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LV. Peu de temps après son mariage, il perdit sa fille Tullia, qui mourut en couche dans la maison de Lentulus, qu'elle avait épousé après la mort de Pison, son premier mari (67). Tous les philosophes qui se trouvaient alors à Rome se rendirent en foule chez Cicéron, pour le consoler ; mais il fut si amèrement affecté de cette perte, qu'il répudia sa nouvelle femme, parce qu'il crut qu'elle s'était réjouie de la mort de Tullia. Voilà pour ses affaires domestiques. Il n'eut aucune part à la conjuration qui fit périr César, quoiqu'il fût intimement lié avec Brutus, et que, mécontent de l'état présent des affaires, il désirât, autant que personne, l'ancien ordre de choses. Mais les conjurés craignirent son caractère timide, et l'âge avancé (C), qui ôte l'audace et la fermeté aux âmes même les plus vigoureuses. Brutus et Cassius ayant exécuté leur complot, les amis de César se réunirent pour venger sa mort ; et l'on craignit de voir Rome replongée dans les horreurs de la guerre civile. Antoine, alors consul, assembla le sénat, et parla, en peu de mots, sur la nécessité d'agir de concert. Cicéron fit un très long discours analogue aux circonstances, et persuada aux sénateurs de décréter, à l'exemple des Athéniens (68), une amnistie générale pour tout ce qui avait été fait depuis la dictature de César, et de donner des gouvernements à Cassius et à Brutus.
LVI. Mais ces sages mesures furent sans effet. Le peuple, en voyant le corps de César porté à travers la place publique, se laissa aller à sa compassion naturelle ; et Antoine ayant déployé la robe du dictateur, tout ensanglantée, et percée des coups qu'on lui avait portés, ce spectacle remplit la multitude d'une telle fureur, qu'elle chercha les meurtriers dans la place même, et que, s'armant de tisons enflammés, elle courut à leurs maisons, pour y mettre le feu. Ils se dérobèrent à ce danger, qu'ils avaient prévu ; et comme ils en craignaient de plus grands encore, ils prirent le parti de quitter Rome. Leur fuite releva la fierté d'Antoine ; la pensée qu'il allait régner seul dans la ville le rendit redoutable à tout le monde, et surtout à Cicéron. Comme il voyait la puissance de cet orateur dans le gouvernement se fortifier de jour en jour, le sachant d'ailleurs intime ami de Brutus, il supportait impatiemment sa présence. L'opposition de leurs moeurs avait fait naître depuis longtemps entre eux des soupçons et de la défiance. Cicéron, qui redoutait sa mauvaise volonté, voulut d'abord aller en Syrie, comme lieutenant de Dolabella ; mais Hirtius et Pansa, deux hommes vertueux, et partisans de Cicéron, qui devaient succéder à Antoine dans le consulat, conjurèrent Cicéron de ne pas les abandonner, se promettant, s'ils l'avaient avec eux à Rome, de détruire la puissance d'Antoine. Cicéron, sans refuser de les croire, mais sans ajouter trop de foi à leurs paroles, laissa partir Dolabella ; et après être convenu avec Hirtius qu'il irait passer l'été à Athènes, et qu'il reviendrait à Rome dès qu'ils auraient pris possession du consulat, il s'embarqua seul pour la Grèce. Sa navigation ayant éprouvé du retard, il recevait tous les jours des nouvelles de Rome, qui l'assuraient, comme il est ordinaire en pareil cas, qu'il s'était fait dans Antoine un changement merveilleux ; qu'il ne faisait rien qu'au gré du sénat, et qu'il ne fallait plus que la présence de Cicéron pour donner aux affaires la situation la plus favorable. Alors, se reprochant son excessive prévoyance, il revint à Rome. Il ne fut pas trompé d'abord dans ses espérances ; il sortit au-devant de lui une foule si considérable, que les compliments et les témoignages d'affection qu'il reçut depuis les portes de la ville jusqu'à sa maison consumèrent presque toute la journée.
