![]() | Le mythe d'Hérodiade / Salomé en littérature | ||||
MythesHérodiade Salomé Flaubert Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Gustave Flaubert - Hérodias (1877)
Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra dans la cour. Il s'appuyait sur le bras de son interprète, suivi d'une grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, ayant la toge, le laticlave, les brodequins d'un consul et des licteurs autour de sa personne.
Le Tétrarque était tombé aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de n'avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence. Autrement, il eût ordonné sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius. Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule à la mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats étaient innombrables dans la famille ; et quant à Lucius, maintenant son hôte, on devait le remercier comme vainqueur des Clites et père de ce jeune Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l'Orient était la patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimées en latin. Vitellius les accepta impassiblement.
C'étaient de merveilleuses bêtes, souples comme des serpents, légères comme des oiseaux. Elles partaient avec la flèche du cavalier, renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de l'embarras des rochers, sautaient au-dessus des abîmes, et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique ; un mot les arrêtait. Dès que Iacim entra, elles vinrent à lui, comme des moutons quand paraît le berger ; et, avançant leur encolure, elles le regardaient inquiètes avec leurs yeux d'enfant. Par habitude, il lança du fond de sa gorge un cri rauque qui les mit en gaieté ; et elles se cabraient, affamées d'espace, de mandant à courir. Antipas, de peur que Vitellius ne les enlevât, les avait emprisonnées dans cet endroit, spécial pour les animaux, en cas de siège. «L'écurie est mauvaise, dit le Proconsul, et tu risques de les perdre ! Fais l'inventaire, Sisenna !» Le publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et les inscrivit. Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs, pour piller les provinces. Celui-ci flairait partout, avec sa mâchoire de fouine et ses paupières clignotantes. Enfin, on remonta dans la cour. Des rondelles de bronze au milieu des pavés, çà et là, couvraient les citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui n'avait pas sous les talons leur sonorité. Il les frappa toutes alternativement, puis hurla, en piétinant : «Je l'ai ! je l'ai ! C'est ici le trésor d'Hérode !» La recherche de ses trésors était une folie des Romains. Ils n'existaient pas, jura le Tétrarque. Cependant, qu'y avait-il là-dessous ? «Rien ! un homme, un prisonnier. - Montre-le !» dit Vitellius. Le Tétrarque n'obéit pas ; les Juifs auraient connu son secret. Sa répugnance à ouvrir la rondelle impatientait Vitellius. «Enfoncez-la !» cria-t-il aux licteurs. Mannaëi avait deviné ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache, qu'on allait décapiter Iaokanann ; et il arrêta le licteur au premier coup sur la plaque, insinua entre elle et les pavés une manière de crochet, puis, roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement, elle s'abattit ; tous admirèrent la force de ce vieillard. Sous le couvercle doublé de bois, s'étendait une trappe de même dimension. D'un coup de poing, elle se replia en deux panneaux ; on vit alors un trou, une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe ; et ceux qui se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et d'effrayant. Un être humain était couché par terre, sous de longs cheveux se confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. Il se leva. Son front touchait à une grille horizontalement scellée ; et, de temps à autre, il disparaissait dans les profondeurs de son antre.
Ce fut d'abord un grand soupir, poussé d'une voix caverneuse. Hérodias l'entendit à l'autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule ; et elle écoutait, une main sur l'épaule de Mannaëi, le corps incliné. La voix s'éleva : «Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes !» On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D'autres accoururent. «Malheur à toi, ô peuple ! et aux traîtres de Juda, aux ivrognes d'Ephraim, à ceux qui habitent la vallée grasse, et que les vapeurs du vin font chanceler ! Qu'ils se dissipent comme l'eau qui s'écoule, comme la limace qui se fond en marchant, comme l'avorton d'une femme qui ne voit pas le soleil. Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l'Eternel ne s'arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d'un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répandra sur les montagnes tous les morceaux de votre chair !» De quel conquérant parlait-il ? Etait-ce de Vitellius ? Les Romains seuls pouvaient produire cette extermination. Des plaintes s'échappaient : «Assez ! assez ! qu'il finisse !» Il continua plus haut : «Auprès du cadavre de leurs mères, les petits enfants se traîneront sur les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain à travers les décombres, au hasard des épées. Les chacals s'arracheront des ossements sur les places publiques, où le soir les vieillards causaient. Les vierges, en avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de l'étranger, et tes fils les plus braves baisseront leur échine, écorchée par des fardeaux trop lourds !» Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son histoire. C'étaient les paroles des anciens prophètes. Iaokanaan les envoyait, comme de grands coups, l'une après l'autre. Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonçait un affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-né un bras dans la caverne du dragon, l'or à la place de l'argile, le désert s'épanouissant comme une rose : «Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne coûtera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers ; on s'endormira dans les pressoirs le ventre plein ! Quand viendras-tu, toi que j'espère ? D'avance, tous les peuples s'agenouillent, et ta domination sera éternelle, Fils de David !» Le Tétrarque se rejeta en arrière, l'existence d'un Fils de David l'outrageant comme une menace. Iaokanann l'invectiva pour sa royauté. «Il n'y a pas d'autre roi que l'Eternel !» et pour ses jardins, pour ses statues, pour ses meubles d'ivoire, comme l'impie Achab ! Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu à sa poitrine, et le lança dans la fosse, en lui commandant de se taire. La voix répondit : «Je crierai comme un ours, comme un âne sauvage, comme une femme qui enfante ! Le châtiment est déjà dans ton inceste, Dieu t'afflige de la stérilité du mulet !» Et des rires s'élevèrent, pareils au clapotement des flots. Vitellius s'obstinait à rester. L'interprète, d'un ton impassible, redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann rugissait dans la sienne. Le Tétrarque et Hérodias étaient forcés de les subir deux fois. Il haletait, pendant qu'elle observait béante le fond du puits.
