![]() | Lucien de Samosate | ||
MythesDialogues des Morts Tantale Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Dialogues des Morts17. Ménippe et TantaleMénippe Pourquoi pleurer ainsi, Tantale ? pourquoi gémir sur ton sort, debout près de ce lac ? Tantale Parce que je meurs de soif, Ménippe. Ménippe Es-tu donc si paresseux que tu ne te baisses pour boire, ou bien, par Jupiter, que tu ne puises de l'eau dans le creux de ta main ? Tantale C'est vainement que je me baisserais : l'eau fuit, dès qu'elle me sent approcher d'elle, et si, par hasard, j'en puise un peu dans ma main et la porte à ma bouche, je n'ai pas le temps de mouiller le bord de mes lèvres que déjà elle s'écoule, je ne sais comment, à travers mes doigts, et que ma main reste sèche. Ménippe Ce qui t'arrive est prodigieux, Tantale. Mais, dis-moi, pourquoi as-tu besoin de boire ? Tu n'as plus de corps ; le tien est enseveli quelque part en Lydie, et c'est lui qui pouvait jadis avoir soif ou faim. Aujourd'hui que tu n'es qu'une âme, comment peux-tu éprouver la faim ou la soif ? Tantale C'est cela même qui est mon supplice : mon âme éprouve la soif, comme si elle était mon corps. Ménippe Je veux bien le croire, puisque tu dis que cette soif est ta punition ; mais qu'est-ce que cela peut avoir d'affligeant pour toi ? Crains-tu de mourir, faute de boire ? Je ne vois pas qu'il y ait d'autre enfer que celui-ci, ni de mort qui nous fasse passer en d'autres lieux. Tantale Tu as raison ; et c'est une partie de ma peine de désirer de boire sans en avoir besoin. Ménippe Tu es fou, Tantale, et ce n'est pas d'eau que tu parais avoir besoin, mais, par Jupiter, d'ellébore pur. Tu éprouves le contraire des gens mordus par un chien enragé : ce n'est pas l'eau, c'est la soif que tu crains. Tantale Je ne refuserais pas, Ménippe, de boire même de l'ellébore ; puissé-je en avoir ! Ménippe Sois tranquille, Tantale : ni toi, ni aucun mort ne boira jamais ; c'est impossible. Cependant, tous ne sont pas condamnés, comme toi, à une soif perpétuelle, tandis que l'eau s'échappe de leurs mains. Traduction d'Eugène Talbot (1857) | ||