![]() | Lucien de Samosate | ||
Littérature gréco-romaine Lucien Mythes Enfers Charon Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | La traversée pour les Enfers, ou le tyranClotho, Charon, Mercure, le tyran Mégapenthès, 1. C'est entendu, Clotho ; ma barque est prête depuis longtemps, et disposée pour le trajet. La sentine est vidée, le mât dressé, la voile déployée, chaque aviron est attaché à sa lanière, rien ne nous empêche plus de lever l'ancre et de partir. Mais Mercure se fait bien attendre ; il devrait être ici. Tu le vois ; ma barque, vide de passagers, aurait pu déjà faire trois voyages aujourd'hui. Voici presque le soir, et nous n'avons pas encore gagné une obole. Pluton, j'en suis certain, va me soupçonner de me négliger dans mon emploi ; ce n'est pourtant pas ma faute. Notre conducteur de morts, bon et excellent s'il en fut, a peut-être bu aussi là-haut de l'eau du Léthé, et il oublie de revenir nous voir. Peut-être encore lutte-t-il avec des jeunes gens, joue-t-il de la lyre, prononce-t-il un discours pour faire admirer sa faconde : ou bien, le gaillard fait-il, en passant, quelque tour d'escroquerie : c'est aussi un de ses talents. En vérité, il ne se gêne pas avec nous, quoiqu'il ne soit qu'à moitié des nôtres. Clotho 2. Que sais-tu, Charon, s'il n'a pas fort à faire, si Jupiter ne lui a pas donné là-haut quelque commission plus importante que de coutume ? c'est aussi son maître. Charon Oui, mais il ne doit pas, Clotho, disposer outre mesure d'un bien qui nous est commun. Nous ne l'avons jamais retenu, lorsqu'il était temps pour lui de partir. Oh ! je devine la cause de son retard. On ne trouve ici qu'asphodèle, libations, gâteaux, offrandes funéraires, puis obscurité, nuages, ténèbres ; au ciel, tout est lumineux ; ce n'est qu'ambroisie, qu'abondant nectar : je ne trouve donc pas étonnant qu'il aime mieux habiter chez les dieux ; il s'envole de chez nous, comme un captif qui s'échappe de prison, et, lorsqu'il est temps d'y descendre, ce n'est que lentement, pas à pas, à grand'peine qu'il arrive. Clotho 3. Ne te fâche pas, Charon ; il approche, vois-tu, nous amenant plusieurs morts. On dirait un troupeau de chèvres, qu'il chasse devant lui avec sa baguette. Au milieu d'eux j'en vois un garrotté, un autre éclatant de rire, puis un troisième qui porte une besace suspendue à ses épaules et tient un bâton : il a le regard sévère et il fait hâter tout le monde. N'aperçois-tu pas Mercure lui-même inondé de sueur, les pieds poudreux, essoufflé ? Il a de la peine à reprendre sa respiration. Qu'est-ce donc, Mercure ? Pourquoi cette agitation ? Tu m'as l'air tout troublé. Mercure Ah ! Clotho, en courant après ce scélérat, qui avait pris la fuite, j'ai failli aujourd'hui manquer la barque. Clotho Quel est-il ? Pourquoi voulait-il s'enfuir ? Mercure Je suis sûr qu'il aimait mieux vivre. C'est un roi ou un tyran, à en juger par ses gémissements, par ses larmes et par le regret de son grand bonheur. Clotho Et cet imbécile faisait mine de s'échapper afin d'aller revivre, lorsqu'à manqué la trame que je filais pour lui ? Mercure 4. Il faisait mine de s'échapper, dis-tu ? Sans ce brave homme, armé d'un bâton et qui m'est venu en aide pour le saisir et pour le garrotter, il se serait enfui et nous aurait laissés là. Depuis l'instant qu'Atropos nous l'a remis, il n'a fait que se révolter, pendant tout le chemin, essayant de retourner en arrière, roidissant ses pieds sur le sol de manière à n'en pouvoir être détaché : quelquefois il me suppliait avec les plus vives instances de vouloir bien le relâcher pour quelques instants ; il me faisait les plus magnifiques promesses. Moi, comme de raison, je suis resté ferme dans mon devoir, en voyant qu'il me promettait l'impossible. Lorsque nous sommes