Le mythe d'Ulysse


 

 

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Horace - Satire, II, 5

 

Ulysse - Tirésias

Ulysse
Voici déjà bien longtemps que je vous retiens ; mais, de grâce, encore un mot, divin Tirésias ! Apprenez-moi par quels bons moyens je puis réparer ma fortune ?... Eh ! de quoi riez-vous, je vous prie ?

Tirésias
Or çà, maître, il ne vous suffit donc pas de revoir votre Ithaque et de rentrer dans vos foyers !

Ulysse
Ah ! que vous êtes bien nommé l'infaillible ! En effet, me voilà tel que vous l'aviez prédit, rentrant pauvre et nu dans mon palais au pillage. Ils n'ont épargné ces prétendants à la main de Pénélope, ni mes greniers, ni mes étables. A quoi me sert d'être un roi, d'être un héros ?... un grand homme sans argent est plus méprisé que l'algue des mers.

Tirésias
Puisque, pour parler net, la pauvreté te fait peur, apprends donc certains petits moyens de t'enrichir : Par exemple, on te donne une grive ou toute autre victuaille, aussitôt tu as grand soin qu'elle s'envole en quelque opulente maison, dont le maître est un vieillard. Cet homme âgé est riche : offre-lui les prémices de ton jardin, avant même de les offrir à tes dieux lares, qui ne vont pas à sa cheville. Plus souvent il s'est parjuré, plus il est d'une vile espèce, et plus voilà le dieu qu'il te faut. Il serait un esclave ayant rompu sa chaîne, il serait tout dégouttant du sang même de son frère, allons, pour peu qu'il en ait envie, il le faut accompagner en pleine rue, et lui céder le haut du pavé.

Ulysse
Que j'escorte un pareil drôle, un Dama peut-être ! Y pensez-vous, Tirésias, moi-même, un soldat qui revient du siège de Troie, où il tenait sa place entre les meilleurs ?

Tirésias
Je le veux bien, mais tu seras pauvre, absolument.

Ulysse
Soit ; mon âme est patiente, elle a déjà supporté des misères pires que celle-là. Mais enfin, cher augure, est-ce qu'il n'y a vraiment pas d'autre façon de s'enrichir ?

Tirésias
Je te l'ai dit, je te le répète, et je n'en sais pas d'autre, à savoir la pêche aux vieillards testamentaires. Certes la pêche est souvent sans profit ; celui-ci ou celui-là, plus fin que les autres, happant la proie, évite l'hameçon.... Ne va pas te décourager pour un qui t'échappe, et renoncer à cette admirable profession. Un procès est en instance au Forum ; que la cause soit importante ou futile, sachons tout de suite si l'un des plaideurs est riche et sans enfants. - Bon ! votre homme est un malhonnête homme, il intente un procès injuste.... Eh bien ! voilà le parti qu'il faut prendre, et non pas celui de la vérité et de la justice. Ah fi ! un plaideur qui est père de famille, et dont la femme est féconde encore !... Ainsi tu vas tout de suite au coquin : «Seigneur Quintus ou seigneur Publius, leur dis-tu (ces grands prénoms chatouillent agréablement ces grandes oreilles), salut à vos vertus diverses ; elles ont gagné tout mon dévouement ! Vous avez devant vous un avocat qui se connaît en bonnes causes, et qui sait à fond les détours de la chicane. Oui ! je perdrais mes deux yeux plutôt que de souffrir que l'on vous fasse tort d'une coque de noix ! Fiez-vous à mon zèle, et celui-là sera bien habile et bien hardi qui voudrait vous nuire ou seulement se moquer de vous». Tu l'invites, en même temps, à retourner en son logis, à bien veiller sur sa chère personne, et te voilà devenu tout à fait son chargé d'affaires ; dès ce moment, tu ne connais pas d'obstacle ; en vain Sirius brûle à fondre le bronze idiot de tant de grands hommes ; en vain, pour parler comme ce ventre entripaillé de Furius :

Le dieu des grands frimas, d'une bouche hurlante,
A couvert nos sommets d'une neige éclatante...

Allons ! Et fais en sorte que le passant dise au passant son voisin : «Quel ami ! quel zèle et quel dévouement !...» Voilà comme on remplit ses filets. Cependant, pour que ton zèle ne soit pas suspect aux célibataires, s'ils ne voyaient que des célibataires dans ta clientèle, il serait à propos de te bien introduire en quelque opulente maison, dont l'unique héritier serait d'une complexion délicate ; en redoublant d'efforts, un espoir te reste, c'est que le père du jeune homme te donne, après son fils, la première place en son testament. Que l'enfant meure, et l'héritage est à toi. Cela s'est vu souvent. Mais si le vieillard veut te montrer son codicille : «O grands dieux ! Loin de moi (leur dis-tu) ces tablettes funestes !...» Seulement prends garde à jeter un coup d'oeil sur la seconde ligne de la première page : Es-tu seul ? Etes-vous plusieurs à cette proie ? Il est important de le savoir. Tel vieux rassoti de greffier, et même un peu moins, va rire au bec du corbeau bayant au fromage. On a vu Nasica, lui-même, un expert coureur d'héritages, devenir pour Coranus une risée.