LVII. Le lendemain, Antoine ayant convoqué le sénat, y appela Cicéron, qui refusa de s'y rendre, et se tint au lit, sous prétexte que le voyage l'avait fatigué ; mais son vrai motif fut la crainte d'une embûche qu'on devait lui dresser, et dont il avait été prévenu dans sa route. Antoine, offensé d'un soupçon qu'il traitait de calomnieux, envoyait des soldats pour l'amener de force, ou pour brûler sa maison s'il s'obstinait à ne pas venir ; mais, aux vives instances de plusieurs sénateurs, il révoqua son ordre, et se contenta de faire prendre des gages chez lui (D). Depuis ce jour-là, lorsqu'ils se rencontraient dans les rues, ils passaient sans se saluer ; et ils vécurent dans cette défiance réciproque, jusqu'à ce que le jeune César arriva d'Apollonie, et que, s'étant porté pour héritier de César, il réclama d'Antoine une somme de vingt-cinq millions de drachmes (69), qu'il retenait de la succession du dictateur ; ce qui mit entre Antoine et lui de la division. Philippe, qui avait épousé la mère du jeune César, et Marcellus, le mari de sa soeur, allèrent avec lui chez Cicéron, et tous ensemble ils convinrent que Cicéron appuierait le jeune César de son éloquence et de son crédit dans le sénat et auprès du peuple, et que le jeune César emploierait son argent et ses armes à protéger Cicéron contre ses ennemis ; car il avait déjà auprès de lui un grand nombre de ces soldats qui avaient servi sous le dictateur.
LVIII. Mais il paraît que Cicéron fut déterminé par un motif encore plus fort à recevoir avec plaisir les offres d'amitié de ce jeune homme. César et Pompée vivaient encore, lorsque Cicéron eut un songe dans lequel il crut avoir appelé au Capitole les enfants de quelques sénateurs, parce que Jupiter devait déclarer l'un d'entre eux souverain de Rome. Tous les citoyens étaient accourus en foule et environnaient le temple. Ces enfants, vêtus de robes bordées de pourpre, étaient assis au dehors, dans un profond silence : tout à coup les portes s'étant ouvertes, ils s'étaient levés, et, entrant dans le temple, ils avaient passé, chacun à son rang, devant le dieu, qui, après les avoir considérés attentivement, les avait renvoyés tous fort affligés : mais quand le jeune César s'approcha, Jupiter étendit sa main vers lui : «Romains, dit-il, voilà le chef qui terminera vos guerres civiles» (70). Ce songe imprima si vivement dans l'esprit de Cicéron l'image de ce jeune homme, qu'elle y resta toujours empreinte. Il ne le connaissait pas ; mais le lendemain il descendit au Champ de Mars, à l'heure où les enfants revenaient de leurs exercices ; le premier qui s'offrit à lui fut le jeune César, tel qu'il l'avait vu dans le songe. Frappé de cette rencontre, il lui demanda le nom de ses parents. Son père s'appelait Octavius, homme d'une naissance peu illustre ; sa mère Attis était nièce de César (71), lequel, n'ayant point d'enfants, l'avait, par son testament, institué héritier de sa maison et de ses biens.
LIX. On dit que, depuis cette aventure, Cicéron ne rencontrait jamais cet enfant sans lui parler avec amitié, et lui faire des caresses que le jeune César recevait avec plaisir ; d'ailleurs le hasard avait fait qu'il était né sous le consulat de Cicéron (E). Voilà les causes qu'on a données de son affection pour ce jeune homme : mais les véritables motifs de cet attachement furent d'abord sa haine contre Antoine ; ensuite son caractère, qui, toujours faible contre les honneurs, lui donna ce goût pour César, dans l'espérance qu'il ferait servir au bien de la république la puissance de ce jeune homme, qui d'ailleurs faisait de son côté tout son possible pour s'insinuer dans l'amitié de Cicéron, et l'appelait même son père. Brutus, indigné de cette conduite, lui en fait les plus vifs reproches dans ses lettres à Atticus : il y dit que Cicéron, en flattant César par la peur qu'il a d'Antoine, ne laisse aucun lieu de douter qu'il cherche moins à rendre à sa patrie la liberté, qu'à se donner à lui-même un maître doux et humain. Cependant Brutus ayant trouvé le fils de Cicéron à Athènes, où il suivait les écoles des philosophes, le prit avec lui, le chargea d'un commandement, et lui dut plusieurs de ses succès. Jamais Cicéron n'avait joui d'une plus grande autorité dans Rome : disposant de tout en maître, il vint à bout de chasser Antoine, et de soulever tous les esprits contre lui ; il envoya même les deux consuls Hirtius et Pansa pour lui faire la guerre, et persuada au sénat de décerner au jeune César les licteurs armés de faisceaux, et toutes les marques du commandement, parce qu'il combattait pour la patrie.
