![]() | Le mythe de Psyché | ||||
MythesPsyché La Fontaine Sommaire Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | La Fontaine - Les Amours de Psyché et de Cupidon (1669)Psyché partit tout à l'heure. On ne la laissa parler à qui que ce soit. Elle alla trouver la Fée que son mari avait fait venir : cette Fée était dans le voisinage sans que personne en sût rien. De peur de soupçon, elle ne tint pas long discours à notre héroïne. Seulement elle lui dit : Vous voyez d'ici une vieille tour ; allez-y tout droit, et entrez dedans ; vous y apprendrez ce qu'il vous faut faire. N'appréhendez point les ronces qui bouchent la porte ; elles se détourneront d'elles-mêmes.Psyché remercie la Fée, et s'en va au vieux bâtiment. Entrée qu'elle fut, la tour lui parla : Bon jour, Psyché, lui dit-elle ; que votre voyage vous soit heureux ! Ce m'est un très grand honneur de vous recevoir en mes murs : jamais rien de si charmant n'y était entré. Je sais le sujet qui vous amène. Plusieurs chemins conduisent aux enfers ; n'en prenez aucun de ceux qu'on prend d'ordinaire. Descendez dans cette cave que vous voyez, et garnissez-vous auparavant de ce qui est à vos pieds : ce panier à anse vous aidera à le porter. Psyché baissa aussitôt la vue ; et comme le faîte de la tour était découvert, elle vit à terre une lampe, six boules de cire, un gros paquet de ficelle, un panier, avec deux deniers. Vous avez besoin de toutes ces choses, poursuivit la tour. Que la profondeur de cette cave ne vous effraie point, quoique vous ayez près de mille marches à descendre : cette lampe vous aidera. Vous suivrez à sa lueur un chemin voûté qui est dans le fond, et qui tous conduira jusqu'au bord du Styx. Il vous faudra donner à Charon un de ces deniers pour le passage, aussi bien en revenant qu'en allant. C'est un vieillard qui n'a aucune considération pour les Belles, et qui ne vous laissera pas monter dans sa barque sans payer le droit. Le fleuve passé, vous rencontrerez un âne boiteux et n'en pouvant plus de vieillesse, avec un misérable qui le chassera. Celui-ci vous priera de lui donner par pitié un peu de ficelle, si vous en avez dans votre panier, afin de lier certains paquets dont son âne sera chargé. Gardez-vous de lui accorder ce qu'il vous demandera ; c'est un piège que vous tend Vénus. Vous avez besoin de votre ficelle à une autre chose ; car vous entrerez incontinent dans un labyrinthe dont les routes sont fort aisées à tenir en allant ; mais, quand on en revient, il est impossible de les démêler : ce que vous ferez toutefois par le moyen de cette ficelle. La porte de deçà du labyrinthe n'a point de portier ; celle de delà en a un : c'est un chien qui a trois gueules, plus grand qu'un ours. Il discerne à l'odorat les morts d'avec les vivants, car il se rencontre des personnes qui ont affaire aussi bien que vous en ces lieux. Le portier laisse passer les premiers, et étrangle les autres devant qu'ils passent. Vous lui empâterez ses trois gueules en lui jetant dans chacune une de vos boules de cire, autant au retour. Elles auront aussi la force de l'endormir. Dès que vous serez sortie du labyrinthe, deux démons des champs élysées viendront au-devant de vous, et vous conduiront jusqu'au trône de Proserpine. Adieu, charmante Psyché : que votre voyage vous soit heureux ! Psyché remercie la tour, prend le panier avec l'équipage, descend dans la cave, et, pour abréger, elle arrive saine et sauve au-delà du labyrinthe, malgré les spectres qui se présentèrent sur son passage. Il ne sera pas hors de propos de vous dire qu'elle vit sur les bords du Styx gens de tous états arrivant de tous les côtés. Il y avait dans la barque, lorsque la Belle passa, un roi, un philosophe, un général d'armée, je ne sais combien de soldats, avec quelques femmes. Le roi se mit à pleurer de ce qu'il fallait quitter un séjour où étaient de si beaux objets. Le philosophe, au contraire, loua les Dieux de ce qu'il en était sorti avant que de voir un objet si capable de le séduire, et dont il pouvait alors approcher sans aucun péril. Les soldats