Le mythe des Atrides


 

 

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Horace - Satire, II, 3

 

Damasippe - Horace

Damasippe
Vous voilà bien, grand retoucheur de vers ! A peine, si quatre fois l'an, vous demandez quelques feuilles de parchemin, en maugréant à part vous, contre la paresse et le bon vin, qui vous empêchent de rien produire qui vaille la peine qu'on en parle. Eh bien, voyons, vous avez brûlé la politesse aux Saturnales, vous avez juré de ne pas boire et de rester entre quatre murs... C'est le cas, ou jamais, de montrer ce que vous savez faire... Ainsi je suis tout oreilles ; dites-moi quelque chose... Oui - da ! Rien ne vient ? Croyez-moi, ne vous en prenez pas à cette plume impuissante, à cette innocente muraille, exposée à toutes les imprécations des fils d'Apollon ! Cependant, que de promesses brillantes se lisaient naguère sur ce front inspiré ! «Attends, disiez-vous, que je me réfugie au foyer pétillant de ma maison des champs !» Vous emportiez dans la retraite, Platon, Ménandre, Archiloque, Eupolis. Vraiment c'était bien la peine, pour accoucher de si peu, et le beau moyen que voilà, d'apaiser l'envie en renonçant à la gloire ! Or çà, prenez garde à la Sirène ; à l’oeuvre ! ou bien renoncez, sans retour, au peu que votre zèle et votre ardeur à bien faire vous avaient déjà mérité !

Horace
Damasippe, ah ! puissent les dieux, et les déesses aussi, t'envoyer pour ce bon conseil un barbier armé de grands ciseaux ! Mais depuis quand me connais-tu si bien ?

Damasippe
Depuis que j'ai mangé tout ce que j'avais à courir le bric-à-brac ; à cette heure, débarrassé de toute affaire pour mon propre compte, je m'occupe de celles d'autrui. Ah ! le bon temps, quand je recherchais à tout prix quelque vieux vase où ce brigand de Sisyphe avait pu se laver les pieds ! Plus l'airain était mal ciselé, plus la statue était fruste, et plus je m'obstinais, en vrai connaisseur, à les payer au poids de l'or. J'étais aussi un homme unique en ce temps-là, pour acheter et pour revendre à gros intérêts les plus belles maisons et les meilleurs emplacements de la ville, et c'était, quand je passais dans la rue, à qui dirait : Vous voyez bien Damasippe ! Il est le dieu des trafics.

Horace
Vraiment oui ! c'était une fièvre ; et comment as-tu fait pour t'en guérir ?

Damasippe
Que voulez-vous, Horace ? un mal chasse l'autre ; aujourd'hui c'est la tête ou la poitrine qui souffre, et demain le coeur se gonflera ! Tel qui dort, plongé dans une profonde léthargie, soudain le voilà qui se réveille, et qui tombe à coups de poings sur le pauvre médecin qui n'en peut mais.

Horace
Hum ! Pourvu que tu ne sois pas l'athlète que tu dis, je te passe le mal qui te plaît le mieux.

Damasippe
Riez ! riez ! mais pour peu que Stertinius ait dit vrai, vous aussi vous êtes fou ; le monde est habité par des fous ! Voilà ce que m'apprit le maître, au moment où fou de désespoir, j'allais pour me jeter du pont Fabrice, à telle enseigne que j'avais déjà sur ma tête un pan de ma robe.... Il m'arrête, il me réconforte, et voici par quel raisonnement il me ramena de ce lieu funeste, désormais calme et consolé :

«Prends garde, ami, me dit-il, il vaut mieux cultiver sa barbe en vrai philosophe que de se jeter à l'eau. Se tuer pour une perte d'argent, quelle folie ! Et quelle folie aussi de mourir parce que tu as peur de passer pour un fou ! Définissons d'abord la folie, et si toi seul, en effet, tu es ce qu'on appelle un fou, voici le Tibre, et je ne te retiens plus».

