Renard de Saint-Malo
Nous l'avons explorée avec M. de Bonnefoy, notre collègue, qui en a fait l'estampage.
Grâces à l'intervention de M. le président auprès de M. le directeur des fortifications, elle était parfaitement déblayée, et voici ce que nous y avons distingué :
Un édicule formé de deux pilastres à chapiteau en volute, avec superposition d'une imposte, d'où s'élance une archivolte tribolée, recouverte d'un faîte triangulaire flanqué de deux pinacles fleuronnés.
Là dessous est casé un chevalier bardé de fer.
Armet en tête, cuirasse sur gambeson, brassards, gantelet, jambards, rien ne manque à la défensive personnelle.
L'arme offensive, c'est une large épée suspendue à un ceinturon assez lâche dont, au-delà de la boucle, flotte un long excédent.
Le noble preux appuye la main droite sur le pommeau de sa joyeuse, pendant que de la gauche il en presse le reste contre la cuisse du même côté.
Cuirasse et chaussure sont à lames imbriquées, et les pieds posés sur un chien, emblème d'une mort paisible et naturelle, autant qu'il nous souvient du symbolisme afférent.
L'image est simplement au trait de gouge fortement buriné, et encadrée dans l'inscription suivante :
ANNO M. CCC. LXXX. Vo. OBIIT NOBILIS VIR DNS. BERNARDUS DE SONO, MILES, ET VICE COMES DE EVULO CUJUS ANIMA REQUIESCAT IN PACE, AMEN ! 0 LECTOR, ORA PRO ME.
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C'est donc décidément Bernard de So, chevalier, vicomte d'Evol.
Le berceau de sa famille fut le Donazan, portion du Rasez cédée par Roger, comte de Carcassonne, à Oliba Cabreta, comte de Cerdagne (D. Vaissète Tom. 2. Pag. 116).
Wifred, fils de celui-ci, le comprit avec le Capcir et le Conflent, dans le domaine comtal qu'il transmit à Raimond, son fils du premier lit (D.Vaissète).
A l'extinction des comtes de Cerdagne, le Donazan, fit, ainsi que tous les états de ces princes, accession au comté de Barcelone.
Le 3 des calendes de juillet 1245, Roger, comte de Foix, reconnut tenir en fief de Jacques le conquérant, roi d'Aragon, les châteaux de So, de Quéragut, tout le Donazan, et les lieux d'Estavar, de Bajanda et d'Evol (Arch. de la couronne d'Aragon).
Le Donazan devint enfin un relief de la couronne mayorquine, au dernier partage des états d'Aragon par le roi Jacques précité.
Au sein de ce petit pays affluent de l'Aude déjà mentionné l'an 1095 (Marca, Tit. 311), le modeste Castel de So, de Son, ou d'Usson, donna son nom à une maison notable qui fournit un chevalier à la fameuse journée des Navas (1212), et qui grandit et prospéra jusqu'à s'allier aux sires occitaniques de Narbonne et de Puisserguier (Hist. de la Maison de France).
La veille des nones d'octobre 1260, Guillaume de So reçut de Jacques le conquérant l'investiture féodale des châteaux de Sahorra, d'Eus, de Puyvalador et d'Evol (Reg. de la proc. roy. à l'Université).
Le 8 des calendes de décembre 1266, le même roi gratifia de nouveau Guillaume des châteaux de So et de Quéragut, grâce que compléta le comte de Foix dans les limites de son immédiation (Ibid.).
Aux nones d'août 1311, le roi Sanche vint ajouter à la possession du château d'Evol le cumul de la jurisdiction et des justices civiles au profit de Guillaume encore (Ibid.).
Enfin le château d'Evol, ainsi aliéné, avec partie de ses attributions judiciaires, devint le titre d'une vicomté approximativement à l'époque où le devinrent ceux d'Ille et de Canet en faveur des sires de Fenouillet et de La Guardia, qui avaient déjà vu Pons de Caramany faire de son penon bannière par son élévation au grade chevaleresque de baron et de captal (Parch. des archives de la préfecture, à l'Université).
C'était dans le premier quart du XIVe siècle, lorsque à l'extinction des sires de Serrallonga, des vicomtes de Tatso, et presque des vicomtes de Castelnou déjà sans hoirs, la royauté mayorquine jugea convenable de remplir ces lacunes de l'ordre des magnats, au moyen d'une création de dignitaires aptes à former, comme les précédents, l'auréole du trône.
