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Gygès
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Copyright Aspirateurs | Meilhac et Halévy - Le Roi Candaule (1873) Comédie en un acte représentée sur la première fois, à Paris, le 9 avril 1873.
PERSONNAGES
BOUSCARIN DUPARQUET LE VICOMTE LE CONTROLEUR CAPURON PITOU Premier Spectateur Deuxième Spectateur Un Monsieur décoré Un Gros Monsieur (personnage muet)
| ADELE LEONIE L'OUVREUSE EMMA CAROLINE MADAME CAPURON
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A Paris, de nos jours.
LE ROI CANDAULE Les couloirs d'un théâtre. Au fond de la scène, les baignoires. - Trois de ces baignoires, 4, 5, 6, sont praticables. Quand leurs portes s'ouvrent, on aperçoit l'intérieur : chaises de velours rouge ; au fond, le rebord pareillement garni de velours sur lequel les spectateurs peuvent s'appuyer. Par l'embrasure de la loge, on voit la salle éclairée et, au lointain, la scène. - Ces baignoires sont de face. D'autres se succèdent à droite et à gauche ; elles vont en demi-cercle se perdre dans la coulisse. - Les portes de la baignoire 3 et de la baignoire 7 à droite et à gauche doivent s'ouvrir, mais ces portes sont en pan coupé et l'on ne voit pas l'intérieur de ces deux loges. - A droite, l'entrée du foyer et tout le matériel d'une ouvreuse : tabourets sur lesquels elle mettra ses paletots ; petits bancs. A gauche, sortie au premier plan ; près de cette sortie, sur le mur, s'étale une grande affiche de couleur portant ce qui suit : AUJOURD'HUI POUR LES REPRESENTATIONS DE Melle ALIDA 159°
LE ROI CANDAULE OPERA BOUFFE EN 3 ACTES LA REINE LE ROI GYGES | Melle Alida M. Greluche M. Margottet | PALESTRION NICOBULE PISTOCLERE ESTELINON CYLINDRE HARPAX
| SILENIE HESLICA BACCHIS PHILENIE PHEDRIA MURRHINE
| Courtisans, Gardes, Dames d'honneur de la reine, etc., etc.
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SCENE PREMIERE - L'OUVREUSE - Deux Spectateurs.
L'OUVREUSE, entrant du fond, à droite, avec les deux spectateurs. Par ici, messieurs, par ici...
PREMIER SPECTATEUR Vous avez des places ?
L'OUVREUSE, ouvrant la baignoire 6 Là, monsieur... là et là...
Il y a déjà trois personnes dans la baignoire 6, les deux chaises du fond sont encore libres.
PREMIER SPECTATEUR, regardant les places Elles ne sont pas fameuses !
DEUXIEME SPECTATEUR Ma foi, puisque nous sommes venus !...
Ils ôtent leurs paletots et les remettent à l'ouvreuse.
UN SPECTATEUR, déjà assis dans la baignoire Comment ! vous nous mettez encore du monde !...
L'OUVREUSE, d'une voix douce La loge est de cinq places, monsieur, et vous n'êtes que trois.
LE SPECTATEUR, de la baignoire Mais, au contrôle, on nous a dit...
L'OUVREUSE, changeant de ton Ah ! en voilà assez !...la loge est de cinq places : vous voilà cinq, n'en parlons plus !...
Energiques protestations des trois spectateurs déjà installés. L'ouvreuse, sans y faire attention, pousse presque violemment les deux nouveaux venus dans la baignoire et en referme brusquement la porte.
SCENE II - L'OUVREUSE, puis LE CONTROLEUR et un Gros Monsieur.
L'OUVREUSE, redescendant Et voilà ! quand on a un succès, c'est de cette façon qu'il faut traiter le public... Autrement, si l'on avait des égards, le public se dirait tout de suite : «Tiens, tiens, il paraît qu'il n'est pas si grand que ça leur succès...» Et le nôtre est énorme !... (Avec conviction) Il est énorme, et il est mérité ! (en confidence) jamais on n'a rien fait de plus roide... Certainement, il y a eu déjà des pièces décolletées... à ce point que les amateurs prétendaient qu'il n'était pas possible d'aller plus loin !... Eh bien, nous, avec notre Roi Candaule, nous avons trouvé moyen d'aller plus loin !... Ça n'a été qu'un cri dans Paris !... le lendemain de la première, tout le monde savait que l'on jouait ici une pièce que personne ne pouvait voir... aussi regardez ! (montrant l'affiche) 159° représentation... et quelles recettes !... que de paletots !... Voilà ce que c'est que de toucher la note juste !
Tout en parlant, elle arrange ses paletots. Elle sort, à droite, au moment où paraît le contrôleur suivi par un très gros monsieur.
LE CONTROLEUR Ah !... le 6... le 6 n'est pas loué, (il ouvre brusquement la porte de la baignoire). Y a-t-il encore une place là dedans ?
LES SPECTATEURS, exaspérés Une place !!!
LE CONTROLEUR, montrant le gros monsieur Oui, une place pour monsieur...
LES SPECTATEURS, furieux et montrant tous le poing Monsieur !!!... Essayez un peu de nous fourrer monsieur, essayez !
Ils referment violemment la porte.
LE CONTROLEUR Eh bien, quoi ? c'est bon !... (au gros monsieur). Venez, monsieur, je vais tâcher de vous trouver un petit coin...
Il sort avec le gros monsieur. - Entrent Pitou et le vicomte, l'un par la droite et l'autre par la gauche.
SCENE III - LE VICOMTE, PITOU.
LE VICOMTE Te v'là, toi !
PITOU Oui ! me v'là, moi !
LE VICOMTE Ça m'étonnait de ne pas t'avoir aperçu...
PITOU J' viens d'arriver...
LE VICOMTE Combien de fois que t'as vu ça, toi ?
PITOU Quoi «ça» ? la pièce ?
LE VICOMTE Eh ! oui...
PITOU Soixante-sept fois. Et toi ?...
LE VICOMTE Quatre-vingt-deux fois, moi, quatre-vingt-deux fois.
PITOU Cristi !
LE VICOMTE Et je commence à en avoir assez !
PITOU Allons donc !
LE VICOMTE Parole d'honneur ! il y a des moments où je me demande si c'est une existence de venir tous les soirs entendre chanter :
Ah ! qu'elle est drôle, ah ! qu'elle est drôle, L'aventure du roi Can, Can...
TOUS LES DEUX L'aventure du roi Candaule !...
PITOU C'est bête comme tout... Mais je ne viens pas pour la pièce, moi, je viens pour la salle...
LE VICOMTE Avec ça qu'elle est gaie, la salle !... Autrefois, je ne dis pas... pendant les quatre-vingts premières représentations... (en riant) on trouvait généralement quelque chose à se mettre sous la dent... C'était le joli public, alors ; maintenant, c'est le public d'après la centième, des petits bourgeois.
PITOU Des gens de province.
LE VICOMTE Les nouvelles couches !
PITOU Faut pas en dire de mal... (lui montrant des gens qui arrivent) vois plutôt !
LE VICOMTE, lorgnant Emma et Caroline Tiens, tiens, tiens !...
PITOU Que qu' t'en dis ?
Entrent Capuron, madame Capuron, les deux petites Capuron. Les deux jeunes filles, blondes toutes les deux, sont absolument vêtues de la même manière : robes blanches, grandes ceintures écossaises à la taille, mitaines de fil, petits velours noirs et petits médaillons au cou ; - deux costumes de petites pensionnaires de quinze ans.
SCENE IV - PITOU, LE VICOMTE, un peu de côté pour observer, LES CAPURON, L'OUVREUSE.
CAPURON Caroline, Emma, suivez-moi bien... Veillez sur vos filles, madame Capuron, veillez sans affectation, mais veillez...
L'OUVREUSE Quelles places, monsieur ?
CAPURON Baignoire numéro 5.
Il donne le billet.
L'OUVREUSE Est-ce que vous ne voulez pas vous débarrasser ?
CAPURON Si c'est l'usage !...
L'OUVREUSE C'est l'usage. Monsieur ne voudrait pas nous faire perdre nos petits profits !
CAPURON A Dieu ne plaise, madame, qu'en vous ôtant les moyens de gagner honnêtement votre existence, nous vous fassions venir la tentation de la gagner autrement !
L'OUVREUSE Qu'est-ce qu'il a dit ?
CAPURON Emma, Caroline, donnez vos mantelets à madame.
EMMA et CAROLINE Oui, papa.
Elles donnent leurs mantelets à l'ouvreuse.
PITOU, bas, au vicomte Oh ! oh !... viens-tu voir de près ?
LE VICOMTE Je veux bien.
Tous deux font une manoeuvre qui les rapproche des petites Capuron.