arrivés à la porte des Enfers, au moment où, suivant l'usage, je comptais mes morts à Eaque, et que celui-ci en vérifiait le nombre sur le rôle envoyé par ta soeur, voilà mon drôle qui, je ne sais comment, se dérobe à ma surveillance, s'évade et disparaît. Il manquait donc un mort à notre calcul. Alors Eaque, fronçant le sourcil : «Ne t'avise pas, Mercure, me dit-il, d'exercer avec tout le monde ton talent de voleur ; garde ces plaisanteries pour le ciel : chez les morts, tout est exact, et l'on n'y peut rien soustraire. Le rôle, comme tu vois, porte quatre mille quatre morts inscrits ; il en manque un, à moins que tu ne prétendes qu'Atropos t'a donné un compte mal fait». A ce reproche, le rouge me monte au visage, je me rappelle aussitôt ce qui nous était arrivé le long du chemin ; je regarde autour de moi, je ne vois plus mon drôle, je comprends qu'il s'est enfui, je me mets à courir après lui de toutes mes jambes du côté où l'on revient au jour : cet excellent homme se met de lui-même à la poursuite ; nous partons comme deux coureurs lancés dans la carrière, et nous le rattrapons déjà dans le Ténare : un instant de plus, il était parti. Clotho 5. Et nous, Charon, qui accusions Mercure de négligence ! Charon Pourquoi tarder encore ? N'avons-nous pas perdu assez de temps ? Clotho Tu as raison. Allons ! en barque ! Moi, mon registre à la main, assise auprès de l'échelle, je vais procéder à la reconnaissance de chacun des passagers, savoir quel il est, d'où il vient, comment il est mort. Toi, Mercure, prends-les l'un après l'autre et range-les ici. Mais d'abord fais monter les enfants nouveau-nés. Que pourraient-ils répondre ? Mercure Tiens, batelier, en voilà trois cents, y compris seux qui ont été exposés. Charon Ah ! la bonne prise ! C'est du raisin vert que tu nous amènes là ! Mercure Veux-tu, Clotho, que nous embarquions avec eux les morts qui n'ont pas été pleurés ? Clotho Tu veux, dire les vieillards ? Oui. A quoi bon me préoccuper de ce qui s'est fait avant Euclide ? C'est inutile. Vous qui avez plus de soixante ans, approchez ! Comment ? Ils ne m'entendent pas : l'âge les a rendus sourds ; il faudra aussi les enlever pour les apporter dans la barque. Mercure Tiens, en voilà trois cent quatre-vingt-dix-huit, tous bien secs, bien mûrs, vendangés dans la saison. Clotho 6. Par Jupiter ! c'est vrai ; ce sont tous raisins secs. Mercure, amène à présent ceux qui sont morts de blessures. Et d'abord, dites-moi quel genre de mort vous fait descendre ici. Mais, non ; je vais examiner moi-même l'inscription qui vous concerne. Il a dû mourir hier huit cent quatre combattants en Médie, et parmi eux Gobarès, fils d'Oxyarte. Mercure Ils sont là. Clotho Sept hommes se sont suicidés par amour, ainsi que le philosophe Théagène pour une courtisane de Mégare. Mercure Ils sont près de toi. Clotho Où sont ceux qui se sont tués mutuellement pour arriver à la royauté ? Mercure Ici. Clotho Et celui qui a été assassiné par sa femme, aidée de son amant ? Mercure A tes côtés. Clotho Amène ici ceux que la justice a condamnés ; je veux dire les gens bâtonnés ou empalés. Et ceux qui ont été tués par des voleurs : il y en a seize ; où sont-ils, Mercure ? Mercure Les voici avec leurs blessures. Tu vois ? Maintenant, veux-tu que je t'amène les femmes ? Clotho Sans doute. Amène aussi ceux qui ont péri dans les naufrages : ils sont morts ensemble et de la même manière. Joins-y ceux que la fièvre a emportés, et avec eux le médecin Agathocle. 