La guerre de Troie


 

 

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Polyxène chez Dictys de Crète - Ephemerides Belli trojani, III, 2, sqq

 

[III, 2] At apud Trojam forte quadam die Hecuba supplicante Apollini, Achilles volens visere cerimoniarium morem, cum paucis comitibus supervenit. Erant praeterea cum Hecuba matronae plurimae, conjuges principalium filiorumque ejus, partim honorera atque obsequium reginae tribuentes, reliquae tali obtentu pro se quaeque rogaturae supplicabant : etiam Hecubae filiae nondum nuptae, Polyxena et Cassandra, Minervae atque Apollinis antistites, novo ac barbaro redimita ornatu, effusis hinc atque inde crinibus precabantur, suggerente sibi Polyxena apparatum saeri ejus. Ac tum forte Achilles versis in Polyxenam oculis, pulchritudine virginis capitur : auctoque in horas desiderio, ubi animus non lenitur, ad naves discedit. Sed ubi dies pauei fluxere, et amor magis ingravescit, accito Automedonte, aperit ardorem animi : ad postremum rogat uti ad Hectorem virginis causa iret. Hector vero datarum se in matrimonium sororem mandat, si sibi universum exercitum proderet.

Un jour qu'Hécube était sortie de Troie pour offrir un sacrifice solennel à Apollon Thymbréen, Achille, curieux de voir la manière dont les Troyennes s'acquittaient de ce pieux devoir, s'y rendit, suivi d'un petit nombre d'amis. La reine avait avec elle plusieurs dames de distinction, épouses de ses fils ou des principaux Troyens ; les unes l'accompagnaient par honneur et par devoir, les autres pour faire leurs prières particulières. Auprès d'Hécube se trouvaient aussi deux de ses filles qui n'étaient pas encore mariées, Polyxène et Cassandre. Celle-ci, grande prêtresse d'Apollon et de Minerve, revêtue d'ornements sacrés, qui paraissaient nouveaux et étrangers aux Grecs, adressait au dieu les supplications prescrites d'un ton de prophétesse, Ies cheveux épars et à mots entrecoupés. Polyxène présentait à sa soeur tous les instruments nécessaires au sacrifice. Achille, par hasard, jette la vue sur cette princesse ; sa beauté le frappe ; le feu du désir circule dans ses veines, chaque instant en augmente l'ardeur, et il se retire à ses vaisseaux, portant dans son coeur le trait qui l'a percé. Quelques jours s'écoulent, et son amour pour Polyxène ne fait que prendre de nouvelles forces. Il appelle Automédon, lui découvre sa passion, le prie instamment d'aller trouver Hector au sujet de la princesse. Celui-ci répond qu'il donnera sa soeur en mariage à Achille, à condition qu'on lui livrera toute l'armée des Grecs.

[III, 3] Dein Achilles, soluturum se omne bellum pro Polyxena tradita pollicetur. Tum Hector, aut proditionem ab eo confirmandam, aut filios Plisthenis atque Ajacem interficiendos : alias de tali negotio nihil se auditurum. Et ea ubi Achilles accepit, ira concitus exclamat, se, quum primum tempus bellandi foret, interempturum. Dein animi jactatione saucius, huc atque illuc oberrans, interdum tamen, quatenus praesenti negotio utendum esset, consultare. At ubi eum Automedon jactari animo, atque in dies magis magisque aestuare desiderio, ac pernoctare extra tentoria animadvertit, veritus ne quid adversum se, aut in supradictos reges moliretur, Patroclo atque Ajaci rem cunctam aperit. Hique, dissimulato quod audierant, cum rege commorantur. Ac forte quodam tempore recordatus sui, convocatis Agamemnone et Menelao, negotium, ut gestum erat, desideriumque animi aperit: a queis omnibus, ut beno animo ageret, respondetur : brevi quippe dominum eum fore ejus, quam deprecando non impetraverit : quae res eo habere fidem videbatur, quoniam jam summa rerum Trojanarum prope occasum erat.