A ceci mon homme ajoute : «C'est l'avis de Chrysippe et de toute l'école : une fois hors du sentier qui mène à la justice, à la vérité, peuples et rois, tout est fou ; le sage seul reste un sage, et maintenant, si tu tiens à savoir comment et pourquoi ceux qui t'appellent un insensé, ont perdu la tête aussi bien que toi, regarde, ami, cette épaisse forêt ! Le voyageur y pénètre en cherchant son chemin ; celui-ci le cherche à droite, et celui-là le cherche à gauche.... ils sont également égarés, mais par des sentiers différents, et voilà comme en effet, si tu es fou, celui qui t'appellera fou n'est pas plus sage que toi. Il voit ta bosse, il a la sienne, et pour peu qu'il se retourne, tu peux la voir. Il y a pourtant (disait-il encore) d'étranges folies : celui-ci voit le danger où le danger n'est pas ; en pleine campagne il rêve incendies, inondations, précipices. Celui-là tout au rebours, mais aussi fou que le premier, s'il rencontre un fleuve, il s'y jette; une flamme, il s'y brûle. En vain son père, et sa mère, et sa soeur, et sa femme, et tous les siens : «Prends garde à ce fossé ! lui crient-ils, prends garde à cette roche !» On croirait que l'avertissement est pour un autre. Ainsi le comédien Fufius, étant ivre et représentant Ilione endormie, il n'entendit pas le jeune Catiénus, et avec lui douze cents spectateurs qui hurlaient Au secours, ma mère ! au secours !. En toutes ces folies, quoi d'étonnant ? Tous les hommes (et je le prouve) sont ainsi faits. Damasippe est un fou qui achète, à tout prix, des bronzes anciens ; mais celui qui vend à crédit sa marchandise à Damasippe insolvable, est-il plus sage ? Il est plus fou que vous, Damasippe ; en effet, supposons que je vous dise : «Ami Damasippe, obligez-moi de m'emprunter cet argent que vous ne me rendrez jamais», ne ferez-vous pas une action sage en acceptant ? au contraire vous diriez : non ! ne seriez-vous pas insensé de refuser la bonne aubaine que Mercure vous enverrait ? Je suppose aussi que Pétillius te prête dix mille sesterces sur ton billet : J'ai reçu de Pétillius dix mille sesterces, que je m'engage à lui payer chez Nérius le banquier, tel jour de... Bref, rien n'est oublié dans ce billet à l'ordre de Nérius. Lui-même, Cicuta, l'usurier le plus retors, n'eût pas imaginé plus de liens et de garanties pour la validité de cet acte... Ah ! malheureux Pétillius, ce n'est pas Damasippe, c'est Protée que tu as enchaîné ! il rit de la justice ; il se moque de sa dette et de ta réclamation ; il est tour à tour le sanglier qui rugit, l'oiseau qui chante ; il est pierre, il est marbre, il est tout, excepté un débiteur solvable. Si donc celui-là est fou, qui mal administre, et sage au contraire, qui fait sa condition meilleure, la tête fêlée à coup sûr, c'est Pétillius dictant à Damasippe un engagement que Damasippe ne saurait remplir. Ecoutez cependant, et vous arrangez pour ne rien perdre de mon discours, vous les tristes victimes de l'avarice ou de l'ambition ; vous les débauchés, vous les hypocrites, ou quel que soit le mal dont votre âme est la proie.... approchez l'un après l'autre ; on va vous démontrer que vous êtes tous des insensés. D'abord la plus forte dose d'ellébore appartient aux avares, et que dis-je ? à peine Anticyre en produit à leur suffisance. Un de ceux-là, Stabérius, exigea que ses héritiers pour toute louange, inscrivissent sur sa tombe le chiffre exact de sa fortune, avec cette clause, que s'ils y manquaient, ils donneraient au peuple cent couples de gladiateurs, un festin commandé par Arrius lui-même, et toute une récolte de l'Afrique. Et, bonne ou mauvaise telle est ma volonté... Il me semble en ceci, que Stabérius pensait... Au fait, quelle idée avait-il, quand il commandait cette inscription de tous ses biens ? Il pensait, ce fut la pensée unique de sa vie, que la richesse est la grande louange, et qu'à tout prix il devait la mériter... Il pensait que distraire un écu de la fortune qu'il laisserait à sa mort serait un attentat contre sa bonne renommée. En effet, gloire, honneur, vertu, la terre et le ciel, tout obéit à l'or ; à force d'or, on est juste, on est célèbre, on est grand...