7. Où est le philosophe Cyniscus, qui a dû mourir après avoir mangé le souper d'Hécate, un oeuf lustral, et par là-dessus une sépia crue ? Cyniscus Il y a longtemps que je suis près de toi, charmante Clotho. Mais pour quelle faute m'as-tu donc fait mener une si longue vie sur la terre ? Tu m'as filé presqae tout un fuseau : souvent j'ai essayé de rompre le fil, pour descendre ici ; mais, je ne sais comment, il ne pouvait se casser. Clotho Je te laissais là-haut, pour être le censeur et le médecin des fautes humaines ; mais embarque-toi, et bonne chance ! Cyniscus Par Jupiter ! attends un moment que nous ayons fait monter cet homme qui a les pieds et les mains liés ; je craindrais qu'il ne te séduisît par ses prières. Clotho 8. Voyons un peu quel il est. Mercure C'est Mégapenthès, fils de Lacyde, un tyran. Clotho Allons ! En barque ! Mégapenthès Oh ! non, souveraine Clotho ! Laisse-moi retourner un instant sur la terre ; je reviendrai ensuite de moi-même et sans me faire appeler. Clotho Et pourquoi veux-tu remonter là-haut ? Mégapenthès Permets-moi seulement d'achever mon palais ; je le laisse à moitié bâti. Clotho Tu plaisantes. Allons ! monte ! Mégapenthès Parque, je ne te demande qu'un instant. Laisse-moi un jour, pour indiquer à ma femme les biens que je lui laisse, et l'endroit où j'ai enfoui un immense trésor. Clotho C'est une chose dite ; tu ne pourras rien obtenir. Mégapenthès Tant d'or va donc être perdu ? Clotho Il ne le sera pas, sois tranquille : Mégaclès, ton cousin, va s'en rendre maître. Mégapenthès Quel outrage ! un ennemi que, par faiblesse, je n'ai pas fait mettre à mort ! Clotho C'est lui, pourtant. Il te survivra quarante ans et un peu plus ; il jouira en outre de tes maîtresses, de tes habits, de tout ton or. Mégapenthès Que tu es injuste, Clotho, de distribuer mes biens à mes plus cruels ennemis ! Clotho Et toi, brave homme, n'as-tu pas pris ceux de Cydimaque, que tu as fait mourir, après avoir égorgé ses enfants sous ses yeux ? Mégapenthès Mais à présent ils étaient à moi. Clotho Non ; le temps de ta jouissance est passé. Mégapenthès 9. Ecoute, Clotho, une chose que je veux te dire, à toi seule, sans que personne l'entende. Clotho Eloignez-vous donc un peu. Mégapenthès Si tu veux me laisser échapper, je te promets mille talents d'or monnayé ; tu les auras dès aujourd'hui. Clotho Ainsi tu songes encore, pauvre fou, à l'or et aux talents ? Mégapenthès J'y ajouterai, si tu veux, deux cratères que j'ai pris à Cléocrite, après l'avoir tué : ils enlèvent chacun un poids de cent talents d'or raffiné. Clotho Enlevez-le lui-même ! car il ne paraît pas disposé à s'embarquer de bon gré. Mégapenthès Je vous en conjure, la muraille n'est pas finie ; l'arsenal est inachevé : il ne me fallait pour les terminer que vivre encore cinq jours. Clotho Ne t'inquiète pas : un autre finira la muraille. Mégapenthès Mais au moins ce que je vais te demander est tout à fait raisonnable. Clotho Qu'est-ce donc ? Mégapenthès Laisse-moi vivre jusqu'à ce que j'aie soumis les Pisides, imposé un tribut aux Lydiens, et élevé à ma gloire un monument superbe, où j'inscrirai toutes les actions d'éclat, tous les exploits de mon règne. Clotho Quel homme ! Ce n'est plus un jour que tu demandes c'est une affaire de plus de vingt ans ! Mégapenthès 10. Je suis prêt à vous donner caution d'un prompt retour : si vous voulez, je vous livrerai pour otage mon héritier présomptif, mon fils unique. Clotho Eh quoi, scélérat ! celui même que tu as si souvent souhaité de laisser vivant sur cette terre ? Mégapenthès Je le souhaitais autrefois : aujourd'hui je vois mieux mon intérêt. Clotho Il viendra bientôt ici, massacré par le nouveau roi. Mégapenthès 11. Au moins, Parque, ne me refuse pas une chose. Clotho Laquelle ? Mégapenthès Je veux savoir ce qui doit arriver après ma mort. Clotho Ecoute, et que cette révélation accroisse ta douleur. Ton esclave, Midas, épousera ta femme, dont il est l'amant depuis longtemps. Mégapenthès L'infâme ! moi qui l'ai affranchi sur les prières de ma femme ! Clotho Ta fille sera