CAPURON, voyant le mouvement du vicomte et de Pitou Continuez à veiller sur vos filles, madame Capuron. Continuez sans affectation, mais continuez...
Pitou et le vicomte s'approchent : mouvement de madame Capuron. Les deux jeunes gens sortent à droite en fredonnant : «Ah ! qu'elle est drôle, ah ! qu'elle est drôle...»
MADAME CAPURON, à ses filles Entrez maintenant, mettez-vous là. (Elle fait entrer Emma et Caroline dans la baignoire 5 ; - c'est la loge qui est exactement de face ; - puis elle revient à son mari, qui a ôté son paletot et est en train d'en extraire une foule d'objets : lorgnette, mouchoir, tabatière et six oranges.) Dis-moi, Edmond... tu vas lui parler, à l'ouvreuse, pour les petites ?
CAPURON Je vais lui parler, madame Capuron, soyez sans inquiétude, et prenez ça...
Il lui met sur les bras la lorgnette et quatre des six oranges qu'il a tirées de son paletot. - Il a mis les deux autres dans les poches de son habit. - Madame Capuron retourne à la baignoire, Pitou et le vicomte sont revenus, en rasant les murs et en tournant le dos au public : Madame Capuron les trouve regardant Emma et Caroline par le petit carreau de la baignoire.
MADAME CAPURON, indignée Eh bien, messieurs !...
Elle se précipite dans la baignoire et en ferme violemment la porte. Pitou et le vicomte sortent à gauche, après avoir salué profondément madame Capuron et Capuron.
CAPURON, à l'ouvreuse, après avoir rendu les saluts Maintenant, madame, je désirerais vous dire un mot en particulier... C'est un père qui vous parle... c'est un père qui a un service à vous demander.
L'OUVREUSE Quel service ?...
CAPURON J'ai lu, dans les feuilles, que certains passages de votre pièce étaient un peu...
L'OUVREUSE Un peu quoi ?...
CAPURON Un peu...dame !... c'est même ça qui nous a décidés à venir, madame Capuron et moi...
L'OUVREUSE Ah bah !...
CAPURON Madame Capuron et moi, nous pouvons tout entendre... mais les petites...
L'OUVREUSE Vos petites...
CAPURON Nous avions d'abord pensé à les laisser à l'hôtel... nous sommes à l'hôtel... mais deux jeunes filles seules, dans un hôtel garni, vous comprenez...
L'OUVREUSE Je comprends...
CAPURON Il nous a paru plus convenable de les amener avec nous.
L'OUVREUSE Mais alors elles entendront ?...
CAPURON Elles n'entendront rien du tout... Quand madame Capuron et moi trouverons que ça devient un peu vif, nous les ferons sortir de la loge.
L'OUVREUSE Bonne idée !...
CAPURON Et le service que j'ai à vous demander, c'est de vouloir bien veiller sur elles quand elles seront dans le corridor...
L'OUVREUSE, stupéfaite Veiller sur vos petites !
CAPURON Me le promettez-vous ?
L'OUVREUSE Dame ! mon affaire, à moi, c'est plutôt de veiller sur les paletots et les parapluies.
CAPURON Ajoutez-y mes filles pour aujourd'hui.
L'OUVREUSE Je ferai ce que je pourrai.
CAROLINE, paraissant au petit carreau de la baignoire Papa !... papa !...
EMMA, même jeu On va commencer.
Les deux têtes d'Emma et Caroline restent au petit carreau jusqu'à l'entrée de Capuron dans la loge.
CAPURON Me voilà, mes anges, (à l'ouvreuse). Merci encore une fois, madame... (Avec émotion) merci et prenez ça. (il lui donne les deux oranges qu'il avait mises dans ses poches.) C'est pour vous que je les avais gardées.
EMMA et CAROLINE, par le petit carreau Viens donc, papa ! viens donc, papa !
Capuron entre dans la loge.
SCENE V - L'OUVREUSE, UN MONSIEUR, - tournure militaire, large ruban rouge à la boutonnière de son paletot, - puis DUPARQUET et ADELE. L'OUVREUSE, riant aux larmes Ah bien ! celle-là, par exemple !...
LE MONSIEUR, entrant à gauche Numéro 7... on est déjà venu ?...
L'OUVREUSE, riant toujours Oui, monsieur... un monsieur et une dame.
LE MONSIEUR Qu'est-ce que vous avez à rire ?
L'OUVREUSE Rien, monsieur, rien... Numéro 7, nous disons... par ici, monsieur. Est-ce que monsieur ne veut pas se débarrasser ?...
L'ouvreuse conduit le monsieur à la baignoire. Le monsieur, dans le corridor, avant d'entrer dans la loge, se débarrasse de son paletot. Entrent Duparquet et Adèle, par la droite. Adèle est voilée, craintive.
DUPARQUET Madame l'ouvreuse, baignoire numéro 4...
L'OUVREUSE, qui est occupée à prendre le paletot du monsieur de la baignoire 7 Dans un instant, monsieur, je suis à vous...
ADELE, à Duparquet Dépêchons-nous, j'ai peur...
DUPARQUET Peur de quoi, mon amour ?
ADELE Si monsieur Bouscarin savait !...
DUPARQUET Bouscarin ?... il est à Châtellerault.
ADELE Lui qui s'était tant mis en colère, le jour où j'avais parlé de cette pièce, et qui avait si nettement refusé de m'y conduire... s'il savait que je suis venue avec vous !...
DUPARQUET Mais puisque je vous dis qu'il est à...
ADELE Ça ne fait rien, j'ai peur. Appelez donc l'ouvreuse...
DUPARQUET Oui, mon amour. Eh bien, l'ouvreuse... voyons...
L'OUVREUSE, qui est allée déposer à droite sur ses tabourets le paletot du monsieur de la baignoire 1 Voilà, monsieur... numéro 4... vous avez le billet ?
DUPARQUET Le voici...
L'OUVREUSE ouvrant la baignoire 4. - Adèle lui jette un petit paletot marron qu'elle avait sur le bras, puis elle entre rapidement dans la loge ; Duparquet lui remet sa canne et son paletot. Merci, monsieur. Vous n'êtes que deux, vous n'attendez personne ?
DUPARQUET, avec éclat Non, non, personne !
Il va pour entrer dans la baignoire.
ADELE, l'arrêtant sur le seuil Mais, vous savez, vous m'avez promis d'être raisonnable.
DUPARQUET Oui, mon amour, oui.
ADELE J'aimerais mieux m'en aller, d'abord !...
DUPARQUET Mais non, mais non... je serai raisonnable.
ADELE Et des bonbons ?... vous m'aviez dit que je trouverais des bonbons dans la loge.
DUPARQUET Je vais vous en chercher, mon amour.
On entend frapper, par derrière, les trois coups qui annoncent le commencement de la pièce.
ADELE Oui, allez... et ne faites pas de bruit, on commence... et la lorgnette ?...
Duparqnet remet la lorgnette à Adèle, puis sort de la baignoire et en ferme la porte le plus doucement possible.
SCENE VI - DUPARQUET, L'OUVREUSE. DUPARQUET, à voix basse Madame l'ouvreuse...
L'OUVREUSE Hé ?
DUPARQUET Mon paletot, s'il vous plaît...
L'OUVREUSE Votre paletot ?
DUPARQUET Oui... (D'un ton léger) c'est pour aller chercher des bonbons...
L'OUVREUSE Ah bien ! où l'ai-je fourré votre paletot ? DUPARQUET, surpris Mais je ne sais pas, moi !...
L'OUVREUSE Oh ! je vais le retrouver.
Elle sort.
DUPARQUET Je vous en prie, (il fait un ou deux tours sur la scène et s'arrête devant l'affiche.) «Le Roi Candaule, opéra bouffe en trois actes...» Il y a parfois de drôles de rapprochements. Cette histoire du roi Candaule avec sa femme et son ami Gygès, c'est tout à fait mon histoire, à moi, avec Bouscarin... Bien entendu, c'est Bouscarin qui est Candaule... moi, je suis Gygès... Pauvre Bouscarin !... nous sommes du même cercle... il est garçon ; moi, je suis marié. Un jour, - il avait dîné trois ou quatre fois à la maison, - un jour, il me dit : «Je veux vous régaler, à mon tour ; demain, nous dînerons ensemble». Moi, je lui réponds : «Ça va, nous dînerons au cabaret...» Puisqu'il est garçon, je croyais, naturellement... «Non, me dit-il, pas au cabaret... - Chez vous, alors ? - Non, pas chez moi... - Où donc ? - Vous verrez ça». Et, le lendemain, sur les six heures, nous arrivons rue La Bruyère, tous les deux...
L'OUVREUSE, rentrant par la droite Voici votre paletot, monsieur...
DUPARQUET, mettant le paletot Voulez-vous m'aider un peu ?... Il y a un confiseur pas bien loin ?