Nous ignorons encore la date précise de l'érection de la vicomté d'Evol. Mais ce qui rapporterait bien positivement le fait à la période conjecturée, c'est qu'il n'y en a pas même trace dans les archives de la couronne d'Aragon.
Nous sommes encore plus avancés que les documents de ce précieux chartrier, quant à la connaissance du premier titulaire. En effet, dès l'an 1339, Zurita (Tom. 3. f° 133, 177, r° et v°) nous signale déjà Jean de So, vicomte d'Evol, que nous trouvons aussi dans notre Livre vert mineur (f° 175) le 17 décembre 1342, tandis qu'au riche dépôt de Barcelone, il ne surgit qu'en 1344. C'est à propos de ce que, le 2 des ides de janvier de cette année, Pierre IV lui aurait repris les lieux d'Evol, de La Roca, de Santo et autres, dont il l'aurait indemnisé par la cession des châteaux de St-Martin et de Subirats sans retrait néanmoins du titre vicomtal ; en voici la preuve.
Le 15 des calendes de septembre 1346, le même roi donna le château d'Evol, entre autres, à Bernard Guillaume d'Entenza (Arch. de la couronne d'Aragon) ; et toutefois, l'an 1348, apparaît dans notre Livre vert mineur (f° 219 v.), Bernard de So, vicomte d'Evol. Est-ce là le personnage de notre monolithe ? C'est probable, quoique nous ne puissions consciencieusement nous dissimuler que sur réclamation du comte de Foix, le château d'Evol fut remis, par sentence du conseil royal en date du 28 septembre 1351, à Bérenger, héritier de Jean de So, le vicomte précité (Arch. de la couronne d'Aragon). Il n'y a moyen de se tirer de là qu'en supposant l'indivision du titre entre Bernard et Bérenger.
Quoi qu'il en soit, Bernard compta l'an 1363 parmi les champions de Pierre IV, roi d'Aragon, en guerre à outrance contre Pierre le cruel, roi de Castille (Zurita, Tom. 3. f° 31. v).
Le 12 juillet 1370, il souscrivit, qualifié de Majordome du palais, un acte du bon plaisir royal (Liv. vert majeur f° 245.)
Il négocia, l'an 1373, la médiation du duc d'Anjou, gouverneur du Languedoc, entre Pierre IV et Henri de Transtamare (Zurita, Tom. 3. f° 364. v.)
Plus tard, il fut employé à moyenner l'alliance de son prince avec le roi de France (Ibid.).
Et bientôt (1374) on le vit en position de combattre la malheureuse tentative de l'héritier de Mayorque sur le Roussillon (Ibid. f° 366.)
Les vicomtes avaient leur caveau funéraire à la chapelle de St-Clément de l'église de nos dominicains.
Bernard de So y fut probablement enseveli, et c'est de là qu'est provenu le monument qui fait l'objet de cette notice.
A tous ceux qui ont été ainsi détournés de leur destination primitive, le comité central, établi au ministère de l'instruction publique, entendrait qu'on substituât sur les lieux même quelque marque de rappel. Mais à quoi bon ici, vu l'usage actuel de la nécropole monastique ?
Passe encore si la pierre tumulaire à laquelle se rattachent les souvenirs ci-dessus, pouvait être relevée de son ignoble service par quelqu'une de ces dalles frustes et à portée d'emploi qui ne sont guère utilisées que pour matériaux ! (1)
Nous ne terminerons pas sans enregistrer que l'église de nos F.F. prêcheurs possédait aussi les restes mortels des vicomtes d'Ille et de Canet, de l'infant don Ferrand de Mayorque, et de quelques autres défunts d'origine royale. C'est ce que nous ont appris de vieilles écritures déposées à l'Université.
On n'accueillera pas avec moins d'intérêt que la chapelle de St-Georges était le consistoire capitulaire de la confrérie des chevaliers, qui avaient à l'esplanade immédiate le champ du Tournoi appelé chez nous lo Rench et lo Born à Barcelone.
Renard de Saint-Malo.
(1) Elle est à présent déposée au musée. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume VII du Bulletin de la SASL, 1848, p.256-261. |