LX. Mais après qu'Antoine eut été défait, et les deux consuls tués, les deux armées qu'ils commandaient s'étant réunies à César, le sénat, qui craignit ce jeune homme, dont la fortune devenait si brillante, décerna aux troupes qui le suivaient des honneurs et des récompenses, dans la vue d'abattre sa puissance, sous prétexte que depuis la défaite d'Antoine la république n'avait plus besoin d'armée (72). César, alarmé de cette mesure, envoya secrètement quelques personnes à Cicéron, pour l'engager, par leurs prières, à se faire nommer consul avec César ; l'assurant qu'il disposerait à son gré des affaires, et qu'il gouvernerait un jeune homme qui ne désirait que le titre et les honneurs attachés à cette dignité. César avoua depuis que, craignant de se voir abandonné de tout le monde par le licenciement de son année, il avait mis à propos en jeu l'ambition de Cicéron, et l'avait porté à demander le consulat, en lui promettant de l'aider de son crédit et de ses sollicitations dans les comices.
LXI. Ce fut surtout dans cette occasion que Cicéron, malgré l'expérience de l'âge, dupé par un jeune homme, appuya si fortement sa brigue, qu'il lui donna tout le sénat. Il en fut blâmé sur-le-champ par ses amis, et il ne tarda pas lui-même à reconnaître qu'il s'était perdu, et qu'il avait sacrifié la liberté du peuple (73). César, dont le consulat avait fort augmenté la puissance, ne s'embarrassa plus de Cicéron (74) ; il se lia avec Antoine et Lépidus ; et, réunissant tous trois leurs forces, ils partagèrent entre eux l'empire, comme si ce n'eût été qu'un simple héritage. Ils dressèrent une liste de plus de deux cents citoyens dont ils avaient arrêté la mort. La proscription de Cicéron donna lieu à la plus vive dispute. Antoine ne voulait se prêter à aucun accommodement, que Cicéron n'eût péri le premier. Lépidus appuyait sa demande, et César résistait à l'un et à l'autre. Ils passèrent trois jours, près de la ville de Bologne, dans des conférences secrètes, et s'abouchaient dans un endroit entouré d'une rivière qui séparait les deux camps. César fit, dit-on, les deux premiers jours, la plus vive défense pour sauver Cicéron ; mais enfin il céda le troisième jour, et l'abandonna. Ils obtinrent chacun, par des sacrifices respectifs, ce qu'ils désiraient : César sacrifia Cicéron ; Lépidus, son propre frère Paulus ; et Antoine, son oncle maternel Lucius César (75) : tant la colère et la rage, étouffant en eux tout sentiment d'humanité, prouvèrent qu'il n'est point d'animal féroce plus cruel que l'homme, quand il a le pouvoir d'assouvir sa passion !
LXII. Pendant ce traité barbare, Cicéron était, avec son frère, à sa maison de Tusculum, où, à la première nouvelle des proscriptions, ils résolurent de gagner Astyre (F), autre maison de campagne que Cicéron avait sur les bords de la mer, pour s'y embarquer, et se rendre en Macédoine, auprès de Brutus, dont ils avaient appris que le parti s'était fortifié. Ils se mirent chacun dans une litière, accablés de tristesse, et n'ayant plus d'espoir. Ils s'arrêtèrent en chemin ; et ayant fait approcher leur litière, ils déploraient mutuellement leur infortune. Quintus était le plus abattu ; il s'affligeait surtout de n'avoir pas songé à rien prendre chez lui. Cicéron n'ayant non plus que peu de provisions pour son voyage, ils jugèrent qu'il était plus sage que Cicéron, continuant sa route, se hâtât de fuir, et que Quintus retournât dans sa maison pour y prendre tout ce qui leur était nécessaire. Cette résolution prise, ils s'embrassèrent tendrement, et se séparèrent en fondant en larmes. Peu de jours après, Quintus, trahi par ses domestiques, et livré à ceux qui le cherchaient, fut mis à mort avec son fils. Cicéron, en arrivant à Astyre, trouva un vaisseau prêt, sur lequel il s'embarqua, et fit voile, par un bon vent, jusqu'à Circée. Là, les pilotes voulant se remettre en mer, Cicéron, soit qu'il en craignit les incommodités, soit qu'il conservât encore quelque espoir dans la fidélité de César, descendit à terre, et fit à pied l'espace de cent stades, comme s'il eût voulu retourner à Rome.
