![]() | Le mythe de Psyché | |||||||
MythesPsyché La Fontaine Sommaire Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | La Fontaine - Les Amours de Psyché et de Cupidon (1669) A peine Vénus eut fait un mois de séjour à Cythère, qu'elle sut que les soeurs de son ennemie étaient mariées ; que leurs maris, qui étaient deux rois leurs voisins, les traitaient avec beaucoup de douceur et de témoignages d'affection ; enfin qu'elles avaient sujet de se croire heureuses. Quant à leur cadette, il ne lui était resté pas un seul amant, elle qui en avait eu une telle foule que l'on en savait à peine le nombre. Ils s'étaient retirés comme par miracle ; soit que ce fût le vouloir des dieux, soit par une vengeance particulière de Cupidon. On avait encore de la vénération, du respect, de l'admiration pour elle, si vous voulez ; mais on n'avait plus de ce qu'on appelle amour : cependant c'est la véritable pierre de touche à quoi l'on juge ordinairement des charmes de ce beau sexe.
Après que chacun eut bien raisonné sur ce miracle, Vénus déclara qu'elle en était cause ; qu'elle s'était ainsi vengée par le moyen de son fils ; que les parents de Psyché n'avaient qu'à se préparer à d'autres malheurs, parce que son indignation durerait autant que la vie, ou du moins autant que la beauté de leur fille ; qu'ils auraient beau s'humilier devant ses autels, et que les sacrifices qu'ils lui feraient seraient inutiles, à moins que de lui sacrifier Psyché même. C'est ce qu'on n'était pas résolu de faire : loin de cela, quelques personnes dirent à la belle que la jalousie de Vénus lui était un témoignage bien glorieux, et que ce n'était pas être trop malheureuse que de donner de l'envie à une déesse, et à une déesse telle que celle-là. Psyché eût voulu que ces fleurettes lui eussent été dites par un amant. Bien que sa fierté l'empêchât de témoigner aucun déplaisir, elle ne laissait pas de verser des pleurs en secret. Qu'ai-je fait au fils de Vénus ? disait-elle souvent en soi-même ; et que lui ont fait mes soeurs, qui sont si contentes ? Elles ont eu des amants de reste ; moi qui croyais être la plus aimable, je n'en ai plus. De quoi me sert ma beauté ? Les dieux en me la donnant ne m'ont pas fait un si grand présent que l'on s'imagine : je leur en rends la meilleure part ; qu'ils me laissent au moins un amant : il n'y a fille si misérable qui n'en ait un : la seule Psyché ne saurait rendre personne heureux ; les coeurs que le hasard lui a donnés, son peu de mérite les lui fait perdre. Comment me puis-je montrer après cet affront ? Va, Psyché, va te cacher au fond de quelque désert ; les dieux ne t'ont point faite pour être vue, puisqu'ils ne t'ont pas faite pour être aimée. Tandis qu'elle se plaignait ainsi, ses parents ne s'affligeaient pas moins de leur part ; et ne pouvant se résoudre à la laisser sans mari, ils furent contraints de recourir à l'oracle. Voici la réponse qui leur fut faite, avec la glose que les prêtres y ajoutèrent.
