Deux rhéteurs hellénistes, masqués derrière les pseudonymes de Darès et Dictys, se déclarent témoins directs de la guerre, l'un comme Troyen, l'autre comme Grec (cf le résumé (en italien) de cette contribution). Ils seraient donc plus dignes de foi qu'Homère, et leur récits s'accordent à mentionner la traîtrise d'Anténor et d'Enée.

Darès le Phrygien - De excidio urbis Troiae

CORNELIUS NEPOS SALLUSTIO CRISPO S.
Cum multa Athenis studiosissime agerem, inveni historicam Daretis Phrygii, ipsius manu scriptam, ut titulus indicat, quam de Graecis et Trojanismem oriae mandavit. Quam ego summo amore complexus, continuo transtuli. Cui nihil adjiciendum vel diminuendum reformandi causa putavi, alioquin mea posset videri. Optimum ergo duxi, vere et simpliciter perscripta, si eam ad verbum in Latinitatem transverterem, ut legentes cognoscere possent, quomodo hae res gestae essent : utrum magis vera existiment, quae Dares Phrygius memoriae commendavit, qui per id tempus vixit et militavit, quo Graeci Trojanos oppugnarent ; an Homero credendum, qui post multos annos natus est, quam bellum hoc gestum fuisset : de qua re Athenis judicium fuit, cum pro insano Homerus haberetur, quod Deos cum hominibus belligerasse descripsit. Sed hactenus ista. Nunc ad pollicitum revertamur.


CORNELIUS NEPOS A SALLUSTE, SALUT.
Pendant mon séjour à Athènes, m'occupant avec beaucoup d'ardeur de recherches convenables à mes études, je fis la découverte d'une histoire par Darès de Phrygie, écrite de sa propre main, et qui, comme le titre le porte, a été composée pour instruire la postérité de la guerre des Grecs contre les Troyens. Je m'en emparai avec empressement, et je résolus de la traduire au plutôt dans notre langue. Pour empêcher qu'on ne m'attribuât cet ouvrage, je n'ai rien voulu ajouter à l'original, ni en rien retrancher, même sous prétexte de le rendre meilleur. Comme cette histoire est écrite avec vérité et simplicité, j'ai pensé qu'elle devait être rendue dans un latin littéral, afin que les lecteurs pussent mieux connaître les circonstances de la guerre de Troie, et juger lequel des deux est le plus digne de foi, ou de Darès, qui a vécu et combattu dans le temps que les Grecs faisaient la guerre aux Troyens, ou d'Homère, qui n'est venu au monde qu'un grand nombre d'années après cet événement, Je vous dirai que plusieurs des personnes d'Athènes regardent Homère comme un écrivain sans jugement, pour avoir fait combattre ensemble les dieux et les hommes. En voilà assez sur ce sujet : je reviens à ce que je vous ai promis.

[37] Haec postquam Trojani viderunt, Antenor, Polydamas, Aeneas ad Priamum veniunt. Agunt cum eo, ut concilium vocet, de fortunis suis quid sit faciendum. Priamus concilium convocat : illi postulaverunt loquendi facultatem dari: jubet dicere eos quid desiderent. Antenor commemorat, principes defensores Trojae Hectorem ceterosque natos ejus cum advenis ductoribus interfectos esse ; magnos fortissimosque adhuc contra stare, Agamemnonem, Menelaum, Neoptolemum, non minus fortem quam pater ejus fuisset, Ulyssem, Nestorem, Diomedem, Ajacem Locrum, ceterosque quam plures summae prudentiae. Contra, Trojanos clausos et contritos esse. Suadet potius, ut Helena his, et quae Alexander abstulit reddantur, et pax fiat. Postquam multa verba de pace concilianda dixerunt, surgit Amphimachus filius Priami adolescens fortissimus : malisque verbis adortus est Antenorem, et eos qui consenserant, increpare, factaque eorum coepit, et suadere potius exercitu irruptionem in castra facere, usque dum vincant, aut victi pro patria occumbant. Postquam is finem fecit, Aeneas exsurgit, lenibus mitibusque verbis refutat, pacem ab Argivis peti magnopere suadet.

Se voyant ainsi enfermés dans leurs remparts, Anténor, Polydamas et Enée vont trouver Priam, et l'engagent à assembler le conseil pour délibérer sur le parti qu'exigent les circonstances. Priam se rend à leur voeux, et leur ordonne de dire leur sentiment. Anténor prend alors la parole et dit : « Sire, tous les princes défenseurs de Troie, Hector et vos autres fils, ont été tués; le plupart des princes étrangers qui vous ont amené des secours ont éprouvé le même sort, et nous avons encore contre nous de grands et de vaillants capitaines, Agamemnon, Ménélas, Néoptolème, jeune guerrier non moins redoutable que son père, Ulysse, Nestor, Diomède, Ajax de Locres, et plusieurs autres dont la prudence égale la valeur. Quelle situation est celle des Troyens ! enfermés dans leurs murailles, ils sont découragés, atterrés, et devenus incapables de plus rien entreprendre. Que ne rendons-nous Hélène et le butin qu'Alexandre emporta avec elle de la Grèce ! que ne faisons-nous la paix ! » Après que d'autres chefs troyens eurent prononcé des discours en faveur de la paix, Amphimaque, fils de Priam, jeune homme d'un grand courage, se levant, adressa d'abord à Anténor des paroles outrageantes, ainsi qu'à ceux qui pensaient comme lui et se mit à leur faire de vifs reproches au sujet de leur conduite. « Faisons plutôt avec l'armée, ajouta-t-il, une irruption dans le camp des Grecs ; ou remportons la victoire, ou, vaincus, mourons pour la patrie ». Enée se leva lorsqu'Amphimaque eut cessé de parler, et, par un discours plein d'une douce persuasion, réfutant celui du fils de Priam, il prouva par de fortes raisons qu'il fallait demander la paix à l'ennemi.

[38] Postquam finis dicendi factus est, Priamus magno animo surgit, ingerit multa mala Antenori et Aeneae : eos auctores belli appetendi fuisse, et legatos in Graeciam mittendi, cum ipse quoque Antenor legatus redierit, et renuntiaverit se contumeliose tractatum esse. Deinde et Aeneam, qui cum Alexandro Helenam et praedam eripuerit[...]

Lorsque Enée eut cessé de parler, Priam, animé de la plus vive indignation, lui fit des sanglants reproches, ainsi qu'à Anténor. Eux seuls, dit-il, m'ont poussé à la guerre, eux seuls m'ont conseillé d'envoyer des ambassadeurs chez les Grecs. N'est-ce pas Anténor qui, de retour de cette ambassade, nous entretint des outrages qu'il avait reçus des Grecs ? Enée n'était-il pas le complice d'Alexandre dans l'enlèvement d'Hélène, et dans le pillage des trésors qu'il emporta avec elle ?

[39] Eodem die conveniunt clam Antenor, Polydamas, Ucalegon, Amphidamas, Dolon: dicunt se mirari pertinaciam regis qui clausus cum patria et comitibus perire mallet, quam pacem facere. Antenor ait se invenisse quid faciendum sit, quod sibi et illis in commune proficiat, dum sibi et illis foret fides. Omnes se in fide astringunt. Antenor, ut vidit se obstrictum, mittit ad Aeneam, dicens, prodendam esse patriam, et sibi suisque cavendum esse : ad Agamemnonem de his aliquem mittendum esse : nam regem iratum de concilio surrexisse, quia ei pacem suaserit : vereri se ne quid novi consilii ineat. Itaque omnes promittunt : statimque Polydamantem, qui ex his unus erat, ad Agamemnonem clam mittunt. Polydamas in castra Argivorum pervenit, Agamemnonem convenit, dixitque ea quae suis placerent.

Le même jour, Anténor, Polydamas, Ucalégon, Amphidamas, Dolon, s'assemblent en secret. Réunis, ils ne peuvent s'empêcher de se témoigner mutuellement leur surprise de ce que le roi, tout bloqué qu'il était par les Grecs dans sa capitale, s'obstinait à repousser la paix, et à vouloir périr avec la patrie et tous ses serviteurs. « Je connais, leur dit Anténor, le parti qu'il faut prendre, et qui nous sera utile à tous ; je vous en ferai part si vous avez confiance en moi, et si vous vous fiez les uns aux autres ». Tous lui promettent le secret, et s'y engagent par serment. Se voyant donc obligé de se découvrir, il fait proposer à Enée de livrer la ville aux ennemis, s'il veut pourvoir à son salut et à celui de ses amis, et engage les autres à envoyer quelqu'un d'entre eux à Agamemnon pour traiter avec lui de cette reddition. Afin de déterminer Enée à cette trahison, il ne manque pas de lui dire qu'il appréhende vivement que le roi, qui était sorti du conseil irrité de ce qu'il avait proposé de faire le paix, ne prit quelque funeste résolution. Les amis d'Anténor approuvent sa proposition, et envoient secrètement Polydamas, l'un d'entre eux, vers Agamemnon.

[40] Agamemnon clam nocte omnes duces in concilium convocat, refert eadem : quid cuique videatur, dicere jubet. Omnibus placitum est, ut fides proditoribus servetur. Ulysses et Nestor vereri se dixere, hanc temeritatem subire. Neoptolemus eos refutat. Dum inter se certant, placitum est, signum a Polydamante exigi, et idipsum per Sinonem ad Aeneam, Anchisem, et Antenorem mitti. Sinon ad Trojam proficiscitur. Et quia nondum claves portae Amphimachi custodibus traditae erant, signo dato Sinon, nomine Aeneae, et Anchisae, et Antenoris audito, confirmatus, Agamemnoni renuntiat. Tunc placitum est omnibus, ut fides daretur, et jurejurando confirmaretur, Antenori, Aeneae, Ucalegoni, Polydamanti, Doloni, suisque parentibus, liberis, conjugibusque, et consanguineis propinquis, et amicis qui una conjurassent, omnibus fidem praestari, suaque omnia sacra et bona incolumia habere liceat. Hoc pacto confirmato, et jurejurando astricto, suadet Polydamas, noctu exercitum ad portam Scaeam ut adducant, ubi extrinsecus caput equi pictum est, ibi praesidia habere noctu Antenorem cum Anchise, exercitusque noctu portam reseraturos, eisque lumen prolaturos. Id signum eruptionis fore, quod ibi praesto forent qui ad regiam eos ducant.

