Alors que la tradition a fait du petit Polydore, comme Astyanax, le symbole de l'innocence assassinée, l'Iliade le présente comme un combattant suffisamment avancé, malgré sa jeunesse, pour affronter Achille. Voici le récit de la mort de ce jeune guerrier (XX, 407 sqq) :

αὐτὰρ ὃ βῆ σὺν δουρὶ μετ’ ἀντίθεον Πολύδωρον
Πριαμίδην. τὸν δ’ οὔ τι πατὴρ εἴασκε μάχεσθαι,
οὕνεκά οἱ μετὰ παισὶ νεώτατος ἔσκε γόνοιο,
καί οἱ φίλτατος ἔσκε, πόδεσσι δὲ πάντας ἐνίκα
δὴ τότε νηπιέῃσι ποδῶν ἀρετὴν ἀναφαίνων
θῦνε διὰ προμάχων, εἷος φίλον ὤλεσε θυμόν.
τὸν βάλε μέσσον ἄκοντι ποδάρκης δῖος Ἀχιλλεὺς
νῶτα παραΐσσοντος, ὅθι ζωστῆρος ὀχῆες
{2>}2 χρύσειοι σύνεχον καὶ διπλόος ἤντετο θώρηξ·
ἀντικρὺ δὲ διέσχε παρ’ ὀμφαλὸν ἔγχεος αἰχμή,
γνὺξ δ’ ἔριπ’ οἰμώξας, νεφέλη δέ μιν ἀμφεκάλυψ κυανέη, προτὶ οἷ δ’ ἔλαβ’ ἔντερα χερσὶ λιασθείς.

Achille, lance au poing, marche alors sur le divin Polydore, fils de Priam, pareil aux dieux. Son père lui défendait de se battre : il était le plus jeune des fils de son sang ; il était aussi le plus aimé de lui. A la course il triomphait de tous. Aujourd'hui, par enfantillage, pour montrer la valeur de ses jarrets, il bondit à travers les champions hors des lignes, quand soudain il perd la vie. Le divin Achille aux pieds infatigables l'atteint de sa javeline - au moment même où il cherche à tourner brusquement le dos - en plein corps, à l'endroit où se rejoignent les fermoirs en or de son ceinturon et où s'offre au coup une double cuirasse. La pointe de la lance se fraie tout droit sa route à côté du nombril. Il croule, gémissant, sur les genoux. Un nuage sombre aussitôt l'enveloppe, et de ses mains il rattrape ses entrailles, en s'effondrant.

 

Polydore tué par Polymestor
Illustration du livre XIII d'Ovide
Johannes Baur (1703)

Un peu plus tard, le vieux Priam tente en vain de faire rentrer son fils Hector, qui a assisté à la mort de Polydore et qui attend Achille de pied ferme devant les portes de la cité (XXII, 38 sqq) :

Ἕκτορ μή μοι μίμνε φίλον τέκος ἀνέρα τοῦτον
οἶος ἄνευθ’ ἄλλων, ἵνα μὴ τάχα πότμον ἐπίσπῃς
Πηλεΐωνι δαμείς, ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτερός ἐστι
σχέτλιος· [...]
ὅς μ’ υἱῶν πολλῶν τε καὶ ἐσθλῶν εὖνιν ἔθηκε
κτείνων καὶ περνὰς νήσων ἔπι τηλεδαπάων.
καὶ γὰρ νῦν δύο παῖδε Λυκάονα καὶ Πολύδωρον
οὐ δύναμαι ἰδέειν Τρώων εἰς ἄστυ ἀλέντων,
τούς μοι Λαοθόη τέκετο κρείουσα γυναικῶν.
ἀλλ’ εἰ μὲν ζώουσι μετὰ στρατῷ, ἦ τ’ ἂν ἔπειτα
χαλκοῦ τε χρυσοῦ τ’ ἀπολυσόμεθ’, ἔστι γὰρ ἔνδον· [...]
εἰ δ’ ἤδη τεθνᾶσι καὶ εἰν Ἀΐδαο δόμοισιν,
ἄλγος ἐμῷ θυμῷ καὶ μητέρι τοὶ τεκόμεσθα·