Achille envoie de nouveau Automédon à Hector lui promettre de sa part que, s'il veut lui donner Polyxène, il saura mettre fin à la guerre. « Point de Polyxène, répond Hector, ou Achille me livrera les Grecs, à moins qu'il n'aime mieux donner la mort à Ajax, ainsi qu'aux fils de Plisthène ». A cette nouvelle Achille, enflammé de colère, s'écrie : « Toi-même, Hector, je te tuerai aussitôt que la trêve sera expirée ». Ensuite, blessé profondément et hors de lui-même, il errait çà et là, ne sachant quel parti prendre dans une telle conjoncture. Automédon était témoin de sa faiblesse et des combats qu'excitait en lui la violence de son amour ; il le voyait passer des nuits entières hors de sa tente, en proie au désespoir. Il craignit alors qu'il ne méditât quelque violence contre lui-même ou contre les princes grecs. Sans tarder davantage, il découvre tout à Patrocle et à Ajax. Ceux-ci cachent avec soin ce qu'ils viennent d'apprendre, et veillent sur la conduite d'Achille. Ce prince ensuite, faisant un retour sur lui-même, appelle Agamemnon et Ménélas, leur ouvre son coeur, et leur raconte tout ce qui vient de se passer. Ceux-ci le consolent, l'engagent à prendre courage, lui faisant espérer qu'avant peu il sera, par la force des armes, maître de celle qu'on a refusée à ses prières. Cet espoir paraissait d'autant plus fondé, que les Troyens touchaient au dernier moment de leur existence.

[III, 5] At ubi eum (scil. Hectorem) Achilles ita in hostem promptum animadvertit, simul subvenire his, quos advorsum bellabat cupiens, et memor paullo ante repulsae in Polyxena, contra tendit... (Hector est tué par Achille)

Achille le voyant ainsi acharné contre nous, dirige sa course vers lui ; deux motifs l'animent, celui de secourir ses compagnons, que poursuivait Hector, et de se verser sur ce prince du refus qu'il lui avait fait de sa soeur Polyxène.

[III, 20] At lucis principio, Priamus lugubri veste miserabile tectus, cui dolor, non decus regium, non ullam tanti nominis atque famae speciem reliquam fecerat, manibus vultuque supplicibus ad Achillem venit : quo cum Audromacha, non minor quam in Priamo miseratio : ea quippe deformata multiplici modo, Astyanacta, quem nonnulli Scamandrium appellabant, et Laodamanta, parvulos admodum filios prae se habens, regi adjumentum deprecandi aderat, qui maeroribus senioque decrepitus filiae Polyxenae humeris innitebatur : sequebantur vehicula plena auri atque argenti preciosaeque vestis : quum super murum despectantes Trojani, comitatum regis oculis prosequerentur : quo visa repente silentium ex admiratione oritur. Ac mox reges avidi noscere causas adventus ejus procedunt obviam. Priamus ubi ad se tendi videt, protinus in os ruit, pulverem atque alia humi purgamenta capiti aspargens : dein orat, uti miserati fortunas suas, precatores secum ad Achillem veniant. Ejus aetatem fortuuamque recordatus Nestor, dolet : contra Ulisses maledictis insequi, et commemorare, quae ad Trojam in consilio ante sumptum bellum ipse adversum legatos dixerat. Ea postquam Achilli nunciata sunt, per Automedontem adversum iri jubet ; ipse retinens gremio urnam cum Patrocli ossibus.

Le lendemain, au point du jour, Priam, en habit de deuil, vint trouver Achille d'un air suppliant. Ce n'était plus un roi ; c'était un infortuné plongé dans la plus profonde douleur, et qui ne conservait plus rien de l'éclat et de la gloire dont il avait été jadis environné. Il était accompagné d'Andromaque : cette princesse, non moins affligée que Priam et dans un état plus déplorable encore, conduisait avec elle ses deux petits enfants, Laodamas et Astyanax, connu aussi sous le nom de Scamandre : elle était venue pour joindre ses prières à celles du roi. Ce prince, accablé sous le poids du malheur et des ans, ne marchait qu'avec peine en s'appuyant sur sa fille Polyxène. Ils étaient suivis de chars remplis d'or et d'argent, et de vêtements précieux. Tout le temps que dura leur marche, les Troyens, placés sur leurs remparts, suivaient des yeux ce triste cortège. A cette vue, nous sommes transportés d'admiration, et nous gardons un profond silence. Nos chefs, curieux d'apprendre le motif de l'arrivée de Priam, s'avancent à sa rencontre. Ce prince, les voyant venir, se prosterne jusqu'à terre, et se couvre la tête de poussière et de sable. Il les conjure d'avoir pitié de son infortune, et de s'unir à lui pour l'aider à fléchir la colère d'Achille. Nestor, considérant son grand âge et ses malheurs, fut attendri ; Ulysse, au contraire, l'accabla de reproches, lui rappelant avec aigreur les discours qu'avant la guerre il avait osé tenir contre les députés des Grecs. Achille, instruit de cet événement, ordonne à Automédon de l'aller recevoir ; pour lui, il reste dans sa tente, pressant contre son sein l'urne qui renfermait les cendres de son cher Patrocle.