Lorsque Polydamas fut arrivé au camp des Grecs, Agamemnon assembla secrètement et pendant la nuit les chefs de l'armée, et les instruisit de ce qu'il venait d'apprendre de cet envoyé. Tous furent d'avis qu'il devait garder aux traîtres la parole qu'il leur avait donnée. Ulysse et Nestor, qui craignaient quelque surprise, furent seuls d'un sentiment contraire ; mais Néoptolème réfuta leurs raisons. Pendant qu'ils se disputaient, le conseil décida que l'on demanderait un mot d'ordre à Polydamas ; celui-ci ayant donné le mot, on chargea Sinon de le porter à Enée, à Anchise et à Anténor. Cet émissaire arrivé sous les murs de Troie, dont les portes n'avaient pas encore été livrées à la garde d'Amphimaque, prononça le mot d'ordre, et on lui répondit par les noms d'Anchise, d'Enée et d'Anténor. Alors, pleinement rassuré, il retourna aussitôt vers Agamemnon. D'après son rapport, le conseil des Grecs décida. que l'on s'engagerait par serment à permettre à Anténor, Enée, Ucalégon, Polydamas, Dolon, à leurs parents, à leurs épouses, à leurs proches, et à tous ceux qui habitaient avec eux, de sauver toutes leurs richesses et les choses sacrées qui leur appartenaient. Cet engagement ratifié et revêtu de la sanction du serment, Polydamas conseille aux Grecs de conduire pendant la nuit leur armée devant la porte de Scée, sur laquelle était représentée la tête d'un cheval, parce qu'Anténor et Anchise, qui la gardaient pendant la nuit, la leur ouvriraient et leur montreraient un flambeau. Il ajouta que c'était le signal de leur arrivée, et qu'aussitôt ils trouveraient des guides pour les conduire au palais du roi.

[41] Postquam pacta confirmata sunt, Polydamas in oppidum redit, facta renuntiat, dicit Antenori et Aeneae, ceterisque quibuscum actum erat, ut suos omnes ad Scaeam portam adducant, noctu Scaeam portam aperiant, lumen ostendant, exercitum introducant. Antenor et Aeneas noctu ad portam praesto fuerunt, Neoptolemum susceperunt, exercitui portam reseraverunt, lumen ostenderunt, fugae praesidium sibi et suis omnibus ut esset postulaverunt. Neoptolemus irruptionem facit, Trojanos caedit, persequitur Priamum, quem ante aram Jovis obtruncat. Hecuba, dum fugit cum Polyxena, Aeneae occurrit, Polyxenam ei tradidit, quam Aeneas ad patrem Anchisem abscondit. Andromacha et Cassandra in aede Minervae se tegunt. Tota die et nocte Argivi non cessant vastare, praedam asportare.

Lorsque tout est convenu et arrêté, Polydamas retourne à la ville. A son arrivée, il rend compte à Enée, à Anténor et aux autres conjurés de tout ce qui s'est passé dans le conseil des Grecs, et les avertit de placer leurs soldats à la porte de Scée, de rouvrir pendant la nuit, de montrer un flambeau et de recevoir l'armées ennemie. La nuit venue, Enée et Anténor se rendent aussitôt au poste que Polydamas vient de leur désigner, introduisent Néoptolème avec le reste de l'armée, lui montrent un flambeau, et lui demandent en même temps de protéger leur fuite et celle de tous ceux de leur parti. Mais, sans s'arrêter, Néoptolème se précipite dans la ville, taille en pièces tous les Troyens qui se trouvent sur son passage, entre dans le palais de Priam, le poursuit, et lui donne la mort devant l'autel de Jupiter. Hécube, fuyant avec Polyxène, rencontre Enée, et lui remet cette princesse : Enée la conduit et la cache dans la maison de son père Anchise. Andromaque et Cassandre cherchent un asile dans le temple de Minerve. Pendant tout le jour suivant et toute l'autre nuit, les Grecs ne cessèrent de piller la ville et d'emporter leur butin.

[42] Postquam dies illuxit, Agamemnon omnes duces in arcem Minervae convocat : Diis gratias agit, exercitum collaudat, omnem praedam jubet in medium afferri : eam se pariter cum omnibus partiturum : simulque exercitum consulit, an placeat Antenori et Aeneae, cum his qui una patriam prodiderant, servari, quod illis clam confirmaverant. Exercitus totus conclamat, placere sibi ; itaque convocatis omnibus, omnia sua reddidit [...]

Au commencement du deuxième jour, Agamemnon assembla tous les chefs dans le temple de Minerve. Là, il rendit grâces aux dieux, fit l'éloge de l'armée, et ordonna que tout le butin fût rassemblé dans un même endroit pour être également partagé. Ensuite il demanda aux soldats s'il leur plaisait que l'on tînt les engagements secrets avec Enée et Anténor et les autres qui avaient trahi leur patrie. Toute l'armée ayant donné son consentement par acclamation, il se fit amener ces Troyens, et leur rendit tout ce qui leur appartenait.

[43] Calchas respondit, Inferis non esse satisfactum. Neoptolemo in mentem venit, Polyxenam, cujus causa pater perierat, non esse in regia inventam. Agamemnonem poscit, conqueritur, accusat exercitum. Antenorem accersiri jubet, imperat ut perquirat eam et adducat. Is ad Aeneam venit, et diligentius perquirit : utque primum Argivi proficiscantur, Polyxenam, ut absconditam invenit, ad Agamemnonem adducit. Agamemnon Neoptolemo illam tradit : isque eam ad tumulum patris jugulat. Agamemnon iratus Aeneae quod Polyxenam absconderat, cum suis protinus patria excedere jubet. Aeneas cum suis omnibus navibus proficiscitur, Antenori terram tradit. Agamemnon postquam profectus est, Helena, post aliquot dies, moesta magis quam alacris, domum reportatur cum suo Menelao. Helenus cum Hecuba, Andromacha, et Cassandra Chersonesum petunt.

Calchas, consulté, répondit que les divinités infernales n'étaient pas encore satisfaites. Alors il vient dans l'esprit à Néoptolème que Polyxène, qui avait été cause de la mort de son père, n'a pas été trouvée dans le palais de Priam. Il en porte ses plaintes à Agamemnon, il en accuse l'armée, et ordonne à Anténor, qu'il a fait appeler, de chercher la princesse et de la lui amener. Anténor se rend donc auprès d'Enée, cherche Polyxène dans sa maison où elle se tenait cachée, et pour hâter le départ del Grecs, la conduit à Agamemnon. Ce prince la remet entre les mains de Néoptolème, et celui-ci l'égorge auprès du tombeau de son père. Agamemnon irrité contre Enée, parce qu'il avait donné asile à Polyxène, lui ordonna de sortir aussitôt de sa patrie avec tous les siens. Le prince troyen obéit et partit avec tous ses vaisseaux, laissant Anténor maître de la ville et de son territoire. Quelques jours après le départ d'Agamemnon, Hélène, plus triste que joyeuse, retourna en Grèce avec son époux Ménélas ; et Hélénus, accompagné d'Hécube, d'Andromaque et de Cassandre, se rendit dans la Chersonnèse.

[44] Hactenus Dares Phrygius Graecis literis mandavit : nam is ibidem cum Antenoris factione remansit. Pugnatum est annis X. mensibus VIII. diebus XII. ad Trojam ruerunt ex Argivis, sicut acta diurna indicant, quae Dares Phrygius descripsit, DCCCVI. millia hominum ad oppidi proditionem. Ex Trojanis CCLXXVIII. millia hominum. Aeneas profectus navibus quibus Alexander in Graeciam venit, numero XXII. quem omnis hominum aetas circiter III. M. CCC. secuta est. Antenorem secuti sunt duo millia et quingenti. Andromacham et Helenum mille ducenti.
Hucusque historia Daretis.


Voilà tout ce que Darès de Phrygie, qui suivit la destinée d'Anténor, a écrit en grec. La guerre de Troie dura dix ans huit mois et douze jours. Selon le journal de l'armée que Darès a suivi, il périt du côté des Grecs huit cent six mille hommes jusqu'au moment où la ville fut livrée, et deux cent soixante-huit mille Troyens. Enée s'embarqua sur les vingt-deux vaisseaux dont Alexandre s'était servi dans son expédition : trois mille trois cents Troyens de tout âge l'accompagnèrent ; deux mille cinq cents suivirent Anténor, et douze cents Andromaque et Hélénus.
Ici finit l'histoire de Darès.


Dictys de Crète - Ephemerides Belli trojani

Lettre préliminaire
(L.)Septimius Q. Aradio Rufino salutem.

Ephemeridem Belli Troiani Dictys Cretensis, qui in ea militia cum Idomeneo meruit, primo conscripsit litteris Punicis, quae tum Cadmo et Agenore auctoribus per Graeciam frequentabantur. Deinde post multa specula collapso per vetustatem apud Gnosum, olim Cretensis regis sedem, sepulchro eius, pastores cum eo devenissent, forte inter ceteram ruinam loculum stagno affabre clausum offendere ac thesaurus rati mox dissolvunt. Non aurum neque aliud quicquam praedae, sed libros ex philyra in lucem prodierunt. At ubi spes frustrata est, ad Praxim dominum loci eos deferunt, qui commutatos litteris Atticis, nam oratio Greca fuerat, Neroni Romano Caesari obtulit, pro quo plurimis ab eo donatus est. nobis cum in manus forte libelli venissent, avidos verae historiae cupido incessit ea, uti erant, Latine disserere, non magis confisi ingenio, quam ut otiosi animi desidiam discuteremus. Itaque priorum quinque voluminum, quae bello contracta gestaque sunt, eundem numerum servavimus, residua de reditu Graecorum quidem in unum redegimus atque ita ad te misimus. Tu, Rufine mi, ut par est, fave coeptis atque in legendo Dictym... (
finis epistulae interiit).