Damasippe
Et sage.

Stertinius
On est sage, on est roi, on est tout. «Riche à ce point, je dois être un demi-dieu...» Tel était son raisonnement.

Damasippe
En voilà un qui ne ressemble guère au philosophe Aristippe, lorsqu'il commande aux esclaves qui pliaient sous le poids de son or, de le jeter dans les sables de la Libye et de hâter le pas... De celui-ci et de celui-là quel est le sage et quel est le fou ?

Stertinius
Répondre à une question par une question n'est pas répondre.

Un homme inconnu des neuf soeurs et tout à fait ignorant en musique, achète, à son usage, tout un magasin d'instruments ; un autre homme, sans être cordonnier, se procure les formes et les tranchets du cordonnier. Celui-ci, qui n'a jamais navigué, fait provision de voiles et de cordages... Aussitôt, chacun de montrer au doigt celui-ci, et celui-là et de crier : «Voyez les fous !» C'est ton histoire, à toi, pauvre avare, enfouissant cet argent et cet or dont tu ne sais pas te servir, qui croirais commettre, en y touchant, un véritable sacrilège. Et pourtant... Le malavisé, qui monte la garde, armé d'un grand bâton, à la porte de ses greniers remplis, et qui, mort de faim, se nourrit de baies sauvages, plutôt que de toucher à son blé ; cet autre, dont les celliers comptent par mille et par cent mille ses tonnes de vin de Chio, de vieux Falerne, et qui s'abreuve de piquette ; et ce troisième, à quatre-vingts ans, qui dort sur un grabat, pendant qu’au fond de ses coffres, où tout moisit, les mites et les vers dévorent ses coussins les plus somptueux... Ces triples fous ; or, peu de gens diront «ces insensés !» tant le nombre est grand de ceux qui partagent leur folie.

Ah ! vieillard haï des dieux, pourquoi cette horrible épargne ? Afin que ton fils, ou, qui pis est, quelque affranchi, ton héritier, la disperse à tous les vents ? As-tu peur de manquer de tout ? Mais de combien, chaque jour, s'amoindrirait ta fortune, si tu consentais à verser dans ta maigre cuisine, et sur ta tête immonde une huile un peu moins rance ?... Et d'autre part, si véritablement te voilà content de si peu, à quoi bon ces parjures, ces larcins et ces convoitises ? Es-tu vraiment dans ton bon sens ? Quoi donc ! si tu jetais des pierres à la foule, ou même aux esclaves qui t'appartiennent à titre onéreux, garçons et fillettes vont crier : Prenez garde, il est fou ! Penses-tu cependant que tu fasses une chose raisonnable en livrant ta femme à la corde, et ta mère au poison ?

Au fait, nous sommes loin d'Argos et d'Oreste en démence, armé de son fer parricide. Oreste était fou, mais il l'était avant son crime ; il appartenait à la furie, et la furie elle-même arma sa main de ce glaive qui va fumer du sang d'une mère. Que dis-je ? Aussitôt que chacun s'écrie «Oreste est fou», il ne commet plus une seule action criminelle ; il épargne Electre et Pylade, et se contente, en les maudissant, d'appeler sa soeur : Tisiphone ! et de jeter à la face de son ami toutes les injures que ses fureurs lui dictaient.

