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Salluste - La Guerre de Jugurtha | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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XXII. Les commissaires romains mirent d'autant plus de célérité dans leur voyage, qu'à Rome, au moment de leur départ, on parlait déjà du combat et du siège de Cirta ; mais on ne soupçonnait pas la gravité de l'événement. Au discours de ces envoyés, Jugurtha répondit que rien n'était plus cher et plus sacré pour lui que l'autorité du sénat ; que, dès sa plus tendre jeunesse, il s'était efforcé de mériter l'estime des plus honnêtes gens ; que c'était à ses vertus, et non pas à ses intrigues, qu'il avait dû l'estime du grand Scipion ; que ces mêmes titres, et non le défaut d'enfants, avaient déterminé Micipsa à l'admettre par adoption au partage de sa couronne ; qu'au reste, plus il avait montré d'honneur et de courage dans sa conduite, moins son coeur était disposé à tolérer un affront ; qu'Adherbal avait formé un complot secret contre sa vie ; que pour lui, sur la preuve du crime, il avait voulu le prévenir ; que ce serait, de la part du peuple romain, manquer aux convenances et à la justice que de lui défendre ce qui est autorisé par le droit des gens ; qu'au surplus il allait incessamment envoyer à Rome des ambassadeurs pour donner toutes les explications nécessaires. Là-dessus on se sépara, et les ambassadeurs n'eurent pas la possibilité de conférer avec Adherbal. XXIII. Dès qu'il les croit sortis de l'Afrique, Jugurtha, désespérant de prendre d'assaut la place de Cirta, à cause de sa position inexpugnable, l'environne d'un mur de circonvallation et d'un fossé, élève des tours, les garnit de soldats, tente jour et nuit les assauts, les surprises, prodigue aux défenseurs de la place les offres ou les menaces, exhorte les siens à redoubler de courage, enfin épuise tous les moyens avec une prodigieuse activité. Adherbal se voit réduit aux plus cruelles extrémités, pressé par un ennemi implacable, sans espoir de secours, manquant de tout, hors d'état de prolonger la guerre. Parmi ceux qui s'étaient réfugiés avec lui dans Cirta, il choisit deux guerriers intrépides, et autant par ses promesses que par la pitié qu'il sait leur inspirer pour son malheur, il les détermine à gagner de nuit le prochain rivage à travers les retranchement ennemis, et à se rendre ensuite à Rome.
«Ce n'est pas ma faute, sénateurs, si j'envoie souvent vous implorer ; mais les violences de Jugurtha m'y contraignent : il est si acharné à ma ruine, qu'il méprise la colère des dieux et la vôtre, et qu'il préfère mon sang à tout le reste. Depuis cinq mois je suis assiégé par ses troupes, moi, l'ami et l'allié du peuple romain ! Ni les bienfaits de Micipsa mon père, ni vos décrets, ne me protègent contre sa fureur. Pressé par ses armes et par la famine, je ne sais ce que je dois le plus appréhender. Ma situation déplorable m'empêche de vous en écrire davantage au sujet de Jugurtha. Aussi bien ai-je déjà éprouvé qu'on a peu de foi aux paroles des malheureux. Seulement, je n'ai pas de peine à comprendre qu'il porte ses prétentions au delà de ma perte ; car il ne peut espérer d'avoir à la fois ma couronne et votre amitié : laquelle des deux lui tient le plus au coeur ? C'est ce qu'il ne laisse douteux pour personne. Il a commencé par assassiner mon frère Hiempsal ; il m'a chassé ensuite du royaume de mes pères. Sans doute, nos injures personnelles peuvent vous être indifférentes : mais c'est votre royaume que ses armes ont envahi ; c'est le chef que vous avez donné aux Numides qu'il tient assiégé. Quant aux paroles de vos ambassadeurs, mes périls font assez connaître le cas qu'il peut en faire. Quel moyen reste-t-il, si ce n'est la force de vos armes, pour le faire rentrer dans le devoir ? Certes, je voudrais que tout ce que j'allègue dans cette lettre, et tout ce dont je me suis plaint devant le sénat, fussent de vaines chimères, sans que mes malheurs attestassent, la