[III, 24] Dein consiliatum cum supradictis ducibus surgit : queis omnibus una atque eadem sententia est, scilicet uti acceptis quae allata essent, corpus exanime concederet : quod ubi satis placuit, singuli ad sua tentoria discedunt. Moxque Polyxena ingresso Achille obvoluta genibus ejus, sponte servitium sui pro absolutione cadaveris pollicetur. Quo spectaculo adeo commotus juvenis, ut qui inimicissimus ob mortem Patrocli Priamo, ejusque regno esset, tum recordatione filiae, ac parentis, ne lacrimis quidem temperaverit. Itaque manu oblata, Polyxenam erigit, praedicta prius, mandataque cura Phoenici super Priamo. Sed rex nihil se luctusn neque praesentium miseriarum remissurum ait : tum Achilles confirmare, non prius cupitis ejus satisfacturum, quam mutato in melius habitu, cibum etiam secum sumeret. Ita rex veritus, ne quae concessa videbantur, ipse recusando impediret, dein omnia quaeque imperarentur, facienda decrevit.

Achille se retire ensuite pour délibérer avec ses compagnons d'armes sur ce qu'il doit faire : tous sont d'avis de rendre le corps d'Hector, et d'accepter les offres de Priam ; et bientôt chacun se rend à sa tente. Dès qu'Achille fut rentré, Polyxène se jeta à ses genoux, et s'offrit d'elle- même pour être soit esclave, s'il voulait rendre le corps de son frère. A la vue du père et de la fille, ce jeune guerrier, que la mort de Patrocle avait rendu l'ennemi le plus implacable de Priam et des Troyens, ne put retenir ses larmes. Il présente la main à Polyxène, la relève, et charge expressément Phénix de prendre soin de Priam, et de le mettre dans un état plus convenable à sa dignité. Le roi ne voulait rien changer aux marques de sa douleur ; alors Achille ajouta qu'il ne lui accorderait point ce qu'il demandait, qu'il n'eût repris un extérieur plus décent, et qu'il n'eût même partagé sa table avec lui. Priam craignant que son refus n'empêchât l'exécution de la promesse qu'on lui avait faite, se soumit aux volontés d'Achille.

[III, 25] Igitur ubi excussus comis pulvis, totusque lautus est, mox a juvene ipseque et qui cum eo venerant, cibo invitantur. Dein ubi satietas omnes tenuit, hoc modo Achilles disseruit : Refer nunc jam mihi, Priame, quid tantum causae fuerit, cur deficientibus quidem vobis in dies copiis militaribus, ingravescentibus autem calamitatibus atque aerumnis, Helenam tamen in hodiernum retinendam putetis : neque velut contagionem infausti ominis propuleritis ? quam prodidisse patriam, parentesque et quod indignissimum omnium est, fratres sanctissimos, cognoveritis. Namque hi exsecrati facinus ejus, ne in militiam quidem nobiscum conjuraverunt ; scilicet, ne quam audire incolumem nollent, ei per se reditum in patriam quaererent. Eam igitur quum cerneretis malo omnium civitatem intravisse vestram, non ejecistis ? non cum detestationibus extra muros prosecuti estis ? Quid illi senes, quorum filios pugna in dies conficit : nonne adhuc persenserunt, eandem causam extitisse tantorum funerum ? Itane ergo divinitus vobis eversa mens est, ut nullus in tanta civitate reperiri possit, qui fortunam labantis patriae dolens, de pernicie publica cum exitio ejus transigat ? Ego quidem aetatis tuae contemplatione, atque harum precum cadaver restituam, neque unquam committam, ut, quod in hostibus reprehenditur crimen malitiae ipse subearm.