C'est ainsi que les bonnes gens cberchaient des raisons pour garder leur fille : mais elle-même leur représenta la nécessité de suivre l'oracle. Je dois mourir, dit-elle à son père ; et il n'est pas juste qu'une simple mortelle comme je suis entre en parallèle avec la mère de Cupidon. Que gagneriez-vous à lui résister ? Votre désobéissance nous attirerait une peine encore plus grande. Quelle que puisse être mon aventure, j'aurai lieu de me consoler quand je ne vous serai plus un sujet de larmes. Défaites-vous de cette Psyché sans qui votre vieillesse serait heureuse : souffrez que le ciel punisse une ingrate pour qui vous n'avez eu que trop de tendresse, et qui vous récompense si mal des inquiétudes et des soins que son enfance vous a donnés. Tandis que Psyché parlait à son père de cette sorte, le vieillard la regardait en pleurant, et ne lui répondait que par des soupirs. Mais ce n'était rien en comparaison du désespoir où était la mère. Quelquefois elle courait par les temples tout échevelée : d'autres fois elle s'emportait en blasphèmes contre Vénus ; puis, tenant sa fille embrassée, protestait de mourir plutôt que de souffrir qu'on la lui ôtât pour l'abandonner à un monstre. Il fallut pourtant obéir. En ce temps-là les oracles étaient maîtres de toutes choses ; on courait au devant de son malheur propre, de crainte qu'ils ne fussent trouvés menteurs : tant la superstition avait de pouvoir sur les premiers hommes ! La difficulté n'était donc plus que de savoir sur quelle montagne il fallait conduire Psyché. L'infortunée fille éclaircit encore ce doute. Qu'on me mette, dit-elle, sur un chariot sans cocher ni guide, et qu'on laisse aller les chevaux à leur fantaisie ; le sort les guidera infailliblement au lieu ordonné. Je ne veux pas dire que cette Belle, trouvant à tout des expédients, fût de l'humeur de beaucoup de filles, qui aiment mieux avoir un méchant mari que de n'en point avoir du tout. Il y a de l'apparence que le désespoir plutôt qu'autre chose lui faisait chercher ces facilités.
Après une traite de plusieurs jours, lorsque l'on commençait à douter de la vérité de l'oracle, on fut étonné qu'en côtoyant une montagne fort élevée, les chevaux, bien qu'ils fussent frais et nouveaux repus, s'arrêtèrent court, et quoi qu'on pût faire, ils ne voulurent point passer outre. Ce fut là que se renouvelèrent les cris ; car on jugea bien que c'était le mont qu'entendait l'oracle. Psyché descendit du char, et s'étant mise entre l'un et l'autre de ses parents, suivie de la troupe, elle passa dans un bois assez agréable, mais qui n'était pas de longue étendue. A peine eurent-ils fait quelque mille pas, toujours en montant, qu'ils se trouvèrent entre des rochers habités par des dragons de toutes espèces. A ces hôtes près, le lieu se pouvait bien dire une solitude, et la plus effroyable qu'on pût trouver. Pas un seul arbre, pas un brin d'herbe, point d'autre couvert que ces rocs, dont quelques uns avaient des pointes qui avançaient en forme de voûte, et qui, ne tenant presque à rien, faisaient appréhender à nos voyageurs qu'elles ne tombassent sur eux : d'autres se trouvaient creusés en beaucoup d'endroits par la chute des torrents ; ceux-ci servaient de retraite aux hydres, animal fort familier en cette contrée. Chacun demeura si surpris d'horreur, que, sans la nécessité d'obéir au Sort, on s'en fût retourné tout court. Il fallut donc gagner le sommet malgré qu'on en eût. Plus on allait en avant, plus le chemin était escarpé. Enfin, après beaucoup de détours, on se trouva au pied d'un rocher d'énorme grandeur, lequel était au faîte de la montagne, et où l'on jugea qu'il fallait laisser l'infortunée fille. De représenter à quel point l'affliction se trouva montée, c'est ce qui surpasse mes forces :