vérité de mes paroles ; mais, puisque je suis né pour être la preuve éclatante de la scélératesse de Jugurtha, ce n'est plus aux infortunes qui m'accablent que je vous supplie de me soustraire, mais à la puissance de mon ennemi et aux tortures qu'il me prépare. Le royaume de Numidie vous appartient, disposez-en à votre gré ; mais, pour ma personne, arrachez-la aux mains impies de Jugurtha. Je vous en conjure par la majesté de votre empire, par les saints noeuds de l'amitié, s'il vous reste encore quelque ressouvenir de mon aïeul Masinissa». XXV. Après la lecture de cette lettre, quelques sénateurs furent d'avis d'envoyer aussitôt en Afrique une armée au secours d'Adherbal, et subsidiairement de délibérer sur la désobéissance de Jugurtha envers les commissaires du sénat. Mais les partisans du roi réunirent de nouveau leurs efforts pour faire rejeter le décret ; et, comme il arrive dans presque toutes les affaires, le bien général fut sacrifié à l'intérêt particulier. On envoya toutefois en Afrique une députation d'hommes recommandables par l'âge, par la naissance et par l'éminence des dignités dont ils avaient été revêtus. De ce nombre était M. Scaurus, dont j'ai déjà parlé, consulaire et alors prince du sénat. Ces nouveaux commissaires, cédant à l'indignation publique et aux instances des Numides, s'embarquent au bout de trois jours, et, ayant bientôt abordé à Utique, ils écrivent à Jugurtha de se rendre à l'instant dans la Province romaine ; qu'ils étaient envoyés vers lui par le sénat. En apprenant que des personnages illustres, et dont il connaissait l'immense crédit dans Rome, étaient venus pour traverser son entreprise, Jugurtha, partagé entre la crainte et l'ambition, chancelle pour la première fois dans ses résolutions : il craignait la colère du sénat s'il n'obéissait à ses envoyés ; mais son aveugle passion le poussait à consommer son crime. A la fin, le mauvais parti l'emporte dans cette âme ambitieuse. Il déploie son armée tout autour de Cirta, et donne un assaut général : en forçant ainsi la troupe peu nombreuse des assiégés à diviser ses efforts, il se flattait de faire naître par force ou par ruse quelque chance de victoire. L'événement trompa son attente, et il ne put, comme il l'avait espéré, se rendre maître de la personne d'Adherbal avant d'aller trouver les commissaires du sénat. Ne voulant point par de plus longs délais irriter Scaurus, qu'il craignait plus que tous les autres, il se rend dans la Province romaine, suivi de quelques cavaliers. Néanmoins, malgré les menaces terribles qui lui furent faites de la part du sénat, il persista dans son refus de lever le siège. Après bien des paroles inutiles, les députes partirent sans avoir rien obtenu.
XXVIII. Ce ne fut pas sans surprise que Jugurtha reçut la nouvelle de ces préparatifs ; car il était fortement convaincu que tout se vendait à Rome. Il envoie en ambassade, vers le sénat, son fils et deux de ses plus intimes confidents. Pour instructions, il leur recommande, comme à ceux qu'il avait députés après la mort d'Hiempsal, d'attaquer tout le monde avec de l'or. A leur approche de Rome, le consul Bestia mit en délibération si on leur permettrait d'entrer : le sénat décréta qu'à moins qu'ils ne vinssent remettre et le royaume et la personne de Jugurtha, ils eussent à sortir de l'Italie sous dix jours. Le consul fait signifier ce décret aux Numides, qui regagnent leur patrie sans avoir rempli leur mission. Cependant Calpurnius, ayant mis son armée en état de partir, se donne pour lieutenants des patriciens factieux dont il espérait que le crédit mettrait à couvert ses prévarications. De ce nombre était Scaurus, dont j'ai déjà indiqué le caractère et la politique. Quant à Calpurnius, il joignait aux avantages extérieurs d'excellentes qualités morales, mais elles étaient ternies par sa cupidité. Du reste, patient dans les travaux, doué d'un caractère énergique, prévoyant, il connaissait la guerre, et ne craignait ni les dangers ni les surprises.