A peine le roi s'était-il lavé, à peine avait-il essuyé la poussière qui couvrait son visage et ses cheveux, qu'Achille vint l'inviter, ainsi que ceux qui l'accompagnaient, à manger avec lui. Le repas fini, le prince adresse la parole à Priam : « Faites-moi part, dit-il, du motif qui vous porte à garder maintenant Hélène, lorsque vos forces militaires s'affaiblissent de jour en jour, et que le poids du malheur s'appesantit sur vous. Que ne la chassiez-vous comme une peste qui pouvait vous attirer le dernier des malheurs ? Vous n'ignoriez pas qu'elle trahissait à la fois patrie, parents, amis, et plus encore les demi-dieux qu'elle avait pour frères. Son forfait leur fut tellement en horreur, qu'ils ne prirent aucun parti avec nous dans cette guerre. Sans doute ils étaient bien éloignés de contribuer à ramener dans leur patrie une infâme dont ils ne voulaient pas même entendre parler. Eh! vous n'avez pas repoussé loin de vous ce fléau ! eh ! vous n'avez point poursuivi cette malheureuse jusque hors de vos murs, en l'accablant de malédictions ! Qu'ont dit ces vieillards dont les fils tombent chaque jour sous le fer meurtrier ? Ne se sont-ils jamais aperçus de la cause de tant de maux ? Il faut que les dieux vous aient ôté entièrement l'esprit pour que, dans une si grande ville, il ne se soit trouvé personne qui, touché des malheurs de sa patrie, n'ait pas encore eu l'idée de sauver Troie au prix du sang d'Hélène. Pour moi qui, en faveur de votre âge et touché de vos prières, vous rends aujourd'hui l'objet de vos larmes, jamais je n'encourrai le reproche de cruauté que je fais à mes ennemis ».

[III, 26] Ad ea Priamus, renovato fletu quam miserabili, non sine decreto divum adversa hominibus irruere ait : deum quippe auctorem singulis mortalibus boni malique esse : neque cui beatum esse licitum sit, cujusquam in eum vim inimicitiasque procedere : caeterum se diversi partus quinquaginta filiorum patrem, beatissimum regum omnium habitum : ad postremum Alexandri natalem diem evitari, ne diis quidem praecinentibus, potuisse. Namque Hecubam foetu eo gravidam, facem per quietem edidisse visam, cujus ignibus conflagravisse Idam, ac mox continuante flamma deorum delubra concremari ; omnemque demum ad cineres collapsarn civitatem, intactis inviolatisque Antenoris et Anchisae domibus. Quae denunciata cum ad perniciem publicam spectare aruspices praecinerent, internecandum editum partum placuisse. Sed Hecubam more femineae miserationis, clam alendum pastoribus in Idam tradidisse : eum jam adultum, cum res palam esset, ne hostem quidem quamvis saevissimum ut interficeret, pati potuisse : tantae scilicet fuisse eum pulchritudinis atque formae : quem conjugio deinde Oenoni junctum, cupidinem cepisse visendi regiones, atque regna procul posita. Eo itinere abductam Helenam, urgente atque instigante quodam numine ; cunctorum civium animis, sibi etiam laetitiae fuisse, neque cuiquam, quum orbari se filio, aliove consanguineo cerneret, non acceptam tamen, solo omnium adversante Antenore : qui initio post Alexandri reditum, filium suum Glaucum, quod ejus comitatum sequutus erat, abdicandum a penatibus suis decreverit, vir domi belloque prudentissimus : Caeterum sibi, quoniam ita res ruerent, optatissimum appropinquare naturae finem, omissis jam regni gubernaculis atque cura : tantum sese in Hecubae filiarumque recordatione cruciari, quas post exidium patriae captivas, incertum cujus domini fastus manerent.