L. SEPTIMIUS A Q. ARADIUS, SALUT.
Dictys de Crète, qui accompagna Idoménée au siège de Troie, a donné le journal de cette guerre en caractères phéniciens, dont on faisait alors usage en Grèce, et qui avaient été apportés par Cadmus et Agénor. Plusieurs siècles après, son tombeau, placé près de Gnose, autrefois capitale de Crète, tomba en ruines. Des bergers venus par hasard en ces lieux, trouvèrent dans les décombres du monument une boîte revêtue de plomb et fermée soigneusement. Persuadés qu'elle renfermait un trésor, ils l'ouvrirent, et n'y trouvèrent ni or ni autres choses dont ils pussent faire leur profit ; mais seulement six rouleaux d'écorce d'arbre sur lesquels étaient tracés des caractères. Voyant leur espérance trompée, ces bergers portèrent la boîte chez Praxis, le seigneur du lieu; celui-ci changea les caractères phéniciens en lettres athéniennes, car l'ouvrage était écrit en langue grecque; il l'offrit â Néron, empereur romain, et ce don lui valut les plus riches présents. Ce livre est tombé par hasard entre mes mains; comme j'ai toujours été fort curieux de ce qui a rapport â l'histoire, je me suis mis à le traduire en latin ; au reste, si j'ai entrepris cet ouvrage, ce n'était pas que je me crusse trop capable de réussir; mais j'avais plutôt en vue de m'exercer au travail et de fuir l'oisiveté. J'ai conservé en entier les cinq premiers livres qui renferment les événements de ce siège et les expéditions de chacune des parties belligérantes; j'ai ensuite réuni dans un seul volume les cinq autres, qui contiennent le retour des Grecs dans leur patrie, et je vous l'ai envoyé. Daignez, je vous prie, mon cher Rufinus jeter sur mon ouvrage un regard favorable.

Prologue
Dictys, Cretensis genere, Gnoso civitate, isdem temporibus, quibus et Atridae, fuit, peritus vocis ac litterarum Phoenicum, quae a Cadmo in Achaiam fuerant delatae. Hic fuit socius Idomenei, Deucalionis filii, et Merionis ex Molo, qui duces cum exercitu contra Ilium venerant, a quibus ordinatus est, ut annales belli Troiani conscriberet. Igitur de toto bello novem volumina in tilias digessit Phoeniceis litteris. Quae iam reversus senior in Cretam praecepit moriens, ut secum sepelirentur. Itaque, ut ille iusserat, memoratas tilias in stagnea arcula repositas eius tumulo condiderunt. Verum secutis temporibus, tertio decimo anno Neronis imperii, in Gnoso civitate terrae motus facti cum multa, tum etiam sepulchrum Dictys ita patefecerunt, ut a transeuntibus arcula viseretur. Pastores itaque praetereuntes cum hanc vididddent, thesaurus rati sepulchro abstulerunt. Et aperta ea invenerunt tilias incognitis sibi litteris conscriptascontinuoque ad suum dominum, Eupraxidem quendam nomine, pertulerunt. Qui agnitas, quaenam essent, litteras Rutilio Rufo, illius insulae tunc consulari, obtulit. Ille cum ipso Eupraxide ad Neronem oblata sibi transmisit existimans quaedam in his secretiora contineri. Haec igitur cum Nero accepisset advertissetque Punicas esse litteras, harum peritos ad se evocavit. Qui cum venissent, interpretati sunt omnia. Cumque Nero cognosset antiqui viri, qui apud Ilium fuerat, haec esse monumenta, iussit in Graecum sermonem ista transferri, e quibus Troiani belli verior textus cunctis innotuit, tunc Eupraxidem muneribus et Romana civitate donatum ad propria remisit. Annales vero nomine Dictys inscriptos in Graecam bibliothecam recepit, quorum seriem, qui sequitur, textus ostendit.

Dictys, natif de Gnose, ville de Crète, était contemporain des petits-fils d'Atrée; il possédait parfaitement la langue et les sciences phéniciennes que Cadmus avait répandues dans l'Achaïe. Il accompagna Idoménée, fils de Deucalion, et Mérion, fils de Molus, qui se rendaient au siège de Troie à la tête d'une armée de Crétois ; il fut chargé par eux d'écrire les annales de cette guerre, ce qu'il fit sur des tablettes d'une écorce légère, et il partagea son histoire en six livres. Il était déjà avancé en âge lorsqu'il revint en Crète, et il ordonna en mourant d'ensevelir avec lui son ouvrage. Ses héritiers, se conformant à cette disposition, renfermèrent le manuscrit dans une boîte de plomb, et le placèrent dans son tombeau. Après plusieurs siècles, la treizième année de l'empire de Néron, un tremblement de terre se fit sentit à Gnose, et détruisit, entre autres édifices, le tombeau de Dictys, qui resta ouvert, de manière que l'on aperçut la boite de plomb. Des bergers qui passaient par là s'en saisirent, et, persuadés qu'elle contenait un trésor, l'ouvrirent promptement, et trouvèrent des tablettes sur lesquelles étaient tracés des caractères inconnus ; ils portèrent aussitôt le tout à leur maître, nommé Eupraxides, qui, ayant reconnu les caractères, présenta l'ouvrage à Rutilius Rufus, consulaire, et alors gouverneur de la Crète. Celui-ci, croyant que cet écrit renfermait certains secrets, le renvoya à Néron avec Eupraxides. L'empereur le reçut, et, voyant que les caractères étaient phéniciens, il appela auprès de lui des savants, qui lui donnérent l'explication de ce que contenait le ma nuscrit. Néron vit par là que l'auteur était un ancien qui avait été témoin oculaire de ce qu'il racontait; il ordonna donc de remettre l'ouvrage en grec moderne : la traduction qu'on en donna fut regardée comme l'histoire la plus. fidèle de l'expédition des Grecs contre Priam. Il combla de présents Eupraxides, et le renvoya dans sa patrie avec le titre de citoyen romain ; il fit placer ces annales, sous le nom de Dictys, dans la bibliothèque grecque. Le texte suivant donne avec exactitude la suite des événements.

IV, 7. (Après la mort de Memnon, les Grecs reprennent courage). Tum Polydamas... ab Aiace interficitur, Glaucus Antenoris adversum Diomedem adstans Agamemnonis telo cadit.

Polydamas [...] est percé d'un trait que lui lance Ajax. Glaucus, fils d'Anténor, en se battant contre Diomède, tombe sous les coups d'Agamemnon.

18. At postero die per Chrysem cognoscitur Helenum Priami fugientem scelus Alexandri apud se in templo agere. Moxque ob id missis Diomede et Ulixe tradidit sese deprecatus prius, uti sibi partem aliquam regionis, in qua reliquam vitam degeret semotam ab aliis concederent. Dein ad naves ductus ubi consilio mixtus est, multa prius locutus non metu, ait, se patriam parentesque deserere, sed deorum coactum aversione, quorum delubra violari ab Alexandro neque se neque Aeneam quisse pati. Qui metuens Graecorum iracundiam apud Antenorem agere senemque parentem. De cuius oraculo imminentia Troianis mala cum cognovisset, ultro supplicem ad eos decurrere : Tunc nostris festinantibus secreta dinoscere, Chryses nutu uti silentium ageretur significat atque Helenum secum abducit, a quo doctus cuncta Graecis uti audierat refert, addit praeterea tempus Troiani excidii idque administris Aenea atque Antenore fore. Tum recordati eorum, quae Calchas edixerat, eadem cunta congruentiaque animadvertunt.

Le lendemain, nous apprîmes de Chrysès, qu'Hélénus, fils de Priam, ne voulant plus participer aux forfaits d'Alexandre, s'était réfugié dans le temple d'Apollon. On envoya aussitôt vers lui Diomède et Ulysse, et il se rendit à eux, demandant seulement aux Grecs qu'on lui accordât un coin de terre quelconque pour y passer tranquillement le reste de ses jours. Amené aux vaisseaux, et introduit dans l'assemblée, il dit que ce n'était point la peur de la mort qui le forçait à quitter sa patrie et ses parents, mais la crainte des dieux; que le sacrilège dont Alexandre s'était rendu coupable l'avait rempli d'indignation, lui et Enée; que ce dernier, craignant la vengeance des Grecs, avait conféré secrètement sur ce qu'il avait à faire avec Anténor et son père Anchise, de la bouche duquel il avait appris la destinée future de Troie, et qu'il ne tarderait pas à se rendre de lui-même aux Grecs avec son parti. Nous brûlions du désir de connaître ce qui devait arriver. Chrysès nous imposa silence de la main et tira Hélénus à l'écart. Suffisamment instruit par lui, il nous fit de tout un fidèle rapport, fixant même l'époque de la ruine de Troie, qui devait avoir lieu par la participation d'Anténor et d'Enée. Nous comparâmes son récit avec l'ancienne prédiction de Calchas, et nous les trouvâmes parfaitement semblables.

22. Ceterum Troiani, ubi hostis muris infestus magis magisque saevit, neque iam resistendi moenibus spes ulterius est aut vires valent, cuncti proceres seditionem adversus Priamum extollunt atque eius regulos. Denique accito Aenea filiisque Antenoris decernunt inter se, uti Helena cum his, quae ablata erant, ad Menelaum duceretur. Quod postquam Deiphobus cognovit, traductam ad se Helenam matrimonio sibi adiungit. Ceterum ingressus consilium Priamus, ubi multa ab Aenea contumeliosa ingesta sunt, ad postremum ex consilii sententia iubet ad Graecos cum mandatis belli deponendi ire Antenorem. Qui ex muris signum ostendens legationis, ubi a nostris recessum est, ad naves venit. Ubi benigne salutatus atque exceptus summum fidei benevolentiaeque erga Graeciam testimonium capit maximeque a Nestore, quod Menelaum insidiis Troianorum appetitum consilio suo atque auxilio filiorum servaverit : pro quis Troia eversa multa praeclara polliceri hortarique, uti dignum memoria pro amicis adversum perfidos moliretur. Tunc longam exorsus orationem semper, ait, principes Troiae poenam ob male consulta divinitus consequi. Dein subiungit Laomedontis adversum Herculem famosa periuria insecutamque eius regni eversionem. Qua tempestate Priamus parvulus admodum atque expers omnium, quae gesta erant, petitu Hesionae regno impositus est. Eum male iam inde desipientem cunctos sanguine et iniuriis insectari solitum, parcum in suo atque appetentem alieni, quo exemplo veluti pessima contagione imbutos filios eius neque sacro neque profano abstinuisse. Ceterum se eadem stirpe qua Priamum Graecis coniunctum animo semper ab eo discerni. Hesionam quippe Danai filiam Electram genuisse, ex qua ortus Dardanus Olizonae Phinei iunctus Erichthonium dederit, eius Tros, dein ex eo Ilus, Ganymedes et Cleomestra, ex Cleomestra Assaracus atque ex eo Capys Anchisae pater : Ilum dein Tithonum et Laomedontem genuisse, ex Laomedonte Hicetaonem, Clytium, Lampum, Thymoetem, Bucolionem atque Priamum genitos rursusque ex Cleomestra et Aesyete se genitum. Ceterum Priamum cuncta iura adfinitatis proculcantem magis in suos superbiam atque odium exercuisse. Postquam finem loquendi fecit, postulat, uti, quoniam a senibus legatus pacis missus esset, darent de suo numero, cum quis super tali negotio disceptaret. Electique Agamemnon, Idomeneus, Ulixes atque Diomedes, qui secreto ab aliis proditionem componunt. Praeterea placet, uti Aeneae, si permanere in fide vellet, pars praedae et domus universa eius incolumis, ipsi autem Antenori dimidium bonorum Priami regnumque uni filiorum eius, quem elegisset, concederetur. Ubi satis tractatum visum est, Antenor ad civitatem dimittitur, referens ad suous composita inter se longe alia, in quis domum Minervae parari a Graecis eosque cum gratia cupere recepta Helena acceptoque auro bellum omittere atque ad suos regredi. Ita composito negotio Antenor traditoque sibi Talthybio, quo res fidem acciperet, ad Troiam venit.