XXIX. Mais sitôt que Jugurtha, par ses émissaires, eut fait briller l'or à ses yeux, et ressortir les difficultés de la guerre dont le consul était chargé, son coeur, gâté par l'avarice, se laissa facilement séduire. Au reste, il prit pour complice et pour agent de toutes ses menées ce même Scaurus, qui, dans le principe, tandis que tous ceux de sa faction étaient déjà vendus, s'était prononcé avec le plus de chaleur contre le prince numide. Mais cette fois la somme fut si forte, qu'oubliant l'honneur et le devoir il se laissa entraîner dans le crime (14). Jugurtha avait eu d'abord seulement en vue d'obtenir à prix d'or que le consul ralentit ses opérations, afin de lui donner le temps de faire agir à Rome son argent et son crédit. Mais, dès qu'il eut appris que Scaurus s'était associé aux intrigues de Calpurnius, il conçut de plus hautes espérances, il se flatta d'avoir la paix, et résolut d'aller en personne en régler avec eux toutes les conditions. Pour lui servir d'otage, le consul envoie son questeur Sextius à Vacca, ville appartenant à Jugurtha. Le prétexte de ce voyage était d'aller recevoir les grains que Calpurnius avait exigés publiquement des ambassadeurs de Jugurtha pour prix de la trêve accordée à ce prince, en attendant sa soumission. Le roi vint donc au camp des Romains, comme il l'avait résolu. Il ne dit que quelques mots en présence du conseil, pour disculper sa conduite et pour offrir de se rendre à discrétion. Le reste se règle dans une conférence secrète avec Bestia et Scaurus. Le lendemain, on recueille les voix, pour la forme, sur les articles en masse, et la soumission de Jugurtha esl agréée. Ainsi qu'il avait été prescrit en présence du conseil, trente éléphants, du bétail, un grand nombre de chevaux, avec une somme d'argent peu considérable, sont remis au questeur. Calpurnius retourne à Rome pour l'élection des magistrats ; et, dès ce moment, en Numidie comme dans notre armée, tout se passa comme en temps de paix. XXX. Dès qu'à Rome la renommée eut divulgué le dénoûment des affaires d'Afrique et quels moyens l'avaient amené, il ne fut question en tous lieux et dans toutes les réunions que de l'étrange conduite du consul. Le peuple était dans l'indignation, les sénateurs dans la perplexité, incertains s'ils devaient sanctionner une telle prévarication ou annuler le décret du consul. Le grand crédit de Scaurus, qu'on savait être le conseil et le complice de Bestia, les détournait surtout de se déclarer pour la raison et pour la justice. Cependant, à la faveur des hésitations et des lenteurs du sénat, C. Memmius, dont j'ai déjà fait connaître le caractère indépendant et la haine contre la puissance des nobles, anime par ses discours le peuple à faire justice. Il l'exhorte à ne point déserter la cause de la patrie et de la liberté ; il lui remet sous les yeux les attentats multipliés et l'arrogance de la noblesse ; enfin il ne cesse d'employer tous les moyens d'enflammer l'esprit de la multitude. Comme à cette époque l'éloquence de Memmius eut beaucoup de renom et d'influence, j'ai jugé convenable de transcrire ici (15) quelqu'une de ses nombreuses harangues, et j'ai choisi de préférence celle qu'il prononça en ces termes devant le peuple, après le retour de Bestia :
Après l'assassinat de Tiberius Gracchus, qui, disaient-ils, aspirait à la royauté, le peuple romain se vit en butte à leurs rigoureuses enquêtes. De même, après le meurtre de Caïus Gracchus et de Marcus Fulvius, combien de gens de votre ordre n'a-t-on pas fait mourir en prison ! A l'une et à l'autre époque, ce ne fut pas la loi, mais leur caprice seul qui mit fin aux massacres. Au surplus, j'y consens : rendre au peuple ses droits, c'est aspirer à la royauté, et je tiens pour légitime tout ce qui ne pourrait être vengé sans faire couler le sang des citoyens. Dans ces dernières années, vous gémissiez en secret de la dilapidation du trésor public, et de voir les rois et des peuples libres, tributaires de quelques nobles, de ceux-là qui seuls sont en possession de l'éclat des hautes dignités et des grandes richesses. Cependant c'était trop peu