Priam, répandant de nouveau un torrent de larmes, répond à Achille : « Les malheurs n'arrivent aux mortels que par l'ordre des dieux ; à chaque homme est attachée une divinité, cause du bien qu'il éprouve et du mal qu'il ne peut éviter ; nulle violence, nulle haine ne peut nuire à celui dont elle veut le bonheur. Père de cinquante fils, nés de différents mariages, je fus regardé comme le plus fortuné des rois jusqu'au jour funeste qui vit naître Alexandre, jour que je n'ai pu éviter, quoique les dieux m'en eussent prévenu. Hécube était encore enceinte de lui, lorsque, pendant mon sommeil, je vis en songe sortir du sein de mon épouse un flambeau ardent qui mit le feu au mont Ida. Bientôt la flamme se répandant, avait gagné les palais et les temples des dieux ; et la ville de Troie avait été réduite en cendres. Deux maisons seulement échappèrent à la fureur de l'incendie : celles d'Anténor et d'Anchise. Les aruspices, consultés sur ce songe, me prédirent que cet enfant naîtrait pour la ruine de Troie. Je résolus en conséquence de le faire mourir à sa naissance; mais Hécube, par une tendresse bien excusable dans une mère, le donna secrètement pour l'élever à des pasteurs du mont Ida. Ce prince, devenu grand, offrait un rare assemblage des toutes les perfections du corps ; et quoique le sort funeste qui lui était prédit fût connu de tout le monde, jamais sa mère n'aurait souffert qu'on mît à mort ce féroce ennemi de sa famille. Je lui donnai pour épouse Oenone ; il me parut désirer de voyager : et de parcourir les royaumes les plus éloignés ; j'y consentis. Je ne sais quelle divinité ennemie le conduisit et le sollicita ; mais, pendant ce voyage, il ravit Hélène et l'amena à Troie avec lui. Les Troyens, moi-même tout le premier, nous la vîmes avec joie ; et quoique, depuis son arrivée, chaque jour fût marqué pour nous par la perte d'un fils, d'un parent ou d'un ami, cependant nous nous obstinâmes à la garder ; il n'y avait que le seul Anténor qui s'opposât à cet aveuglement général. A l'arrivée d'Hélène, ce prince, aussi habile guerrier que politique consommé, avait chassé de son palais son fils Glaucus, compagnon d'Alexandre dans son expédition. Quant à moi, ajouta ce prince infortuné, dans l'état où sont les choses, je vois arriver la mort avec plaisir; mes mains trop faibles pour tenir les rênes du gouvernement, les ont déjà abandonnées : s'il me reste encore quelque inquiétude, c'est pour Hécube et pour mes filles, qui, après la ruine de ma patrie, deviendront la proie du vainqueur, sans que je puisse savoir à quel maître elles sont destinées ».

[III, 27] Dein omnia, quae ad redimendum filium advecta erant, ante conspectum juvenis exponi imperat : ex queis, quidquid auri atque argenti fuit, tolli Achilles jubet : vestis etiam, quod ei visum est, reliquis in unum collectis Polyxenam donat, et cadaver tradit. Quo recepto, rex in gratiamne impetrati funeris, an si quid Trojae accideret, securus jam fiiiae, amplexus Achillis genua, orat, uti Polyxenam suscipiat, sibique habeat : super qua juvenis aliud tempus, atque alium locum tractatumque fore respondit ; interim cum eo reverti jubet. Ita Priamus recepto Hectoris cadavere, ascensoque vehiculo, cum his qui se comitati erant, ad Trojam redit.

Priam dépose ensuite aux pieds du héros la rançon de son fils. Achille fait rentrer ce qui lui plaît des présents en or, en argent et en étoffes précieuses ; ensuite, mettant à part tout ce qui reste, il l'offre à Polyxène, et rend le corps d'Hector à son père. Priam, après l'avoir reçu, soit pour témoigner sa reconnaissance au prince grec, soit pour ménager à sa fille un appui dans le cas où Troie serait détruite, se jette aux genoux du vainqueur, et le conjure d'accepter Polyxène et d'en faire son épouse. Achille lui répond que dans un autre moment et dans un autre lieu, on traitera de cet article. Priam, après avoir obtenu le corps de son fils, remonta sur son char et retourna à Troie avec ceux qui l'avaient accompagné.

[IV,10] Deinde transactis paucis diebus solemne Thymbraei Apollinis incessit, et requies bellandi per indutias interposita : tum utroque exercitu sacrificio insistente, Priamus tempus nactus, Idaeum ad Achillem super Polyxena cum mandatis mittit. Sed ubi Achilles in luco ea quae perlata erant, tum ab Idaeo, separatim ab aliis recognoscit, cognita re apud naues, suspicio alienati ducis, et ad postremum indignatio exorta. Namque antea rumorem proditionis ortum clementer per exercitum in uerum traxerant. Ob quae, simul uti concitatus militis animus leniretur, Aiax cum Diomede et Ulysse ad lucum pergunt. Hique ante templum resistunt, opperientes, si egrederetur, Achillem, simulque uti rem gestam iuueni referrent ; de caetero etiam deterrerent in colloquio clam cum hostibus agere.