En cet état, et mourant presque d'appréhension, elle se sentit enlever dans l'air. D'abord elle se tint pour perdue, et crut qu'un démon l'allait emporter en des lieux d'où jamais on ne la verrait revenir. Cependant c'était le Zéphyre, qui incontinent la tira de peine, et lui dit l'ordre qu'il avait de l'enlever de la sorte et de la mener à cet époux dont parlait l'oracle, et au service duquel il était. Psyché se laissa flatter à ce que lui dit le Zéphyre ; car c'est un dieu des plus agréables. Ce ministre aussi fidèle que diligent des volontés de son maître la porta au haut du rocher. Après qu'il lui eut fait traverser les airs avec un plaisir qu'elle aurait mieux goûté dans un autre temps, elle se trouva dans la cour d'un palais superbe. Notre héroïne, qui commençait à s'accoutumer aux aventures extraordinaires, eut bien l'assurance de contempler ce palais à la clarté des flambeaux qui l'environnaient ; toutes les fenêtres en étaient bordées : le firmament, qui est la demeure des dieux, ne parut jamais si bien éclairé. Tandis que Psyché considérait ces merveilles, une troupe de Nymphes la vint recevoir jusque par-delà le perron ; et après une inclination très profonde, la plus apparente lui fît une espèce de compliment, à quoi la Belle ne s'était nullement attendue. Elle s'en tira pourtant assez bien. La première chose fut de s'enquérir du nom de celui à qui appartenaient des lieux si charmants, et il est à croire qu'elle demanda de le voir. On ne lui répondit là-dessus que confusément : puis ces Nymphes la conduisirent en un vestibule d'où l'on pouvait découvrir, d'un côté, les cours, et de l'autre côté, les jardins. Psyché le trouva proportionné à la richesse de l'édifice. De ce vestibule on la fit passer en des salles que la magnificence elle-même avait pris la peine d'orner, et dont la dernière enchérissait toujours sur la précédente. Enfin cette Belle entra dans un cabinet où on lui avait préparé un bain. Aussitôt ces Nymphes se mirent en devoir de la déshabiller et de la servir. Elle fit d'abord quelque résistance, et puis leur abandonna toute sa personne.
Pour revenir à la première nuit de ses noces, la seule chose qui l'embarrassait était que son mari l'avait quittée devant qu'il fût jour, et lui avait dit que, pour beaucoup de raisons, il ne voulait pas être connu d'elle, et qu'il la priait de renoncer à la curiosité de le voir. Ce fut ce qui lui en donna davantage. Quelles peuvent être ces raisons ? disait en soi-même la jeune épouse ; et pourquoi se cache-t-il avec tant de soin ? Assurément l'oracle nous a dit vrai quand il nous l'a peint comme quelque chose de fort terrible : si est-ce qu'au toucher et au son de voix il ne m'a semblé nullement que ce fût un monstre. Toutefois les dieux ne sont pas menteurs ; il faut que mon mari ait quelque défaut remarquable : si cela était, je serais bien malheureuse ! Ces réflexions tempérèrent pour quelques moments la joie de Psyché. Enfin elle trouva à propos de n'y plus penser, et de ne point corrompre elle-même les douceurs de son mariage. Dès que son époux l'eut quittée, elle tira les rideaux : à peine le jour commençait à poindre. En l'attendant, notre héroïne se mit à rêver à ses aventures, particulièrement à celles de cette nuit. Ce n'étaient pas véritablement les plus étranges qu'elle eût courues ; mais elle en revenait toujours à ce mari qui ne voulait point être vu. Psyché s'enfonça si avant en ses rêveries, qu'elle en oublia ses ennuis passés, les frayeurs du jour précédent, les adieux de ses parents, et ses parents mêmes ; et là-dessus elle s'endormit. Aussitôt le songe lui représente son mari sous la forme d'un jouvenceau de quinze à seize ans, beau comme l'Amour, et qui avait toute l'apparence d'un dieu. Transportée de joie, la Belle l'embrasse ; il veut s'échapper, elle crie : mais personne n'accourt au bruit. Qui que vous soyez, dit-elle, et vous ne sauriez être qu'un dieu, je vous tiens, ô charmant époux, et je vous verrai tant qu'il me plaira. L'émotion l'ayant éveillée, il ne lui demeura que le souvenir d'une illusion agréable ; et au lieu d'un jeune mari la pauvre Psyché ne voyant en cette chambre que des dorures, ce qui n'était pas ce qu'elle cherchait, ses inquiétudes recommencèrent. Le sommeil eut encore une fois pitié d'elle ; il la replongea dans les charmes de ses pavots : et la Belle acheva ainsi la première nuit de ses noces.