L'OUVREUSE A cent pas d'ici.
DUPARQUET Merci, madame.
Il sort à gauche.
L'OUVREUSE, allant au fond et regardant par le carreau d'une des baignoires
C'est commencé...
Rentre Duparquet, très rapidement.
DUPARQUET Mais, madame, ce n'est pas là mon paletot !
L'OUVREUSE Comment, ce n'est pas ?...
DUPARQUET, en ôtant le paletot Mais non, regardez-moi ça...
L'OUVREUSE Tiens, c'est vrai... (Se remettant à rire.) c'est le paletot de ce monsieur... de ce monsieur du numéro 5, qui m'a donné deux oranges.
Elle sort en riant.
DUPARQUET, reprenant Nous arrivons rue La Bruyère... au troisième étage... un petit appartement très gentil, une petite femme de chambre très vilaine, mais qui vous avait un petit air... très malin. «Où est madame ? demande Bouscarin. - Madame est dans son cabinet de toilette. - Toc, toc ! - Qui est là ? c'est vous, monsieur Bouscarin ? - Oui, Adèle, c'est moi et j'amène un ami...» En même temps, il ouvre la porte et me pousse en avant... «N'entrez pas, n'entrez pas !...» Mais déjà la porte était ouverte, et moi j'étais entré... Vous voyez, c'est absolument l'histoire du roi Candaule, avec cette différence toutefois qu'Adèle n'avait pas précisément le costume... Nous avons dîné tous les trois. Adèle a été charmante. Aussi quand, en me souhaitant le bonsoir, Bouscarin... et Adèle m'ont demandé si je leur ferais l'amitié de revenir, je n'ai pas hésité : j'ai répondu que je reviendrais... et je suis revenu... avec Bouscarin d'abord... et puis sans Bouscarin... Vous voyez que c'est absolument l'histoire de... avec cette différence, pourtant, que je ne suis arrivé à rien... jusqu'à présent. Mais je ne me suis pas découragé... La petite femme de chambre m'a dit qu'il ne fallait pas me décourager... J'ai bien fait, car, hier... je sortais de chez moi... mon portier m'appelle, avec des airs mystérieux, et me remet une carte postale... Sur cette carte postale, il y avait...
Rentre l'ouvreuse, apportant un paletot.
L'OUVREUSE Voilà, monsieur...
DUPARQUET, mettant le paletot Il faut espérer que, cette fois... (L'examinant) mais non... ce n'est pas encore le mien.
L'OUVREUSE Allons donc !...
DUPARQUET, l'oeil fixé à une décoration flamboyante qui est à la boutonnière du paletot Non. Je suis obligé de déclarer que, moi, je ne suis pas... (amèrement) et pourtant, si le mérite seul...
L'OUVREUSE C'est-y à vous, décidément, ou c'est-y pas ?...
DUPARQUET, avec effort Ça n'est pas.
Il ôte le paletot.
L'OUVREUSE Alors, je sais où est le vôtre...
DUPARQUET, lorgnant toujours la boutonnière en rendant le paletot Enfin !... (Reprenant son récit.) Sur cette carte postale, il n'y avait qu'un mot : «Venez !» et ce mot était signé : «Adèle». Je m'élançai rue La Bruyère... Elle m'attendait. «Il va à Châtellerault demain, me dit-elle, demain je serai seule». A ce mot, mon coeur battit avec force... Elle continua : «Savez-vous ce que vous feriez si vous étiez gentil ?... Vous iriez me louer une loge pour le Roi Candaule. J'ai tant envie de voir cette pièce !... et monsieur Bouscarin a refusé de m'y mener !...» Je répondis que je louerais, et que de plus j'irais avec elle... «Avec moi ? Mais vous ne pouvez pas... vous êtes marié, et si madame Duparquet... - Madame Duparquet ?... je lui dirai que je vais à Amiens !...» J'ai loué la loge, j'ai eu soin de choisir une baignoire bien sombre, bien au fond... il est vrai que j'ai promis d'être raisonnable, mais...
Rentre l'ouvreuse.
L'OUVREUSE, apportant un paletot Là, cette fois...
DUPARQUET, prenant le paletot Ah ! c'est bien le mien... (à l'ouvreuse.) A cent pas d'ici, le confiseur ?
L'OUVREUSE Oui, monsieur, en face.
DUPARQUET Merci bien... (Mettant le paletot.) Il est vrai que j'ai promis d'être raisonnable, mais vous nous en voudriez trop, vous autres femmes, si, après avoir fait une telle promesse, nous étions assez bêtes pour la tenir !
Duparquet, en achevant sa phrase, pince légèrement la taille de l'ouvreuse, qui jette un cri. Duparquet sort en courant par la gauche. Au moment où il disparait, la porte de la baignoire s'ouvre.
SCENE VII - L'OUVREUSE, CAPURON, EMMA, CAROLINE, puis LE VICOMTE et PITOU. CAPURON Madame l'ouvreuse ?...
L'OUVREUSE, se retournant et voyant les petites qui paraissent avec des mines désespérées sur le seuil de la loge Ah ! bon !...
CAPURON, à ses filles Allez, mes anges. (Les petites Capuron descendent à droits. - A l'ouvreuse.) Vous veillerez, n'est-ce pas ? (il donne une orange à l'ouvreuse. On entend des éclats de rire dans la salle, et Capuron se rejette précipitamment dans la loge, en disant à madame Capuron :) Qu'est-ce qu'il a dit ?... «la timbale» ?...
Il referme la porte de la baignoire. On entend de nouveaux éclats de rire du public dans la salle.
L'OUVREUSE Venez, mes petites chattes, asseyez-vous là... (Les petites Capuron, désolées, traversent lentement la scène et vont s'asseoir sur deux tabourets, au premier plan, à gauche.) Vous serez bien sages ?
EMMA et CAROLINE, tristement Oui, madame.
Petit silence. - Emma et Caroline sont assises toutes les deux sur leurs tabourets, dans la même position, les mains croisées.
L'OUVREUSE Pauvres petites !... Ça vous amusait-il, le spectacle ?...
EMMA et CAROLINE, ensemble, très vivement Oh ! oui, madame !
CAROLINE Il y avait le gros, surtout, qui a une couronne...
EMMA Le Roi Candaule...
CAROLINE Il causait avec un petit qui a un lorgnon...
EMMA C'est Gygès, le petit qui a un lorgnon, c'est Gygès.
CAROLINE Et il lui disait : «J'ai une femme chic, j'ai une femme très chic...»
EMMA «Vous dites ça, lui répondait le petit, vous dites ça, patron, mais elle n'est peut-être pas si chic que ça, votre femme !...»
CAROLINE Alors, le Roi s'est fâché.
EMMA «Pas si chic que ça !... Ecoute un peu !...» Et il lui a chanté quelque chose.
CAROLINE, navrée Mais, dès qu'il a commencé à chanter, papa nous a fait sortir de la baignoire...
L'OUVREUSE Et il a eu raison, papa, (à part.) C'est le rondeau !!!... le rondeau dans lequel le Roi fait le portrait de la Reine... (avec orgueil) et il est salé, ce rondeau-là, il est salé !...
Entrent Pitou et le vicomte à droite.
LE VICOMTE Rien dans les avant-scènes, rien dans les loges... en v'là, une salle !...
PITOU Ce qu'il y a de mieux, c'est les deux petites de tout à l'heure.
LE VICOMTE, les apercevant toutes deux sur leurs tabourets Eh ! tiens, mais...
PITOU Qu'est-ce qu'elles font là ?
LE VICOMTE J'en sais rien... Eh ! l'ouvreuse !
L'ouvreuse va trouver le vicomte et Pitou. Petite conversation à voix basse entre les deux jeunes gens et l'ouvreuse. Tous les trois éclatent de rire.
PITOU Allons donc !
L'OUVREUSE C'est comme je vous le dis !
LE VICOMTE Ah ! mais, ça peut devenir amusant...
Il fait un pas vers les petites Capuron.
PITOU, voyant qu'on ouvre la porte de la baignoire 5 Oh !... le papa !...
Les jeunes gens s'effacent.
CAPURON, à ses filles Revenez... vous pouvez revenir maintenant...
L'OUVREUSE Le rondeau est fini.
CAPURON, à l'ouvreuse, pendant qu'il fait rentrer ses filles En vous remerciant, madame. Je puis toujours compter sur vous ?
L'OUVREUSE Certainement, monsieur !
Rires dans la salle.
CAPURON, se rejetant précipitamment dans la baignoire. Avec éclat Qu'est-ce qu'il a dit ?... «La rosière» ?... Ah ! ah !... la rosière !...
Il ferme la porte de la baignoire. Grands éclats de rire dans la salle.
PITOU, à l'ouvreuse «Toutes les fois que ça sera vif», il a dit ?