pour eux de pouvoir impunément commettre de tels attentats. Ils ont fini par livrer aux ennemis de l'Etat vos lois, la dignité de votre empire, et tout ce qu'il y a de sacré aux yeux des dieuxs et des hommes. Après ces nouveaux crimes, éprouvent-ils quelque honte, quelque repentir ? Ils se montrent insolemment à vos regards tout brillants de magnificence, faisant parade, les uns de leurs consulats et de leurs sacerdoces, les autres de leurs triomphes, comme s'ils avaient lieu de s'honorer de ces distinctions usurpées. Des esclaves achetés à prix d'argent n'endurent point les mauvais traitements de leurs maîtres, et vous, Romains, nés pour commander, vous supportez patiemment l'esclavage ! Mais que sont-ils donc, ceux qui ont envahi la république ? Des scélérats couverts de sang, dévorés d'une monstrueuse cupidité ; les plus criminels et en même temps les plus orgueilleux de tous les hommes. Pour eux, la bonne foi, l'honneur, la religion, la vertu, sont, tout comme le vice, des objets de trafic. Les uns ont fait périr des tribuns du peuple ; les autres vous ont intenté d'injustes procédures ; la plupart ont versé votre sang, et ces excès sont leur sauvegarde : plus ils sont criminels, plus ils se voient en sûreté. Cette terreur, que devait leur inspirer le sentiment de leurs propres forfaits, ils l'ont, grâce à votre lâcheté, fait passer dans vos âmes. Chez eux, mêmes désirs, mêmes haines, mêmes craintes : voilà ce qui les fait agir tous comme un seul homme ; mais si une pareille union constitue l'amitié entre les honnêtes gens, elle devient conspiration entre les méchants. Si vous étiez aussi zélés pour votre liberté qu'ils ont d'ardeur pour la tyrannie, la république ne serait certainement pas, comme aujourd'hui, livrée à la déprédation, et les faveurs que donnent vos suffrages redeviendraient le prix de la vertu, et non plus de l'audace. Vos ancêtres, pour conquérir les droits et fonder la dignité de leur ordre, firent scission en armes et se retirèrent en armes sur le mont Aventin. Et vous, pour conserver cette liberté que vous tenez d'eux, vous ne feriez pas les derniers efforts ! Que dis-je ? vous les feriez avec d'autant plus d'ardeur, qu'il y a plus de honte à perdre ce qu'on possède qu'à ne l'avoir jamais acquis. On me dira : Que proposez-vous donc ? De faire justice de ces hommes qui ont livré la république à l'ennemi. Qu'ils soient poursuivis, non par la violence et par le meurtre (ces moyens dignes d'eux ne le sont pas de vous), mais d'après une procédure régulière et sur le témoignage de Jugurtha lui-même. S'il est réellement en état de soumission, il ne manquera pas d'obéir à vos ordres ; s'il les méprise, vous saurez à quoi vous en tenir et sur cette paix et sur cette soumission, qui laisse à Jugurtha l'impunité de ses crimes, à quelques hommes d'immenses richesses, à la république la honte et le dommage. Mais peut-être leur tyrannie ne vous pèse-t-elle pas encore assez ; peut-être préférez-vous au temps où nous vivons celui où les royaumes, les provinces, les lois, les droits des citoyens, les jugements, la guerre et la paix, en un mot, toutes les choses divines et humaines étaient livrées au caprice souverain de quelques ambitieux, alors que tous, qui formez le peuple romain, ce peuple invincible, ce peuple roi des nations, vous vous estimiez heureux qu'ils daignassent vous laisser l'existence ; car, pour la servitude, qui de vous aurait osé la repousser ? Quant à moi, bien que je regarde comme le comble du déshonneur, pour un homme de coeur, de se laisser impunément outrager, je consentirais encore à vous voir pardonner aux plus scélérats des hommes, puisqu'ils soin vos concitoyens, si votre indulgence ne devait entraîner votre ruine : car telle est leur insupportable perversité, qu'ils comptent pour rien l'impunité de leurs crimes passés, si pour l'avenir on ne leur ravit le pouvoir de mal faire ; et vous serez en proie à d'éternelles alarmes, en vous voyant placés entre l'esclavage et la nécessité de combattre pour votre liberté. Eh ! pourriez-vous compter sur une réconciliation sincère avec eux ? Ils