bientôt inscrite au rang des maîtresses du nouveau tyran. Les images et les statues que t'a dressées la république vont être renversées et servir de jouet aux spectateurs. Mégapenthès Dis-moi, aucun de mes amis ne s'indignera de ces outrages ? Clotho Avais-tu donc un ami ? A quel titre pouvais-tu en avoir ? Tu ne sais donc pas que tous ceux que tu voyais chaque jour ramper à tes pieds, ces gens qui exaltaient chacune de tes paroles et de tes actions, n'agissaient ainsi que par crainte ou par espoir ? ils n'étaient amis que de ta puissance, et ils se pliaient au temps. Mégapenthès Cependant, au milieu des festins, leurs libations faites à haute voix étaient accompagnées de souhaits pour mon bonheur ; tous étaient prêts, s'il le fallait, à mourir à ma place, et ils ne juraient que par mon nom. Clotho Et cependant, c'est après avoir soupé hier chez l'un d'eux que tu es mort : la dernière coupe qu'on t'a offerte est celle qui t'a fait descendre ici. Mégapenthès Voilà pourquoi j'y trouvais un goût amer ! Mais pour quelle raison m'a-t-il empoisonné ? Clotho Tu en demandes trop ; tu devrais déjà être embarqué. Mégapenthès 12. Il y a une chose qui me tient au coeur, Clotho, et pour laquelle je voudrais revoir la lumière, ne fût-ce qu'un moment. Clotho Qu'est-ce donc ? cela me paraît d'une grande importance. Mégapenthès Carion, mon esclave, aussitôt après m'avoir vu mort, entre, le soir, dans la chambre où j'étais étendu, et trouvant l'occasion bonne, vu que personne ne me gardait, prend Glycérium, ma maîtresse, avec laquelle, je pense, le drôle était au mieux depuis longtemps, ferme la porte, et se met à la caresser, comme si personne n'était là ; puis, quand il a satisfait ses désirs, il jette les yeux sur moi : «Ah ! brigand, dit-il, tu m'as souvent battu injustement, attends !» A ces mots, il m'arrache la barbe, me donne des soufflets, et tirant enfin de sa poitrine un large crachat, il me le lance au visage, en s'écriant : «Va-t'en au séjour des impies !» et il sort. Je brûlais de colère, mais je ne pus me venger de lui, cadavre déjà glacé. Quant à la perfide donzelle, sitôt qu'elle entend le bruit de ceux qui survenaient, elle se frotte les yeux avec de la salive, pour faire croire qu'elle pleure ma perte, pousse des sanglots et s'éloigne en prononçant mon nom. Oh ! si je les tenais ! Clotho 13. Cesse tes menaces et monte dans la barque. Il est temps de te rendre au tribunal. Mégapenthès Qui donc osera voter contre un tyran ? Clotho Contre un tyran personne, mais contre un mort, Rhadamanthe. Tu verras tout à l'heure sa justice, et tu l'entendras prononcer d'équitables arrêts. Allons, plus de délais ! Mégapenthès Fais-moi simple particulier, Parque, pauvre ou même esclave au lieu de roi ; mais laisse-moi revivre ! Clotho Où est l'homme au bâton ? Et toi, Mercure, tirez-le tous deux par les pieds jusqu'ici ; car il ne montera jamais de lui-même. Mercure Suis-nous, fuyard. Tiens-le bien, Charon, et, ma foi, pour plus de sûreté... Charon C'est juste ; attachons-le au mât. Mégapenthès Je dois du moins m'asseoir à la place d'honneur. Clotho Pourquoi ? Mégapenthès Par Jupiter! parce que j'étais tyran, escorté de dix mille doryphores. Cyniscus Ma foi, Carion n'avait pas tort de t'arracher la barbe, pauvre fou ! Je te rendrai la tyrannie amère, en te faisant goûter du bâton. Mégapenthès Quoi donc ? un Cyniscus osera lever le bâton sur moi ? N'est-ce pas moi qui, l'autre jour, pour ton excès de liberté, de hardiesse et d'imprudence, ai failli te faire clouer ? Clotho Eh bien ! tu seras toi-même cloué au mât. Micylle 14. Dis-moi donc, Clotho ; et de moi pas un mot ? Est-ce parce que je suis pauvre, qu'il me faut monter le dernier ? Clotho Qui es-tu ? Micylle Le savetier Micylle. Clotho Tu es si fâché pour