L'OUVREUSE Oui.
LE VICOMTE Alors, il n'y a qu'à attendre... elles ne tarderont pas à revenir...
Pitou et le vicomte s'en vont à gauche et se heurtent en sortant à Bouscarin, qui entre rapidement.
SCENE VIII - BOUSCARIN, L'OUVREUSE, puis LE CONTROLEUR.
BOUSCARIN Baignoire numéro 4.
L'OUVREUSE Vous devez vous tromper, monsieur.
BOUSCARIN, regardant son coupon Mais non : baignoire numéro 4... je ne me trompe pas.
L'OUVREUSE Il y a longtemps qu'elle est prise, la baignoire numéro 4.
BOUSCARIN Comment, elle est prise !... mais je suis venu la louer moi-même, et j'ai le coupon.
Il le lui montre.
L'OUVREUSE C'est vrai, ma foi ! vous avez le coupon... Je vois ce que c'est.
BOUSCARIN Qu'est-ce que c'est ?...
L'OUVREUSE, souriant C'est un double emploi... Ça arrive très souvent... quand on a un succès... et nous en avons un.
BOUSCARIN Tout cela m'est égal, à moi ! J'ai loué la baignoire numéro 4, et je veux la baignoire numéro 4...
L'OUVREUSE Vous voulez, vous voulez !... (Entre par la gauche le contrôleur, qui en courant traverse la scène. Il paraît très affairé. - Papiers et gros trousseau de clefs à la main.) Voici monsieur le contrôleur : adressez-vous à lui. (Appelant.) Monsieur le contrôleur !... (Celui-ci s'arrête et vient à l'ouvreuse, qui lui dit en souriant :) Encore un double emploi.
LE CONTROLEUR, furieux. Avec éclat Encore un !...
L'OUVREUSE Oui, monsieur...
LE CONTROLEUR, avec la plus grande violence C'est insupportable, à la fin !... ce sera donc toujours la môme chose !...
BOUSCARIN, stupéfait C'est lui qui se fâche !!!
LE CONTROLEUR Où est-il, ce double emploi ?...
L'OUVREUSE, toujours souriante et montrant Bouscarin C'est monsieur.
BOUSCARIN Oui... c'est moi...
LE CONTROLEUR, marchant sur Bouscarin, menaçant Eh bien, qu'est-ce que vous demandez ?...
BOUSCARIN, de plus en plus stupéfait Comment ! ce que je demande ?...
LE CONTROLEUR Oui, dépêchez-vous... j'ai affaire, on m'attend pour les comptes.
BOUSCARIN Ce que je demande ?... je demande la baignoire numéro 4, que j'ai louée, entendez-vous ?... la baignoire numéro 4, que j'ai louée, moi, Bouscarin !
LE CONTROLEUR Vous avez le coupon ?
BOUSCARIN Oui.
LE CONTROLEUR Donnez-le-moi.
BOUSCARIN Jamais de la vie !... vous seriez capable, si je vous le donnais...
LE CONTROLEUR Montrez-le-moi, au moins !...
BOUSCARIN, le lui montrant de loin Le voici.
LE CONTROLEUR Je ne vois pas.
BOUSCARIN, le lui fourrant sous le nez Et comme ça, voyez-vous ?
LE CONTROLEUR Soyez poli !
BOUSCARIN J'ai été poli le premier!!!
A tous les carreaux, excepté à celui du numéro 4, paraissent des figures irritées. Tous les spectateurs s'écrient : «Taisez-vous donc !... Silence !...»
LE CONTROLEUR, saisissant les mains de Bouscarin et regardant le billet. - Il parle plus bas. Baignoire numéro 4... c'est bien cela... (à l'ouvreuse.) Et vous dites qu'on vous a déjà remis un billet ?
L'OUVREUSE, remettant un coupon au contrôleur Oui, monsieur, tenez...
L'ouvreuse sort à droite.
LE CONTROLEUR, en examinant les deux billets C'est évident, il y a double emploi !... (à Bouscarin.) Vous voyez bien qu'il y a double emploi !!!... Eh bien, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ?... Voulez-vous votre argent ?... on va vous le rendre, votre argent !
BOUSCARIN Mon argent !!! Vous me rendrez mon argent !!!
LE CONTROLEUR Oui...
BOUSCARIN Et l'occasion, monsieur ?... est-ce que vous me la rendrez, l'occasion ?
LE CONTROLEUR Quelle occasion ?
BOUSCARIN Quelle occasion ?... mais l'occasion de... l'occasion que... Monsieur, vous êtes un galant homme... je puis tout vous dire... j'attends une personne, et cette personne est mariée.
LE CONTROLEUR, riant Ah bah !...
BOUSCARIN Vous comprenez... étant mariée, elle ne peut pas tous les jours... aujourd'hui elle pouvait... aujourd'hui son mari est à Amiens.
LE CONTROLEUR Une femme mariée !... (Bouscarin incline la tête d'un air satisfait.) Et ce n'est pas vous qui êtes le mari...
BOUSCARIN, furieux Mais certainement non, ce n'est pas moi qui suis le... pourquoi est-ce moi qui serais le mari, s'il vous plaît ?... malhonnête !...
LE CONTROLEUR Allons, ne vous fâchez pas, je vais tâcher de vous trouver quelque chose.
BOUSCARIN A la bonne heure !
LE CONTROLEUR Oui... parce qu'enfin... je comprends votre situation.. Je vais tâcher de vous trouver quelque chose.
Il sort.
SCENE IX - BOUSCARIN BOUSCARIN, seul Le mari !... le mari !... C'est bien ça, ces gens de théâtre... ils ont leurs types tout faits. Montrez-leur un freluquet bien frisé avec des petites moustaches, c'est l'amant... Et quand, au contraire, ils se trouvent en face d'un homme... un peu... d'un homme... enfin ! c'est le mari ! ça ne peut être que le mari !... Eh bien, non, là... je ne suis pas le mari... je suis l'amant !... Quand je dis que je suis l'amant, je vais un peu vite... je ne le suis pas encore... mais j'ai quelque espoir, (s'arrêtant devant l'affiche.) Le Roi Candaule... opéra bouffe en trois astes... (En riant.) Il y a quelquefois des choses... Ainsi, cette aventure du roi Candaule... c'est tout à fait mon aventure, à moi, avec Duparquet... Je n'ai pas besoin de dire que c'est Duparquet qui est Candaule... Nous sommes du même cercle... il est marié... je suis garçon... Et c'est lui, naturellement, qui a eu l'idée de me présenter à sa femme... Je n'y tenais pas, moi, mais il y a tenu... Et, pour me décider, il m'en a dit sur madame Duparquet, il m'en a dit !!... qu'elle était jolie, aimable, et spirituelle, et amusante, et que, lorsqu'elle riait, elle avait là une petite fossette... Il m'en a tant dit que j'ai fini par m'y laisser conduire, chez la jolie madame Duparquet... J'ai été très bien reçu, oh ! mais, là, très bien... la poignée de main, d'abord... «Monsieur, je suis vraiment enchantée. - Comment donc, madame, mais c'est moi qui remercie ce cher Duparquet... - Oh ! monsieur. - Madame, je vous assure... - Asseyez-vous donc, je vous en prie...» Et, cinq minutes après, elle me prenait à part pour me raconter qu'elle était la plus malheureuse des femmes... parce que son mari lui refusait absolument de la mener au Roi Candaule, et qu'elle mourait d'envie de voir le Roi Candaule... Car il y a une chose à remarquer (en riant) : c'est que cette pièce-là, c'a été une rage chez les femmes, et chez toutes, il n'y a pas à dire... Les plus réservées elles-mêmes... (Avec un ton paternel.) ainsi, Adèle !... Adèle, c'est une jeune personne... pour qui j'ai été bon, très bon... je n'ai pas à le regretter, d'ailleurs : mon affection est bien placée... Adèle est douce, obéissante, empressée, modeste... Eh bien, malgré sa modestie, il lui est arrivé, à elle aussi, il lui est arrivé, un jour, de me demander - bien doucement - à aller voir... J'ai dit non, bien entendu !... et Adèle s'est résignée tout de suite... La jolie madame Duparquet ne s'est pas résignée du tout... Je suis retourné chez elle, souvent, très souvent, depuis le jour où je lui ai été présenté. Eh bien, à chaque visite, elle trouvait moyen de ramener la conversation sur le même sujet... «Ce Roi Candaule... je ne le verrai donc jamais, ce fameux Roi Candaule !...» Hier encore, j'étais allé lui demander si elle avait des commissions pour Châtellerault ; Duparquet est venu annoncer à sa femme qu'il était obligé d'aller aujourd'hui à Amiens. Il nous a laissés seuls... Alors, ma foi ! il m'a passé par la cervelle une idée... Je me suis penché vers la jolie madame Duparquet : «Vous avez envie de voir cette pièce ? - Oh ! oui. - Eh bien, demain, si vous voulez, pendant qu'il sera à Amiens, je vous y conduirai, moi ! - Vous ? - Moi ! - Mais puisque vous allez à Châtellerault !... - Je n'irai pas à Châtellerault, voilà... Est-ce convenu ? Je louerai une loge... - Oh ! pas une première loge, une baignoire...» Elle allait au-devant de mes désirs. «Une baignoire dans le fond, bien sombre... - Soyez tranquille ! - Eh bien, soit, a-t-elle dit, je trouverai moyen de m'échapper, et, à neuf heures et demie, j'irai vous retrouver au théâtre...» Et voilà ! je ne vais pas à Châtellerault.. .je dis à Adèle que j'y vais, mais je n'y vais pas... je dîne tout seul... un bon petit dîner... ma bouteille de bordeaux, mon café, mon petit verre, un bon cigare... J'arrive ici tout guilleret, tout... Et je tombe sur un contrôleur qui me dit : «Vous faites double emploi !»