veulent dominer, vous voulez être libres ; ils veulent faire le mal, vous, l'empêcher ; enfin, ils traitent vos alliés en ennemis, vos ennemis en alliés. Quelle paix, quel accord peut-on se promettre dans des dispositions si contraires ? Je crois donc devoir vous en avertir, vous en conjurer, ne laissez pas un si grand crime impuni. Il ne s'agit pas ici de l'enlèvement des deniers publics, ni d'argent extorqué violemment aux alliés ; ces excès, quelle que soit leur gravité, aujourd'hui passent inaperçus, tant ils sont communs. Mais on a sacrifié au plus dangereux de vos ennemis et l'autorité du sénat et la majesté de votre empire : dans Rome et dans les camps, la république a été vendue. Si ces crimes ne sont pas poursuivis, s'il n'est fait justice des coupables, il ne nous reste plus qu'à vivre en esclaves et en sujets ; car faire impunément tout ce qu'on veut, c'est être vraiment roi. Ce n'est pas, Romains, que je vous exhorte à vouloir de préférence trouver vos concitoyens coupables plutôt qu'innocents ; tout ce que je vous demande, c'est de ne pas sacrifier les honnêtes gens pour faire grâce aux pervers. Considérez, d'ailleurs, que dans une république il vaut beaucoup mieux oublier le bien que le mal : l'homme vertueux qu'on néglige devient seulement moins zélé ; le méchant en devient plus audacieux. Considérez enfin que prévenir l'injustice, c'est le moyen de n'avoir que rarement besoin de secours contre ses atteintes». XXXII. Par de tels discours souvent répétés, Memmius détermine le peuple à envoyer L. Cassius, alors prêteur (17), vers Jugurtha, que, sous la garantie de la foi publique, il amènerait à Rome. On espérait que les dépositions de ce monarque ne manqueraient pas de jeter du jour sur les prévarications de Scaurus et des autres sénateurs accusés d'avoir reçu de l'argent. Tandis que ceci se passe à Rome, les chefs à qui Bestia avait laissé le commandement de l'armée de Numidie, commettaient, à l'exemple de leur général, une foule d'excès odieux. Les uns, séduits par l'or, rendirent à Jugurtha ses éléphants ; d'autres lui vendirent ses transfuges ; plusieurs pillèrent les provinces avec lesquelles nous étions en paix : tant la contagion de l'avarice avait infecté toutes les âmes ! La proposition de Memmius ayant été adoptée, à la grande consternation de toute la noblesse, le prêteur Cassius alla trouver Jugurtha. Malgré les terreurs de ce prince et les justes défiances que lui inspiraient ses remords, Cassius réussit à lui persuader, puisqu'il s'était rendu au peuple romain, de s'en remettre à sa clémence plutôt que de provoquer sa colère. Il lui engagea d'ailleurs sa propre foi, qui n'était pas de moindre poids, aux yeux de Jugurtha, que la foi publique : tant était grande alors l'opinion qu'on avait de la loyauté de Cassius ! XXXIII. En conséquence, Jugurtha, renonçant au faste royal pour prendre l'extérieur le plus propre à exciter la compassion, arrive à Rome avec Cassius. Quoiqu'il fût doué d'une grande force de caractère, et rassuré d'ailleurs par tous ces hommes dont le crédit et la scélératesse avaient, comme je l'ai dit ci-dessus, favorisé tous ses attentats, il s'assure à grands frais du tribun du peuple C. Bébius, dont l'impudente hardiesse devait le mettre sûrement à couvert de l'action des lois et de toute espèce de danger. Cependant C. Memmius convoque l'assemblée : le peuple était fort animé contre Jugurtha ; les uns voulaient qu'il fût mis en prison ; les autres, que, s'il ne révélait ses complices, il fût livré au supplice comme un ennemi public, selon la coutume de nos ancêtres. Memmius, consultant plutôt la dignité du peuple romain que son indignation, calme cette effervescence et apaise les esprits irrités. Il proteste en outre, autant qu'il est en lui, contre toute violation de la foi publique. Le silence s'étant rétabli, il fait comparaître Jugurtha, et, prenant la parole, il lui rappelle les crimes dont il s'est souillé tant à Rome qu'en Numidie, et lui représente ses attentats contre son père et ses frères, ajoutant qu'encore que les agents à l'aide desquels il a commis ces forfaits lui