un peu de retard ? Ne vois-tu pas quelles promesses nous fait ce tyran, pour obtenir quelque répit ? Je suis étonnée que tu prises si peu le délai qu'on t'accorde. Micylle Ecoute-moi, excellente Parque. Je ne suis que médiocrement charmé du présent du Cyclope, lorsqu'il promet à Personne de le manger le dernier ; premier ou dernier, les mêmes dents l'attendent. D'ailleurs, ma condition est tout autre que celle des riches ; notre vie est diamétralement opposée, comme on dit. Lorsque ce tyran, qui paraissait heureux de son vivant, redouté, fixant sur lui les regards, s'est vu forcé de quitter tant d'or et tant d'argent, et les habits, et les chevaux, et les festins, et les jolis garçons, et les belles femmes, il n'avait pas tort de se lamenter, et de crier si fort quand on l'en a privé. Car je ne sais quelle glu prend à ces sortes de biens l'âme, qui ne peut plus s'en séparer facilement, quand il y a longtemps qu'elle y adhère. Que dis-je ? la chaîne qui les attache, ces gens-là, devient si forte qu'il n'y a plus moyen de la briser. Alors, si on les arrache avec violence, ils ne font plus que gémir et prier : eux, qui sont si hardis d'ordinaire, se montrent lâches en face de la route qui conduit chez Pluton. Ils se retournent vers les objets qu'ils laissent derrière eux, comme des amants au désespoir ; quoique de loin, ils veulent encore voir la lumière, ainsi que faisait cet insensé, qui a tenté de fuir en route et qui t'a fatiguée ici de ses instances. Moi, au contraire, qui ne possédais rien au monde, ni champ, ni maison, ni or, ni meubles, ni renommée, ni statues, j'étais tout prêt à partir. Au premier signal d'Atropos, j'ai jeté gaiement mon tranchef et mon cuir, car je tenais justement un soulier dans ma main ; je me suis aussitôt élancé, pieds nus, sans prendre le temps d'essuyer mon cirage, et j'ai suivi, ou pour mieux dire j'ai précédé, en regardant devant moi ; rien de ce que je laissais par derrière ne me faisait retourner, ne me rappelait. 15. Mais, par Jupiter! je vois qu'ici tout est au mieux : égalité pour tous ; personne n'y diffère de son voisin ; c'est vraiment délicieux ! Je suis convaincu, en outre, que les créanciers n'y viennent pas réclamer les dettes, qu'on n'y parle point d'impôts, et, ce qui vaut mieux que tout le reste, qu'on n'y gèle pas l'hiver, qu'il n'y a pas de malades, qu'on n'y est jamais battu par les riches. Paix parfaite ; c'est l'autre monde renversé. Car nous autres, pauvres hères, nous rions de bon coeur, tandis qu'on entend gémir et se désoler les riches. Clotho 16. En effet, il y a longtemps, Micylle, que je te vois rire. Qui peut te mettre en si joyeuse humeur ? Micylle Ecoute, respectable déesse. Là-haut, je logeais au-près de ce tyran : je voyais parfaitement tout ce qu'il faisait, et je le croyais parfois l'égal des dieux. J'enviais son bonheur, en apercevant la fleur de sa pourpre, sa suite nombreuse, son or, ses coupes chargées de pierreries, ses lits soutenus sur des pieds d'argent ; l'odeur des plats préparés pour ses repas me faisait mal ; en un mot, je le trouvais au-dessus de l'homme, trois fois heureux, plus beau que les astres et plus grand qu'eux de toute une coudée royale, lorsqu'enivré de sa fortune, marchant d'un pas majestueux, la tête renversée, il inspirait le respect à tous ceux qu'il rencontrait sur son passage. Il mourut : ce ne fut plus pour moi qu'un objet de risée, un être dépouillé de son faste, et je ne pus m'empêcher de rire de ma sotte admiration pour un coquin, dont je mesurais le bonheur à l'odeur de sa cuisine et à sa robe teinte du sang d'un coquillage des mers de Laconie. 