Chaque jour nous pressions plus vivement l'ennemi, et notre acharnement à le poursuivre prenait de nouvelles forces. Les Troyens virent alors qu'ils ne pourraient nous résister, même sous la protection de leurs remparts : bientôt les grands du royaume se déclarent ouvertement contre Priam et contre ses enfants ; Enée et les fils d'Anténor sont appelés, et l'on convient unanimement qu'Hélène sera rendue à Ménélas avec tous ses trésors. Déiphobe instruit de leur projet prend aussitôt Hélène pour épouse. Priam, de son côté, se rend à l'assemblée. Là, Enée et son parti l'accablent de reproches. Le roi, d'après l'avis du conseil, ordonne enfin à Anténor de se rendre au camp des Grecs pour traiter de la paix. Du haut des murs, celui-ci nous présente l'olivier pour marque de sa mission. On lui livre passage et il vient aux vaisseaux. Il fut reçu et traité avec bonté, et obtint de nous le prix de sa bonne foi et de sa bienveillance envers les Grecs ; Nestor surtout lui témoigna combien nous étions satisfaits de ce que lui, par sa prudence, et ses fils, par leur bravoure, avaient sauvé la vie à Ménélas que les Barbares cherchaient à faire périr par trahison. On lui promit qu'après la prise de Troie, les plus belles récompenses lui seraient accordées, et on l'engagea à faire quelque entreprise éclatante contre des perfides et en faveur de ses amis. Anténor prit la parole et dit : « Que les princes Troyens s'étaient toujours ressentis des effets de la colère des dieux, parce qu'ils l'avaient mérité par leur conduite odieuse. Il ajouta que d'abord le parjure de Laomédon envers Hercule avait été suivi de la prise de Troie ; qu'à la demande d'Hésione, Priam encore enfant, et qui par conséquent n'était nullement complice du crime de Laomédon, avait été établi roi de la contrée par Hercule ; que dès ce temps, Priam avait donné des marques de la dépravation de son coeur; qu'il ne faisait que maltraiter ses proches, et ne cherchait qu'à s'emparer du bien d'autrui, quoiqu'il fût très avare du sien ; que ses fils, nourris dans de telles maximes et suivant en tout l'exemple dangereux de leur père, ne respectaient ni le sacré ni le profane. Que quoiqu'issu de la même famille que Priam, il s'était pourtant toujours regardé comme allié aux Grecs, et avait toujours différé de sentiment avec ce prince injuste; que d'Hésione, fille de Danaüs était sortie Electre, qui avait donné le jour à Dardanus ; que celui-ci, de son mariage avec Olizone, fille de Phinée, avait eu Erichtonius, père de Tros, dont les enfants furent Ilus, Ganymède, Cléomnestre et Assaracus; que de ce dernier était sorti Capys, père d'Anchise; que d'Ilus étaient nés Tithon, Laomédon, et de Laomédon, Hicétaon, Clytius, Lampas, Tymétès, Bucolion et Priam; enfin qu'il était fils de Cléomnestre et d'Aesiète; que Priam violant sans ménagement les droits du sang, n'avait fait sentir jusqu'alors à ses parents que son orgueil et sa haine ». A ce discours il ajouta, qu'envoyé par le conseil pour traiter de la paix, il priait les Grecs de choisir un certain nombre de personnes pour discuter cet article important. On chargea de ce soin Agamemnon, Idoménée, Ulysse et Diomède, qui conférèrent secrètement avec Anténor sur les moyens de prendre Troie par surprise. On convint que si Enée demeurait fidèle aux Grecs, on lui donnerait une partie du butin; et qu'après la prise de la ville on lui laisserait son palais; qu'on céderait à Anténor la moitié des biens de Priam, et son royaume à celui dés enfant de ce prince qu'il voudrait choisir. Dès qu'on croit avoir assez débattu tous les intérêts, on renvoie Anténor à Troie avec ordre d'offrir à ses compatriotes des conditions, bien différentes, et de leur faire entendre que les Grecs, brûlant du désir de revoir leur patrie, se contenteraient de recouvrer Hélène et ses trésors, et que même ils se préparaient à offrir un sacrifice considérable à Minerve. Tout étant ainsi réglé, Anténor retourne à Troie, accompagné de Talthybius qu'on lui avait joint pour donner plus de poids à tout ce qu'il proposerait.

V, 1. Antenore Talthybioque civitatem ingressis cuncti populares sociique cognita re propere concurrunt, cupientes dinoscere, quae apud Graecos actitata essent. Quis Antenor in proximum diem relata differt ; atque ita dimisso conventu disceditur. Cum inter epulas Talthybius interesset, filios suos monere Antenor nihil his in vita custodiendum, quam uti antiquissimam ducerent cum Graecis amicitiam, dein singulorum probitatem, fidem atque innocentiam commemorando admiratur. Ita finito convivio tum disceditur. At lucis principio, omnibus iam in consilio exspectantibus audire, si quis modus tantis malis fieret cum Talthybio ipse venit neque multo post Aeneas, dein Priamus cum residuis regulis. Denique ubi ea, quae a Graecis audierat, dicere iussus est, hoc modo disseruit. (Il accuse Priam d'avidité, et développe les arguments de la capitulation face aux Grecs).

A la nouvelle de l'arrivée d'Anténor et de Talthybius, tous les citoyens et les alliés vinrent au-devant d'eux pour apprendre ce qui s'était passé dans le conseil des Grecs ; mais Anténor remit au lendemain pour les satisfaire, et se retira dans son palais. Pendant le repas et en présence de Talthybius, Anténor engage ses enfants à considérer l'amitié qui l'unissait aux Grecs comme le trésor le plus précieux, et à faire tout au monde pour la conserver. Il s'étend ensuite avec complaisance sur la fidélité des Grecs à remplir leurs engagements, sur leur probité et leur sincérité. Le repas fini, chacun se retire chez soi. Au lever du jour, tous se trouvaient déjà réunis en conseil, attendant de savoir si tant de maux allaient enfin trouver un terme, quand il arriva, accompagné de Talthybius . Peu après, ce fut au tour d'Enée de venir, puis de Priam, accompagné des princes encore vivants. Lorsque enfin Anténor se vit invité à exposer ce que les Grecs lui avaient dit, il fit un discours de cette façon :

3. (Priam se lamente d'être un objet de haine non seulement de la part de ses ennemis, mais aussi de celle de ses concitoyens ; il regrette les erreurs qui ont été commises). Sed quoniam praeterita revocare nulli concessum esset, praesentium habendam rationem spemque futuris adhibendam. Se namque omnium, quae haberet, ad redemptionem patriae potestatem dare: quam rem Antenori agendam permittere. Ceterum se, quoniam odio suis esset, abire e conspectu, consentientem his quae inter se decernerent.

« Mais puisqu'il n'est au pouvoir de personne de rappeler le passé, pourvoyons, comme le dit Anténor, au présent, et occupons-nous de l'avenir. J'abandonne tout ce que je possède pour le salut de l'état, et je donne à Anténor tous les pouvoirs nécessaires pour traiter avec les Grecs. Chargé de la haine de tous, je me retire, et j'accède d'avance à tout ce qui se fera ».

4. Tum separato rege placet, uti Antenor ad Graecos redeat exploratum voluntatem certam adiunctusque ei, uti voluerat, Aeneas. Ita composita re disceditur. Sed media ferme nocte Helena clam ad Antenorem venit auspicans tradi se Menelao et ob id iram derelictae domus metuens. Itaque eum orat, uti inter cetera sui quoque apud Graecos commemorationem faceret ac pro se deprecaretur. Ceterum, ut cognitum est, post Alexandri interitum invisa ei apud Troiam fuere omnia desideratusque ad suos reditus. At lucis initio, quibus imperatum erat, ad naves veniunt, decretum civium cunctis narrant. Itaque, cum quis antea, ad confirmanda quae tempus monebat accedunt. Ibi cum multa de republica ac summa rerum dissererent, voluntatem quoque Helenae docent veniamque orant et ad postremum confirmant inter se proditionis pactionem. Dein ubi tempus visum est cum Ulixe et Diomede ad Troiam veniunt, cohibito Aiace ab Aenea, scilicet ne qua insidiis opprimeretur talis vir, quem solum barbari non secus quam Achillem metuebant.

Dès que le roi se fut retiré, on prit la résolution d'envoyer Anténor vers les Grecs pour savoir définitivement leurs intentions, et on lui donna Enée pour adjoint, commue il l'avait demandé. Après cet arrêté, le conseil se sépara. Vers le milieu de la nuit, Hélène pensant bien qu'on voulait la livrer à Ménélas, et craignant la vengeance d'un époux qu'elle avait abandonné, vint trouver secrètement Anténor, et le supplia, d'avoir pour elle quelques égards, de la rappeler au souvenir des Grecs et d'intercéder auprès d'eux en sa faveur. Elle ajouta que depuis la mort d'Alexandre, le séjour de Troie lui était devenu odieux, et qu'elle n'avait cessé de désirer son retour chez les Grecs. Le lendemain, au point du jour, les deux députés se rendent à nos vaisseaux, et nous font part du décret des Troyens ; ils se retirent ensuite à l'écart avec les officiers qui, auparavant, avaient été nommés pour traiter avec eux. Là, après avoir parlé des affaires du royaume, ils les instruisent de la bonne volonté d'Hélène, implorent son pardon, et confirment la promesse qu'ils ont faite de livrer la ville aux Grecs; et ensuite, lorsqu'ils crurent qu'il en était temps, ils retournèrent à la ville accompagnés d'Ulysse et de Diomède : mais Enée s'opposa à ce qu'Ajax s'y rendit avec eux, de peur que les Barbares, qui le redoutaient autant qu'Achille, ne lui tendissent des embûches.

