L'histoire longue mais peu connue de la trahison d'Enée et d'Anténor concerne aussi l'auteur de l'oeuvre plus renommée de la littérature italienne. Dans son voyage à travers l'Au-Delà, Dante se fait guider par Virgile, symbole de la raison humaine et modèle insurpassable de poésie, qui avait fait du fils d'Anchise et Vénus le Pius Aeneas.
Dante parle souvent d'Enée, directement ou indirectement, dans la Comédie et ailleurs (cf Dante et les héros de la guerre de Troie), et son portrait du héros est naturellement dérivé de Virgile. Mais notre attention doit se porter sur le passage qui évoque son destin après la mort :
Enfer, IV, v.121-123 |
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| I' vidi Elettra con molti compagni, tra ' quai conobbi Ettòr ed Enea, Cesare armato con li occhi grifagni. |
Je vis Electre, accompagnée de beaucoup d'autres, parmi lesquels je reconnus Hector, et Enée, et César, armé de ses yeux d'épervier. |
Le pieux héros est donc placé, comme les autres grands esprits, dans les Limbes : mais l'étonnant est que Dante cette fois se contente de mentionner son nom, sans
développer.
Passons au cercle infernal dans lequel sont glacés les traîtres, les pécheurs les plus proches de Lucifer : il s'appelle Antenora, c'est l'endroit où se
situent les traîtres à leur patrie... Entre autres, Ugolino della Gherardesca ronge pour l'éternité le crâne de son ennemi, l'archévêque Ruggieri
degli Ubaldini. Par ailleurs, dans le Purgatoire, un personnage singulier, Jacopo del Cassero, raconte avoir été tué par le tyran Ezzelino da Romano à Padoue, la
terre déloyale des Antenorii, là où il croyait ne plus courir de risques...
Enfer, XXXII 88 |
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| (Celui qui parle est Bocca degli Abati, le traître di Montaperti): « Or tu chi se' che vai per l'Antenora, percotendo, rispuose, altrui le gote, sì che, se fossi vivo, troppo fora ? ». |
Et toi, qui es-tu, répond-il, qui, à travers l'Antenora, vas heurtant les joues des autres, tellement que trop serait-ce si tu étais vivant ? |
Purgatoire, V, 75 |
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| Quindi fu' io ; ma li profondi fóri ond'uscì 'l sangue in sul quale io sedea, fatti mi fuoro in grembo a li Antenori, là dov'io più sicuro esser credea : quel da Esti il fé far, che m'avea in ira assai più là che dritto non volea. |
De là je fus, mais les profondes blessures par où sortit le sang dans lequel l'âme siège, me furent faites les fils d'Antenor, là où je croyais être le plus en sûreté : me le fit faire un des Este, beaucoup plus irrité contre moi que ne le voulait le droit. |
Dante devait connaître parfaitement l'histoire de la trahison, sinon son public n'aurait pas compris le sens des mots Antenora et Antenorii. Mais évidemment, cela
ne signifie pas qu'il l'ait crue véritable : je suis sûr au contraire qu'il n'y croyait pas. Mais le nom d'Anténor était lié dans la plupart des
témoignages à celui d'Enée, et le peu de place que Dante lui accorde dans les Limbes me paraît un silence voulu.
Je ne connais personne qui ait avant moi exploré cette dernière étape de l'histoire de l'Impius Aeneas, en Italie ou ailleurs. Mon hypothèse critique est plus
amplement discutée dans mon livre, et toute évaluation sera la bienvenue.
Merci au professeur Francesco Chiappinelli de nous avoir fourni ces textes.
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