"Hector, crois-moi, et n'attends pas cet homme, mon enfant, seul, ainsi, loin des autres ; sans quoi, bien vite tu seras au terme de ton destin, dompté par le Péléide : il est cent fois plus fort que toi [..] Il m'a pris tant de fils, et si braves, qu'il a tués ou vendus dans des îles lointaines ! et aujourd'hui encore, il est deux de mes fils, Lycaon, Polydore, que je n'arrive pas à apercevoir parmi les Troyens qui ont rallié la ville. Ce sont ceux que m'avait donnés Laothoé, noble femme entre toutes. S'ils sont vivants encore au milieu du camp, nous les rachèterons à prix de bronze et d'or ; ce n'est pas là ce qui manque chez nous [...] Mais si déjà ils ont péri, s'ils sont aux demeures d'Hadès, quelle peine pour notre coeur, à moi et à leur mère, qui leur avons donné le jour !"

Après Homère, les histoires de Polydore connaissent deux variantes importantes :

Au début de l'Hécube d'Euripide, après la destruction de Troie, c'est le fantôme de Polydore qui apparaît d'emblée, pour présenter la situation et prophétiser tout le déroulement de la pièce. Voici les vers qui concernent son propre destin (v.1-30) :

ΠΟΛΥΔΩΡΟΥ ΕΙΔΩΛΟΝ
Ἥκω νεκρῶν κευθμῶνα καὶ σκότου πύλας
λιπών, ἵν’ Ἅιδης χωρὶς ὤικισται θεῶν,
Πολύδωρος, Ἑκάβης παῖς γεγὼς τῆς Κισσέως
Πριάμου τε πατρός, ὅς μ’, ἐπεὶ Φρυγῶν πόλιν
κίνδυνος ἔσχε δορὶ πεσεῖν Ἑλληνικῶι,
δείσας ὑπεξέπεμψε Τρωϊκῆς χθονὸς
Πολυμήστορος πρὸς δῶμα Θρηικίου ξένου,
ὃς τήνδ’ ἀρίστην Χερσονησίαν πλάκα
σπείρει, φίλιππον λαὸν εὐθύνων δορί.
πολὺν δὲ σὺν ἐμοὶ χρυσὸν ἐκπέμπει λάθραι
πατήρ, ἵν’, εἴ ποτ’ Ἰλίου τείχη πέσοι,
τοῖς ζῶσιν εἴη παισὶ μὴ σπάνις βίου.
νεώτατος δ’ ἦ Πριαμιδῶν, ὃ καί με γῆς
ὑπεξέπεμψεν· οὔτε γὰρ φέρειν ὅπλα
οὔτ’ ἔγχος οἷός τ’ ἦ νέωι βραχίονι.
ἕως μὲν οὖν γῆς ὄρθ’ ἔκειθ’ ὁρίσματα
πύργοι τ’ ἄθραυστοι Τρωϊκῆς ἦσαν χθονὸς
Ἕκτωρ τ’ ἀδελφὸς οὑμὸς εὐτύχει δορί,
καλῶς παρ’ ἀνδρὶ Θρηικὶ πατρώιωι ξένωι
τροφαῖσιν ὥς τις πτόρθος ηὐξόμην τάλας·
ἐπεὶ δὲ Τροία θ’ Ἕκτορός τ’ ἀπόλλυται
ψυχὴ πατρώια θ’ ἑστία κατεσκάφη
αὐτός τε βωμῶι πρὸς θεοδμήτωι πίτνει
σφαγεὶς Ἀχιλλέως παιδὸς ἐκ μιαιφόνου,
κτείνει με χρυσοῦ τὸν ταλαίπωρον χάριν
ξένος πατρῶιος καὶ κτανὼν ἐς οἶδμ’ ἁλὸς
μεθῆχ’, ἵν’ αὐτὸς χρυσὸν ἐν δόμοις ἔχηι.
κεῖμαι δ’ ἐπ’ ἀκταῖς, ἄλλοτ’ ἐν πόντου σάλωι,
πολλοῖς διαύλοις κυμάτων φορούμενος,
ἄκλαυτος ἄταφος·
LE FANTOME DE POLYDORE