disputèrent entre eux à qui s'assiérait le plus près d'elle, sans aucun respect du roi ni aucune crainte du général, qui n'avait pas son bâton de commandement. La chose allait à se battre et à renverser la nacelle, si Charon n'eût mis le hola à coups d'aviron. Les femmes environnèrent Psyché, et se consolèrent des avantages qu'elles avaient perdus, voyant que notre héroïne en perdait bien d'autres : car elle ne dit à personne qu'elle fût vivante. Son habit étonna pourtant la compagnie, tous les autres n'ayant qu'un drap. Aussitôt qu'elle fut sortie du labyrinthe, les deux démons l'abordèrent et lui firent voir les singularités de ces lieux. Elles sont tellement étranges que j'ai besoin d'un style extraordinaire pour vous les décrire. Polyphile se tut à ces mots ; et après quelques moments de silence il reprit d'un ton moins familier :
Cupidon ne manqua pas d'y pourvoir : et dès que Psyché eut passé le labyrinthe, il la fît conduire, comme je crois vous avoir dit, par deux démons des champs élysées ; ceux-là ne sont pas méchants. Ils la rassurèrent, et lui apprirent quels étaient les crimes de ceux qu'elle voyait tourmentés. La Belle en demeura toute consolée, n'y trouvant rien qui eût du rapport à son aventure. Après tout, la faute qu'elle avait commise ne méritait pas une telle punition. Si la curiosité rendait les gens malheureux jusqu'en l'autre monde, il n'y aurait pas d'avantage à être femme. En passant auprès des champs élysées, comme le nombre des bienheureux a de tout temps été fort petit, Psyché n'eut pas de peine à y remarquer ceux qui jusqu'alors avaient fait valoir la puissance de son époux, gens du Parnasse pour la plupart. Ils étaient sous de beaux ombrages, se récitant les uns aux autres leurs poésies, et se donnant des louanges continuelles sans se lasser. Enfin la Belle fut amenée devant le tribunal de Pluton. Toute la cour de ce Dieu demeura surprise. Depuis Proserpine ils ne se souvenaient point d'avoir vu d'objet qui leur eût touché le coeur que celui-là seul. Proserpine même en eut de la jalousie ; car son mari regardait déjà la Belle d'une autre sorte qu'il n'a coutume de faire ceux qui approchent de son tribunal, et il ne tenait pas à lui qu'il ne se défît de cet air terrible qui fait partie de son apanage. Surtout il y avait du plaisir à voir Rhadamanthe se radoucir. Pluton fit cesser pour quelques moments les souffrances et les plaintes des malheureux, afin que Psyché eût une audience plus favorable. Voici à peu près comme elle parla, adressant sa voix tantôt à Pluton et à Proserpine conjointement, tantôt à cette Déesse seule.
Aussitôt qu'elle eut atteint notre monde, et, que se trouvant sous ce conduit souterrain, elle crut n'avoir pour témoins que les pierres qui le soutenaient, la voilà tentée,à son ordinaire. Elle eut envie de savoir quel était ce fard dont Proserpine l'avait chargée. Le moyen de s'en empêcher ? elle serait femme, et laisserait échapper une telle occasion de se satisfaire ! A qui le diraient ces pierres ? possible personne qu'elle n'était descendu sous cette voûte depuis qu'on l'avait bâtie. Puis ce n'était pas une simple curiosité qui la poussait ; c'était un désir naturel et bien innocent de remédier au déchet où étaient tombés ses appas. Les ennuis, le hâle, mille autres choses l'avaient tellement changée qu'elle ne se connaissait plus elle-même. Il fallait abandonner les prétentions qui lui restaient sur le coeur de son mari, ou bien réparer ces pertes par quelque moyen. Où en trouverait-elle un meilleur que celui qu'elle avait en sa puissance, que de s'appliquer un peu de ce fard qu'elle portait à Vénus ? non qu'elle eût dessein d'en abuser ni de plaire à d'autres qu'à son mari ; les Dieux le savaient : pourvu seulement qu'elle imposât à l'Amour, cela suffirait. Tout artifice est permis quand il s'agit de regagner un époux. Si Vénus l'avait crue si simple que de n'oser toucher à ce fard, elle s'était fort trompée : mais, qu'elle y touchât ou non, Cythérée l'en soupçonnerait toujours, ainsi il lui serait inutile de s'en abstenir.
