![]() | Lucien de Samosate | ||
Littérature gréco-romaine Amour antique Dialogues des courtisanes Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Dialogues des courtisanes11. Charmide amoureux
TRYPHENE, CHARMIDE TRYPHENEA-t-on jamais vu prendre une courtisane avec soi, la payer cinq drachmes, et passer la nuit auprès d'elle en lui tournant le dos, en versant des larmes, en poussant des soupirs ? Hier tu n'avais aucun plaisir à boire, et seul de tous les convives, tu n'as pas voulu manger à souper ; je t'observais : depuis ce moment, tu n'as cessé de pleurer comme un enfant. Quelle peut être la cause d'une pareille conduite, Charmide ? ne me le cache pas ; j'aurai du moins gagné cela à passer avec toi la nuit sans dormir. CHARMIDE Je meurs d'amour, Tryphène ; je ne puis résister à la violence de ma passion. TRYPHENE Il paraît que ce n'est pas pour moi ; car tu ne me témoignerais pas tant de mépris ; tu ne me repousserais pas quand je veux t'embrasser ; enfin, tu n'élèverais pas entre nous un rempart de tes habits, de peur que je ne te touche. Mais, dis-moi, quelle est celle qui a su t'enflammer ? peut-être pourrai-je te servir dans tes amours. Je sais comme il faut s'y prendre pour obliger un amant. CHARMIDE Sûrement tu la connais bien, et elle te connaît aussi ; car c'est une des plus célèbres courtisanes. TRYPHENE Dis-moi son nom. CHARMIDE Philémation. O Tryphène ! TRYPHENE De laquelle veux-tu parler ? Elles sont deux. L'une demeure au Pirée, n'a perdu sa fleur que depuis peu, et a pour amant Damyllus, le fils de notre général. L'autre est celle qu'on surnomme Pagis. CHARMIDE C'est celle-là même qui m'a pris, malheureux ! et qui me retient dans ses mailles. TRYPHENE Et c'est pour elle que tu verses tant de pleurs ? CHARMIDE Sans doute. TRYPHENE Y a-t-il longtemps que tu en es épris, ou ta passion est-elle nouvellement éclose ? CHARMIDE Elle n'est point nouvelle. Il y aura sept mois aux fêtes de Bacchus que je vis cette belle pour la première fois. TRYPHENE Et l'as-tu vue tout entière, ou seulement son visage et ce qu'elle consent à laisser voir, en femme qui a ses quarante-cinq ans ? CHARMIDE Elle jure cependant qu'elle n'en aura que vingt-deux au mois Elaphébolion prochain. TRYPHENE En crois-tu ses serments plus que tes propres yeux ? Considère-la bien, et regarde ses tempes, où il lui reste encore quelques cheveux, car tout le reste de sa tête est couvert d'une fausse chevelure, et quand la couleur dont elle a soin de les teindre sera effacée, tu les verras couvertes de cheveux gris. Mais que ne la presses-tu de se laisser voir toute nue ? CHARMIDE Elle n'a jamais voulu m'accorder cette faveur. TRYPHENE Ce n'est pas sans raison. Elle sait bien que tu ne pourrais, sans dégoût, soutenir la vue des taches blanches dont elle est couverte ; car depuis la gorge jusqu'aux genoux, elle ressemble à une panthère. Et tu te désoles de ne pouvoir jouir d'une pareille beauté ? Apparemment qu'elle n'a que des rigueurs pour toi, et qu'elle méprise ta tendresse ? CHARMIDE Il est vrai, Tryphène, quoique je l'aie comblée de présents : aujourd'hui, parce que je n'ai pu lui donner mille drachmes qu'elle m'a demandées, car tu sais avec quelle avarice mon père en use à mon égard, elle a reçu chez elle Moschion, et m'a fermé sa porte. Moi, pour lui rendre le chagrin qu'elle me cause, je t'ai prise pour maîtresse. TRYPHENE Par Vénus ! je me serais bien gardée de venir, si l'on m'avait avertie que tu ne m'envoyais chercher que pour faire de la peine à une autre, et surtout à ce tombeau de Philémation. Mais il est temps que je m'en aille ; déjà le coq a chanté pour la troisième fois. CHARMIDE Ne t'en va pas si promptement, Tryphène ; si ce que tu me dis de Philémation est vrai, qu'elle porte une fausse chevelure, qu'elle peint ses tempes, qu'elle a le corps couvert de taches blanches, je ne saurais plus la regarder. TRYPHENE Demande-le à ta mère, si quelquefois elle a pris des bains avec elle. A l'égard de son âge, ton grand-père pourra te le dire, s'il est encore vivant. CHARMIDE Eh bien, puisqu'elle est ainsi, ôtons ce rempart qui nous divise, embrassons-nous, ma chère, et soyons vraiment l'un à l'autre : je dis pour jamais adieu à Philémation.
Traduction de Belin de Ballu (1788) et illustrations de Gio Colucci (1929) | ||