Je viens des cavernes des morts et des portes de l'ombre
où Hadès a mis sa demeure, loin du séjour des autres dieux.
Je suis Polydore. Ma mère Hécube, fille de Cisseus,
me conçut de Priam. Quand la cité des Phrygiens
menaça de tomber sous la lance des Grecs,
mon père, inquiet, me fit quitter Troie en secret
pour la maison de son hôte de Thrace, Polymestor,
qui ensemence la riche plaine de la Chersonnèse où nous voici,
et qui gouverne de sa lance son peuple de bons cavaliers.
Beaucoup d'or avec moi partit secrètement.
Si les murs de Troie devaient s'écrouler un jour,
mon père voulait assurer la vie de ses fils survivants.
J'étais le plus jeune de tous ; c'est pourquoi il me déroba,
mes bras d'enfant étant trop faibles pour la lance et le bouclier.
L'enceinte du pays était encore debout,
intacts aussi les murs de la cité troyenne,
Hector mon frère l'emportait au combat.
Bien soigné par mon hôte de Thrace,
je grandissais comme un jeune arbre, pour mon malheur.
Mais Hector mourut et Troie avec lui.
Mon foyer paternel s'écroula.
Priam tomba près de l'autel bâti des dieux,
égorgé par la main sanglante du fils d'Achille.
Notre hôte aussitôt me tua sans pitié, car il en voulait à mon or,
et, pour le mettre en sûreté dans sa maison,
il jeta mon corps à la mer.
Tantôt j'échoue sur un rivage, tantôt me roule le ressac.
Je suis le jouet des marées, privé de larmes et privé d'un tombeau.

Par la suite, la mer rejette sur la plage le cadavre de Polydore : c'est ainsi qu'Hécube apprend la mort d'un fils qu'elle croyait en sécurité, et comprend le sens d'un rêve qui lui révélait la cupidité de l'hôte meurtrier. Or Polymestor précisément arrive avec ses enfants dans la dernière partie de la pièce, l'exodos ; Hécube lui demande des nouvelles de son fils, et il ment avec aplomb. Elle prétend alors lui révéler l'emplacement d'un trésor et l'attire sous une tente avec ses enfants. Là, des captives troyennes complices l'aident à aveugler le père et à égorger les fils. Hécube est vengée. Mais il faut à présent justifier ce carnage devant Agamemnon. Voici la version des faits par Polymestor : elle dépend directement de son intérêt à se concilier les vainqueurs de la guerre (v.1132-1144).

λέγοιμ’ ἄν. ἦν τις Πριαμιδῶν νεώτατος,
Πολύδωρος, Ἑκάβης παῖς, ὃν ἐκ Τροίας ἐμοὶ
πατὴρ δίδωσι Πρίαμος ἐν δόμοις τρέφειν,
ὕποπτος ὢν δὴ Τρωϊκῆς ἁλώσεως.
τοῦτον κατέκτειν’· ἄνθ’ ὅτου δ’ ἔκτεινά νιν
ἄκουσον, ὡς εὖ καὶ σοφῆι προμηθίαι.
ἔδεισα μή σοι πολέμιος λειφθεὶς ὁ παῖς
Τροίαν ἀθροίσηι καὶ ξυνοικίσηι πάλιν,
γνόντες δ’ Ἀχαιοὶ ζῶντα Πριαμιδῶν τινα
Φρυγῶν ἐς αἶαν αὖθις ἄρειαν στόλον,
κἄπειτα Θρήικης πεδία τρίβοιεν τάδε
λεηλατοῦντες, γείτοσιν δ’ εἴη κακὸν
Τρώων, ἐν ὧιπερ νῦν, ἄναξ, ἐκάμνομεν.

Je m'explique. Les Priamides avaient un frère cadet,
Polydore, né d'Hécube, que son père Priam éloigna de Troie
et m'envoya pour être élevé dans ma demeure,
car il pressentait la ruine de la ville.
Ce fils, je l'ai tué. Mes raisons, entends-les :
tu verras si j'ai bien agi, avec sagesse et prévoyance.
J'ai craint que cet enfant, ton ennemi, s'il survivait,
ne rassemblât les restes de Troie pour la rebâtir ;
et aussi que les Grecs, sachant vivant un Priamide,
n'équipent contre la Phrygie une nouvelle armée,
épuisant dans la suite notre plaine de Thrace
par leurs pillages. Tous les voisins de Troie
souffriraient alors, seigneur, de ce que nous souffrons à présent.

