Quand les prêtres auront offert les sacrifices, César imperator et maître tout-puissant, Dans Rome rentrera...» LEPIDUS Voilà l'intéressant. ANNIUS «Vainqueur de la Bretagne et de la Germanie...» LEPIDUS, se regardant dans le miroir Voilà, par Jupiter, une étrange manie, Parce qu'on est le fils d'un soldat, d'un guerrier, De vouloir, à son tour, se coiffer de laurier. C'était bon pour César, chauve jusqu'à la nuque, Mais non pas pour Caïus, qui porte une perruque. ANNIUS, effrayé Lepidus! PROTOGENE, l'arrêtant Pas un mot. LEPIDUS, se mettant à arracher sa barbe Hein ? ANNIUS Rien. LEPIDUS Tu lis tout bas? ANNIUS Non, j'ai fini... LEPIDUS Pourquoi ? ANNIUS Parce que je suis las. LEPIDUS Las? ANNIUS Oui, las! que veux-tu de plus que je te dise? PROTOGENE, prenant le manuscrit Mon maître, te plaît-il qu'à sa place je lise? LEPIDUS Certes, je veux la fin de mon commencement. (A Sabinus, qui entre.) Par Hercule, mon cher, tu viens au bon moment : Nous en étions restés à la cérémonie. PROTOGENE, reprenant «Vainqueur de la Bretagne et de la Germanie, Ramenant, pour parer les temples de nos dieux, Vingt chariots chargés des objets précieux Dont il a dépouillé les plus lointains rivages...» LEPIDUS Quatre sacs de cailloux et deux de coquillages. PROTOGENE «Et traînant après lui, comme Germanicus, Les fiers enfants du Nord enchaînés et vaincus». LEPIDUS Oui, nous savons cela ; c'est en sortant de table Que César a livré ce combat redoutable Où soixante Gaulois, déguisés en Germains, Sont tombés tout vivants dans ses vaillantes mains. Est-ce tout ? PROTOGENE, rentrant chez lui Oui, c'est tout. LE MENDIANT, se levant et passant près de Lepidus Prends garde à toi, jeune homme ! Il est plus d'espions que de pavés, dans Rome. ANNIUS Fuis, Lepidus, sans perdre un seul instant de plus. LEPIDUS Et pourquoi ? SABINUS Ce barbier, ce n'est pas Bibulus ; C'est quelque délateur qui, pour notre disgrâce, Aura pris aujourd'hui ses habits et sa place. ANNIUS Vois, tous ont déserté la maison du maudit. LEPIDUS Mais tu prends peur à tort, mon cher ; je n'ai rien dit. ANNIUS Rien dit !... Tu viens d'en dire, en ce temps où nous sommes, Autant qu'il en faudrait pour la mort de trois hommes. LEPIDUS Je vous ai compromis ? SABINUS Non, pas nous, mais bien toi. LEPIDUS Par Castor ! n'avons-nous à craindre que pour moi ? ANNIUS Pour toi seul ! LEPIDUS En ce cas... . SABINUS Fuis donc ! LEPIDUS Non pas, je reste. ANNIUS Oh ! quel aveuglement misérable et funeste ! SABINUS Songes-y, ce n'est pas seulement le trépas ; C'est la torture ! LEPIDUS Aussi ne l'attendrai-je pas ! ANNIUS Alors tu vas donc fuir ? LEPIDUS Que Jupiter m'en garde ! SABINUS Je ne te comprends plus. LEPIDUS Moi ! que je me hasarde A courir à travers les plaines et les bois, Chassé par des soldats comme un cerf aux abois ; Ou, comme Marius en mes terreurs nocturnes, A m'enterrer vivant aux marais de Minturnes ? Moi ! que j'aille, d'un jour pour retarder ma fin, Subir le froid, le chaud, et la soif et la faim ? Oh ! non pas ! ANNIUS Cependant la torture où la fuite... LEPIDUS N'est-il pas un moyen de tromper leur poursuite ? Dis! SABINUS Je n'en connais pas. LEPIDUS Sabinus, sur mon sort Ton amitié t'aveugle ; il en est un. ANNIUS La mort, N'est-ce pas ? LEPIDUS Allons donc ! SABINUS Toi, mourir à ton âge ? Impossible. LEPIDUS Et pourquoi vivrais-je davantage ? L'homme ne compte pas par les temps accomplis, Frères, mais par les jours lumineux et remplis. J'ai vu dans les plaisirs ma jeunesse ravie, Si bien que j'ai vécu toute une longue vie. Laissez-moi donc mourir, mes frères, il est temps ; C'est un bienfait des dieux de mourir à vingt ans, Et de ne pas sentir de nos jeunes années Se sécher à nos fronts les couronnes fanées. Aujourd'hui pour jamais si je ferme les yeux, Je meurs candide et pur, croyant encore aux dieux, Au bonheur du foyer, à la douce patrie, A l'amour consolant, à l'amitié chérie ; Tandis qu'en attendant, dépouillé de tout bien, Peut-être je mourrais ne croyant plus à rien. Puis, fidèle