Histoire médiévale
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Scène 1 Le grand-maître, Laigneville, Montmorency, divers templiers LE GRAND-MAITRE Pour la dernière fois vous entendez peut-être Celui que devant Dieu vous choisîtes pour maître. Nous, qui nés et vieillis au milieu des combats, Pouvons de l'éternel nous dire les soldats, Qui portions dans nos mains les foudres de la guerre, Dieu nous livre aux fureurs des princes de la terre. Oui, notre heure s'approche : amis, soumettez-vous ; Fléchissons sous le bras qui s'arme contre nous : Quand la vertu subit la peine due au crime, Du sage et du chrétien c'est l'épreuve sublime. D'un funeste revers nous sommes menacés, Mais si notre vertu nous reste, c'est assez. Supportons noblement cette cruelle injure ; Je vous défends à tous jusqu'au moindre murmure, Et vous obéirez. C'est en vain que les rois Osent anéantir nos titres et nos droits ; Ils ne pourront jamais, dans leur toute puissance, Me ravir votre zèle et votre obéissance ; Ils briseraient en vain le joug religieux : Nos devoirs, nos serments sont écrits dans les cieux. Lorsque Dieu nous éprouve, armons-nous de courage : Cest à notre constance à braver cet orage. Au milieu des dangers, j'espère vous offrir L'exemple, la vertu, la gloire de souffrir. Mais, si, dans ces dangers, la vertu du grand-maître Cessait d'être un instant tout ce qu'elle doit être ; Oui, si vous me voyez chancelant, abattu, Ne prenez plus conseil que de votre vertu ; Résistez, s'il le faut, à mes ordres suprêmes, Je vous rends vos serments, soyez grands par vous-mêmes. Vous me le promettez.
LAIGNEVILLE Qui pourrait se flatter D'être digne de vous et de vous imiter ? O mon père ! la foi que nous avons jurée, Au jour de nos malheurs nous devient plus sacrée : Obéir en silence est un premier devoir : Tout vous sera soumis, même le désespoir.
LE GRAND-MAITRE O dignes chevaliers !
MONTMORENCY Tous obtiendront peut-être La gloire de marcher sur les pas du grand-maître ; Comptez sur leur constance et leur fidélité : Tous pensent comme moi.
LE GRAND-MAITRE Je n'en ai pas douté ; J'ai souvent éprouvé leur dévouaient sublime : Eux-mêmes jugeront si mon coeur les estime. Je croirais offenser l'honneur et l'amitié, Si, par les vains égards d'une fausse pitié, Je taisais plus longtemps à des coeurs magnanimes Que de nos oppresseurs nous serons les victimes. Le pontife romain aide nos ennemis ; Son coupable serment l'avait déjà promis. Il nous dénonce tous comme une secte impie : L'oracle de la foi prêche la calomnie. Nous mourrons.
LAIGNEVILLE Quel destin !
LE GRAND-MAITRE J'ai dû vous l'annoncer. Quel est ce sombre effroi qui semble vous glacer ? Oui, nous mourrons : c'est peu que de perdre la vie ; Peut-être l'échafaud...
MONTMORENCY Ciel ! quelle ignominie ! Idée affreuse ! hélas ! je ne puis la souffrir !...
LE GRAND-MAITRE Et que sera-ce donc quand il faudra mourir ?
LAIGNEVILLE Mais avant de subir la tonte du supplice, N'avons-nous pas le droit d'attaquer l'injustice ?
MONTMORENCY Nos parents, nos amis peuvent armer leurs bras ; Osons...
LE GRAND-MAITRE La vertu souffre et ne conspire pas. Est-ce à nous d'attaquer un pouvoir légitime ? Une révolte ! nous ? que ferait donc le crime ? Sans honte et sans terreur subissons notre sort ; Que l'horreur du supplice illustre notre mort ; Nous laisserons de nous une auguste mémoire, Et la postérité vengera notre gloire. Mais on vient : renfermez ce trouble et cet effroi.