Vous savez bien Opimius, si pauvre entre un monceau d'or et un tas d'argent, ce malheureux qui buvait, aux jours de fête, un vin frelaté, dans un pot fêlé ? Un jour, il tombe en pâmoison si grande, que déjà son héritier, tout joyeux et triomphant, courait pour s'emparer de la clef du coffre-fort ; mais le médecin du défunt, homme habile et plus dévoué qu'on n'eût pu croire, entreprit de tirer ce pleutre de sa léthargie. Il fait dresser une table au chevet du mort ; il commande qu'on y vide un grand sac d'écus, et que plusieurs mains agitent à grand bruit tout cet argent. Soudain, à ce bruit d'argent, le mort se réveille. «Or çà, dit le médecin, si tu ne surveilles pas tes sacs, il y a, tout près d'ici, ton héritier qui va tout prendre. — Moi vivant ? — Si tu veux vivre, éveille-toi, fais vite. — Eh ! quoi faire ? — Allons ! renouvelons le sang dans ces veines épuisées, ranimons par un bon suc cet estomac délabré ; prends-moi d'abord cette eau de riz.... tu hésites ! — Mais que je sache au moins ce que cela peut coûter ? — Une bagatelle !... — Eh combien ? — Huit as ! — Huit as ? mais c'est un meurtre ! Et que m'importe, après tout, de mourir de ta rapine, ou de mon mal ?»

Damasippe
Maître, qui donc est sage à ce compte ?

Stertinius
Absolument celui qui n'est pas fou, mon fils.

Damasippe
Et l'avare ?

Stertinius
Il est doublement fou.

Damasippe
D'où il suit, que celui-là est inévitablement dans son bon sens, qui n'est pas un avare ?

Stertinius
Oh ! non cela.

Damasippe
Pourquoi, mon stoïcien ?

Stertinius
Supposons que le médecin Cratérus, appelé près d'un malade... «Il n'a rien du côté du coeur !» dit Cratérus ; est-ce à dire aussi qu'il se porte à merveille, et qu'il va quitter son lit ? Mais si le coeur n'est pas malade, il y a les flancs ou les reins qu'il faut guérir. Tu n'es rien moins qu'un avare et un prêteur de serments... Bon cela ! Tu as le droit d'immoler un porc à tes dieux domestiques, ils sont contents de toi. Mais tu es un insatiable ambitieux... Va-t'en d'ici et t'en va dans les pays où croît l'ellébore ! O fou qui jettes à l'abîme ta fortune... O fou qui ne sais pas t'en servir !

Servius Oppidius était riche ; il possédait près de Canuse, et de l'héritage même de son père, à lui Servius, deux domaines ; il en donne un à son fils aîné, l'autre au cadet, et l'histoire ajoute qu'à son lit de mort il leur tint ce discours : Mon fils Aulus, quand je te vis, tout jeune enfant, porter dans un pan de ta robe prétexte tes noix et tes osselets, toujours disposé à tout donner, à tout jouer, pendant que toi, mon fils Tibérius, déjà sombre et méfiant, tu cachais et enfouissais toutes choses, dieux cléments ! vous savez si je vous ai priés pour que mon pauvre Aulus n'allât pas sur les brisées de Nomentanus le prodigue, et pour que Tibérius ne fût pas semblable à cet odieux Cicuta. C'est pourquoi je vous prie et je vous supplie, au nom de nos dieux familiers, gardez-vous, mes enfants, toi mon cher Aulus de rien ajouter, toi Cicuta de rien ôter au bien que je vous laisse. Nous trouvons, la nature et moi, que vous en aurez à votre suffisance. En même temps, car je tiens à vous préserver d'une ambition misérable, celui de vous deux qui se laissera faire édile ou préteur, je le maudis, et je le prive à jamais de ses droits civils ; voilà ma condition, jurez-moi que vous l'acceptez ! La belle affaire, après tout, manger son patrimoine en herbe, en pois grillés, en fèves, en lupins, pour le futile honneur de traîner une longue robe au milieu du cirque, ou d'obtenir une statue toute nue, en échange de la fortune paternelle ! Quant à jamais mériter la louange et l'applaudissement public que nul ne refuse à l'illustre édile Agrippa... Ceci est l'histoire du renard dans la peau du lion !»