auditeur des paroles du maître, D'avance, à ce moment, j'avais dû me soumettre, Et c'est bien ! car plus tôt que je ne l'espérai La mort, qui vient à moi, me trouve préparé. D'ailleurs, qu'est cette mort tant crainte par les hommes ? Un voile entre Phoebus et la terre où nous sommes ! Si le mal et le bien naissent du sentiment, Le sentiment éteint, l'homme, au même moment, Cesse de distinguer le plaisir et la peine ; Il est libre, que d'or ou de fer fût sa chaîne ; La mort n'a point de prise aux esprits résolus. Je suis, elle n'est pas ; elle est, je ne suis plus. ANNIUS Lepidus ! SABINUS Frère! LEPIDUS Assez. (Faisant signe à l'Esclave des bains.) Esclave ! L'esclave Maître ? LEPIDUS Avance. Dans une chambre, enfant, prépare-moi d'avance Un bain voluptueux, et tiède et parfumé, Où l'on puisse dormir d'un sommeil embaumé. Va. (L'Esclave rentre.) SABINUS Tu veux donc toujours ? LEPIDUS, lui passant au cou son collier d'or Cette chaîne est la tienne ; C'est le don d'une jeune et belle Athénienne. (A Annius.) Ce poignard est à toi ; quand tout te manquera, C'est un ami fidèle et qui te secourra : Maintenant, quittons-nous, car mon destin s'achève. Le maître a dit : «La mort est un sommeil sans rêve» ; Adieu, je vais mourir ! ANNIUS O Lepidus ! un dieu Bientôt te vengera. LEPIDUS, sur le seuil des bains J'en ai l'espoir... Adieu ! (Il entre. Les deux amis se confondent dans la foule.) LE PEUPLE Un courrier ! un courrier ! AFRANIUS, regardant du côté d'où vient le courrier L'oncle de César... Place ! Scène 8 Le noble Claudius ? CLAUDIUS Lui-même ; mais, par grâce, Mets tes licteurs en cercle et défends ces clameurs. AFRANIUS, à ses Licteurs (A Claudius.) Entourez-nous. Qu'as-tu ? CLAUDIUS De fatigue je meurs. César (que la faveur ne me soit pas fatale) M'a choisi pour porter la lettre triomphale : Un autre eût désigné quelqu'un qui pût courir) Mais moi qui marche à peine... Ah ! c'est pour en mourir ! AFRANIUS, avec mystère N'importe ! Claudius, c'est le ciel qui t'envoie ! CLAUDIUS C'est l'enfer, bien plutôt... Cette maudite voie, Elle est d'une longueur... AFRANIUS, à demi-voix Les augures sont pris. CLAUDIUS Quels sont-ils ? AFRANIUS Malheureux ! CLAUDIUS Je n'en suis pas surpris, Ils présagent ma mort. AFRANIUS Crains que le coup ne porte Plus haut que toi. CLAUDIUS Plus haut ? En ce cas, peu m'importe ; Mais enfin quels sont-ils ? AFRANIUS Dans le ciel, cette nuit, On a vu des soldats se heurter avec bruit ; Une louve a mis bas son fruit, informe ébauche ; Le tonnerre a brillé venant de droite à gauche ; En marchant à l'autel, la génisse a mugi ; Et, quand le victimaire eut, de son bras rougi, Avec le fer sacré creusé les deux entailles, En vain il a cherché le coeur dans les entrailles : Même chose arriva, soit présage ou hasard Quand, frappé par Brutus, tomba le grand César. CLAUDIUS Eh bien, que penses-tu de tout cela ? AFRANIUS Qu'Octave N'eût jamais oublié, ne fût-il qu'un esclave, L'homme qui, le premier sur son chemin placé, L'eût instruit du péril dont était menacé Celui-là qui, tombant sur les degrés du trône, Devait faire à ses pieds rouler une couronne ! Si terrible qu'il soit, un présage irrité Se peut envisager sous un heureux côté ; Car, fatal au soleil dont la course s'achève, Il devient favorable à l'astre qui se lève. Qu'en dis-tu, Claudius ? CLAUDIUS Silence, parlons bas. Ces présages, consul... AFRANIUS Eh bien ? CLAUDIUS Je n'y crois pas. Et maintenant, adieu ; j'ai repris quelque force. (Il continue sa course vers le Capitole.) AFRANIUS, le regardant s'éloigner Le vieux renard a vu le piège sous l'amorce. Tout insensé qu'il est ou qu'on le dit, je croi Que cet homme est encor plus prévoyant que moi. Scène 9 César ! Vive César ! LES LICTEURS, repoussant le Peuple C'est l'empereur ! arrière ! UN LICTEUR, dans la coulisse Descends de ton cheval, et toi de ta litière ; A terre tous les deux ! AQUILA, dans la coulisse Malheur à toi, licteur ! Si ta main... (Entrant et apercevant Afranius.) N'es-tu pas consul ou sénateur ? AFRANIUS