fussent connus, le peuple romain voulait cependant obtenir un aveu formel de sa bouche ; que si Jugurtha disait la vérité, il devait mettre sa confiance dans la loyauté et dans la clémence du peuple romain ; mais que, s'il s'obstinait à se taire, il se perdrait lui-même avec toutes ses espérances, sans sauver ses complices. XXXIV. Quand Memmius eut cessé de parler, et que Jugurtha reçut l'ordre de répondre, le tribun du peuple C. Bébius, gagné par argent, comme je l'ai dit ci-dessus, ordonna au prince de garder le silence. Bien que la multitude, indignée, s'efforçât d'effrayer Bébius par ses clameurs, par ses regards, souvent même par ses gestes menaçants, enfin par tous les emportements que suggère la fureur, l'impudence du tribun l'emporta cependant. Le peuple ainsi joué (18) se retire ; Jugurtha, Bestia et tous ceux qu'avaient inquiétés les poursuites reprennent une nouvelle assurance. XXXV. Il se trouvait alors à Rome un Numide nommé Massiva, fils de Gulussa et petit-fils de Masinissa. Il avait, dans la querelle des princes, pris parti contre Jugurtha, puis, après la reddition de Cirta et la mort d'Adherbal, quitté l'Afrique en fugitif. Spurius Albinus, qui, avec Q. Minucius Rufus, venait de succéder à Calpurnius Bestia dans le consulat, engage le prince à profiter de sa qualité de descendant de Masinissa, de la haine publique et des terreurs qui poursuivent Jugurtha, pour demander au sénat la couronne de Numidie. Impatient d'avoir une guerre à conduire, le consul aurait tout bouleversé plutôt que de languir dans l'inaction. La province de Numidie lui était échue, et la Macédoine à Minucius. Dès les premières démarches de Massiva, Jugurtha sentit qu'il trouverait peu de support chez ses amis ; les remords, le trouble des uns, la mauvaise réputation des autres, les craintes de tous, leur ôtaient la faculté d'agir. Il charge donc Bomilcar, son parent, qui lui était entièrement dévoué, de gagner, à force d'or, sa ressource ordinaire, des assassins pour faire périr Massiva, en secret, s'il était possible ; sinon, de toute autre manière.
Quant à Jugurtha. auteur manifeste du crime, il persiste à lutter contre l'évidence, jusqu'à ce qu'il reconnaisse que son or et son crédit échoueront contre l'horreur d'un pareil forfait. Aussi, quoique, dès l'ouverture des débats, il eût présenté cinquante de ses amis pour caution de Bomilcar, moins soucieux de leur épargner des sacrifices (19) que jaloux de son autorité, il renvoie secrètement Bomilcar en Numidie, dans la crainte que ses sujets n'appréhendassent désormais de lui obéir, si cet agent était livré au supplice. Lui-même partit peu de jours après, sur l'ordre que lui avait intimé le sénat de quitter l'Italie. On prétend qu'an sortir de Rome il jeta souvent en silence ses regards sur cette ville, et s'écria : «Ville vénale, qui périrait bientôt si elle trouvait un acheteur !» XXXVI. La guerre recommence : Albinus fait promptement transporter en Afrique des vivres, de l'argent, et tout ce qui est nécessaire aux troupes : lui-même se hâte de partir, pour qu'avant les comices, dont l'époque n'était pas éloignée, il pût, par la force des armes, par la soumission spontanée de l'ennemi, ou par toute autre voie, mettre fin à cette guerre. Jugurtha, au contraire, traîne en longueur toutes les opérations, et fait naître délais sur délais. Il promet de se rendre, puis il affecte de la défiance ; il plie devant l'ennemi qui le presse. Et bientôt après, pour ne pas décourager les siens, il le presse à son tour : c'est ainsi qu'il se joue du consul par ses continuels ajournements de la guerre et de la paix. Quelques-uns soupçonnèrent alors Albinus d'avoir été d'intelligence avec le roi : ils attribuaient à une collusion frauduleuse, et non à la lâcheté, le ralentissement si prompt d'une guerre si activement commencée. Le temps s'étant ainsi écoulé, on touchait au jour des comices (20) : alors Albinus laissa l'armée sous la conduite de son frère, le propréteur Aulus, et partit pour Rome. XXXVII. La république était alors cruellement agitée par les dissensions des tribuns du peuple. P. Lucullus