SCENE X - BOUSCARIN, LEONIE, puis LE CONTROLEUR. LEONIE, voilée, pressée, inquiète Baignoire numéro 4. (Apercevant Bouscarin.) Ah !vous voilà !
BOUSCARIN Chère madame, c'est vous !...
LEONIE Oui... oui... c'est moi... dépêchons-nous... entrons vite... vite...
B0USCARIN C'est que... je vais vous dire, il y a un double emploi...
LEONIE Qu'est-ce que c'est que ça ?
B0USCARIN La baignoire que j'avais louée... la baignoire numéro 4, elle était prise quand je suis arrivé, prise par une personne qui l'avait louée aussi.
LEONIE Comment !
BOUSCARIN. Mais le contrôleur m'a dit qu'il nous trouverait autre chose. (Entre le contrôleur.) Tenez, le voici le contrôleur, il va nous donner une autre baignoire...
LE CONTROLEUR, sa feuille de location à la main J'ai eu de la peine... mais j'ai fini par trouver...
BOUSCARIN Vous voyez, il a trouvé. Baignoire 4 ou baignoire 2, qu'est-ce que ça nous fait ?... pourvu que nous soyons ensemble.
LE CONTROLEUR, consultant sa feuille Je puis vous donner une place dans la loge 56, au deuxième étage, et un strapontin de balcon.
BOUSCARIN, d'une voix étranglée par la colère Un strapontin de balcon !
LE CONTROLEUR Oui... et une place dans la loge...
BOUSCARIN Un strapontin de balcon !
Il saute sur le contrôleur.
LE CONTROLEUR, se dégageant Monsieur, monsieur... Eh bien, monsieur !...
LEONIE Monsieur Bouscarin, je vous en prie, monsieur Bouscarin...
BOUSCARIN Un strapontin de balcon !... Comment !... je ne vais pas à Châtellerault... je loue une baignoire bien sombre dans le fond !... Et vous croyez...
Il est tellement furieux qu'il ne peut plus parler.
LEONIE, cherchant à calmer Bouscarin Monsieur Bouscarin...
BOUSCARIN Et vous croyez que ça se passera ainsi !... vous allez me donner une baignoire tout de suite, vous entendez, tout de suite !...
LES SPECTATEURS, reparaissant aux carreaux des baignoires.
Silence !... Silence !..
LE CONTROLEUR, passant au milieu Je ne vous donnerai rien du tout... Et si vous continuez à troubler la représentation, je vous ferai empoigner, ah ! mais...
BOUSCARIN Vous me ferez empoigner, vous ? Faites-moi donc empoigner !... Donnez-moi ma baignoire tout de suite...
LEONIE Monsieur Bouscarin !...
LE CONTROLEUR Votre baignoire ?... Eh bien, quoi ! vous en serez quitte pour la reprendre, la première fois qu'il retournera à Amiens.
Il sort à gauche.
SCENE XI - LEONIE, BOUSCARIN, puis DUPARQUET, puis CAPURON, LES PETITES CAPURON et L'OUVREUSE. LEONIE, furieuse A Amiens !... Vous êtes allé raconter mes affaires à ce contrôleur !
BOUSCARIN Moi ? par exemple !...
LEONIE Comment saurait-il que mon mari est à Amiens, si vous ne lui aviez pas dit ?...
BOUSCARIN Chère madame, je vous assure... Il dit Amiens comme il dirait Fontainebleau.
LEONIE Laissez-moi tranquille, monsieur... C'est bien fait, du reste, ça m'apprendra à... (Poussant un grand cri.) Ah !
Montrant Duparquet qui revient.
UN SPECTATEUR, ouvrant la porte de la baignoire 6 qui contient cinq messieurs Ah çà, mais ça ne va pas finir ?...
Léonie se précipite dans la loge : Bouscarin, malgré les protestations des cinq spectateurs, referme sur Léonie la porte de la loge et se colle sur cette porte. - Entre Duparquet, un sac de bonbons à la main.
DUPARQUET, stupéfait Bouscarin !
BOUSCARIN, stupéfait Duparquet !
Tous les deux grimacent des sourires, se font de grands saluts.
UN SPECTATEUR, parlant par le carreau de la baignoire 6 à Bouscarin, qui est resté collé sur la porte Mais, monsieur, nous sommes déjà cinq !
BOUSCARIN, par le carreau C'est le mari, monsieur, c'est le mari !
ADELE, par le carreau de la baignoire 4 Qu'est-ce qui se passe donc ?
DUPARQUET, à part Il va la voir !
Il va se plaquer sur la porte de la baignoire 4 et les saluts recommencent entre les deux hommes appuyés chacun contre sa porte. - Pendant la petite scène qui suit, les deux portes des baignoires 4 et 6 cherchent plusieurs fois à s'ouvrir derrière Bouscarin et Duparquet ; chacun fois, Bouscarin et Duparquet les referment.
BOUSCARIN, adossé à la porte de la baignoire 6 Vous n'êtes pas à Amiens ?
DUPARQUET, adossé à la porte de la baignoire 4 Et vous, vous n'êtes pas à Châtellerault ?
BOUSCARIN Non, je ne suis pas... Et vous êtes ici ?
DUPARQUET Ici, non... ah ! oui.
BOUSCARIN Vous êtes avec une dame ?
DUPARQUET Oui, je suis avec... Il ne faudra pas le dire, au moins !...
BOUSCARIN N'ayez pas peur.
DUPARQUET, à Adèle qui se remontre au carreau C'est Bouscarin !
BOUSCARIN, à un des spectateurs de la baignoire 6 qui se montre également au carreau Je vous dis que c'est le mari !...
Nouveaux saluts. - Au moment où ils recommencent à se saluer, la porte du numéro 5 s'ouvre entre eux : les petites Capuron paraissent, consternées, et sortent lentement de la baignoire.
CAPURON, sur le seuil de la baignoire 5 Madame l'ouvreuse !...
L'ouvreuse accourt. - Capuron lui montre les petites, lui remet encore une orange et rentre aussitôt. - Duparquet a été pendant quelques instants masqué par la porte de la baignoire 5 : il en profite pour se jeter dans la baignoire 4, et il a disparu quand Capuron referme la porte de la baignoire 5. - Mélancoliquement, les petites Capuron sont allées s'asseoir sur les deux tabourets à gauche. L'ouvreuse est derrière elles.
BOUSCARIN, ne voyant plus Duparquet Où est-il passé ?... (A ce moment, Duparquet, pour boucher le petit carreau de la loge, y met son chapeau, - un chapeau gris d'une forme très reconnaissable.) Il est là !... (Regardant le numéro de la loge.) Baignoire numéro 4. C'était lui, le double emploi, c'était lui ! UN SPECTATEUR DU NUMERO 6, rouvrant la porte de sa loge Monsieur, monsieur !
Il remet à Bouscarin madame Duparquet aux trois quarts évanouie.
BOUSCARIN Ah !... Voyons, chère madame, il faut nous en aller... Voyons, chère madame, voyons...
Il va faire asseoir madame Duparquet sur un tabouret, à droite, près des paletots.
L'OUVREUSE, passant à droite Ah ! Dieu, la pauvre dame, qu'est-ce qu'il lui arrive ?
BOUSCARIN Rien, j'espère... Eh ! madame, il faut nous en aller, chère madame, il faut nous en aller...
Pendant ce temps, le vicomte et Pitou entrent à gauche, s'approchent d'Emma et de Caroline. Ils hésitent un instant, et finissent par leur prendre très légèrement la taille à toutes les deux.
EMMA et CAROLINE, avec un grand cri Ah !
Elles se sauvent dans le foyer à droite.
LE VICOMTE et PITOU, courant derrière elles N'ayez pas peur, mesdemoiselles, n'ayez pas peur.