Mais la réponse d'Hécube nous donne à entendre un écho des cours de rhétorique (et même de sophistique) du Ve siècle avant JC, en nous rappelant qu'Homère était le sujet privilégié des exercices de déclamation dans les écoles (v.1187-1223):

Ἀγάμεμνον, ἀνθρώποισιν οὐκ ἐχρῆν ποτε
τῶν πραγμάτων τὴν γλῶσσαν ἰσχύειν πλέον·
ἀλλ’ εἴτε χρήστ’ ἔδρασε χρήστ’ ἔδει λέγειν,
εἴτ’ αὖ πονηρὰ τοὺς λόγους εἶναι σαθρούς,
καὶ μὴ δύνασθαι τἄδικ’ εὖ λέγειν ποτέ.
σοφοὶ μὲν οὖν εἰσ’ οἱ τάδ’ ἠκριβωκότες,
ἀλλ’ οὐ δύνανται διὰ τέλους εἶναι σοφοί,
κακῶς δ’ ἀπώλοντ’· οὔτις ἐξήλυξέ πω.
καί μοι τὸ μὲν σὸν ὧδε φροιμίοις ἔχει·
πρὸς τόνδε δ’ εἶμι καὶ λόγοις ἀμείψομαι·
ὃς φὴις Ἀχαιῶν πόνον ἀπαλλάσσων διπλοῦν
Ἀγαμέμνονός θ’ ἕκατι παῖδ’ ἐμὸν κτανεῖν.
ἀλλ’, ὦ κάκιστε, πρῶτον οὔποτ’ ἂν φίλον
τὸ βάρβαρον γένοιτ’ ἂν Ἕλλησιν γένος
οὐδ’ ἂν δύναιτο. τίνα δὲ καὶ σπεύδων χάριν
πρόθυμος ἦσθα; πότερα κηδεύσων τινὰ
ἢ συγγενὴς ὢν ἢ τίν’ αἰτίαν ἔχων;
ἢ σῆς ἔμελλον γῆς τεμεῖν βλαστήματα
πλεύσαντες αὖθις; τίνα δοκεῖς πείσειν τάδε;
ὁ χρυσός, εἰ βούλοιο τἀληθῆ λέγειν,
ἔκτεινε τὸν ἐμὸν παῖδα καὶ κέρδη τὰ σά.
ἐπεὶ δίδαξον τοῦτο· πῶς, ὅτ’ εὐτύχει
Τροία, πέριξ δὲ πύργος εἶχ’ ἔτι πτόλιν,
ἔζη τε Πρίαμος Ἕκτορός τ’ ἤνθει δόρυ,
τί οὐ τότ’, εἴπερ τῶιδ’ ἐβουλήθης χάριν
θέσθαι, τρέφων τὸν παῖδα κἀν δόμοις ἔχων
ἔκτεινας ἢ ζῶντ’ ἦλθες Ἀργείοις ἄγων;
ἀλλ’ ἡνίχ’ ἡμεῖς οὐκέτ’ ἦμεν ἐν φάει,
ἀλλ’ ἡνίχ’ ἡμεῖς οὐκέτ’ ἦμεν ἐν φάει,
καπνὸς δ’ ἐσήμην’ ἄστυ πολεμίοις ὕπο,
ξένον κατέκτας σὴν μολόντ’ ἐφ’ ἑστίαν.
πρὸς τοῖσδε νῦν ἄκουσον ὡς φαίνηι κακός·
χρῆν σ’, εἴπερ ἦσθα τοῖς Ἀχαιοῖσιν φίλος,
τὸν χρυσὸν ὃν φὴις οὐ σὸν ἀλλὰ τοῦδ’ ἔχειν
δοῦναι φέροντα πενομένοις τε καὶ χρόνον
πολὺν πατρώιας γῆς ἀπεξενωμένοις·
σὺ δ’ οὐδὲ νῦν πω σῆς ἀπαλλάξαι χερὸς
τολμᾶις, ἔχων δὲ καρτερεῖς ἔτ’ ἐν δόμοις.
HECUBE