et L. Annius prétendaient, malgré l'opposition de leurs collègues, se faire continuer dans leur magistrature : cette querelle, qui dura toute l'année (21), empêchait la tenue des comices. Pendant ces retards, Aulus, qui, comme nous l'avons dit, était resté au camp avec le titre de propréteur, conçut l'espoir, ou de terminer la guerre, ou d'extorquer de l'argent au roi numide par la terreur des armes romaines. Au mois de janvier, il fait sortir ses troupes de leurs quartiers, à marches forcées, par un temps fort rude, et s'approche de Suthul, où étaient les trésors de Jugurtha. Cette place, grâce à la rigueur de la saison et à l'avantage de sa position, ne pouvait être prise ni même assiégée : autour de ses murailles, bâties sur le bord d'un roc escarpé, s'étendait une plaine fangeuse, que les pluies de l'hiver avaient changée en marais. Cependant, soit pour intimider le roi par une attaque simulée, soit qu'il fût aveuglé par l'espoir de soumettre une ville remplie de trésors, Aulus dresse des mantelets (22), élève des terrasses (23), et presse tous les travaux utiles au succès de son entreprise.
XXXIX. Ces événements, dès qu'ils sont connus dans Rome, y répandent la crainte et la désolation. Les uns s'affligent pour la gloire de l'empire ; d'autres, dans leur ignorance des vicissitudes de la guerre, craignent déjà pour l'indépendance de la république : tous s'indignent contre Aulus, ceux surtout qui, ayant fait la guerre avec distinction, ne pouvaient lui pardonner d'avoir, les armes à la main, cherché son salut dans l'ignominie plutôt que dans sa valeur. Le consul Albinus, redoutant pour lui la haine publique et les dangers que provoque le crime de son frère, soumet le traité à la délibération du sénat. Cependant il lève des recrues, demande des renforts aux alliés et aux Latins, et pourvoit à toutes choses avec activité. Le sénat, comme il était juste, déclare que, sans son autorisation et celle du peuple, aucun traité n'a pu être valablement conclu (25). Le consul part quelques jours après pour l'Afrique ; mais, sur l'opposition des tribuns du peuple, il ne peut embarquer avec lui les troupes qu'il venait de lever. Toute notre armée, depuis l'évacuation de la Numidie, aux termes du traité, était en quartiers d'hiver dans la Province romaine. Dès son arrivée, Albinus brûlait de poursuivre Jugurtha, pour apaiser l'indignation soulevée contre son frère ; mais, quand il eut reconnu que les soldats, outre la honte de leur fuite, étaient, par le relâchement de la discipline, livrés à la licence et à la débauche, il demeura convaincu que, dans l'état des choses, il n'y avait pour lui aucune entreprise à former. XL. Cependant, à Rome, le tribun C. Mamilius Limetanus fit au peuple une proposition tendant à informer contre ceux qui, par leurs conseils, avaient engagé Jugurtha à désobéir aux décrets du sénat ; qui, dans leurs ambassades ou dans leurs commandements, avaient reçu de l'argent de ce prince, ou lui avaient livré des éléphants et des transfuges, enfin qui avaient traité de la paix ou de la guerre avec les ennemis. A cette proposition personne n'osa résister ouvertement, ni ceux qui se sentaient coupables, ni ceux qui redoutaient les dangers de l'irritation des partis : les uns et les autres craignaient de paraître approuver les prévarications et tous les crimes dénonces par les tribuns. Mais indirectement, par le moyen de leurs amis, surtout d'un grand nombre de citoyens du Latium et d'alliés italiens, ils firent naître mille obstacles. On ne saurait croire avec quelle force, quelle persévérance de volonté, le peuple décréta cette mesure (26), moins, il est vrai, par zèle pour la république, qu'en haine de la noblesse, à qui elle préparait bien des maux : tant la fureur des partis est extrême ! Tandis que tous les nobles sont frappés de terreur, Marcus Scaurus, que nous avons vu lieutenant de Bestia, parvient, au milieu de la joie du peuple, de la déroute de son parti et de l'agitation qui règne dans la ville entière, à se faire nommer l'un des trois commissaires dont la loi de Mamilius provoquait la création. Les