17. Ce n'était rien pourtant. Lorsque j'ai vu l'usurier Gniphon se lamenter, se repentir avec amertume de n'avoir pas joui de ses richesses, et d'être mort sans y avoir goûté, contraint de les laisser au débauché Rhodocharès, son plus proche parent et son héritier immédiat suivant la loi, je n'ai pu mettre de bornes à mes éclats de rire, en me rappelant surtout la figure pâle et crasseuse, le front chargé de soucis de ce vieux fou, qui, riche seulement du bout des doigts, comptait les talents et les myriades amassés obole à obole, que va répandre à profusion le fortuné Rhodocharès. Mais pourquoi ne partons-nous pas ? Pendant la traversée, nous rirons de reste en les voyant pleurer. Clotho Monte ; le batelier va lever l'ancre. Charon 18. Hé ! l'ami, où vas-tu ? Ma barque est pleine. Reste ici : demain matin nous te passerons. Micylle Charon, ce n'est pas juste de laisser sur la rive un mort qui commence à sentir. Sois sûr que je te citerai au tribunal de Rhadamanthe, pour avoir violé la loi. Quel malheur ! 18. Ils sont partis ! On me laisse là tout seul. Mais pourquoi ne pas nager après eux ? Je n'ai pas peur de manquer de force et de me noyer, puisque je suis mort. Aussi bien je n'ai pas une obole à donner pour le péage. Clotho Qu'est-ce donc ? Halte-là, Mycille, il n'est pas permis de traverser de la sorte. Micylle Bon ! j'arriverai plus vite que vous. Clotho Non pas. Approchons-nous plutôt pour le prendre avec nous ; et toi, Mercure, tends-lui la main pour monter. Charon 19. Mais où s'assiéra-t-il ? Tout est plein, comme tu vois. Mercure Sur les épaules du tyran, ma foi ! Clotho Excellente idée, Mercure ! Monte, et éreinte-nous ce scélérat. Et nous, bon voyage ! Cyniscus Dis-moi, Charon, à te parler franchement, je n'ai pas une obole à te donner pour mon passage. Je n'ai absolument que cette besace et ce bâton. Seulement, si tu veux que je vide la sentine ou que je rame, je suis prêt. Tu n'auras pas à te plaindre, pourvu que tu me donnes une rame commode et solide. Charon Rame donc ; je me contenterai de ce payement. Cyniscus Ne faut-il pas aussi chanter une chanson de rameurs ? Charon Oui, par Jupiter ! si tu en sais quelqu'une bonne pour des marins. Cyniscus J'en sais plusieurs, Charon. Mais écoute, ils nous répondent par des gémissements ; ce vacarme va troubler notre chanson. Un riche 20. Ah ! mes richesses ! Un autre Ah ! mes campagnes ! Un autre Ah ! ah ! quelle maison j'ai quittée ! Un autre Que de talents j'ai laissés à mon héritier qui les dépensera ! Un autre Hélas ! hélas ! mes petits enfants ! Un autre Qui vendangera les vignes que j'ai plantées l'année dernière ? Mercure Et toi, Micylle, tu ne regrettes rien ? Il n'est cependant pas permis de passer sans répandre des larmes. Micylle Ma foi ! je n'ai aucun sujet de me désoler avec une traversée aussi belle. Mercure N'importe, il faut bien un peu pleurer, afin de ne pas déroger à la coutume. Micylle Je vais pleurer, Mercure, pour te faire plaisir. Ah ! mes cuirs ! ah ! mes vieux souliers ! ah ! mes savates pourries ! Désormais, infortuné, je ne resterai plus à jeun jusqu'au soir : je ne passerai plus l'hiver sans chaussures ; je ne courrai plus les rues à demi nu et claquant des dents. Qui donc aura mon tranchet et mon alêne ? Mais c'est assez pleuré ; nous voici tout à l'heure à l'autre bord. Charon 21. Allons ! paye, avant de descendre, le droit de passage. Donne aussi, toi. Bon ! Chacun a payé. Paye aussi ton obole, Micylle. Micylle Tu plaisantes, Charon, ou bien, comme on dit, tu veux écrire sur l'eau, si tu attends une obole de Micylle. Eh ! sais-je seulement si une obole est longue ou carrée ? Charon La belle traversée aujourd'hui, et la bonne aubaine. Descendez toujours. Je vais à présent chercher les chevaux, les boeufs, les chiens et les autres animaux, car il faut bien qu'ils passent aussi. Clotho Prends ces morts et accompagne-les, Mercure ; moi, je vais retourner chercher