Les paroles, Agamemnon, ne devraient jamais prévaloir sur les faits.
Celui qui agit bien devrait savoir parler.
Celui qui agit mal, ses mots devraient avoir un son fêlé,
il ne pourrait rendre éloquente son injustice.
Habiles sont ceux-là qui savent orner leur discours,
mais leur habileté ne se soutient pas jusqu'au bout,
et l'un après l'autre on les voit finir misérablement.
Voilà ce que j'avais, Agamemnon, à te dire avant tout.
Je me tourne vers l'autre, et voici ma réplique.
C'est, dis-tu, pour épargner aux Grecs une seconde guerre,
et pour servir Agamemnon, que tu as tué mon enfant.
Mais d'abord, misérable, tu sais bien que jamais
la paix ne régnera entre Grecs et Barbares,
que c'est chose impossible ! Alors quelle faveur convoitais-tu
pour montrer tant de zèle ? l'espoir d'un mariage,
l'intérêt d'un parent te poussait ? ou quel autre motif ?
Ou bien c'est que les Grecs auraient chez toi ravagé les récoltes
en débarquant une seconde fois ? A qui penses-tu faire admettre cela?
C'est l'or, reconnais donc la vérité,
qui a tué mon fils, c'est ta cupidité.
Car enfin, réponds-moi à ceci : quand Troie était prospère,
que les murs entouraient la ville,
que Priam vivait, que les armes d'Hector étaient victorieuses,
pourquoi, à ce moment, si tu voulais servir le roi,
alors que chez toi tu élevas mon fils,
ne l'as-tu pas tué ? ne l'as-tu pas livré vivant aux Argiens ?
Mais non, c'est quand nous eûmes cesé d'exister
et que dans la fumée Ilion annonça que l'ennemi l'avait domptée,
que tu assassinas l'hôte venu à ton foyer.
Ce n'est pas tout. Ecoute, et que ta perfidie éclate.
Si tu étais l'ami des Grecs, quel était ton devoir ?
Cet or, qui de ton propre aveu appartient à mon fls, non à toi,
il te fallait le leur offrir à l'heure de leur dénuement,
quand depuis tant d'années ils étaient loin de leur patrie.
Ta main, même à présent, ne peut se résoudre
à s'en dessaisir : tu es décidé à le garder chez toi.

Agamemnon se range alors aux arguments d'Hécube et donne tort à Polymestor qui, furieux, prédit à ses deux adversaires ce que lui ont révélé les oracles thraces : Hécube sera métamorphosée en chienne aux yeux rouges, Cassandre et Agamemnon seront tués par Clytemnestre à leur arrivée à Mycènes. Le vent se lève, les navires vont appareiller et conduire les uns et les autres vers leur destin.

C'est cette version euripidéenne de la cupidité de Polymestor que reprend Ovide dans ses Métamorphoses (XIII, 429-438) :

Est, ubi Troia fuit, Phrygiae contraria tellus
Bistoniis habitata viris: Polymestoris illic
regia dives erat, cui te commisit alendum
clam, Polydore, pater Phrygiisque removit ab armis,
consilium sapiens, sceleris nisi praemia magnas
adiecisset opes, animi inritamen avari.
ut cecidit fortuna Phrygum, capit inpius ensem
rex Thracum iuguloque sui demisit alumni
et, tamquam tolli cum corpore crimina possent,
exanimem scopulo subiectas misit in undas.

Il existe une terre en face de la Phrygie - là où Troie se dressait -
Habitée par les Bistoniens ; il y avait là le riche palais du roi Polymestor
A qui ton père, Polydore, avait confié le soin de t'élever
En secret, pour te soustraire aux combats de Phrygie :
Sage précaution, s'il n'y avait pas ajouté d'importantes richesses,
Récompenses pour un forfait, stimulant pour une âme cupide.
Une fois tombée la fortune des Phrygiens, ce roi de Thrace impie
Saisit son épée et la plonge dans la gorge de son pupille,
Et comme si son crime pouvait disparaître avec le corps,
D'un rocher il jette le cadavre dans les eaux qui s'étendent au-dessous.

Mais Ovide, tout en suivant fidèlement le récit d'Euripide (Hécube découvre le cadavre de son fils, attire Polymestor dans un piège et lui arrache les yeux) lui donne le prolongement qu'appelle son projet de raconter des métamorphoses. Voici celle d'Hécube (XIII, 565-571) :

clade sui Thracum gens inritata tyranni
Troada telorum lapidumque incessere iactu
coepit, at haec missum rauco cum murmure saxum
morsibus insequitur rictuque in verba parato
latravit, conata loqui: locus exstat et ex re
nomen habet, veterumque diu memor illa malorum
tum quoque Sithonios ululavit maesta per agros.