Je suis consul. AQUILA Eh bien, près de toi je réclame. AFRANIUS Que veux-tu ? AQUILA Tes licteurs insultent une femme, Consul ; ordonne-leur de nous laisser passer. AFRANIUS Impossible, jeune homme, on ne peut traverser. Voilà César qui vient. AQUILA, à part C'est vrai, sur ma parole. AFRANIUS Vois-tu le messager qui monte au Capitole ? LE PEUPLE Vive César ! AFRANIUS Vois-tu l'empereur sur son char, Là-bas ? AQUILA Oui, je le vois. (Faisant un mouvement pour entrer dans la coulisse.) Stella, viens voir César. AFRANIUS, l'arrêtant A tes longs cheveux blonds tombant sur tes épaules... AQUILA, vivement Je me nomme Aquila, je suis né dans les Gaules, J'ai droit de citoyen. (Prenant Stella par le bras.) Viens, ma Stella. STELLA, voilée J'ai peur. AQUILA Viens donc. AFRANIUS Et cette enfant ? AQUILA De César est la soeur, Si l'on peut nommer soeur celle qui fut nourrie Du même lait que nous. AFRANIUS Et Rome est ta patrie, Jeune fille ? STELLA Oui, seigneur ; mais ma mère à Baïa Demeure... Connais-tu ma mère Junia ? AFRANIUS Sans doute... et sur César elle a toute puissance. STELLA, levant son voile Je viens la retrouver après cinq ans d'absence. AFRANIUS Approche donc... Licteurs, protégez cette enfant. STELLA Merci ! LE PEUPLE Vive César, vainqueur et triomphant ! PROTOGENE, entrant avec ses premiers habits Consul ! AFRANIUS Hein ?... Ah ! c'est toi ! PROTOGENE Pour un ordre suprême, Donne-moi deux licteurs. AFRANIUS Prends-les. (Aux Licteurs.) Comme à moi-même, A l'ami de César que vous reconnaissez, Sans hésitation, licteurs, obéissez. (Protogène prend les deux Licteurs et entre avec eux aux bains. Le cortège commence à défiler. Les Soldats, portant les trophées, entrent les premiers ; puis Incitatus, le cheval de guerre de César, conduit par deux Sénateurs ; puis des Enfants couronnés de roses, qui jettent des fleurs ; puis enfin César, sur un char d'ivoire et d'or, attelé de quatre chevaux blancs conduits par les Heures du jour et de la nuit. Derrière le cbar, les Prisonniers vaincus ; derrière les Prisonniers, les Soldats.) LES HEURES DU JOUR, tenant des palmes d'or à la main Nous sommes les Heures guerrières Qui présidons aux durs travaux. Quand Bellone ouvre les barrières, Quand César marche à ses rivaux Notre cohorte échevelée Pousse dans l'ardente mêlée La ruse fertile en détours ; Et sur la plaine, vaste tombe Où la moisson sanglante tombe, Souriant à cette hécatombe, Nous planons avec les vautours. LES HEURES DE LA NUIT Nous sommes des Heures heureuses Par qui le Plaisir est conduit ; Quand les étoiles amoureuses Percent le voile de la nuit, Près de la beauté qui repose, Oeil entrouvert, bouche mi-close, Vers un lit parfumé de rose, Nous guidons César et l'Amour. Et, là, nous demeurons sans trêve Jusqu'au moment où, comme un rêve L'Aube naissante nous enlève Sur le premier rayon du jour. (Un nuage descend et s'abaisse près du char ; Messaline paraît en Victoire, une couronne d'or à la main.) MESSALINE Et moi, Romains, je suis la Victoire fidèle, Dont la puissante main enchaîne le hasard, Qui tresse au conquérant la couronne immortelle, Et qui descend du ciel pour couronner César. CALIGULA Et maintenant, ô fils et de Mars et de Rhée, Peuple nourri du lait de la louve sacrée, Vous pouvez contre tous combattre impunément... (Il enlève Messaline de son nuage et la met près de lui sur son char.) Car la Victoire a pris César pour son amant. (En ce moment, Prologène sort, précédant une litière sur laquelle est Lepidus, étendu, recouvert d'un manteau. On ne voit que ses longs cheveux qui pendent mouillés, et un de ses bras, dont l'artère saigne encore.) SABINUS, montrant le cadavre à Annius Lepidus ! ANNIUS C'est le temps des courtes agonies. CALIGULA, au Peuple Au Capitole, enfants ! PROTOGENE Licteurs, aux gémonies. LE PEUPLE Vive César ! STELLA, effrayée, à Aquila Regarde ! SABINUS O vengeance ! STELLA O terreur ! LE PEUPLE Vive César ! César est un grand empereur ! (Les deux cortèges se croisent ; les chants recommencent.) | |||||