enquêtes ne s'en firent pas moins avec dureté (27), avec violence, d'après des ouï-dire et le caprice du peuple. Ainsi l'exemple souvent donné par la noblesse fut imité par le peuple dans cette circonstance : la prospérité la rendit insolent. XLI. L'usage de se diviser en parti populaire et en faction du sénat, puis tous les excès résultant de cette distinction, avaient pris naissance à Rome peu d'années auparavant (28) au sein même du repos et de l'abondance (29), que les mortels regardent comme les plus précieux des biens. Avant la destruction de Carthage, le peuple et le sénat romain gouvernaient de concert la république avec douceur et modération. Les honneurs et la puissance n'étaient le sujet d'aucun débat entre les citoyens : la crainte des ennemis maintenait les bons principes dans l'Etat ; mais, dès que les esprits furent affranchis de cette terreur salutaire, l'orgueil et la mollesse, compagnes ordinaires de la prospérité, s'introduisirent aussitôt dans Rome. Ainsi ce qu'on avait tant désiré aux jours d'infortune, le repos, devint, quand on l'eut obtenu, plus rude et plus amer que l'adversité même. On vit désormais la noblesse abuser sans mesure de sa prééminence, le peuple de sa liberté ; chacun attirer à soi, em piéter, envahir ; et la république, placée entre deux factions contraires, fut misérablement déchirée. Toutefois la noblesse, groupée en une seule faction, eut l'avantage, et le peuple, dont la force était désunie, dispersée dans la masse, perdit sa puissance. Le caprice de quelques individus décida toutes les affaires au dedans et au dehors : pour eux seuls étaient la fortune publique, les provinces, les magistratures, les distinctions et les triomphes ; au peuple étaient réservés le service militaire et l'indigence. Le butin fait à l'armnée devenait la proie des généraux et de quelques favoris. Les parents, les jeunes enfants des soldats, avaient-ils quelque voisin puissant (30), on les chassait de leurs foyers. Armée du pouvoir, une cupidité sans frein et sans bornes usurpa, profana, dépeupla tout ; rien ne fut épargné, rien ne fut respecté, jusqu'à ce que cette noblesse elle-même eut creusé l'abîme qui devait l'engloutir. En effet, dès qu'il s'éleva du sein de la noblesse (31) quelques hommes qui préféraient une gloire véritable à la domination la plus injuste, il y eut ébranlement dans l'Etat, et l'on vit naître des dissensions civiles semblables aux grandes commotions qui bouleversent la terre. XLII. Dès que Tibérius et C. Gracchus, dont les ancêtres avaient, dans la guerre punique et dans quelques autres, contribué à l'agrandissement de la république, entreprirent de reconquérir la liberté du peuple et de démasquer les crimes de quelques hommes, la noblesse, épouvantée parce qu'elle se sentait coupable, sut par le moyen, tantôt des alliés, tantôt des Latins, quelquefois même des chevaliers romains qu'avait éloignés du peuple l'espoir d'être associés à la puissance patricienne (32), mettre obstacle aux tentatives des Gracques. D'abord Tibérius, tribun du peuple, puis, quelques années après, Caïus, triumvir pour l'établissement des colonies (33), qui s'était engagé dans les mêmes voies, et avec lui M. Fulvius Flaccus, tombèrent sous le fer des nobles. A dire vrai, les Gracques, dans l'ardeur de la victoire, ne montrèrent point assez de modération ; car l'homme de bien aime mieux succomber que de repousser l'injustice par des moyens criminels (34). La noblesse usa de la victoire avec acharnement : elle se délivra d'une foule de citoyens par le fer ou par l'exil, se préparant ainsi plus de dangers pour l'avenir que de puissance réelle. C'est ce qui, presque toujours, a fait la perte des grands Etats : un parti veut triompher de l'autre à quelque prix que ce soit, et exercer sur les vaincus les plus cruelles vengeances. Mais, si je voulais exposer en détail, et selon l'importance du sujet, la fureur des partis et tous les vices de notre république, le temps me manquerait plutôt que la matière. Je reprends donc mon récit.
Suite de la Guerre de Jugurtha
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