Quelques jours après, les deux partis convinrent d'une suspension d'armes, à l'occasion de la fête solennelle d'Apollon Thymbréen, qui avait lieu à cette époque. Priam, regardant comme très favorable le moment où les deux armées ne s'occupaient que de sacrifices, envoya Idée vers Achille pour traiter de son mariage avec Polyxène. Celui-ci se rendit alors au bois sacré pour avoir une conférence secrète avec Idée. Cette démarche, qui ne resta pas inconnue aux Grecs, leur inspira des soupçons contre Achille, et excita une indignation générale ; car une entrevue de cette nature donnait de la certitude à des bruits qui, depuis quelques jours, circulaient sourdement. Ajax, Diomède et Ulysse, pour apaiser l'esprit irrité des soldats, se rendent au bois sacré. Ils s'arrêtent à l'entrée du temple, résolus d'attendre la sortie d'Achille pour lui faire part de ce qui se passe à l'armée, et aussi à le faire renoncer à ses entretiens en tête-à-tête avec l'ennemi.

[IV,11] Interim Alexander compositis iam cum Deiphobo insidiis pugionem cinctus ad Achillem ingreditur confirmator ueluti eorum, quae Priamus pollicebatur moxque ad aram, quo ne hostis dolum persentisceret auersusque a duce, adsistit. Dein ubi tempus uisum est, Deiphobus amplexus inermem iuuenem quippe in sacro Apollinis nihil hostile metuentem exosculari gratularique super his, quae consensisset, neque ab eo diuelli aut omittere, quoad Alexander librato gladio procurrensque aduersum hostem per utrumque latus geminato ictu transfigit. At ubi dissolutum uulneribus animaduertere, e parte alia, quam uenerant, proruunt, re ita maxima et super uota omnium perfecta, in ciuitatem recurrunt. Quos uisos Ulixes : « Non temere est, inquit, quod hi turbati ac trepidi repente prosiluere ». Dein ingressi lucum circumspicientesque uniuersa animaduertunt Achillem stratum humi exsanguern atque etiam tum seminecem. Tum Aiax : « Fuit, inquit, confirmatum ac uerum per mortales, nullum hominum existere potuisse, qui te uera uirtute superaret : sed, uti palam est, tua te inconsulta temeritas prodidit ». Dein Achilles extremum adhuc retentans spiritum : « Dolo me atque insidiis, inquit, Deiphobus atque Alexander Polyxenae gratia circumuenere ». Tum exspirantem eum duces amplexi cum magno gemitu, atque exosculati postremum salutant. Denique Aiax exanimem iam humeris sublatum e luco effert.

Pendant ce temps, Alexandre qui, avec Déiphobe, a organisé un guet-apens, s'avance vers Achille, le poignard à la ceinture et avec l'air de celui qui viendrait lui confirmer les promesses faites par Priam. Il se place devant l'autel, mais se détourne du chef grec : son ennemi ne doit pas s'apercevoir de ce qu'il lui prépare. Au moment où tout semble prêt, Déiphobe s'en vient serrer dans ses bras le jeune homme qui, se croyant à l'abri de toute agression dans le temple d'Apollon, est sans arme. Déiphobe le prend dans ses bras pour l'embrasser et le féliciter d'avoir consenti à un accord : il ne relâchera son étreinte qu'après qu'Alexandre, qui, l'épée au poing, s'est rué sur son ennemi, lui aura frappé le flanc droit, puis le flanc gauche. Lorsqu'ils sont certains qu'Achille ne se remettra pas de ses blessures, ils s'enfuient éperdument et, prenant une direction opposée à celle de leur venue, ils regagnent la ville. Leur mission avait été d'une importance vitale et ils l'avaient réussie au-delà de tout espoir. Mais Ulysse les aperçoit et s'écrie : « On ne se sauve pas si brusquement et dans un tel affolement sans avoir de bonnes raisons de le faire ! » Les Grecs pénètrent alors dans le bois sacré, en explorent le moindre recoin et découvrent Achille gisant sur le sol, vidé de son sang et déjà quasiment mort. Ajax, dans le moment, lui adresse ces paroles : « Achille, tout le monde s'accordait à reconnaître en toi le plus brave des hommes, mais aussi le plus imprudent, et ce funeste événement en est la preuve ». Achille, rappelant dans ce moment le somme de vie qui lui restait encore, leur dit : « Je meurs victime de Polyxène, par la perfidie d'Alexandre et de Déiphobe ». Nos deux chefs, poussant un profond soupir, embrassent leur ami mourant, et lui donnent le dernier adieu. Ensuite Ajax le prend sur ses épaules, et le porte au camp des Grecs.