sur l'autre bord Indopatrès et Héramithre, deux Sères, qui se sont tués l'un l'autre dans un combat pour les limites de leur pays. Mercure Avancez, vous autres : ou plutôt suivez-moi tous à la file. Micylle 22. Par Hercule, quelle obscurité ! Où donc est le beau Mégille ? Comment distinguer ici laquelle est la plus belle de Phryné ou de Symmique ? Tout se ressemble, tout est de la même couleur ; rien n'est ni beau, ni plus beau. Ce manteau, qui naguère me semblait si vilain, est maintenant aussi précieux que la pourpre d'un roi ; mes vêtements et les siens sont également invisibles et plongés dans les mêmes ténèbres. Cyniscus, où es-tu donc ? Cyniscus Me voici, Micylle. Si tu veux, nous ferons route ensemble. Micylle Volontiers. Donne-moi la main. Dis-moi, Cyniscus, t'es-tu fait initier aux mystères d'Eleusis ? Ne trouves-tu pas que c'est ici la même chose ? Cyniscus Tu as raison. Regarde donc, voilà une femme qui s'avance par ici un flambeau à la main. Elle a l'oeil terrible et menaçant. Serait-ce par hasard Erinnys ? Micylle On le croirait, à son extérieur. Mercure 23. Reçois ces gens-là, Tisiphone ; il y en a mille quatre. Tisiphone Rhadamanthe vous attend depuis longtemps. Rhapamanthe Amène-les ici, Tisiphone ; et toi, Mercure, fais l'office de héraut ; appelle-les. Cyniscus Ah ! Rhadamanthe, au nom de ton père, fais-moi appeler et juger le premier. Rhapamanthe Pourquoi ? Cyniscus Je veux absolument accuser un homme que je sais avoir fait le mal durant sa vie. Mon témoignage n'aurait pas de valeur, si l'on ne connaissait auparavant qui je suis et comment j'ai vécu. Rhapamanthe Eh bien, qui es-tu ? Cyniscus Cyniscus, philosophe de profession, mon cher ami. Rhapamanthe Viens ici, et comparais le premier devant le tribunal. Toi, Mercure, appelle les accusateurs. Mercure 24. S'il y a quelqu'un qui veuille accuser Cyniscus ici présent, qu'il approche. Cyniscus Personne ne paraît. Rhapamanthe Oui, mais ce n'est pas assez, Cyniscus. Allons, déshabille-toi, que nous voyions tes taches. Cyniscus De quelles taches puis-je être marqué ? Rhapamanthe Chaque faute que vous commettez durant la vie imprime certaines taches invisibles sur votre âme. Cyniscus Eh bien, me voici tout nu ! Examine maintenant si j'ai quelqu'une des taches dont tu parles. Rhapamanthe Cet homme n'a pas de taches, sauf trois ou quatre, imperceptibles et qui échappent à la vue. Cependant, qu'est-ceci ? Des traces, des marques de brûlures qui ont été je ne sais comment effacées ou plutôt radicalement détruites ? Comment donc, Cyniscus, as-tu fait pour te rendre pur aussi complètement ? Cyniscus Je vais te le dire ; autrefois l'ignorance m'a fait commettre bien des fautes, et j'y gagnai de nombreuses taches ; mais du moment où je me suis mis à philosopher, j'ai lavé successivement mon âme de toutes ces souillures. Rhapamanthe Excellent remède, et des plus efficaces ! Va dans les îles Fortunées jouir de la société des hommes de bien, après que tu auras accusé le tyran dont tu nous as parlé. Qu'on en appelle d'autres ! Micylle 25. Mon affaire n'est pas longue, Rhadamanthe, un instant d'examen suffira. Me voilà tout nu, regarde. Rhapamanthe Qui es-tu ? Micylle Le savetier Micylle. Rhapamanthe Très bien, Micylle : tu es pur et sans taches ; va-t'en auprès de Cyniscus. Qu'on appelle maintenant le tyran. Mercure Mégapenthès, fils de Lacyde, approche. Où vas-tu ? Viens ici. C'est toi, tyran, que j'appelle. Saisis-le, Tisiphone, et amène-le en le tenant par le cou. Rhapamanthe Toi, Cyniscus, commence l'accusation, prouve-nous ses crimes ; le coupable est devant toi. Cyniscus 26. C'est bientôt fait ; il n'y a pas besoin de parler ; tu reconnaîtras tout de suite quel il est, à voir ses taches. Cependant je vais te démasquer cet homme, et le