«Ah ! c'est toi, Iézabel ! Tu as pris son coeur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts, pour accomplir tes sacrifices ! Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles, tes robes de pourpre, tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d'argent, tes éventails en plumes d'autruche, les patins de nacre qui haussent ta taille, l'orgueil de tes diamants, les senteurs de tes cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse ; et les cailloux manqueront pour lapider l'adultère !» Elle chercha du regard une défense autour d'elle. Les Pharisiens baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducéens tournaient la tête, craignant d'offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir. La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de tonnerre, et, l'écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait Machaerous d'éclats multipliés. «Etale-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Ote ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves ! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! L'Eternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite ! maudite ! Crève comme une chienne !» La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Manaëi voulait étrangler Iaokanann. Hérodias disparut. Les Pharisiens étaient scandalisés. Antipas, au milieu d'eux, se justifiait. «Sans doute, reprit Eléazar, il faut épouser la femme de son frère, mais Hérodias n'était pas veuve, et de plus elle avait un enfant, ce qui constituait l'abomination. - Erreur ! erreur ! objecta le Sadducéen Jonathan. La Loi condamne ces mariages, sans les proscrire absolument. - N'importe ! On est pour moi bien injuste ! disait Antipas, car, enfin, Absalon a couché avec les femmes de son père, Juda avec sa bru, Ammon avec sa soeur, Lot avec ses filles.» Aulus, qui venait de dormir, reparut à ce moment-là. Quand il fut instruit de l'affaire, il approuva le Tétrarque. On ne devait point se gêner pour de pareilles sottises ; et il riait beaucoup du blâme des prêtres, et de la fureur de Iaokanann. Hérodias, au milieu du perron, se retourna vers lui. «Tu as tort, mon maître ! Il ordonne au peuple de refuser l'impôt. - Est-ce vrai ?» demanda tout de suite le Publicain. Les réponses furent généralement affirmatives. Le Tétrarque les renforçait. Vitellius songea que le prisonnier pouvait s'enfuir ; et comme la conduite d'Antipas lui semblait douteuse, il établit des sentinelles aux portes, le long des murs et dans la cour. Ensuite, il alla vers son appartement. Les députations des prêtres l'accompagnèrent. Sans aborder la question de la sacrificature, chacune émettait ses griefs. Tous l'obsédaient. Il les congédia. Jonathas le quittait, quand il aperçut, dans un créneau, Antipas causant avec un homme à longs cheveux et en robe blanche, un Essénien ; et il regretta de l'avoir soutenu. Une réflexion avait consolé le Tétrarque. Iaokanann ne dépendait plus de lui ; les Romains s'en chargeaient. Quel soulagement ! Phanuel se promenait alors sur le chemin de ronde. Il l'appela, et, désignant les soldats : «Ils sont les plus forts ! je ne peux le délivrer ! ce n'est pas ma faute !» La cour était vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel, qui enflammait l'horizon, les moindres objets perpendiculaires se détachaient en noir. Antipas distingua les salines à l'autre bout de la mer Morte, et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils étaient partis ? La lune se levait ; un apaisement descendait dans son coeur. Phanuel, accablé, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il révéla ce qu'il avait à dire. Depuis le commencement du mois, Il étudiait le ciel avant l'aube, la constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait à peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu ; d'où il augurait la mort d'un homme considérable, cette nuit même, dans Machaerous. Lequel ? Vitellius était trop bien entouré. On n'exécuterait pas Iaokanann. «C'est donc moi !» pensa le Tétrarque. Peut-être que les Arabes allaient revenir ? Le Proconsul découvrirait ses relations avec les Parthes ! Des sicaires de Jérusalem escortaient les prêtres ; ils avaient sous leurs vêtements des poignards ; et Ie Té-trarque ne doutait pas de la science de Phanuel. Il eut l'idée de recourir à Hérodias. Il la haïssait pourtant. Mais elle lui donnerait du courage ; et tous les liens n'étaient pas rompus de l'ensorcellement qu'il avait autrefois subi. Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de porphyre ; et des poudres, des onguents, des étoffes pareilles à des nuages, des broderies plus légères que des plumes, étaient dispersées. Il ne dit pas la prédiction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des Arabes ; elle l'eût accusé d'étre lâche. Il parla seulement des Romains ; Vitellius ne lui avait rien confié de ses projets militaires. Il le supposait ami de Caïus, que fréquentait Agrippa ; et il serait envoyé en exil, ou peut-être on l'égorgerait. Hérodias, avec une indulgence dédaigneuse, tâcha de le rassurer. Enfin, elle tira d'un petit coffre une médaille bizarre, ornée du profil de Tibère. Cela suffisait à faire pâlir les licteurs et fondre les accusations. Antipas, ému de reconnaissance, lui demanda comment elle l'avait. «On me l'a donnée», reprit-elle. Sous une portière en face, un bras nu s'avança, un bras jeune, charmant et comme tourné dans l'ivoire par Polyclète. D'une façon un peu gauche, et cependant gracieuse, il ramait dans l'air, pour saisir une tunique oubliée sur une escabelle près de la muraille. Une vieille femme la passa doucement, en écartant le rideau. Le Tétrarque eut un souvenir, qu'il ne pouvait préciser. «Cette esclave est-elle à toi ? - Que t'importe ?» répondit Hérodias.
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