5. (Pendant qu'on discute à Troie des conditions de paix, les fils d'Alexandre et d'Hélène sont écrasés par l'écroulement d'un plancher). Quare consilio dilato duces nostri ad Antenorem abeunt ibique acceptis epulis pernoctant. Praeterea cognoscunt ab Antenore editum quondam oraculum Troianis maximo exitio civitati fore, si Palladium, quod in templo Minervae esset, extra moenia tolleretur. Namque id antiquissimum signum caelo lapsum, qua tempestate Ilus templum Minervae extruens prope summum fastigium pervenerat ibique inter opera, cum necdum tegumen superpositum esset, sedem sui occupavisse; idque signum ligno fabrefactum esse. Hortantibus dein nostris, uti secum ad ea omnia eniteretur, facturum se quae cuperent respondit, atque his praedicit publice se in consilio super qualitate eorum, quae postulaturi essent, exertius disserturum, scilicet ne qua suspicio sui apud barbaros oriretur. Ita composito negotio cum luce simul Antenor ac reliqui proceres ad Priamum vadunt, nostri ad naves redeunt.

Cet accident ayant obligé les Troyens d'ajourner le conseil, nos chefs se rendent chez Anténor, et après avoir pris leur repas, ils y passent la nuit. Là, ils apprennent d'Anténor que, suivant un ancien oracle, la ville de Troie serait détruite de fond en comble, si l'on parvenait à enlever le Palladium que I'on conservait dans le temple de Minerve ; que cet auguste simulacre descendu du ciel était venu se placer de lui-même sur le sommet de l'édifice qu'Ilus faisait construire eu l'honneur de la déesse ; et qu'au milieu des travaux, lorsque la couverture n'était point encore posée, il avait de lui-même pris cette place. Cette statue était de bois. Les nôtres engagent Anténor à joindre ses efforts aux leurs pour enlever le Palladium.. Ce prince promet de les satisfaire ; seulement il les prévient qu'il feindra de parler dans le conseil avec beaucoup de chaleur contre les Grecs au sujet des conditions de la paix, de peur d'inspirer aux Barbares des soupçons sur sa conduite. Le lendemain, au lever du soleil, Anténor et les grands du royaume se rendent chez Priam, et nos chefs retournent à leurs vaisseaux.

6. (Après le troisième jour, l'ambassade grecque se rend à une nouvelle convocation ; Panthus explique en leur présence les raisons qui leur ont fait subir la guerre sans la vouloir ; mais cela ne réduit pas les conditions exorbitantes des Grecs, et surtout de Diomède). Tum silentio habito a cunctis Antenor non Graecorum more agere eos adversum se ait, sed barbaro, namque quod impossibilia postularent, palam fieri praetextu pacis bellum eos instruere. Ceterum auri tantum atque argenti ne tum quidem, priusquam in auxilia conducta dilacerarentur, civitati fuisse. Quod si permanere in eadem avaritia vellent, superesse Troianis, uti clausis portis incensisque intus deorum aedificiis ad postremum idem sibi cum patria exitium peterent. Contra Diomedes : « Non civitatem vestram consideratum Argis venimus, verum adversus vos dimicaturi : Quocirca, sive etiam nunc bellare in animo est, parati Graeci, sive, ut ais, igni dabitis Ilium, non prohibebimus, quippe Graecis affectis iniuria ulcisci hostes suos finis est ». Tum Panthus in proximum diem veniam deliberandi orat: Ita nostri ad Antenorem abeunt atque inde in aedem Minervae.

A cette proposition, tous gardent le silence. Anténor prend alors la parole : « Vous agissez envers nous, dit-il, non comme des Grecs, mais comme des Barbares; et quand vous demandez l'impossible, on voit clairement que, sous prétexte de traiter de la paix, vous vous préparez à la guerre. Troie, même avant d'avoir été épuisée par les avances fournies à, ses auxiliaires, ne possédait pas une somme si considérable. Si vous voulez tenir à ce prix, notre dernière ressource sera de nous renfermer dans nos temples, d'y mettre nous-mêmes le feu, et de nous ensevelir dans les flammes avec notre malheureuse patrie ». Diomède lui répond : « Nous ne sommes point venus d'Argos pour contempler vos remparts, mais pour vous combattre; si donc vous vous proposez de continuer la guerre, les Grecs sont prêts à vous répondre; ou si, comme vous le dites, vous voulez livrer votre patrie aux flammes, nous ne nous y s opposons nullement; car les Grecs outragés n'ont pour but que la vengeance ». Panthus les prie de remettre la délibération au lendemain, et nos chefs se rendent chez Anténor, et de là au temple de Minerve.

7. (Les sacrifices propitiatoires des Troyens se révèlent tout à fait défavorables).

8. Atque eadem nocte Antenor clam in templum Minervae venit. Ibi multis precibus vi mixtis Theano, quae ei templo sacerdos erat, persuasit,ut Palladium sibi traderet, habituram namque magna eius rei praemia. Ita perfecto negotio ad nostros venit hisque promissum offert, verum id Graeci obvolutum bene, quo ne intellegi a quoquam posset, vehiculo ad tentoria Ulixi per necessarios fidosque suos remittunt. At lucis principio postquam senatus coactus et nostri ingressi sunt, Antenor velut iracundiam Graecorum metuens veniam eorum orare, quae adversum eos pro patria exertius disseruisset : Dein Ulixes non se his moveri neque indignari, sed quod finis in tractando non adhiberetur, maxime cum opportunum ad navigandum tempus brevi praetervolet. Tum multo invicem habito sermone ad postremum binis milibus talentorum auri atque argenti rem decidunt. Quod uti ad suos referrent, Graeci ad naves abeunt. Ibi conductis ducibus cuncta dicta gestaque exponunt. Palladium ablatum per Antenorem docent. Dein ex omnium sententia reliquus miles rem cognoscit.

Pendant la nuit, Anténor se rend secrètement au temple de Minerve, et, employant tout à tour les prières, les promesses et la violence, il oblige Théano, grande prêtresse du temple, à lui livrer le Palladium. Muni de ce gage précieux, il va promptement trouver Diomède et Ulysse, le leur remet entre les mains, comme il l'avait promis. Ceux-ci voilent bien la statue afin que personne ne puisse la reconnaître, et la font conduire à la tente d'Ulysse dans un chariot couvert, par des gens sûrs et discrets. Le lendemain, au point du jour, dès que le sénat fut assemblés et que les nôtres furent entrés dans le conseil, Anténor, feignant de craindre le ressentiment des Grecs, leur fait excuse pour les expressions qui, la veille, lui étaient échappées contre eux en faveur de sa patrie. Ulysse lui répond que son attachement aux intérêts de Troie ne l'avait jamais indisposé contre lui, qu'il était seulement fâché de la lenteur qu'on mettait à régler les conditions, parce que la saison pour mettre en mer cesserait bientôt d'être favorable. Après une longue discussion de part et d'autre, on s'en tient enfin à deux mille talents d'or et d'argent. Tout étant ainsi réglé, Diomède et Ulysse se rendent aux vaisseaux pour nous instruire du succès de leur négociation : en présence des chefs assemblés, ils nous font part de tout ce qui s'est passé à Troie, et nous apprennent que le Palladium a été enlevé par Anténor. D'un consentement unanime, on instruit toute l'armée de cette heureuse nouvelle.

9. Ob quae placet universis mitti Minervae donum quam honoratissimum. Tum accitus ad eam rem Helenus cuncta, quae clam se gesta erant, ac si praesens adfuisset, ordine exponit additque finem iam advenisse Troianarum rerum, quippe quo maxime sustentaretur summa civitatis eius, Palladium fuisse; quo ablato exitium ingruere. Ceterum donum Minervae fatale Troianis esse, equum ligno fabrefactum forma ingenti, cuius magnitudine muri solvendi essent, adnitente atque administro Antenore. Dein recordatus parentem Priamum residuosque fratres fletum edit miserabilem, consternatus per dolorem atque obstupefactus ruit. Tum Pyrrhus collectum eum refectumque animi ad se deducit custodesque addit veritus, ne qua per eum hostibus, quae gesta erant, patefierent. Quod ubi Helenus persensit, Pyrrhum uti bonum animum gereret hortatur, securum sui secretorumque; namque se cum eo etiam post patriae excidium multis tempestatibus in Graecia moraturum. Itaque ut Heleno placuerat multa materies, quae apta huiusmodi fabricae videbatur, per Epium atque Aiacem Oilei advecta.

Ensuite tous nos chefs arrêtent qu'il sera fait à Minerve un présent digne d'elle. On introduit Hélénus pour prendre de lui des renseignements. Ce prince raconte tout ce qui s'était passé hors de sa présence avec autant d'exactitude que s'il en eût été témoin oculaire. Il ajoute que la puissance de Troie touchait à son terme, et que la ruine de cette ville était assurée depuis que le Palladium, son plus ferme appui, lui avait été ravi; que pour offrir à Minerve un don qui fût fatal aux Troyens, il fallait construire un cheval de bois d'une grandeur prodigieuse, dont la hauteur dominât sur la ville ; que les Troyens, pour le recevoir, abattraient un pan de muraille, et qu'enfin Anténor en donnerait lui-même le conseil, et fournirait ainsi à ses concitoyens le moyen d'introduire dans leurs remparts l'instrument de leur ruine. En ce moment, il pense à son malheureux père, et aux frères qui lui restent, pousse de tristes gémissements et tombe baigné de larmes et sans mouvement. Dès que son trouble fut dissipé, et qu'il entrepris l'usage de ses sens ; Pyrrhus se le fit amener, et lui donna une garde, dans la crainte qu'il ne découvrit aux ennemis ce qu'on avait projeté. Hélénus, devinant sa pensée, l'invita à bannir toute inquiétude, à se fier à lui et à sa discrétion, et ajouta qu'après la ruine de sa patrie, il était destiné à rester avec lui fort longtemps dans la Grèce. Aussitôt, selon l'avis d'Hélénus, on chargea Epéus et Ajax Oïlée du soin de faire apporter toute la matière propre à la construction du cheval.