Fils d'Atrée, il est défendu, c'est ta volonté, d'inhumer Ajax... Et pourquoi ? — Parce que je suis le roi. — Pour moi plébéien, la raison est sans réplique. — Or, ce que j'ordonne est si juste, que je suis prêt à répondre à qui m'interroge ; ainsi parle hardiment, je le permets. — Que les dieux accordent au roi des rois l'insigne honneur de ramener chez nous sa flotte chargée des dépouilles d'Ilion ! Mais véritablement, je puis sans crainte interroger le roi, et répondre au roi ? — J'attends. — Eh bien ! qu’il plaise au roi de me dire pourquoi donc Ajax, le plus vaillant des Grecs après Achille, est condamné à pourrir sur la poussière... Un héros qui tant de fois nous couvrit de son épée ? A moins que le susdit roi n'ait voulu donner cette joie à Priam, à son peuple, de voir sans sépulture celui dont la main a privé tant de jeunes Troyens de l'honneur du tombeau ? - Dans un accès de fièvre chaude, il avait égorgé un troupeau de moutons en s'écriant : «Voilà pour l'habile Ulysse ! et voilà pour Ménélas ! et voilà pour toi, Agamemnon !» — Hélas ! vous-même, ô roi, en Aulide, quand vous traîniez à l'autel votre propre fille offerte en victime, et quand vous jetiez sur sa tête innocente l'orge et le sel du sacrifice, ô malheureux prince, étiez-vous dans votre bon sens ? — Qu'est-ce à dire ? — Ajax furieux voue aux dieux infernaux la race entière des Atrides ; il égorge un millier de moutons, mais sa fureur épargne sa femme et son fils ! D'ailleurs quel mal a-t-il fait à Teucer ? Ulysse lui-même, il l'a respecté ! — Par ce noble sang que j'ai versé, j'arrachais ma flotte à cette rive funeste, et j'apaisais le courroux des dieux ! — Insensé ! mais le sang que tu versais était le tien ! — Insensé ! non ! Il est vrai que c'était mon propre sang.

Celui-là est en démence, qui, dans le tumulte et dans le choc des idées les plus contradictoires, prend l'apparence pour la réalité ; et que sa raison soit obscurcie par la colère ou par l'ignorance, il est vraiment ce qu'on appelle un fou. Ajax faisait acte de folie, en égorgeant ces timides agneaux ; mais le roi des rois était-il fort sage, en effet, d'acheter par cette impiété la conservation de ses grandeurs passagères ? Un coeur tout gonflé de cette ambition funeste est-il donc un coeur innocent ? Un citoyen qui ferait porter en litière une brebis à la blanche toison, qui la traiterait comme sa propre fille : «Prends, ma fille ! A toi, Rufa (ou Pusilla), ces riches habits, ces bijoux, ces esclaves ! Aimable enfant, fassent les dieux que je lui trouve un bon mari !» A peine averti de ces fantaisies, soyez sûr que le préteur interdit ce galant homme, et le recommande à la tutelle de ses proches.... Et celui qui s'en vient immoler sa propre fille aux autels d'un prêtre en fureur, comme il ferait d'une simple brebis, celui-là serait un sage !... Ah ! fi ! mettez ensemble autant de sottise et de perversité que la tête d'un homme en peut contenir, et vous arriverez à la plus complète démence ! Un criminel est un insensé ! Tel qui tourne autour de la gloire.... un fantôme, est un furieux, que les meurtres de Bellone et le bruit de son tonnerre ont rendu fou.

Et maintenant il nous reste à démontrer que le dissipateur est un fou ; daubons, s'il te plaît, de compagnie, et la débauche, et son digne ami Nomentanus. Donc notre homme a touché, ce matin même, mille talents de son patrimoine, et soudain le voilà qui fait dire au pêcheur, au chasseur, au fruitier, au parfumeur, aux bouchers, aux bouffons, à toute la rue de Toscane à tout le Vélabre : «Accourez ! je vous attends !» En effet, ils accourent, les voilà et leur digne entremetteur : «Seigneur, dit-il, ce peuple et moi, nous vous appartenons ! Tout ce que nous possédons est à vos ordres, aujourd'hui, demain, à votre heure, à votre bon plaisir !» A quoi Nomentanus, dans sa profonde sagesse, a répondu : «Toi, chasseur, qui dors tout botté sur la neige, au sommet des montagnes, pour que je tâte d'un sanglier ; toi, pêcheur, qui t'en vas, malgré la tempête, chercher pour moi les poissons de l'Océan, vous le voyez, je suis un paresseux, un lâche indigne absolument de tout cet argent qui me tombe du ciel ; prenez donc, l'un et l'autre, un million de sesterces, et je t'en donne le triple, à toi dont la femme obéissante arrive, au milieu même de la nuit, à mon premier désir».