Des galeries elle repasse encore dans les chambres, afin d'en considérer les richesses, les précieux meubles, les tapisseries de toutes les sortes, et d'autres ouvrages conduits par la fille de Jupiter. Surtout on voyait une grande variété dans ces choses et dans l'ordonnance de chaque chambre : colonnes de porphyre aux alcôves, (ne vous étonnez pas de ce mot d'alcôve ; c'est une invention moderne, je vous l'avoue, mais ne pouvait-elle pas être dès lors en l'esprit des Fées ? et ne serait-ce point de quelque description de ce palais que les Espagnols, les Arabes, si vous voulez, l'auraient prise ?) les chapiteaux de ces colonnes étaient d'airain de Corinthe pour la plupart. Ajoutez à cela les balustres d'or. Quant aux lits, ou c'était broderie de perles, ou c'était un travail si beau que l'étoffe n'en devait pas être considérée. Je n'oublierai pas, comme on peut penser, les cabinets et les tables de pierreries ; vases singuliers et par leur matière et par l'artifice de leur gravure ; enfin de quoi surpasser en prix l'univers entier. Si j'entreprenais de décrire seulement la quatrième partie de ces merveilles, je me rendrais sans doute importun ; car à la fin on s'ennuie de tout, et des belles choses comme du reste. Je me contenterai donc de parler d'une tapisserie relevée d'or, laquelle on fit remarquer principalement à Psyché, non tant pour l'ouvrage, quoiqu'il fût rare, que pour le sujet. La tenture ctoit composée de six pièces.
Parmi cette diversité d'objets, rien ne plut tant à la Belle que de rencontrer partout son portrait, ou bien sa statue, ou quelque autre ouvrage de cette nature. Il semblait que ce palais fût un temple, et Psyché la déesse à qui il était consacré. Mais de peur que le même objet se présentant si souvent à elle ne lui devînt ennuyeux, les Fées l'avaient diversifié, comme vous savez que leur imagination est féconde. Dans une chambre elle était représentée en amazone ; dans une autre en Nymphe, en bergère, en chasseresse, en Grecque, en Persane, en mille façons différentes et si agréables, que cette Belle eut la curiosité de les éprouver, un jour l'une, un autre jour l'autre, plus par divertissement et par jeu que pour en tirer aucun avantage, sa beauté se soutenant assez d'elle-même. Cela se passait toujours avec beaucoup de satisfaction de sa part, force louanges de la part des Nymphes, un plaisir extrême de la part du monstre, c'est-à-dire de son époux, qui avait mille moyens de la contempler sans qu'il se montrât. Psyché se fit donc impératrice, simple bergère, ce qu'il lui plut. Ce ne fut pas sans que les Nymphes lui dissent qu'elle était belle en toutes sortes d'habits, et sans qu'elle-même se le dît aussi. Ah ! si mon mari me voyait parée de la sorte ! s'écriait-elle souvent étant seule. En ce moment-là son mari la voyait peut-être de quelque endroit d'où il ne pouvait être vu ; et outre le plaisir de la voir, il avait celui d'apprendre ses plus secrètes pensées, et de lui entendre faire un souhait où l'amour avait pour le moins autant de part que la bonne opinion de soi-même. Enfin il ne se passa presque point de jour que Psyché ne changeât d'ajustement. Changer d'ajustement tous les jours ! s'écria Acante ; je ne voudrais point d'autre paradis pour nos dames. On avoua qu'il avait raison, et il n'y en eut pas un dans la compagnie qui ne souhaitât un pareil bonheur à quelque femme de sa connaissance. Cette réflexion étant faite, Polyphile reprit ainsi : | |||||||