Ils entrent dans le foyer.
L'OUVREUSE, scandalisée Eh bien ! qu'est-ce que c'est ?... moi qui ai promis de veiller !...
Elle court après les jeunes gens et entre aussi dans le foyer.
SCENE XII - BOUSCARIN, LEONIE. Léonie commence à revenir à elle. - Bouscarin lui a mis sous les pieds quatre ou cinq paletots, pris sur les tabourets de l'ouvreuse.
BOUSCARIN Ah! bien, on m'y reprendra, à mener des femmes honnêtes voir des pièces qui ne le sont pas !... Voyons, chère madame, il faut nous en aller.
LEONIE, ne comprenant qu'à moitié Nous en aller...
BOUSCARIN Oui, si vous ne voulez pas que votre mari... Il est là votre mari... il est là.
LEONIE Il est là... Ah ! mon Dieu !... il se sera douté de quelque chose... ah ! il m'aura suivie... Il sait tout !
BOUSCARIN Non, il ne vous a pas suivie, il ne se doute de rien. (A part.) Au fait, je serais bien bête!... (Haut.) Il est venu ici avec une femme.
LEONIE Avec une femme !...
BOUSCARIN Oui, il vous trompe... mais, vous aussi, vous le tromperez... Ecoutez-moi, Léonie. A tout hasard, j'avais fait préparer chez moi un petit ambigu... Et si vous vouliez me faire le plaisir d'accepter...
LEONIE Monsieur !...
BOUSCARIN Le ciel m'est témoin que je ne comptais pas vous faire cette proposition avant le troisième acte.
LEONIE, qui n'écoute pas Bouscarin Et où est-il ? Savez-vous où il est ?...
BOUSCARIN Il est là... au numéro 4 ! C'est lui qui nous a pris nos places, vos places ; il a introduit une maîtresse dans la baignoire conjugale !
LEONIE Ah! il est là !... Une maîtresse ! Ah! il est avec une maîtresse !...
Elle se précipite et frappe à coups de pied et à coups de poing sur la porte de la baignoire 4.
BOUSCARIN Eh bien... eh bien... qu'est-ce que vous faites ?...
Pendant cette dernière réplique, Léonie a donné un coup de poing sur le chapeau de Duparquet : ce chapeau est tombé dans l'intérieur de la baignoire. On voit apparaître au carreau de la loge le visage effaré de Duparquet. Duparquet reconnaît sa femme, n'aperçoit pas Bouscarin et replace immédiatement son chapeau. Léonie le fait tomber une seconde fois et continue à taper sur la porte.
SPECTATEURS, montrant leurs têtes Ah çà ! mais, ah çà ! mais...
Entre le contrôleur, furieux.
SCENE XIII - Les Mêmes, LE CONTROLEUR, puis DUPARQUET.
LE CONTROLEUR Qu'est-ce que c'est que ça ?... (Apercevant Bousearin.) Comment, c'est encore vous ! (il saute sur lui et l'entraîne.) Ah ! par exemple, cette fois...
BOUSCARIN, se débattant Mais ce n'est pas moi, c'est madame... et je lui disais bien...
LE CONTROLEUR C'est bon, c'est bon, vous raconterez cela au commissaire...
BOUSCARIN, entraîné par le contrôleur Comment, au commissaire !... Je lui redemanderai ma loge, au commissaire !
Ils sortent à droite en se disputant. - Léonie, qui était allée à gauche, retourne aussitôt à la baignoire 4 et fait tomber le chapeau gris : paraît la tête de Duparquet.
LEONIE Eh bien, monsieur... sortirez-vous, à la fin ? ou faudra-t-il que, moi aussi, je m'adresse au commissaire ?
DUPARQUET Non... ma colombe... je sors, je sors...
Il sort de la baignoire, l'air penaud, avec son chapeau défoncé.
LEONIE Vous n'êtes pas à Amiens ?
DUPARQUET Non...
LEONIE Et vous êtes ici.
DUPARQUET Oui, mais je ne tiens pas à y rester... je n'y tiens pas du tout. Allons-nous-en, si tu veux, ma colombe, allons-nous-en.
LEONIE Comment se fait-il que vous ne soyez pas à Amiens ?
DUPARQUET Je vais te dire... Au moment de monter en chemin de fer, j'ai réfléchi... j'ai pesé le pour et le contre... Etait-ce bien nécessaire d'aller à Amiens ?... il m'a semblé que cela n'était pas nécessaire du tout... et même, tu vas voir... et même, qu'il valait mieux ne pas y aller... Que faire, alors ? retourner chez nous ?... Ce retour, auquel tu ne t'attendais pas, t'aurait froissée peut-être... «Non, je me suis dit : n'allons pas à Amiens, mais ayons l'air d'y être allé».
LEONIE Et vous êtes venu ici ?
DUPARQUET Je vais te dire... Tu m'en avais si souvent parlé, de ce Roi Candaule ! je me suis dit : «Tiens, puisque j'ai une occasion, je vais y aller, moi... afin de me rendre compte... et de savoir si, oui ou non, ma colombe peut voir cette pièce...»
LEONIE Et vous êtes dans cette baignoire, avec une femme ?
DUPARQUET Je vais te dire... J'avais, moi, demandé un fauteuil d'orchestre... il n'y en avait pas : on m'a donné une place dans une baignoire, où il y avait déjà une dame... et un monsieur, je t'assure, il y avait un monsieur. Au bout d'un quart d'heure, ce monsieur est sorti, je ne sais pourquoi... mais tu vois qu'il y était, puisqu'il est sorti... et alors, je me suis trouvé seul avec la dame...
LEONIE, avec énergie Vous allez entrer dans cette baignoire et en faire sortir la personne qui s'y trouve.
DUPARQUET Mais, ma colombe, tu n'y penses pas... comment veux-tu que j'aille dire à cette dame, que je ne connais pas... ?
LEONIE, encore plus énergiquement Vous allez entrer dans cette baignoire, qui est à vous, et en chasser la drôlesse que vous y avez amenée. Comprenez-vous ?
DUPARQUET Je comprends.
LEONIE Eh bien, alors...
DUPARQUET Je comprends parfaitement... mais... Est-ce que tu ne trouves pas ?... J'aimerais mieux m'en aller, quant à moi... allons-nous-en, veux-tu ?
LEONIE, se dirigeant vers la baignoire Si vous n'y allez pas, j'y vais.
DUPARQUET, l'arrêtant Non... non...
LEONIE Il y a trois mois que je meurs d'envie de voir cette pièce... vous avez une baignoire... je serais vraiment trop bête de ne pas profiter de l'occasion !...
DUPARQUET Eh bien, je vais essayer...
LEONIE Et dépèchez-vous !
DUPARQUET Mais tu me promets d'être raisonnable, au moins... Tu ne lui diras pas des choses désobligeantes, pendant qu'elle traversera, tu ne lui sauteras pas dessus.
LEONIE Qu'elle s'en aille et que j'aie la baignoire, je ne demande pas autre chose.
DUPARQUET Je vais essayer...
Il entre dans la baignoire.
LEONIE, seule Une maîtresse !... il a une maîtresse !... Moi, j'aurais un amant... je n'en ai pas... mais, j'en aurais un, ça se comprendrait... tandis que lui, avec une figure comme ça, une maîtresse !... ça doit nous coûter cher !... (A Duparquet, qui reparaît sur le seuil de la baignoire.) Eh bien ?...
DUPABQUET, sortant de la baignoire Eh bien, elle consent... elle va traverser...
LEONIE, avec un geste menaçant Ah ! ah !
DUPARQUET Mais tu sais, tu m'as promis... tu ne lui sauteras pas...
LEONIE C'est bon !...
DUPARQUET, à Adèle Venez, chère madame... n'ayez pas peur...
Adèle, très voilée, se montre sur la porte de la baignoire ; au moment où elle va sortir, on entend la voix de Bouscarin.
BOUSCAR1N, à la cantonade Je m'en moque pas mal, à présent, de votre loge !... ça ne m'empêchera pas de vous faire un procès.
Il entre, par la droite, sur ces derniers mots.
SCENE XIV - Les mêmes, BOUSCARIN.
DUPARQUET Bouscarin !... (Il repousse Adèle dans la logo et va se plaquer sur la porte comme à la scène XI, saluant Bouscarin et souriant d'un air ahuri.) Bouscarin ! ce cher Bouscarin !
BOUSCARIN, se remettant aussi à saluer Duparquet ! ce cher Duparquet !... Et madame Duparquet... Ah bien, par exemple !... si je m'attendais à avoir le plaisir de rencontrer...
Il salue Léonie.
DUPARQUET Et moi, donc !
Ils saluent tous les deux madame Duparquet.
LEONIE, sans faire attention à ces saluts Eh bien, cette femme, va-t-elle sortir ?