Le fils d'Esope le comédien, une fois qu'il éprouvait le besoin d'anéantir d'un trait un million de sesterces, jette au vinaigre une perle admirable qui brillait à l'oreille de Métella... C'en est fait, la perle est avalée.... Etait-il beaucoup plus sage que s'il l'eût jetée dans le Tibre ou dans l'égout ? Voici, de leur côté, les deux fils de Quintus Arius, dignes jumeaux de la sottise et de la honte, de la débauche et de la plus extrême dépravation, qui se font servir très souvent (jugez du prix) des langues de rossignols... Que dites-vous de ces deux sages ? Les marquez-vous à la craie, ou bien les marquez-vous au charbon ? Un barbon s'amuse à bâtir toutes sortes de frêles petits châteaux ; il attelle à un petit chariot de petites souris, il joue à : pair ou non ? il galope à cheval sur un bâton... C'est un fou !... Pas si fou (songez-y) qu'un homme amoureux d'une courtisane, et qui pleure à ses pieds. Si maintenant je te démontre que ce triste amoureux est aussi voisin du bourrelet que l'enfant qui se roule en jouant dans la poussière, ne serais-tu pas tenté de suivre l'exemple du jeune Polémon, un Athénien du grand siècle ?

Un jour, ce jeune homme, après boire, était entré dans l'école d'un maître éloquent, qui lui fit honte de son intempérance ! Alors le voilà tout honteux, qui déchire en silence sa couronne et ses guirlandes de fleurs... Fais comme lui, renonce à ces riches brodequins, à ce manteau court, à ces broderies, à tout l'attirail des esprits frappés de vertige... Offrez à l'enfant qui boude, le plus beau fruit de vos jardins : «Prends, mon fils !» Il n'en veut pas ! Emportez la corbeille, il court après. Cet enfant vous représente un amoureux chassé par sa belle ! On le rappelle, il hésite. Ira-t-il ? oui ou non ? Si la porte était sérieusement fermée il serait revenu sans tant de détours, et rien ne le pourrait arracher de ce seuil odieux. «Elle me rappelle, ah ! dieux ! que faire ? Allons ! courage et ne cédons pas! je suis au bout de mes peines... Eh quoi ! moi qu'elle a chassé, j'obéirais à son premier ordre ? Oh ! que non pas, quand même elle se jetterait à mes pieds !...» A ces mots, son esclave, qui est un peu plus sage que lui : «Maître, dit-il, pourquoi ces débats inutiles avec vous-même dans une passion qui est en dehors de toute espèce de logique ? Or voilà justement ce que c'est que l'amour ; on se brouille, on se raccommode ; ou la paix, ou la guerre ? au hasard ! Allez donc lier le vent et fixer la tempête ! Autant vaudrait imposer, à la folie elle-même, l'ordre et la loi de la raison».

Vois celui-ci, retirant les pépins d'une pomme, et s'applaudissant soi-même, si, par hasard, la graine, entre ses doigts pressée a frappé le plafond ! Voilà ce qui s'appelle, en effet, le chef-d'oeuvre du bon sens. Quant à ce vieil édenté, qui balbutie un serment d'amour, a-t-il bien le droit, lui aussi, de se moquer du faiseur de maisonnettes ? Et cet autre, un certain Marius, un fou, un meurtrier, tout ensemble, attisant le feu avec l'épée... Il frappe Hellas, sa maîtresse, et quand elle est morte, il se tue à son tour... Direz-vous aussi : «Ce pauvre insensé de Marius !» ou bien : «Ce brigand de Marius !» Mais qu'importe ? puisque chacun de ces mots-là dit la même chose.... un fou !