Psyché, alarmée, et se doutant presque de ce qui lui était arrivé, se hâta de sortir de cette cave, impatiente de rencontrer quelque fontaine dans laquelle elle pût apprendre l'état où cette vapeur l'avait mise. Quand elle fut dans la tour, et qu'elle se présenta à la porte, les épines qui la bouchaient et qui s'étaient d'elles-mêmes détournées pour laisser passer Psyché la première fois, ne la reconnaissant plus, l'arrêtèrent. La tour fut contrainte de lui demander son nom. Notre infortunée le lui dit en soupirant. Quoi ! c'est vous, Psyché ? Qui vous a teint le visage de cette sorte ? Allez vite vous laver, et gardez bien de vous présenter en cet état à votre mari. Psyché court à un ruisseau qui n'était pas loin, le coeur lui battant de telle manière que l'haleine lui manquait à chaque pas. Enfin elle arriva sur le bord de ce ruisseau, et, s'étant penchée, elle y aperçut la plus belle More du monde. Elle n'avait ni le nez ni la bouche comme l'ont celles que nous voyons ; mais enfin c'était une More. Psyché, étonnée, tourna la tête pour voir si quelque Africaine ne se regardait point derrière elle. N'ayant vu personne, et certaine de son malheur, les genoux commencèrent à lui faillir, les bras lui tombèrent. Elle essaya toutefois inutilement d'effacer cette noirceur avec l'onde. Après s'être lavée longtemps sans rien avancer : O destins, s'écria-t-elle, me condamnerez-vous à perdre aussi la beauté ? Cythérée, Cythérée, quelle satisfaction vous attend ! Quand je me présenterai parmi vos esclaves, elles me rebuteront ; je serai le déshonneur de votre cour. Qu'ai-je fait qui méritât une telle honte ? ne vous suffîsait-il pas que j'eusse perdu mes parents, mon mari, les richesses, la liberté, sans perdre encore l'unique bien avec lequel les femmes se consolent de tous malheurs ? Quoi ! ne pouviez-vous attendre que les années vous vengeassent ? c'est une chose sitôt passée que la beauté des mortelles ! la mélancolie serait venue au secours du temps. Mais j'ai tort de vous accuser : c'est moi seule qui suis la cause de mon infortune ; c'est cette curiosité incorrigible qui, non contente de m'avoir ôté les bonnes grâces de votre fils, m'ôte aussi le moyen de les regagner. Hélas ! ce sera ce fils le premier qui me regardera avec horreur, et qui me fuira. Je l'ai cherché par tout l'univers, et j'appréhende de le trouver. Quoi ! mon mari qui me fuira ! mon mari qui me trouvait si charmante ! Non, non, Vénus, vous n'aurez pas ce plaisir : et puisqu'il m'est défendu d'avancer mes jours, je me retirerai dans quelque désert où personne ne me verra ; j'achèverai mes destins parmi les serpents et parmi les loups : il s'en trouvera quelqu'un d'assez pitoyable pour me dévorer. Dans ce dessein elle court à une forêt voisine, s'enfonce dans le plus profond, choisit pour principale retraite un antre effroyable. Là son occupation est de soupirer et de répandre des larmes ; ses joues s'aplatissent ; ses yeux se cavent ; ce n'était plus celle de qui Vénus était devenue jalouse : il y avait au monde telle mortelle qui l'aurait regardée sans envie. | ||||