Scène 2 Les mêmes, Marigni fils, soldats MARIGNI fils Chargé d'exécuter les volontés du roi, Je m'acquitte à regret de ce dévoir pénible ; Croyez qu'à votre sort je sais être sensible.
LE GRAND-MAITRE Eh quoi ! sur nos malheurs on daigne s'attendrir ! Osez les annoncer, nous saurons les souffrir. Exécutez soudain les ordres qu'on vous donne, Et croyez que mon coeur vous plaint et vous pardonne. Qu'exigez-vous enfin de tous mes chevaliers ?
MARIGNI fils Oserai-je le dire ?... Ils sont mes prisonniers.
LE GRAND-MAITRE Forts de notre courage et de notre innocence, Nous avons quelque droit de faire résistance ; Peut-être savez-vous avec quelle vertu Ces braves chevaliers ont partout combattu. Eh bieu ! entre vos mains chacun de nous se livre ; Chacun de nous est prêt et consent à vous suivre.
(Ils remettent leurs épées ; les soldats les reçoivent et se retirent au fond du théâtre)
Mais ne nous cachez rien, annoncez notre sort ; Quel est-il ? la prison, l'exil, les fers, la mort ? Nous vous obéirons.
MARIGNI fils 0 vertu que j'admire !
LE GRAND-MAITRE N'admirez que le ciel, c'est lui qui nous l'inspire.
MARIGNI fils Ah ! combien je vous plains !
LE GRAND-MAITRE Plaignez ces courtisans Qui, de tous nos malheurs coupables artisans, Ont armé contre nous le courroux de leur maître ; Ils seront malheureux, ils méritent de l'être*.
MARIGNI fils Croyez que vos amis détromperont le roi.
LE GRAND-MAITRE Je ne l'espère pas. Et qui l'oserait ?
MARIGNI fils Moi... Aux ordres de mon roi je dois l'obéissance, Mais j'ose devant lui défendre l'innocence. J'ai pris votre parti, je le prendrai toujours : Ah ! puissé-je sauver votre gloire et vos jours !
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* Au commencement du règne suivant, Marigni père fut condamné à mort. |
LE GRAND-MAITRE Mais à qui devons-nous tant de reconnaissance ! Qui daigne en cet instant prendre notre défense ? Nommez...
MARIGNI fils Je suis le fils d'un ministre du roi, Marigni.
LE GRAND MAITRE, avec surprise, et ensuite avec retenue. Marigni !.., c'est vous-même.
MARIGNI fils Mais quoi ? Vos yeux...
LE GRAND-MAITRE De notre sort hâtez-vous de m'instruire.
MARIGNI fils Aux prisons du palais je devais vous conduire.
LE GRAND-MAITRE Vous direz donc au roi qui nous charge de fers, Que loin de résister nous nous sommes offerts. On peut dans les prisons entraîner l'innocence ; Mais l'homme généreux, armé de sa constance, Sous le poids de ses fers n'est jamais abattu ; S'ils pèsent sur le crime, ils parent la vertu. Où sont nos fers ? nos fers ?
MARIGNI fils Quelle honte m'accable !
LE GRAND-MAITRE Remplissez ce devoir.
MARIGNI fils Je serais trop coupable.
LE GRAND-MAITRE Vous désobéissez aux volontés du roi !
MARIGNI fils Je cesse d'obéir, c'est un devoir pour moi.
LE GRAND-MAITRE Vous qui le connaissez, redoutez donc sa haine.
MARIGNI fils Ah ! c'est trop la servir. Votre mort est certaine.
LE GRAND-MAITRE Obéissez toujours. Non, nous n'espérons pas Désarmer l'injustice, échapper au trépas. Lorsque l'ordre n'est plus, qu'importe notre vie ? Quand nous trouvons partout l'affreuse calomnie, Si l'échafaud est prêt, c'est à nous d'y courir : Que tout templier meure et soit fier de mourir.