Il y avait naguère un vieil affranchi, qui chaque matin à jeun, et les mains lavées selon nos rites, s'en allait criant dans la rue : «O dieux et déesses, moi seul, est-ce trop, moi seul, sauvez-moi du trépas... Quoi de plus facile à vous tous ?...» Cet homme avait des yeux et des oreilles irréprochables, mais le maître qui l'eût vendu pour un cerveau non fêlé, se fût exposé à la revendication : «Ah ! la bonne recrue au troupeau innombrable de Ménénius !» eût dit Chrysippe.

«O Jupiter, dispensateur suprême, et suprême guérisseur de toutes les douleurs d'ici-bas, délivrez mon pauvre enfant de la fièvre quarte, et quand viendra le jour du jeûne en votre honneur, je le plongerai tout nu dans les eaux du Tibre !» Ainsi prie une mère insensée dont le fils est alité depuis cinq mois. Si donc, par hasard ou par les soins du médecin, le malade échappe à la tombe entr'ouverte, il arrive, ô délire ! que sa propre mère entraînera sur un rivage glacé, dans la fièvre et dans la mort, cette victime de la superstition !

Damasippe
Et voilà comme ce cher ami Stertinius,la huitième merveille de la sagesse humaine, a voulu me prémunir contre les insultes des gens qui vont toujours me disant : «Κtes-vous fou ? Vous êtes fou !» Fou toi-même ! Avant de crier : Voyez le bossu ! sache au moins ce qui te pend derrière le dos.

Horace
Bien dit, mon stoïcien ! et pour ta peine, puisses-tu te refaire, et désormais placer ta marchandise à plus haut prix qu'elle ne vaut. Dis-moi seulement, parmi tant de genres de folies, à quelle folie appartient mon humble esprit ; car, jusqu'à nouvel ordre, je crois fermement être en mon bon sens.

Damasippe
Le beau raisonnement ! Mais la bacchante en délire, qui porte à la main la tête sanglante de son fils, elle aussi, elle se croit dans son bon sens !

Horace
Qu'à si peu ne tienne ! Oui, vraiment, je suis fou, c'est convenu, c'est évident, ma folie est de la démence... Au moins, que je sache enfin pourquoi je suis fou ?

Damasippe
Pourquoi ? D'abord, parce que tu bâtis, toi, un petit bout d'homme, comme bâtirait un géant ! Ηa te va bien, en effet, de te moquer de l'air martial du petit Tubéron, un vrai héros sous les armes, comparé à ta chétive personne ! Que disons-nous, Tubéron ? Mécène, lui-même, à qui tu ressembles si peu, n’est pas à l'abri de ton plagiat, et tu le copies en tout, ô grenouille, qui veux égaler le boeuf en grosseur ! Une des filles de cette grenouille, échappée au carnage, ayant retrouvé sa mère absente : «Une bête énorme, ô ma mère, a tué mes frères et mes soeurs ! — Et de quelle taille était la bête ? disait la mère en se gonflant ; était-elle aussi grosse que me voilà ? — Elle était deux fois plus grosse ! — Etait-elle ainsi faite ? ajoutait la grenouille en s'enflant et s'enflant toujours. — O mère, prenez garde, vous crèveriez avant de l'égaler en grosseur !...» Voilà pourtant votre image exacte. Or ce n'est pas tout ; pour comble de folie, et jetant l'huile sur le feu, monsieur n'est pas seulement architecte : il est, qui pis est, un poète ; donc, si jamais la poésie et le bon sens ont marché de compagnie, eh bien, je conviens que tu es un sage... Architecte et poète, et furieux par-dessus le marché.

Horace
Assez ! assez !...

Damasippe
Dépensier au delà de toute proportion avec sa fortune !

Horace
Allons ! Damasippe, mêle-toi de tes affaires...

Damasippe
En proie à mille passions permises !...

Horace
O mon aîné en folie !...

Damasippe
A mille passions défendues !

Horace
Epargnez votre frère cadet !

Traduction de Jules Janin (1860)