[V, 13] Hoc modo consumptis cum ciuitate Barbaris, deliberatio inita super his qui ab deorum aris auxilium uitae implorauerant decretumque ab omnibus, uti per uim auulsi necarentur : tantus dolor iniuriae, et ob id studium extinguendi Troiani nominis incesserat. Ita comprehensi qui cruciatum praedictae noctis subterfugerant, trepidantes ac uice pecorum interficiuntur. Dein more belli, per templa ac semiustas domos, populatio rerum omnium, et per dies plurimos, ne quis hostium euaderet, studium inquirendi. Interim ad coaceruandum auri atque argenti materiam opportuna loca destinantur, et alia ob preciosam uestem. Igitur ubi satias Troiani sanguinis tenuit, et urbs incendiis complanata est, initium soluendae per praedam militiae capiunt, primo a feminis captiuis, puerisque adhuc imbellibus. Itaque ex his prima omnium Helena sine sorte Menelao conceditur : dein Polyxena suadente Ulisse, per Neoptelemum Achilli inferias missa : Agamemnoni a Cassandra datur, postquam forma eius captus, quin palam desiderium fateretur, dissimulare nequiuerat ; Aethram et Clymenam, Demophoon atque Athamas habuere : reliquarum sors agi coepta, atque ita Neoptolemo Andromacha (adiunctis postquam id euenerat filiis eius in honorem tanti ducis), Ulissi Hecuba obuenere. Hactenus nobilium feminarum cessere seruitia. Alii, ut, quemque sors contigerat praedam, aut ex captiuis, quantum pro merito distribuebatur, habuere.

La ville réduite en cendres et les Barbares ensevelis sous ses ruines, on délibère sur ce qu'on fera de ceux qui s'étaient réfugiés dans les temples, comptant sur le secours des dieux. Tout le monde est d'avis qu'ils soient passés au fil de l'épée. La violence de notre ressentiment était telle, que nous eussions voulu éteindre jusqu'au nom de ce peuple perfide. On arrache avec fureur de leurs retraites ceux qui avaient échappé au carnage la nuit précédente, et ils sont égorgés sans résistance comme de faibles troupeaux. On alla ensuite fouiller jusque parmi les décombres des temples et des maisons incendiés pour détruire ce que le feu avait épargné; et pendant plusieurs jours, on fit une recherche exacte des ennemis qui, par hasard, seraient encore en vie. Un endroit fut choisi pour être le dépôt des matières d'or et d'argent; un autre, celui des riches étoffes et des effets précieux. Dès que, rassasiés du sang des Troyens, nous vîmes la ville changée par l'incendie en une vaste plaine, nous nous occupâmes de la distribution du butin, en commençant par les femmes et les enfants. Sans tirer au sort, Hélène fut rendue à Ménélas ; ensuite, d'après l'avis du conseil Polyxène fut immolée de la main de Pyrrhus sur le tombeau d'Achille. Cassandre fut donnée à Agamemnon, qui, épris de sa beauté, faisait de vains efforts pour cacher le désir qu'il avait de la posséder. Démophoon et Athamas eurent en partage Aethra et CIymène ; le sort ensuite décida des autres ; par ce moyen Néoptolème devint maître d'Andromaque, on y ajouta les fils d'Hector pour honorer sa valeur. Hécube tomba au pouvoir d'Ulysse. Telle fut la condition des premières dames de la ville. Les autres chefs eurent pour leur récompense, ou des captives, ou une partie du butin, selon que la fortune en décida.


Merci au professeur Francesco Chiappinelli, auteur de l'Impius Aeneas, de nous avoir fourni ces textes.