produire au grand jour, en disant ce que j'en sais. Tout ce qu'a fait ce triple coquin, lorsqu'il était simple particulier, je crois devoir n'en rien dire. Mais bientôt il s'associe des gens pleins d'audace, s'entoure de doryphores, se révolte contre sa ville natale, se proclame tyran, et tue indistinctement plus de dix mille citoyens. Maître de leurs richesses, et parvenu au comble de la fortune, il se livre à tous les genres possibles de débauches. Il traite avec une excessive cruauté, avec une extrême violence, ses malheureux compatriotes, déshonore les filles, corrompt les jeunes garçons, et se rue comme un homme ivre sur ses sujets. Son orgueil, son faste, ses mépris envers ceux qui l'abordaient, ne peuvent être punis d'un supplice qui les égale. Il eût été plus facile de regarder le soleil en face que ce tyran. On ne saurait énumérer tous les tourments qu'a inventés sa barbarie, qui n'a point épargné même ses proches. Et qu'on ne croie pas que mon accusation soit jetée à la légère : on peut se convaincre qu'elle est vraie, en citant ceux qu'il a fait mettre à mort. Voyez ! ils arrivent sans qu'on les appelle, ils l'entourent, ils le prennent à la gorge ! Tous, Rhadamanthe, ont été victimes de cet homme exécrable : les uns, victimes de la beauté de leurs femmes ; les autres, de l'indignation que leur causaient les infâmes outrages faits à leurs fils ; ceux-ci, parce qu'ils étaient riches ; ceux-là, parce qu'ils étaient sages, honnêtes, et désolés du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Rhapamanthe 27. Qu'as-tu à répondre, scélérat ? Mégapenthès J'ai commis les crimes qu'il m'impute ; mais pour le reste, c'est-à-dire les adultères, les outrages faits à de jeunes garçons, les séductions de jeunes filles, pour tout cela, Cyniscus en a menti. Cyniscus Et moi pour tout cela, Rhadamanthe, je produirai des témoins. Rhapamanthe Quels sont-ils ? Cyniscus Appelle ici, Mercure, la Lampe et le Lit de cet homme : ils déposeront sur tous les faits dont ils ont été les confidents. Mercure Lit et Lampe de Mégapenthès, approchez. C'est bien ; ils ont obéi. Rhapamanthe Dites ce que vous savez de ce Mégapenthès. Lit, parle le premier. Le Lit Tout ce qu'a dit Cyniscus est vrai, et je rougirais souverain Rhadamanthe, de raconter tout ce qui s'est passé sur moi. Rhapamanthe Ton témoignage est clair, quoique tu n'oses pas en dire davantage. Toi, maintenant, Lampe, fais ta déposition. La Lampe J'ignore ce qu'il faisait le jour ; j'étais absente alors ; mais ce qu'il faisait et souffrait la nuit, j'aurais honte de le dire. J'ai vu des infamies qu'on ne peut exprimer, qui dépassent toutes les horreurs. Souvent, je me hâtais de boire l'huile, afin de pouvoir m'éteindre ; mais il me faisait complice de ses abominations et souillait de cent façons ma lumière. Rhapamanthe 28. C'est assez de témoins. Dépouille-toi de ta pourpre, que nous puissions compter tes taches. Grands dieux ! il est marqué des pieds à la tête, il est livide, il est tout bleu de cette masse de taches. Quel genre de supplice lui infliger ? Faut-il le jeter dans le Pyriphlégéthon ou le livrer à Cerbère ? Cyniscus Nullement ; mais, si tu veux, je te proposerai un supplice d'un nouveau genre, et qui convient bien à ses crime. Rhapamanthe Parle, et je t'en saurai le meilleur gré. Cyniscus C'est l'usage, je crois, que les morts boivent l'eau du Léthé. Rhapamanthe Oui. Cyniscus Que lui seul soit condamné à n'en pas boire. Rhapamanthe 29. Pourquoi ? Cyniscus Il sera cruellement puni par le souvenir de sa puissance sur la terre et par la pensée de ses voluptés. Rhapamanthe Tu as raison. Qu'il subisse ce châtiment ; qu'on l'enchaîne auprès de Tantale, et qu'il se souvienne de ce qu'il a fait durant sa vie ! Traduction d'Eugène Talbot (1857) | ||