DUPARQUET, toujours à la porte de la baignoire, se cramponnant Non, non... Elle ne veut pas. Elle a réfléchi. Elle a pesé le pour et le contre...
LEONIE, allant vers la baignoire Nous allons voir...
DUPARQUET, descendant en scène Bouscarin, soyez juge... Il y a une dame dans cette baignoire. Et cette dame, Léonie tient absolument à ce que je lui dise de s'en aller... Soyez juge... moi, un homme du monde... est-ce que je peux aller proposer à cette dame une pareille humiliation ?
BOUSCARIN Vous ne le pouvez pas.
DUPARQUET, à Léonie Tu vois, je ne peux pas.
BOUSCARIN Non, vous, vous ne pouvez pas aller dire à cette dame... mais moi, je peux...
DUPARQUET, épouvanté Vous !
BOUSCARIN Oui, moi...
DUPARQUET Allons, bon !!!
BOUSCARIN Parce que, moi, j'offrirai mon bras à cette dame... et, comme ça, il n'y aura pas d'humiliation... Elle sortira à mon bras, (à Léonie.) Ça vous va-t-il ?
LEONIE Tout me va, pourvu qu'elle sorte.
BOUSCARIN Je m'en charge...
DUPARQUET, l'arrêtant C'est impossible...
BOUSCARIN Allons donc! c'est au contraire la chose la plus simple du monde... avec un bracelet ou une bague que je promettrai... de votre part, bien entendu...
DUPARQUET, tenant Bouscarin par le bras Non, vous ne pouvez pas entrer...
BOUSCARIN Mais si !... laissez-moi donc...
DUPARQUET, avec énergie Non, vous dis-je, non !
LEONIE Et pourquoi donc, à la fin, ne pourrait-il pas ?
Elle le saisit violemment par les mains, lui fait décrire un demi-cercle et l'envoie contre le mur à gauche.
DUPARQUET, anéanti Ma colombe !!!
BOUSCARIN Je vais lui promettre un bracelet, un magnifique bracelet... qu'est-ce que ça me coûte ?
Il entre dans la baignoire.
DUPARQUET, à Léonie Allons-nous-en... allons-nous-en tout de suite... Je te dirai pourquoi. (Voyant reparaître Bouscarin.) Trop tard !...
SCENE XV - Les Mêmes, ADELE.
BOUSCARIN, pâle, défait, les cheveux en désordre C'était Adèle ! (Essayant d'être calme.) Sortez, Adèle, et asseyez-vous là. Tout à l'heure, nous causerons.
ADELE, sortant de la baignoire, très calme, très douce Oui, monsieur Bouscarin.
Elle va s'asseoir docilement sur la chaise à droite, près des paletots.
BOUSCARIN, à Léonie La baignoire est à vous, madame... vous pouvez y entrer, dans la baignoire.
LEONIE Ah çà ! mais, cette petite, vous la connaissez donc ?...
BOUSCARIN Votre mari est un misérable, madame... oui, c'est un misérable, mais je le châtierai.
LEONIE, éclatant de rire Comment, pendant que vous... mon mari... avec ?... Ah bien !... je l'aime mieux comme ça, elle est plus drôle... (Avec pitié, à son mari.) Allons, venez, vous.
Elle entre dans la baignoire.
DUPARQUET Oui... je viens... tout de suite...
Il essaie d'échapper à Bouscarin, mais celui-ci l'arrête au passage.
BOUSCARIN Un mot, monsieur...
DUPARQUET Je ne peux pas... on m'attend.
BOUSCARIN Un mot, je vous dis... Je ne veux pas prendre le rôle de provocateur, et je ne vous enverrai pas de témoins, mais j'attends les vôtres.
DUPARQUET, fièrement Moi aussi, monsieur !
BOUSCARIN, fièrement C'est bien, monsieur, j'y compte !
Duparquet entre dans la baignoire et en referme la porte.
SCENE XVI - BOUSCARIN, ADELE.
BOUSCARIN Approchez, Adèle.
Elle se lève.
ADELE, parlant avec humilité, comme une petite pensionnaire Me voici, monsieur Bouscarin...
BOUSCARIN Eh bien, voyons... que pouvez-vous me dire pour votre défense ?
ADELE Rien du tout, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Rien du tout, vous en convenez. Vous êtes prise, vous êtes confondue.
ADELE Oui, monsieur Bouscarin, je suis confondue.
BOUSCARIN J'avais tout fait pour vous. J'avais été bon, jusqu'à... je pourrais dire jusqu'à la faiblesse...
ADELE Oui, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Jusqu'à la bêtise.
ADELE Oh !
BOUSCARIN, insistant Jusqu'à la bêtise.
ADELE Oui, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Vous avez indignement abusé de cette bonté.
ADELE Oui, monsieur Bouscarin, j'en ai indignement...
BOUSCARIN Vous m'avez trompé !
ADELE Je vous ai trompé.
BOUSCARIN Vous l'avouez ?
ADELE Je l'avoue.
BOUSCARIN Vous reconnaissez que vous êtes une mauvaise, une perfide petite créature.
ADELE Oui, monsieur Bouscarin, je suis une mauvaise, une perfide petite créature.
BOUSCARIN Ah!... Vous ne trouverez pas étonnant alors (avec effort) vous ne trouverez pas étonnant que je vous quitte et que je m'en aille de mon côté, pendant que vous vous en irez du vôtre.
ADELE, toujours du même ton calme Non, monsieur Bouscarin. je ne le trouverai pas étonnant.
BOUSCARIN Qu'est-ce que vous aviez mis pour venir ici, un manteau, une pelisse ?
ADELE J'avais mis mon petit paletot marron.
BOUSCARIN, avec éclat Votre petit paletot marron, celui que je vous ai donné pour vos étrennes !...
ADELE, très doucement Oui, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Ah !... Eh bien, demandez-le, appelez l'ouvreuse.
ADELE, appelant Madame ! madame !... (à Bouscarin.) Elle ne m'entend pas. Elle est en train de prendre des glaces avec deux jeunes personnes et deux messieurs.
Bouscarin passe à droite.
BOUSCARIN, criant Eh ! l'ouvreuse !... Elle m'a entendu, moi.
ADELE Merci, monsieur Bouscarin.
Entre l'ouvreuse, sa glace à la main.
L'OUVREUSE Qu'est-ce qu'il y a ?
ADELE Voulez-vous me donner mon paletot ? un petit paletot marron...
L'OUVREUSE Vous avez un numéro ?
ADELE Non... j'étais dans la baignoire numéro 4.
L'OUVREUSE Baignoire numéro 4... (Elle sort, puis rentre tout de suite.) Voilà... un petit paletot... et une canne.
Le paletot est enroulé autour de la canne.
BOUSCARIN, sautant sur la canne Une canne !... sa canne !
ADELE, toujours très calme Oui, monsieur Bouscarin... sa canne.
BOUSCARIN. Sa canne !... (il la prend et la brise en quatre morceaux. - A l'ouvreuse.) Et s'il vous la demande, vous direz que c'est moi qui l'ai brisée... et que je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pas la lui avoir brisée sur les reins !
Il rend la canne à l'ouvreuse.
L'OUVREUSE Je le lui dirai, monsieur.
BOUSCARIN Voilà vingt sous, donnez-moi ça. (il prend le paletot d'Adèle. L'ouvreuse sort.) Allons, venez, que je vous aide à mettre... (Il s'arrête et la regarde.) Qu'est-ce que vous allez devenir, à présent ?...
ADELE Je ne sais pas, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Vous ferez comme tant d'autres, peut-être, vous vous mettrez à avoir des chevaux, des diamants, un petit hôtel...
ADELE Ah !...
BOUSCARIN Ce n'est pas là ce que j'avais rêvé pour vous, moi ; j'avais revé une existence simple, modeste, presque honorable...
ADELE Vous m'aimiez bien, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Oui, Adèle, je vous aimais bien.
ADELE Et maintenant encore vous m'aimez bien.
BOUSCARIN, avec force Maintenant... oh ! non, par exemple !...
ADELE Vous m'aimez bien toujours... oh si ! monsieur Bouscarin, oh si ! vous m'aimez bien toujours.
Silence.
BOUSCARIN, avec effort Et quand cela serait !... Après la lagon dont vous vous êtes conduite, est-ce qu'il y aurait moyen de pardonner ? Est-ce que c'est possible ?...
ADELE Non, monsieur Bouscarin, ce n'est pas possible.
BOUSCARIN Alors, vous voyez bien qu'il faut... Allons, venez que je vous aide à... (S'arrêtant encore au moment de lui mettre le paletot.) Et pour qui, je vous le demande, pour qui ? pour ce Duparquet !... un singe !... Si encore ça avait été un jeune homme, un beau jeune homme, j'aurais compris... ça m'aurait fait moins de peine...