LXIII. Mais bientôt l'inquiétude où il était lui avant fait changer de sentiment, il reprit le chemin de la mer, et passa la nuit suivante livré à des pensées si affreuses, qu'il voulut un moment se rendre secrètement dans la maison de César, et s'égorger lui-même sur son foyer, afin d'attacher à sa personne une furie vengeresse. La crainte des tourments auxquels il devait s'attendre, s'il était pris, le détourna de cette résolution : toujours flottant entre des partis également dangereux, il s'abandonna de nouveau à ses domestiques, pour le conduire par mer à Caïète (76), où il avait une maison qui offrait, pendant les chaleurs de l'été, une retraite agréable, lorsque les vents étésiens rafraîchissent l'air par la douceur de leur haleine. Il y a, dans ce lieu, un temple d'Apollon, situé près de la mer. Tout à coup il sortit de ce temple une troupe de corbeaux, qui, s'élevant dans les airs avec de grands cris, dirigèrent leur vol vers le vaisseau de Cicéron, comme il était près d'aborder, et allèrent se poser aux deux côtés de l'antenne. Les uns croassaient avec grand bruit, les autres frappaient à coups de bec sur les cordages. Tout le monde regarda ce signe comme très menaçant. Cicéron, après être débarqué, entra dans sa maison, et se coucha pour prendre du repos : mais la plupart de ces corbeaux, étant venus se poser sur la fenêtre de sa chambre, jetaient des cris effrayants. Il y en eut un qui, volant sur son lit, retira avec son bec le pan de la robe dont Ci-céron s'était couvert le visage. A cette vue, ses domestiques se reprochèrent leur lâcheté. «Attendrons-nous, disaient-ils, d'être ici les témoins du meurtre de notre maître ? et lorsque des animaux même, touchés du sort indigne qu'il éprouve, viennent à son secours, et veillent au soin de ses jours, ne ferons-nous rien pour sa conservation ?» En disant ces mots, ils le mettent dans une litière, autant par prières que par force, et prennent le chemin de la mer.
LXIV. Ils étaient à peine sortis, que les meurtriers arrivèrent : c'était un centurion nommé Hérennius, et Popilius, tribun de soldats, celui que Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide (77). Ils étaient suivis de quelques satellites. Ayant trouvé les portes fermées, ils les enfoncèrent. Cicéron ne paraissant pas, et toutes les personnes de la maison assurant qu'elles ne l'avaient point vu, un jeune homme, nommé Philologus (G), que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres et dans les sciences, et qui était affranchi de son frère Quintus, dit au tribun qu'on portait la litière vers la mer, par des allées couvertes. Popilius, avec quelques soldats, prend un détour, et va l'attendre à l'issue des allées. Cicéron ayant entendu la troupe que menait Hérennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière ; et portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d'un oeil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins, firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu'Hérennius l'égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans (78). Hérennius, d'après l'ordre qu'avait donné Antoine, lui coupa la tête, et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. C'était le nom que Cicéron avait donné à ses oraisons contre Antoine ; et elles le conservent encore aujourd'hui.
LXV. Lorsque cette tête et ces mains furent portées à Rome, Antoine, qui tenait les comices pour l'élection des magistrats, dit tout haut en les voyant : «Voilà les proscriptions finies». Il les fit attacher à l'endroit de la tribune qu'on appelle les rostres : spectacle horrible pour les Romains, qui croyaient avoir devant les yeux, non le visage de Cicéron, mais l'image même de l'âme d'Antoine (79). Cependant, au milieu de tant de cruautés, il fit un acte de justice, en livrant Philologus à Pomponia, femme de Quintus. Cette femme, se voyant maîtresse du corps de ce traître, outre plusieurs supplices affreux qu'elle lui fit souffrir, le força de se couper lui-même peu à peu les chairs, de les faire rôtir, et de les manger ensuite. C'est du moins le récit de quelques historiens ; mais Tiron, l'affranchi de Cicéron, ne parle pas même de la trahison de Philologus. J'ai entendu dire que plusieurs années après, César étant un jour entré dans l'appartement d'un de ses neveux, ce jeune homme, qui tenait dans ses mains un ouvrage de Cicéron, surpris de voir son oncle, cacha le livre sous sa robe. César, qui s'en aperçut, prit le livre, en lut debout une grande partie, et le rendit à ce jeune homme, en lui disant : «C'était un savant homme, mon fils ; oui, un savant homme, et qui aimait bien sa patrie». César, ayant bientôt après entièrement défait Antoine, prit pour collègue au consulat le fils de Cicéron (H). Ce fut cette même année que, par ordre du sénat, les statues d'Antoine furent abattues, les honneurs dont il avait joui révoqués ; et il fut défendu, par un décret public, que personne de cette famille portât le prénom de Marcus. C'est ainsi que la vengeance divine réserva à la famille de Cicéron la dernière punition d'Antoine.
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