10. Interim firmatores pactae pacis ad Troiam eunt decem lecti duces, Diomedes, Ulixes, Idomeneus, Aiax Telamonius, Nestor, Meriones, Thoas, Philocteta, Neoptolemus atque Eumelus. Quos ubi in foro animadvertere populares, laeti animos tollunt finem iam aerumnarum credentes. Itaque singuli pluresve, uti quisque occurrerat, benigne adeunt, salutant gratulantes atque exosculantur. Tum Priamus pro Heleno orare Graecos multisque adhibitis precibus commendare carissimum sibi et inter ceteros dilectum magis propter prudentiam. Dein ubi tempus visum est convivium publice coeptum in honore ducum adscitaeque pacis Antenore deserviente Graecis atque omni modo benigne exhibente cuncta. At lucis initio senes omnes in aedem Minervae conveniunt, in quis Antenor refert missos a Graecis super condicionibus praedictae pacis decem legatos viros. Quos ubi deduci in senatum placuit et dextrae invicem datae atque acceptae sunt, statuunt inter se, uti proximo die campi medio atque in ore omnium aras statuant, in quis fidem pacis iurisiurandi religionibus firmarent. Quis perfectis Diomedes atque Ulixes iurare occipiunt permansuros se in eo, quod sibi cum Antenore convenisset, testesque in eam rem Iovem summum Terramque matrem, Solem, Lunam atque Oceanum fore. Dein excisis in partes duas hostiis quae ad eam rem admotae erant, ita uti pars ad solem, residuum ad naves expectaret, per medium transeunt. Dein Antenor in eadem verba placitum confirmat: ita perfecto negotio ad suos quisque abeunt ceterum barbari Antenorem summis efferre laudibus, advenientem singuli quasi deum venerari, solum quippe omnium credere auctorem pacis eius adscitaeque cum Graecis amicitiae. Ita sopito iam exinde bello passim, uti quisque partium voluerat, nunc Graeci cum Troianis rursusque hi apud naves amice agere. Interim ubi foedus intervenerat, cuncti barbarorum socii, qui bello residui erant, gratulantes interventu pacis ad suos discedunt ne opperientes quidem praemia tantorum discriminum atque aerumnarum, scilicet veriti, ne qua pacti fides apud barbaros dissolveretur.

Dix de nos principaux chefs, Diomède, Ulysse, Idoménée, Ajax Télamon, Nestor, Mérion, Thoas , Philoctète, Néoptolème et Eumèle, se rendent à Troie pour mettre le sceau à la paix qui avait été conclue. Le peuple, à leur arrivée, fait éclater les transports de sa joie, reprend courage, et croit voir la fin de ses malheurs. Les citoyens, en foule ou séparément, suivant que le hasard les conduit, accourent à eux, les comblent de bénédictions et les tiennent étroitement embrassés. Priam, de son côté, emploie auprès des Grecs les prières les plus pressantes , et les conjure d'épargner son fils Hélénus , qui , à cause de sa prudence et de sa profonde sagesse, avait toujours été l'objet principal de son amour. Sur le soir, un repas splendide fut servi sur la place publique en l'honneur des Grecs, et pour célébrer l'heureux retour de la paix. Anténor, chargé du soin de présenter les mets à nos concitoyens, s'en acquitta de la manière la plus obligeante. Le lendemain, au point du jour, tous les vieillards s'assemblent dans le temple de Minerve. Anténor leur fait son rapport sur la mission des Grecs à l'occasion de la paix. Les dix députés sont introduits dans l'assemblée ; on se donne les témoignages de l'amitié la plus sincère; les mains sont jointes les unes aux autres, et l'on convient que le jour suivant des autels seront élevés au milieu de la plaine, et qu'en présence de tous on cimentera la paix par les serments les plus sacrés. Au moment de la cérémonie, Diomède et Ulysse jurent les premiers d'observer fidèlement le traité conclu avec Anténor. Ils prennent à témoin le grand Jupiter (11), la Terre, le Soleil, la Lune et l'Océan. Les victimes destinées au sacrifice sont amenées ; on les coupe en deux. Une des parts étant tournée vers l'orient, et l'autre vers les vaisseaux des Grecs, Diomède et Ulysse passent au milieu. Anténor y passe à son tour , et prête le serment dans les mêmes termes. La cérémonie achevée, chacun se retire à sa maison. Les Barbares ne se lassaient point de combler Anténor d'éloges ; ils le regardaient tous comme un dieu envoyé du ciel pour les protéger; en effet, ils le croyaient généralement l'auteur de la paix, et se félicitaient d'avance de voir par son moyen régner entre eux et les Grecs une amitié durable. La guerre ainsi terminée à la grande satisfaction des deux partis, les Grecs et les Troyens entretenaient un libre commerce entre eux; les uns allaient de la ville aux vaisseaux, et les autres des vaisseaux à la ville. Après la conclusion de la paix, les alliés, qui étaient restés dans Troie, charmés de cet heureux événement, prirent chacun le chemin de leur pays, n'osant pas même demander la récompense de leurs travaux et de leurs services, dans la crainte de causer une rupture.

11. Interim apud naves, uti Heleno placuerat, equus tabulatis extruitur per Epium fabricatorem eius operis. Cui edito in immensum ima, quae sub pedibus erant, rotis interpositis suspenderat, scilicet quo adtractu motus facilius foret. Quem offerri donum Minervae maximum omnium ore agitabatur. Ceterum apud Troiam auri atque argenti praedictum pondus per Antenorem atque Aeneam summo studio in aedem Minervae portabatur. Et Graeci, postquam auxilia sociorum dimissa cognitum est, impensius pacem atque amicitiam agitavere nullo exinde barbarorum interfecto aut vulnerato, quo magis sine ulla discordiarum suspicione apud hostes fuere. Dein equum compactum adfabre confixumque ad muros movent praenuntiato Troianis, uti cum religione susciperent, Minervae scilicet sacrum dicatumque. Quare magna vis hominum portis egressa summa laetitia sacrificioque donum excipit attrahitque propius moenia. Sed postquam magnitudine operis impediri per portas ingressum animadvertere, consilium destruendorum desuper murorum capiunt, neque quisquam secus prae tali studio decernebat. (Les Grecs aident eux aussi les Troyens inconscients et joyeux à abattre le pan de la muraille, mais une fois seulement qu'ont été livrés l'or et l'argent qui avaient été négociés).

De son côté, Epéus construisait le cheval dont Hélénus avait donné l'idée. Cette machine était d'une hauteur prodigieuse. On avait adapté des roues à ses pieds, afin qu'elle pût se mouvoir plus facilement. On parlait partout du magnifique présent qu'on allait faire à Minerve. Cependant, Enée et Anténor portaient dans le temple de la déesse l'or et l'argent qu'on était convenu de livrer. Lorsque les Grecs eurent appris que les auxiliaires étaient partis, ils s'attachèrent encore davantage à prouver aux Troyens leur amitié, et leur desir de maintenir la paix. Dès ce moment il n'y eut plus personne de tué ni de blessé parmi les Barbares, ce qui écarta tout soupçon au sujet du coup que nous méditions. Le cheval, achevé avec le plus grand soin, fut conduit près de la ville par les Grecs, qui avertirent d'avance les Troyens de venir recevoir avec respect ce présent offert à Minerve. Aussitôt les habitants, transportés de joie, sortent en foule de la ville ; et avec toutes les cérémonies religieuses que la circonstance commande, ils l'acceptent des mains des Grecs, et le traînent jusqu'au pied de leurs remparts. La hauteur du colosse l'empêchait de passer par les portes. Les Troyens prennent aussitôt la résolution de faire une brèche en abattant un pan de muraille : il ne se trouva personne qui eût assez de prévoyance pour s'opposer à ce pernicieux dessein.

12. Interim Graeci, ubi cuncta navibus imposita sunt, incensis omnium tabernaculis ad Sigeum secedunt, ibique noctem opperiuntur. Fessis dein multo vino atque somno barbaris, quae utraque per laetitiam securitatemque pacis intervenerant, multo silentio ad civitatem navigant servantes signum, quod igni elato Sinon ad eam rem clam positus sustulerat. Moxque omnes postquam intravere moenia divisis inter se civitatis locis, ubi signum datum est, magna vi caedere eos, quos fors obiecerat, atque obtruncare passim per domos atque vias, loca sacra profanaque et, si qui persenserant, priusquam armare se aut aliud pro salute capere quirent, opprimere. Prorsus nulla requies stragis atque funerum, cum palam et in ore suorum liberi parentesque magno inspectantium gemitu necarentur moxque ipsi, qui spectaculo carissimorum corporum interfuerant, miserandum in modum interirent. Neque segnius per totam urbem incendiis gestum, positis prius defensoribus ad domum Aeneae atque Antenoris. Interim Priamus re cognita ad aram Iovis anteaedificialis confugit, multique ex eo loco ad reliqua deorum templa, in quis Cassandra in aedem Minervae. Sed postquam universos qui in manus venerant foede atque inultos obtruncavere, occipiente luce domum in qua Helena erat aggrediuntur.Ibi Menelaus Deiphobum quem post Alexandri interitum Helenae matrimonium intercepisse supra docuimus, exsectis primo auribus brachiisque, ablatis deinde naribus, ad postremum truncatum omni ex parte foedatumque summo cruciatu necat. Dein Priamum Neoptolemus sine ullo aetatis atque honoris dilectu retinentem utraque manu aram iugulat. Ceterum Cassandram Oilei Aiax e sacro Minervae captivam abstrahit.