ADELE Quant à ça, non, monsieur Bouscarin, si ça avait été un beau jeune homme, ça ne vous aurait pas fait moins de peine.
Elle s'avance et tend son bras pour mettre le paletot ; Bouscarin s'arrête encore.
BOUSCARIN Je sais bien que, moi, j'ai quarante ans... (regard d'Adèle) quarante ans sonnés... tandis que vous... quel âge est-ce que vous avez, vous ?...
ADELE Dix-neuf ans, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Cela fait une différence...
ADELE Oui, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Etant donnée cette différence, je sais bien que je ne pouvais pas compter sur de l'amour... non... n'est-ce pas, je ne pouvais pas compter sur de l'amour ?...
ADELE, détournant la tête, très bas Non, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Mais je pouvais compter sur de l'estime...
ADELE, avec enthousiasme Oh ! oui, monsieur Bouscarin !...
BOUSCARIN Sur de l'affection...
ADELE, plus simplement Oui, monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Sur de la tendresse...
ADELE, hésitant un peu et très bas Oui... monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Sur de la fidélité.
ADELE, hésitant beaucoup, et plus bas encore, d'une voix presque imperceptible Oui... monsieur Bouscarin.
BOUSCARIN Ah!... Et si, malgré ce qui est arrivé, on était assez imbécile... assez magnanime... pour oublier, promettriez-vous qu'à l'avenir ?...
ADELE, sans la moindre conviction Oui, monsieur Bouscarin, je promettrais.
BOUSCARIN Vous promettriez, vous promettriez... mais cette promesse, la tiendriez-vous ? voilà le point délicat...
ADELE Vous avez raison, monsieur Bouscarin... c'est là le point délicat...
BOUSCARIN Alors, vous voyez bien qu'il n'y a pas moyen... il faut nous séparer... Allons, venez...
Au moment où Adèle va passer le bras dans la manche du paletot, entre le contrôleur.
LE CONTROLEUR Tout est arrangé, monsieur... vous n'aviez pas besoin de vous fâcher, vous avez le numéro 4... à la première galerie.
BOUSCARIN A la première galerie ?...
LE CONTROLEUR, lui donnant le coupon Oui, monsieur, une loge superbe... je vais prévenir.
Il sort.
BOUSCARIN Une loge !... une loge !... qu'est-ce que vous voulez que je fasse?... (il regarde Adèle, qui attend à gauche, calme, impassible. - A lui-même, mais de façon à être entendu par Adèle.) Une loge, une loge... superbe, à la première galerie. (Adèle ne bronche pas.) Eh bien, Adèle, cette pièce que vous aviez tant envie de voir...
ADELE Oh ! oui, j'en avais bien envie !
BOUSCARIN, avec effort Voulez-vous venir la voir avec moi dans ma loge ? voulez-vous ?
ADELE, changeant de ton, très nettement Non, je ne veux pas.
BOUSCARIN, stupéfait Vous dites ?...
ADELE Je dis que je ne veux pas aller voir cette pièce avec vous dans votre loge... Vous avez dit, tout à l'heure, que nous allions nous séparer... vous l'avez dit, n'est-ce pas ? Eh bien, séparons-nous... donnez-moi mon petit paletot marron.
BOUSCARIN Mais pourquoi ne voulez-vous pas ?...
ADELE Parce que je ne veux pas... Donnez-moi...
BOUSCARIN Voyons, je vous ai fâchée peut-ôtre... Oui, j'ai dû vous fâcher, en refusant de vous laisser voir cette pièce, mais puisque maintenant je vous offre moi-même...
ADELE Ce n'est pas pour cela que je suis fâchée.
BOUSCARIN Pourquoi, alors ?
ADELE Pour rien... Donnez-moi...
BOUSCARIN C'est parce que je vous ai soupçonnée, alors... je le vois bien, c'est parce que je vous ai soupçonnée.
ADELE, avec impatience Ah !...
BOUSCARIN Mais, enfin, si je vous ai soupçonnée... c'est que...
ADELE Me croire coupable !... Et pourquoi ?... parce que M. Duparquet a fait ce que vous auriez dû faire... (Mouvement de Bouscarin.) parce qu'il a eu la complaisance de memener au théâtre... Est-ce que c'est une raison ?... Alors, toutes les fois qu'on mène une dame au théâtre...
BOUSCARIN Non... non... je ne prétends pas... je sais bien par moi-même...
ADELE Eh bien, alors ?...
BOUSCARIN Allons... ne parlons plus de ça, et venez dans ma loge...
ADELE Non... je ne veux pas... BOUSCARIN Eh bien... là, voyons, j'ai eu tort... j'avoue que j'ai eu tort.
ADELE Donnez-moi mon petit paletot.
BOUSCARIN Mais puisque j'avoue... là, voyons, puisque j'avoue !...
ADELE Vous avouez que vous êtes un brutal, un vilain jaloux ?
BOUSCARIN Oui, Adèle, je suis un brutal, un vilain jaloux.
ADELE Vous demandez pardon ?
BOUSCARIN Oui, Adèle, je demande pardon.
ADELE Vous reconnaissez que ce pardon, vous ne le méritez pas, et que, pour vous l'accorder, il faut que je sois bonne, bonne, bonne ?...
BOUSCARIN Oui, Adèle, je reconnais que ce pardon, je ne le mérite pas, et que, pour me l'accorder, il faut que vous soyez bonne, bonne, bonne...
ADELE C'est bien, et maintenant je consens à aller... (Elle prend le bras de Bouscarin.) Mais à une condition...
BOUSCARIN Quelle condition ?...
ADELE Dès que vous m'aurez installée dans la loge, vous irez trouver monsieur Duparquet... vous lui direz que vous regrettez de lui avoir parlé comme vous lui avez parlé tout à l'heure...
BOUSCARIN Je ne lui dirai pas ça...
ADELE Vous le lui direz, monsieur Bouscarin, vous le lui direz ; et vous l'inviterez à dîner pour mercredi prochain.
BOUSCARIN Jamais de la vie !...
ADELE Vous l'inviterez, monsieur Bouscarin, vous l'inviterez... et pas plus tard que tout à l'heure.
BOUSCARIN, avec force Je ne l'inviterai pas... Il viendra, s'il le veut, mais je ne l'inviterai pas.
Ils sortent. - Musique à l'orchestre jusqu'à la fin de la pièce.
SCENE XVII - LE VICOMTE, PITOU, EMMA, CAROLINE.
Paraissent, à droite, le vicomte donnant le bras à Caroline, et Pitou à Emma. - Les deux petites sont chargées de boîtes de bonbons, de gros sucres de pomme, de bouquets. - Tous les quatre traversent très lentement le théâtre, de droite à gauche.
LE VICOMTE Et c'est à ce moment-là que l'on chante la ronde !
CAROLINE Oui, la ronde du roi Candaule...
PITOU Vous vous la rappelez bien, la ronde ?
CAROLINE C'est celle que vous venez de nous chanter.
TOUS LES QUATRE, très piano, fredonnent Ah ! qu'elle est drôle, L'aventure du roi Candaule.
Ils sortent à gauche. Les voix se perdent dans la coulisse.
SCENE XVIII - BOUSCARIN, puis DUPARQUET, puis LE VICOMTE, PITOU, EMMA, CAROLINE, CAPURON.
BOUSCARIN Adèle m'a tout expliqué, j'étais fou d'avoir des soupçons... je vais inviter Duparquet...
Il frappe à la porte de la loge ; sort Duparquet.
DUPARQUET Tiens, ça se trouve à merveille... j'allais justement vous inviter à dîner de la part de ma femme.
BOUSCARIN, stupéfait Allons donc !...
DUPARQUET Léonie m'a tout expliqué... vous viendrez dîner mardi, n'est-ce pas ?
BOUSCARIN Je veux bien ; mais vous, mercredi, vous viendrez dîner rue La Bruyère ?...
DUPARQUET, stupéfait Vous m'invitez ?...
BOUSCARIN De la part d'Adèle...
DUPARQUET Oh ! alors...
BOUSCARIN Mercredi, n'est-ce pas ? c'est convenu...
DUPARQUET Et vous, mardi, vous n'oublierez pas... Venez donc dire à madame Duparquet que vous acceptez.
BOUSCARIN Est-ce assez l'aventure du roi Candaule ? est-ce assez l'aventure ?...
Duparquet ouvre la porte de la loge : Bouscarin s'approche et salue Léonie. - Au même moment, l'orchestre joue une figure de quadrille. - Le vicomte et Pitou rentrent avec Emma et Caroline ; M. Capuron ouvre la porte de la loge et aperçoit ses deux filles avec les deux jeunes gens : il se précipite, s'empare violemment d'Emma et de Caroline et les fait rentrer dans la loge. Tableau.
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