Ulysse
Ętes-vous fou, Tirésias ? Ou bien n'êtes-vous qu'un prophète en belle humeur, qui s'amuse à des énigmes sans mot ?

Tirésias
Fils de Laërte, en ma qualité de prophète inspiré d'Apollon, sois sûr que tout ce que je t'annonce est mensonge ou vérité.

Ulysse
Je vous demande, tout simplement, le sens de l'histoire en question !

Tirésias
Un temps viendra qui verra un jeune héros, fils du grand Enée, et la terreur du Parthe, commander au monde entier. En ce temps-là, Nasica, poursuivi par ses créanciers, marie au célèbre Coranus une fille à lui, plus que nubile. A peine marié, Coranus présente à son digne beau-père l'acte suprême de sa volonté dernière, en le suppliant de le lire... En vain le Nasica résiste et se refuse à cette lecture... Il finit par ouvrir les tablettes de son gendre... O malheureux père et tristes enfants ! On leur laisse à peine, en ce précieux testament, les yeux pour pleurer ! Encore un conseil ce bonhomme est accaparé par sa servante, une coquine, et par son ancien esclave ; il n'y a rien de mieux que de te faire leur complice. Au vieillard : «Les bons serviteurs ! diras-tu. — Quel ami !» lui diront-ils. Certes, le moyen a son bon côté ; mais rien ne vaut le bonhomme attaqué directement. Il aime à balbutier de méchants vers ?... prosterne-toi devant ses poèmes. Il est resté un coureur de jupes brodées ?... n'attends pas qu'il te la demande ; allons, gai ! livre-lui ta Pénélope.

Ulysse
Y pensez-vous ? Pénélope à ce mécréant ! La sage et pudique Pénélope, qui a résisté jusqu'à la fin à tant de jeunes et beaux prétendants ?

Tirésias
Bon ! cette jeunesse était avare, et peu donnante ; elle était attirée beaucoup moins par les flammes de l'amour que par les feux de ta cuisine, et je comprends parfaitement la fidélité de ta chaste épouse. Ah ! si tant seulement elle eût tâté d'un vieillard, même à demi-part (le mari est là qui veut la sienne !) elle tiendrait à son vieillard comme un chien à un bon os. Ecoute encore une histoire, et certes je n'étais plus un jeune homme en ce temps-là. Une assez mauvaise petite vieille (elle était née à Thèbes) avait réglé, avant de mourir, que son cadavre, tout luisant d'huile, serait porté au bûcher par son héritier lui-même, et qu'il la porterait sur son épaule nue... afin sans doute d'échapper après sa mort à qui l'avait obsédée pendant sa vie. Ainsi, crois-moi, sois habile ! Et ni trop, ni trop peu, tiens-toi dans la mesure exacte. Ton vieillard est morose... Un mot de trop le blesse, et pourtant prends garde, à moins qu'il ne l'exige, à ne pas être absolument sans parole et sans voix ! L'ami Dave est bon à imiter : je le vois d'ici, la tête attentive, et l'attitude obséquieuse !... Et tant de petits soins qui t'avancent obstinément dans sa faveur. «Maître, le vent a fraîchi, couvrez-vous bien». Dans la foule, tu lui fais place à coups d'épaule. Il ouvre la bouche, il parle, ouvre l'oreille... écoute ; il lui faut la louange à tout prix ; souffle et souffle hardiment dans ce ballon gonflé, jusqu'à ce qu'il en crève ou qu'il demande grâce à mains jointes ! Et lorsqu'enfin la mort t'aura délivré de ce laborieux esclavage, et que, bien éveillé, tu entendras ces claires paroles : «Je donne et lègue à maître Ulysse le quart de mes biens ! - Ah ! diras-tu, c'est donc vrai, Dama, mon ami, je ne le verrai plus ?» Accuse, en même temps, le sort qui t'enlève ainsi la moitié de toi-même, et si tu pouvais pleurer, pleure. Il est sage et prudent de voiler sa joie. Il faut aussi te souvenir que tes voisins sont là pour juger de l'honorabilité des funérailles, et que chacun saura, à la seule inspection du tombeau laissé à ton zèle, si l'héritier a fait convenablement les choses. Il va sans dire que si l'un de tes cohéritiers, pour peu qu'il soit pulmonique et vieux, te propose un prix de ta part du domaine ou de la maison... tu la lui cèdes au prix qu'il y veut mettre, et d'un air tout joyeux... Mais quoi ! Proserpine impatiente me rappelle aux enfers... Porte-toi bien, mais au revoir !

Traduction de Jules Janin (1860)