MARIGNI fils Que tout templier meure !
LE GRAND-MAITRE Oui, je le dis encore. Qui désire échapper déjà se déshonore ; Il est lâche, perfide, il trahit la vertu. En vain jusqu'à ce jour il aurait combattu, En vain il vanterait son nom et sa victoire. Ce n'est plus qu'en mourant qu'il conserve sa gloire. Oui, qu'il coure avec joie au-devant de son sort : Que tout templier meure et soit fier de sa mort.
MARIGNI fils O ciel ! un trait divin et m'éclaire et me touche ; C'est mon auguste arrêt qui sort de votre bouche : Vos serments sont les miens ; je tombe à vos genoux, Et réclame l'honneur de mourir avec vous. Sur moi de vos vertus que Philippe se venge : Oui, je suis templier.
LE GRAND-MAITRE Je le savais.
MARIGNI fils Qu'entends-je ? Tous ne m'en parliez pas ; vous vouliez m'éprouver ?
LE GRAND-MAITRE Je priais en secret le ciel de vous sauver.
MARIGNI fils J'ai droit à vos périls.
LE GRAND-MAITRE O mon fils ! j'aime à croire Que vous partageriez notre sainte victoire.
MARIGNI fils Je la partagerai sans doute, je suis prêt.
LE GRAND-MAITRE Chacun des chevaliers vous rend votre secret ; Vivez, portez encor le fardeau de la vie ; Défendez notre gloire ; oui, je vous la confie. Vivez, et que le ciel daigne approuver mes soins : Pour nos persécuteurs c'est un crime de moins. Toi qui lis dans les coeurs, juge auguste et suprême ! Ma prière et mes voeux se taisent pour moi-même ; Que les hommes en moi frappent un innocent, Blessent ma renommée et répandent mon sang, Soumis et résigné, je me tais et j'adore ; Mais pour mes chevaliers permets que je t'implore. Du joug des musulmans nous avions délivré Le Jourdain, l'Idumée et le tombeau sacré. Fête auguste ! heureux jour où de la cité sainte La prière et l'encens purifiaient l'enceinte ! Quand les murs consolés de l'antique Sion Répondaient à nos chants consacrés de ton nom, Lorsqu'aux pieds de l'autel où repose ta gloire Ces modestes guerriers prosternaient leur victoire, Je n'ai point demandé le prix de leur vertu. Pour tes lois, pour ton nom, nous avions combattu C'était assez pour nous. Aujourd'hui ma prière Ose te demander une grâce dernière : Que je périsse seul, qu'ils vivent après moi ; J'espère qu'ils vivront toujours dignes de toi ; Oui, je m'offre pour tous, accepte ta victime.
MARIGNI fils Grand Dieu ! n'accepte pas ce dévoûment sublime.
MONTMORENCY Nous suivrons votre sort.
LAIGNEVILLE Oui, nous l'avons juré.
MARIGNI fils C'est pour nous un devoir, et c'est un droit sacré. Scène 3 Les mêmes, le ministre LE MINISTRE Pourquoi ce long retard ? Soldats, qu'on obéisse.
MARIGNI fils Quoi ! vous achèveriez cette horrible injustice !
LE GRAND-MAITRE aux chevaliers Marchons.
MARIGNI fils au grand-maître. Je vous suivrai désormais en tout lieu.
LE MINISTRE à son fils Vous offensez le roi !
MARIGNI fils Mais j'obéis à Dieu.
LE GRAND-MAITRE à Marigni fils Restez, n'oubliez pas que c'est là votre père.
(Ils sont entourés de soldats, et sortent.) Scène 4 Le ministre, Marigni fils MARIGNI fils Pour ces infortunés...
LE MINISTRE Crains ma juste colère. Quoi ! dans mon fils encore ils trouvent un soutien ! Lorsque l'inquisiteur...
