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MythesEnfers Dialogues Sommaire Fénelon Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Fénelon - Dialogues des Morts, (1692-1696)Lucullus et Crassus LucullusJamais je n'ai vu un souper si délicat et si somptueux. Crassus Et moi je n'ai pas oublié que j'en ai fait de bien meilleurs dans votre salle d'Apollon. Lucullus Point. Je n'ai jamais fait meilleure chère. Mais voulez-vous que je vous parle sur un ton libre et gai ? Ne vous en fâcherez-vous point ? Crassus Non ; j'entends raillerie. Lucullus Quoi ! un souper pendant lequel nous avons eu une comédie Atellane, des pantomimes, plusieurs parasites bien affamés et bien impudents, qui par jalousie ont pensé se battre. C'estt une fête merveilleuse. Crassus J'aime le spectacle et je sais que vous l'aimez aussi. J'ai voulu vous faire ce plaisir. Lucullus Mais quoi ! ces grandes murènes, ces poules d'Ionie, ces jeunes paons si tendres, ces sangliers tout entiers, ces olives de Vénafre, ces vins de Massique, de Cécube, de Falerne, de Chio. J'admirai ces tables de citronnier de Numidie, ces lits d'argent couverts de pourpre. Crassus Tout cela n'était pas trop pour vous. Lucullus Et ces jeunes garçons si bien frisés qui donnaient à boire, ils servaient du nectar, et c'étaient autant de Ganymèdes. Crassus Eussiez-vous voulu être servi par des eunuques vieux et laids, ou par des esclaves de Sardaigne ? De tels objets salissent un repas. Lucullus Il est vrai. Mais où aviez-vous pris ce joueur de flûte, et cette jeune Grecque avec sa lyre dont les accords égalent ceux d'Apollon même. Elle était gracieuse comme Vénus et passionnée dans le chant de ses odes comme Sapho. Crassus Je savais combien vous avez l'oreille délicate. Lucullus Mais enfin je reviens d'Asie, où l'on apprend à raffiner sur les plaisirs. Mais pour vous, qui n'êtes pas encore parti pour y aller, comment pouvez-vous en savoir tant ? Crassus Votre exemple m'a instruit. Vous donnez du goût à ceux qui vous fréquentent. Lucullus Mais je ne puis revenir de mon étonnement sur ces synthèses des plus fines étoffes de Cos, avec des ornements phrygiens d'or et d'argent, dont elles étaient bordées. Chaque convié avait la sienne, et on en a encore trouvé de reste pour toutes les ombres. Les trois lits étaient pleins. La grande compagnie vous plaît-elle ? Crassus Je vous ai ouï dire qu'elle ne convient pas, et qu'il vaut mieux être peu de gens bien choisis. Lucullus Venons au fait. Combien vous coûte ce repas ? Crassus Cent cinquante grands sesterces. Lucullus Vous n'hésitez point à répondre, et vous savez bien votre compte ; ce souper se fit hier au soir, et vous savez déjà à quoi se monte toute la dépense : sans doute elle vous tient au coeur. Crassus Il est vrai que je regrette ces dépenses superflues et excessives. Lucullus Pourquoi donc les faites-vous ? Crassus Je ne les fais pas souvent. Lucullus Si j'étais en votre place, je ne les ferais jamais. Votre inclination ne vous y porte point. Qu'est-ce qui vous y oblige ? Crassus Une mauvaise honte, et la crainte de passer chez vous pour avare. Les prodigues prennent toujours la frugalité pour une avarice infâme. Lucullus Vous avez donc donné un souper magnifique, comme un poltron va au combat en désespéré. Crassus Pas tout à fait de même, car je ne prétends pas être avare, je crois même, en bonne foi, que je ne suis pas assez épargnant. Lucullus Tous les avares en croient autant d'eux-mêmes. Mais enfin pourquoi ne vous êtes-vous pas tenu dans la médiocrité, puisque l'excès de la dépense vous choque tant ? Crassus C'est que ne sachant point comment ces sortes de dépenses se font, j'ai pris le parti de ne ménager rien, à condition de n'y retourner pas souvent. Lucullus Bon. Je vous entends. Vous allez épargner pour réparer cette dépense, et vous vous en dédommagerez en Asie en pillant les peuples. | ||