Les Grecs, après avoir chargé leurs bagages sur les vaisseaux, brûlèrent leurs tentes, s'embarquèrent, et doublant le promontoire de Sigée, jetèrent l'ancre à quelque distance de la côte en attendant la nuit. Cependant les Barbares, dans l'excès de leur joie, s'étaient enivrés; et se croyant bien en sûreté à l'abri de la pain, ils goûtaient les douceurs du repos. Tournant alors les proues, nous faisons voile vers la ville dans le plus grand silence, guidés par la lumière d'un flambeau que Sinon avait placé secrètement sur une tour, et qu'il offrait à nos yeux. Bientôt nous entrons dans Troie par la brèche; chacun de nous se partage les différents quartiers, et au signal convenu, nous tombons sur tous ceux que le hasard offre à nos coups et nous les égorgeons sans pitié; les places, les rues, les maisons, les palais, les temples des dieux deviennent le théâtre du carnage. Ceux des habitants que les cris des mourants réveillent n'ont pas même le temps de s'armer, ni de songer à la fuite. Bientôt le massacre devient général, le sang coule sans relâche ; les enfants dans les bras de leurs mères, les pères sous les yeux de leurs enfants sont moissonnés par le fer meurtrier, et à leur tour, les témoins de ce cruel spectacle tombent, sans pouvoir donner une larme à leurs chers parents. Avec plus de fureur encore, le feu exerce ses ravages ; la flamme se communique partout avec rapidité. Les Grecs avaient eu la précaution de mettre une garde nombreuse à la demeure d'Anténor et d'Enée. Priam en ce moment, désespéré, se réfugie au pied de l'autel de Jupiter, placé sous le vestibule de son palais. Beaucoup d'autres se sauvent dans les temples et Cassandre dans celui de Minerve. Après avoir immolé sans éprouver de résistance tous les malheureux qui s'offraient à eux, les Grecs fondent avec impétuosité sur le palais qu'occupait Hélène. Le jour commençait à paraître; là, Ménélas, altéré de sang, rençontre Déiphobe, qui, comme nous l'avons dit, avait épousé cette princesse après la mort d'Alexandre; il l'abat à ses pieds, lui coupe les mains, le nez et les oreilles, et le laisse, ainsi mutilé, périr dans des tourments affreux. Ensuite Néoptolème, sans égard pour l'âge ni pour la dignité de Priam, le massacre inhumainement au moment qu'il tenait les autels étroitement embrassés, Ajax Oïlée arrache Cassandre du temple de Minerve pour en faire sa captive.

13. Hoc modo consumptis cum civitate barbaris deliberatio inita super his qui ab deorum aris auxilium vitae imploraverant decretumque ab omnibus, uti per vim avulsi necarentur: tantus dolor iniuriae et ob id studium extinguendi Troiani nominis incesserat. Ita comprehensi, qui cruciatum praedictae noctis subterfugerant, trepidantes ac vice pecorum interficiuntur. Dein more belli per templa ac semiustas domos populatio rerum omnium et per dies plurimos, ne quis hostium evaderet, studium in requirendo. Interim ad coacervandum auri atque argenti materiam opportuna loca destinantur et alia ob pretiosam vestem. Igitur ubi satias Troiani sanguinis tenuit et urbs incendiis complanata est, initium solvendae per praedam militiae capiunt, primo a feminis captivis puerisque adhuc imbellibus. Itaque ex his prima omnium Helena sine sorte Menelao conceditur, dein Polyxena suadente Ulixe per Neoptolemum Achilli inferias missa, Agamemnoni Cassandra datur, postquam forma eius captus quin palam desiderium fateretur dissimulare nequiverat, Aethram et Clymenam Demophoon atque Acamas habuere. Reliquarum sors agi coepta atque ita Neoptolemo Andromacha adiunctis, postquam id evenerat, filiis eius in honorem tanti ducis, Ulixi Hecuba obvenere. Hactenus nobilium feminarum cessere servitia. Alii, ut quemque sors contigerat, praedam aut ex captivis, quantum pro merito distribuebatur, habuere.

La ville réduite en cendres et les Barbares ensevelis sous ses ruines, on délibère sur ce qu'on fera de ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples, comptant sur le secours des dieux. Tout le monde est d'avis qu'ils soient passés au fil de l'épée. La violence de notre ressentiment était telle, que nous eussions voulu éteindre jusqu'au nom de ce peuple perfide. On arrache avec fureur de leurs retraites ceux qui avaient échappé au carnage la nuit précédente, et ils sont égorgés sans résistance comme de faibles troupeaux. On alla ensuite fouiller jusque parmi les décombres des temples et des maisons incendiés pour détruire ce que le feu avait épargné; et pendant plusieurs jours, on fit une recherche exacte des ennemis qui, par hasard, seraient encore en vie. Un endroit fut choisi pour être le dépôt des matières d'or et d'argent; un autre, celui des riches étoffes et des effets précieux. Dès que, rassasiés du sang des Troyens, nous vîmes la ville changée par l'incendie en une vaste plaine, nous nous occupâmes de la distribution du butin, en commençant par les femmes et les enfants. Sans tirer au sort, Hélène fut rendue à Ménélas ; ensuite, d'après l'avis du conseil Polyxène fut immolée de la main de Pyrrhus sur le tombeau d'Achille (18). Cassandre fut donnée à Agamemnon, qui, épris de sa beauté, faisait de vains efforts pour cacher le désir qu'il avait de la posséder. Démophoon et Athamas eurent en partage Aethra et Clymène ; le sort ensuite décida des autres ; par ce moyen Néoptolème devint maître d'Andromaque, on y ajouta les fils d'Hector pour honorer sa valeur. Hécube tomba au pouvoir d'Ulysse. Telle fut la condition des premières dames de la ville. Les autres chefs eurent pour leur récompense, ou des captives, ou une partie du butin, selon que la fortune en décida.

14. Interim super Palladio ingens certamen inter se ducibus exortum Aiace Telamonis expostulante in munus sibi pro his, quae in singulos universosque virtute atque industria sua contulerat. Qua re coacti paene omnes, simul uti ne laederetur animus tanti viri, cuius praeclara facinora vigiliasque pro exercitu in animo retinebant, concedunt Aiaci renitentibus solis omnium Diomede atque Ulixe, sua quippe opera insinuantibus id ablatum. Contra Aiax adfirmare non labore aut virtute eorum rem gestam, Antenorem namque contemplatione communis amicitiae abstulisse. Tum Diomedes honori eius per verecundiam concedens a certamine destitit. Igitur Ulixes cum Aiace summa vi contendere inter se atque invicem industriae meritis expostulare adnitentibus Ulixi Menelao atque Agamemnone ob servatam paulo ante opera eius Helenam. Namque post captum Ilium Aiax recordatus eorum, quae tantis tempestatibus propter mulierem experti perpessique essent, primus omnium interfici eam iusserat. Iamque adprobantibus consilium Aiacis multis bonis Menelaus amorem coniugii etiam tunc retinens singulos ambiundo orandoque ad postremum perfecerat, uti intercessu Ulixis Helena incolumis sibi traderetur. Itaque uti iudicio amborum merita expectantes, quis etiam nunc bellum in manibus atque hostiles multae nationes circumstreperent, nullo dilectu virorum fortium spretisque Aiacis egregiis facinoribus ac frumenti, quod ex Thracia advexerat, per totum exercitum distributione Ulixi Palladium tradunt.

Un grande contestation s'éleva entre les chefs au sujet du Palladium, qu'Ajax Pélamron voulait avoir en récompense des service qu'il avait rendus par sa valeur et son habileté, soit à l'année en général , soit à chaque chef en particulier. Tous, dans la crainte d'offenser un personnage d'une telle importance, dont le zèle constant n'avait eu pour objet que le salut de tous, et qui laissait dans les coeurs un souvenir précieux, le lui cédèrent aussitôt. Diomède et Ulysse seuls s'opposèrent au desir général; ils prétendaient que c'était à eux que l'on devait l'avantage de posséder le Palladium. Ajax, au contraire, répondait que ce n'était ni par leur valeur ni par leurs grands travaux qu'ils l'avaient conquis; qu'Anténor, par amitié pour les Grecs, le leur avait livré. Diomède enfin, par respect pour ce héros, se désista de ses prétentions et se retira. Ajax et Ulysse restèrent donc les seuls concurrents, et se disputèrent le prix avec beaucoup de chaleur. Ils le réclamaient l'un et l'autre en vertu de leurs serviees. Ménélas et Agamemnon prirent parti pour Ulysse, parce que c'était à lui qu'ils devaient la conservation d'Hélène. En effet, après la prise de Troie, Ajax rappelant aux Grecs les maux qu'ils avaient soufferts à l'occasion de cette femme, avait été le premier à demander sa mort. Déjà on approuvait son dessein et on allait le mettre à exécution. Mais Ménélas, conservant tout son amour pour elle, et secondé par Ulysse, avait obtenu, à force de démarches et de prières, qu'on lui laissât la vie. Les Grecs, à l'instigation d'Agamemnon et de Ménélas, jugèrent d'une manière assez injuste entre les deux concurrents. Ils étaient encore dans un pays ennemi, exposés sans cesse à être attaqués par les nations voisines qui frémissaient de rage à la vue des ruines de Troie ; cependant, au mépris des égards que l'on doit à la valeur, oubliant les nombreux exploits d'Ajax, plus encore les provisions de bouche qu'il avait amenées de Thrace, et dont il avait abondamment pourvu toute l'armée, ils adjugèrent le prix à Ulysse, qui lui était bien inférieur en tout.

15. Quare cuncti duces, qui memores virtutum Aiacis nihil praeferendum ei censuerant quique secuti gratiam Ulixi impugnaverant talem virum, studio in partes discedunt. Interim Aiax indignatus et ob id victus dolore animi palam atque in ore omnium vindictam se sanguine eorum, a quis impugnatus esset, exacturum denuntiat. Itaque ex eo Ulixes, Agamemnon ac Menelaus custodiam sui augere et quo tutiores essent, summa ope invigilare. At ubi nox aderat, discedentes uno ore omnes lacerare utrumque regem neque abstinere maledictis, quippe quis magis libido desideriumque in femina quam summa militiae potiora forent. At lucis principio Aiacem in medio exanimem offendunt perquirentesque mortis genus animadvertere ferro interfectum. Inde ortus per duces atque exercitum tumultus ingens ac dein seditio brevis adulta, cum ante iam Palamedem virum domi belloque prudentissimum nunc Aiacem, inclitum tot egregiis pugnis, atque utrosque insidiis eorum circumventos ingemescerent. Ob quae supradicti regis veriti, ne qua vis ab exercitu pararetur, intus clausi firmatique per necessarios manent. Interim Neoptolemus advecta ligni materia Aiacem cremat reliquiasque urnae aureae conditas in Rhoeteo sepeliendas procurat brevique tumulum extructum consecrat in honorem tanti ducis. Quae si ante captum Ilium accidere potuissent, profecto magna ex parte promotae res hostium ac dubitatum de summa rerum fuisset. Igitur Ulixes veritus vim offensi exercitus clam Ismarum aufugit atque ita Palladium apud Diomedem manet.