MARIGNI fils Leur sort sera le mien.
LE MINISTRE Que t'importe leur sort ?
MARIGNI fils Aux champs de l'Idumée, Témoin de leurs vertus et de leur renommée, A ces dignes guerriers mes serments ont promis - Faut-il vous l'avouer ? -
LE MINISTRE Achève, je frémis. Envers les templiers ta promesse t'engage ?
MARIGNI fils Moi-même je le suis.
LE MINISTRE 0 désespoir ! ô rage ! Toi templier ! Faut-il que je maudisse en toi L'opprobre de mon sang, l'ennemi de mon roi ! Aux regards de la cour oserai-je paraître ? Mon fils est templier ! Non, tu ne peux pas l'être : Il y va de ma gloire, il y va de mes jours.
MARIGNI fils Je le fus, je le suis, je le serai toujours.
LE MINISTRE Philippe les accuse et veut qu'on les punisse, Et toi-même oserais t'avouer leur complice !
MARIGNI fils On a calomnié ces guerriers vertueux.
LE MINISTRE Comment me le prouver ?
MARIGNI fils En mourant avec eux.
LE MINISTRE J'ai dévoué ma vie au monarque, à la France ; Ta gloire et ton bonheur faisaient ma récompense. Les honneurs, le pouvoir illustrent ma maison ; Je prépare pour toi la splendeur d'un grand nom, Et sur un échafaud mon fils perdrait la vie ! Et moi j'hériterais de son ignominie ! Tu frémis ! Sois sensible à l'horreur de mon sort ; Nous pouvons échapper à l'opprobre, à la mort ; Oui, je réparerai ta coupable imprudence ; Emporte ton secret, pars, fuis loin de la France.
MARIGNI fils Dans un jour de combat pourriez-vous exiger Ou permettre ma fuite à l'aspect du danger ? Fallût-il de mon sang acheter la victoire ? Garde, me diriez-vous, le poste de la gloire. Eh bien ! je garderai celui de la vertu.
LE MINISTRE Ah! quelle est ton erreur ! insensé ! que dis-tu ? O honte ! ô désespoir ! faut-il que je t'apprenne Combien les templiers ont mérité ta haine ? C'était peu que leur bouche eût noirci mon honneur, Eux seuls de ton hymen t'ont ravi le bonheur.
MARIGNI fils Et quand même envers moi tous se rendraient injustes, Mes devoirs en sont-ils moins grands et moins augustes ? Mon père, vous pouvez m'accabler de douleur, Mais je ne trahis pas le parti du malheur. Scène 5 Les mêmes, le chancelier LE CHANCELIER De tous les accusés attestant l'innocence, La reine contre nous prend déjà leur défense. Bien loin de consentir qu'en ses propres états On cherche à découvrir leurs lâches attentats, Aux débris de cet ordre orgueilleux et coupable, Elle offre d'assurer un asile honorable. A la ville, à la cour, des partisans nombreux Plaignent les templiers, sollicitent pour eux. A notre fermeté joignez votre prudence, Et que nos ennemis soient réduits au silence. Tenez, l'inquisiteur nous mande et nous attend.
LE MINISTRE 0 mon fils ! mon cher fils, je te quitte un instant. Je remets dans tes mains et ma vie et ma gloire. Scène 6 Marigni fils MARIGNI fils Grand Dieu ! c'est de toi seul que j'attends la victoire ; De mon saint dévoûment assure le succès. Mon père, Adélaïde, ont droit à mes regrets ; Je combats à la fois l'amour et la nature : Je ne puis de mon coeur étouffer le murmure. Et toi, mon père ! et toi, cesse de t'affliger. Lorsqu'en ce jour fatal un funeste danger Me fit pour la vertu renoncer à la vie, Tu parles de l'honneur ! tu crains l'ignominie ! Mon choix est fait : pourquoi le condamnerais-tu ? L'homme a créé l'honneur, Dieu créa la vertu.
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