Les habitants de Thrace, furieux du meurtre de leur tyran,
Se mettent à fondre sur la Troyenne en lui jetant des javelots
Et des pierres ; mais elle, avec un grondement rauque, cherche à mordre
Les pierres lancées et elle ouvre la bouche pour dire quelques mots,
Et, voulant parler, elle aboie. Le lieu de ce prodige existe
Et porte son nom ; se souvenant longtemps de ses malheurs passés,
Elle a hurlé sa détresse jusque dans les champs sithoniens.

C'est encore cette version de la cupidité de Polymestor qui a inspiré Virgile, mais la mort de Polydore est différente, de même que les circonstances de la découverte de son cavadre. Enée, s'étant enfui de Troie, trouve dans un premier temps refuge en Thrace et décide d'offrir un sacrifice aux dieux protecteurs des lieux (Enéide III, 22-48) :

forte fuit iuxta tumulus, quo cornea summo
virgulta et densis hastilibus horrida myrtus.
accessi viridemque ab humo convellere silvam
conatus, ramis tegerem ut frondentibus aras,
horrendum et dictu video mirabile monstrum.
nam quae prima solo ruptis radicibus arbos
vellitur, huic atro liquuntur sanguine guttae
et terram tabo maculant. mihi frigidus horror
membra quatit gelidusque coit formidine sanguis.
rursus et alterius lentum convellere vimen
insequor et causas penitus temptare latentis ;
ater et alterius sequitur de cortice sanguis.
multa movens animo Nymphas venerabar agrestis
Gradivumque patrem, Geticis qui praesidet arvis,
rite secundarent visus omenque levarent.
tertia sed postquam maiore hastilia nisu
adgredior genibusque adversae obluctor harenae,
(eloquar an sileam ?) gemitus lacrimabilis imo
auditur tumulo et vox reddita fertur ad auris :
«quid miserum, Aenea, laceras? iam parce sepulto,
parce pias scelerare manus. non me tibi Troia
externum tulit aut cruor hic de stipite manat.
heu fuge crudelis terras, fuge litus avarum :
nam Polydorus ego. hic confixum ferrea texit
telorum seges et iaculis increvit acutis.»
tum vero ancipiti mentem formidine pressus
obstipui steteruntque comae et vox faucibus haesit.

Justement, près de là, se dressait un tertre, couvert de buissons
de cornouiller et d'un myrte hérissé de rameaux touffus.
Je m'approchai et tentai d'arracher du sol ces branches vivaces
pour couvrir les autels de leurs rameaux feuillus.
J'assiste alors à un prodige effrayant, étonnant à décrire.
En effet, des racines cassées du premier arbuste arraché du sol,
coulent des gouttes d'un sang noir, qui souillent la terre de leur infection.
Une horreur froide me secoue les membres,
et mon sang glacé par l'épouvante se fige dans mes veines.
Je poursuis ressayant d'arracher à l'autre plante une tige souple,
afin de comprendre les causes secrètes de ce prodige.
De l'écorce du second arbuste s'écoule aussi un sang noirâtre.
Remuant mille pensées, j'invoquais les Nymphes champêtres,
et l'auguste Gradivus qui règne au pays des Gètes :
puissent ces divinités rendre ces visions favorables et léger ce présage.
Mais tandis que j'attaque un troisième arbuste avec plus de force encore,
et qu'à genoux, je lutte contre le sable qui résiste,
(vais-je parler ou me taire ?), j'entends, au fond du tertre,
un gémissement pitoyable et une voix qui remonte à mes oreilles :
"Énée, pourquoi déchirer un malheureux ? Épargne donc un homme enseveli,
évite de souiller tes mains pieuses. Non, je ne suis pas étranger pour toi ;
je suis né à Troie, et ce n'est pas d'une branche que coule ce sang.
Ah ! Fuis des terres cruelles, fuis un rivage avide :
je suis Polydore. La moisson de traits qui m'a transpercé,
m'a recouvert et a poussé sous forme de javelots aigus".
Alors vraiment, oppressé par l'épouvante et l'incertitude,
je restai stupéfait, cheveux dressés, et ma voix s'étrangla dans ma gorge.