La division se mit donc parmi les chefs : les uns, convaincus du mérite d'Ajax, avaient soutenu ce prince, pensant que rien ne pourait lui être comparé ; les autres, partisans d'Ulysse, avaient formé une brigue puissante contre le héros, et l'avaient privé de sa récompense. Ajax, qu'une telle préférence remplissait d'indignation et pénétrait de douleur, dit en présence de tous, qu'il saurait tirer une vengeance éclatante de ceux qui avaient l'audace de s'opposer à ses prétentions. Cette menace donna lieu à Agamemnon et à Ménélas de doubler leurs gardes, et de veiller avec exactitude à leur propre sûreté. Au commencement de la nuit toute l'armée se retira. On murmurait hautement, et on accablait les princes d'injures. On leur reprochait justement d'avoir sacrifié les lois militaires au desir de récompenser celui qui leur avait conservé la possession d'une femme. Le lendemain, au lever du soleil, on trouve Ajax étendu à terre sans vie ; on s'empresse aussitôt de savoir la cause de sa mort ; on reconnaît qu'il a été assassiné. Aussitôt le tumulte augmente, et toute l'armée se soulève. On avait déjà eu à pleurer la mort de Palamède, prince recommandable par sa prudence et son habileté : maintenant c'était Ajax, célèbre par tant de victoires, qui venait de périr par un lâche assassinat. Cependant, les auteurs du crime craignant avec raison d'être mis en pièces par l'année, se tiennent soigneusement renfermés, et se font un rempart de leurs parents et de leurs amis. Néoptolème, de son côté, fait apporter promptement du bois pour former un bûcher, et rend à Ajax les derniers devoirs. Il enferme ses cendres dans une urne d'or, et bientôt après élève un tombeau en son honneur sur le promontoire de Rhétée (22). Si ce malheur fut arrivé avant la prise de Troie, la fortune des ennemis eût sans doute changé, et la victoire eût pu demeurer incertaine entre les deus nations. Ulysse, pour se soustraire au ressentiment de l'armée irritée, s'enfuit secrètement au pied du mont Ismare. Ainsi, le Palladium resta entre les mains de Diomède.

16. Ceterum post abscessum Ulixi Hecuba, quo servitium morte solveret, multa ingerere maledicta imprecarique infesta omina in exercitum. Qua re motus miles lapidibus obrutam eam necat sepulchrumque apud Abydum statuitur appellatum Cynossema ob linguae protervam impudentemque petulantiam. Per idem tempus Cassandra deo repleta multa in Agamemnonem adversa praenuntiat_ insidias quippe ei ex occulto caedemque domi per suos compositam; praeterea universo exercitui profectionem ad suos incommodam exitialemque. Inter quae Antenor cum suis Graecos orare, omitterent iras atque urgente navigii tempore in commune consulant. Praeterea omnes duces ad se epulatum deducit ibique singulos quam maximis donis replet. Tunc Graeci Aeneae suadent, secum uti in Graeciam naviget, ibi namque ei simile cum ceteris ducibus ius regnique eandem potestatem fore. Neoptolemus filios Hectoris Heleno concedit, praeterea reliqui duces auri atque argenti quantum singulis visum est.dein consilio habito decernitur, uti per triduum funus Aiacis publice susciperetur. Itaque exactis his diebus cuncti reges comam tumulo eius deponunt. Atque exin contumeliis Agamemnonem fratremque agere eosque non Atrei sed Plisthenidas et ob id ignobiles appellare. Quare coacti, simul uti odium sui apud exercitum per absentiam leniretur, orant, uti sibi abire e conspectu eorum sine noxa concedant. Itaque consensu omnium primi navigant deturbati expulsique a ducibus. Ceterum Aiacis filii, Aeantides Glauca genirus atque Eurisaces ex Tecmessa, Teucro traditi.

Après le départ d'Ulysse, Hécube ne trouant pour sortir de la servitude d'autre moyen que la mort, accable les Grecs de malédictions et leur souhaite les derniers malheurs. Les soldats, que ses injures rendent furieux, l'assomment à coups de pierres. Son tombeau fut placé auprès d'Abydum ; on lui donna le nom de Cynossème, à cause de son insolence et de son peu de retenue dans ses paroles. Ce fut alors que Cassandre, inspirée par la divinité, prédit à Agamemnon les malheurs qui lui étaient réservés; qu'arrivé en Grèce, ses proches devaient lui dresser des embûches et qu'il y succomberait ; elle ajouta qu'en général le retour dans leur patrie serait fatal à tous les Grecs. Ensuite Anténor nous pria instamment de mettre enfin un terme à nos dissensions. Il nous fit observer que la saison pour s'embarquer était déjà fort avancée, et qu'il était temps de veiller aux Intérêts communs. Il invita en même temps nos chefs à un grand festin, et fit à chacun d'eux de riches présents. Les Grecs conseillèrent alors à Enée de venir avec eux en Grèce, lui promettant de lui donner des états à gouverner avec un pouvoir semblable au leur. Néoptolème céda à Hélénus les fils d'Hector : chaque chef en particulier ajouta à ce présent de l'or et de l'argent selon ses facultés. On résolut ensuite de faire à Ajax pendant trois jours des funérailles magnifiques. Ce temps écoulé, les rois allèrent déposer leur chevelure sur son tombeau. Tous accablaient de reproches Agamemnon et Ménélas, en les traitant d'hommes lâches et ingrats ; ils ne leur donnaient plus le titre glorieux de fils d'Atrée, mais ils les nommaient simplement fils de Plisthéne, faisant voir par là qu'ils les regardaient comme des hommes sans nom. Ceux-ci, persuadés que la haine de l'armée s'affaiblirait pendant leur absence, prièrent les Grecs de les laisser partir sans qu'il leur fut fait aucun mal. On consentit enfin à leur fuite; mais ce ne fut pas sans leur avoir fait mille outrages et sans les avoir couverts de mépris. Eantidès qu'Ajax avait eu de Glauca, et Eurysacès de Tecmessa furent confiés à la garde de Teucer.

17. Dein Graeci veriti, ne per moram interventu hiemis, quae ingruebat, ab navigando excluderentur, deductas in mare naves remigibus reliquisque nauticis instrumentis complent. Atque ita cum his, quae singuli praeda multorum annorum quaesiverant, discedunt. Aeneas apud Troiam manet. Qui post Graecorum profectionem cunctos ex Dardano atque ex proxima paene insula adiit, orat, uti secum Antenorem regno exigerent. Quae postquam praeverso de se nuntio Antenori cognita sunt, regrediens ad Troiam imperfecto negotio aditu prohibetur. Ita coactus cum omni patrimonio ab Troia navigat devenitque ad mare Hadriaticum multas interim gentes barbaras praevectus. Ibi cum his qui secum navigaverant, civitatem condit appellatam Corcyram Melaenam. Ceterum apud Troiam postquam fama est Antenorem regno potitum, cuncti, qui bello residui nocturnam civitatis cladem evaserant, ad eum confluunt brevique ingens coalita multitudo. Tantus amor erga Antenorem atque opinio sapientiae incesserat. Fitque princeps amicitiae eius rex Cebrenorum Oenideus. Haec ego Gnosius Dictys comes Idomenei conscripsi oratione ea, quam maxime inter tam diversa loquendi genera consequi ac comprehendere potui, litteris Punicis ab Cadmo Danaoque traditis. Neque sit mirum cuiquam, si quamvis Graeci omnes diverso tamen inter se sermone agunt, cum ne nos quidem unius eiusdemque insulae simili lingua sed varia permixtaque utamur. Igitur ea, quae in bello evenere Graecis ac barbaris, cuncta sciens perpessusque magna ex parte memoriae tradidi. De Antenore eiusque regno quae audieram retuli. Nunc reditum nostrorum narrare juvat.

Les Grecs craignant que l'hiver qui approchait ne les empêchât de s'embarquer, préparèrent leur flotte et la fournirent abondamment de tout ce qui était nécessaire à la navigation. Bientôt après ils mirent à la voile, emportant avec eux le butin qu'ils avaient obtenu après tant de temps. Enée, resté à Troie, parcourut les campagnes voisines, et rassembla après le départ des Grecs tout ce qu'il put trouver de Troyens et d'habitants de la péninsule voisine, les engageant à se joindre à lui pour chasser Anténor du royaume. Heureusement pour lui, Anténor eut connaissance de son dessein, et prit si bien ses précautions, qu'Enée, arrivant à Troie, trouva les portes fermées. Ce prince voyant son projet manqué, prit tout ce qu'il avait conservé de ses biens, et s'embarqua pour aller chercher fortune ailleurs. Après une longue et pénible navigation à travers des mers inconnues et des nations barbares, il arriva sur les côtes de la mer Adriatique. Il fonda en cet endroit une ville appelée Corcyre Méléna, où il s'établit avec ses compagnons. Dès qu'aux environs de Troie on eut appris qu'Anténor était resté en possession du royaume, tous ceux qui avaient échappé à la mort la nuit qui mit fin à l'empire de Troie, vinrent en foule se ranger autour de lui ; tant étaient grands l'estime et l'amour que les peuples lui avaient toujours portés. Enfin il s'unit d'amitié et d'intérêt avec Enidée, roi des Cébréniens. Moi, Dictys, natif de Gnose, compagnon d'Idoménée, ai écrit cette histoire dans celui des dialectes grecs qui m'est le plus familier, car ils sont en grand nombre et très variés. Je l'ai tracée en caractères phéniciens, tels que nous les ont apportés Cadmus et Danaus. Que personne ne s'étonne de ce que les Grecs ont tant de manières différentes de s'exprimer, puisque nous, qui sommes tous de la même île, nous ne parlons pas la même langue. J'ai donc transmis à la postérité les événements de cette guerre en connaissance de cause et j'ai partagé avec mes compagnons tous les maux et les dangers dont elle fut accompagnée. J'ai raconté d'abord tout ce que j'ai pu apprendre d'Anténor et de son royaume, maintenant je vais parler de notre retour en Grèce.


Merci au professeur Francesco Chiappinelli de nous avoir fourni ces textes.
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