Virgile donne ensuite de la mort de Polydore la même explication, et conclut sa réflexion sur une expression devenue proverbiale : Quid non mortalia pectora cogis,/ auri sacra fames ? "A quoi ne pousses-tu pas le coeur des mortels, exécrable soif de l'or !"

C'est sur cette même version virgilienne que brodera Ausone, des siècles plus tard, dans l'une de ses Epitaphes des héros qui ont pris part à la guerre de Troie (XIX) :

XIX. POLYDORO

Cede procul, myrtumque istam fuge nescius hospes,
Telorum seges est sanguine adulta meo.
Confixus jaculis, et ab ipsa caede sepultus,
Condor in hoc tumulo bis Polydorus ego.
Scit pius Aeneas, et tu, rex impie, quod me
Thracia pœna premit, Troia cura tegit.

XIX. Polydorus.

ÉLOIGNE-TOI, étranger ; fuis ce myrte que tu ne connais pas : c'est une moisson de javelots qui a pris racine dans mon sang. Percé de traits, je restai enseveli sous mes propres débris, et ce tombeau est le second qui recouvre Polydorus. Le pieux Énée sait bien, et toi aussi, roi impie, que si le crime d'un Thrace écrase mon cadavre, le culte d'un Troyen lui donne un abri.

Il faut enfin signaler une variante de cette histoire, inspirée semble-t-il par une tragédie perdue de Pacuvius, (fin IIIe-début IIe s. av.JC), Iliona, mais dont la ligne générale est préservée par Hygin (Fable CIX - Iliona) :

1 Priamo Polydorus filius ex Hecuba cum esset natus, Ilionae filiae suae dederunt eum educandum, quae Polymnestori regi Thracum erat nupta, quem illa pro filio suo educauit, Deipylum autem quem ex Polymnestore procreauerat, pro suo fratre educauit, ut si alteri eorum quid foret, parentibus praestaret.

Après la naissance de Polydore, fils de Priam et d'Hécube, l'éducation de l'enfant fut confiée à leur fille Iliona, qui avait épousé Polymnestor, le roi de Thrace ; elle l'éduqua comme son propre fils, et fit passer Deipyle, le fils qu'elle avait eu de Polymnestor, pour son propre frère ; ainsi, s'il arrivait quelque chose à l'un des deux, elle pourrait rendre l'autre à ses parents.

2 sed cum Achiui Troia capta prolem Priami exstirpare uellent, Astyanacta Hectoris et Andromachae filium de muro deiecerunt et ad Polymnestorem legatos miserunt qui ei Agamemnonis filiam nomine Electram pollicerentur in coniugium et auri magnam copiam si Polydorum Priami filium interfecisset.

Mais après la prise de Troie, les Achéens décidèrent d'anéantir la descendance de Priam : ils précipitèrent Astyanax, le fils d'Hector et d'Andromaque, du haut des murailles et envoyèrent des émissaires à Polymnestor pour lui promettre Electre, la fille d'Agamemnon, en mariage, et beaucoup d'or s'il tuait Polydore, le fils de Priam.

3 Polymnestor legatorum dicta non repudiauit, Deipylumque filium suum imprudens occidit, arbitrans se Polydorum filium Priami interfecisse.

Polymnestor, loin de repousser la proposition des émissaires, tua sans le savoir son propre fils Déipyle, en pensant tuer Polydore, le fils de Priam.

4 Polydorus autem ad oraculum Apollinis de parentibus suis sciscitatum est profectus, cui responsum est patriam incensam, patrem occisum, matrem in seruitute teneri.

Mais Polydore partit interroger l'oracle d'Apollon sur ses parents et apprit que sa patrie était en cendres, son père mort et sa mère réduite en esclavage.

5 cum inde rediret et uidit aliter esse ac sibi responsum fuit [...] se Polymnestoris esse filium, ab sorore Ilionea inquisiuit quid ita aliter sortes dixissent ; cui soror quid ueri esset patefecit, et eius consilio Polymnestorem luminibus priuauit atque interfecit.

A son retour, il vit qu'il en allait autrement que ne l'avait dit l'oracle ; pensant qu'il était le fils de Polymnestor, il demanda à sa soeur Iliona pourquoi le sort avait dit autre chose ; elle lui révéla alors la vérité, et sur son conseil il priva Polymnestor de la vue, puis le tua.



Références des traductions