Page d'accueil

La société Agricole, Scientifique et Littéraire
des Pyrénées-Orientales


Emmanuel Bonafos

 

Historique
Personnalités
Bureau actuel
Bibliothèque
Conférences
Cotisations
Bulletin 2008
Publications
en vente


Bulletins
Tables de
recherche

Autres articles

Echanges
académiques


Recherchez

Copyright
Aspirateurs
Le docteur Emmanuel Bonafos, médecin en chef des hospices civils de Perpignan, professeur d'histoire naturelle, d'accouchements, etc., etc., etc., né à Perpignan le 14 janvier 1774, mort le 9 novembre 1854, était issu de cette ancienne famille de Bonafos, longue et honorable lignée de médecins distingués, qui rappellent dans nos contrées les illustres Alcepliades de Rome. Praticiens de mérite, chez lesquels le caractère et les qualités qui ennoblissent notre belle profession sont héréditaires.

Son père, Joseph Bonafos, médecin estimé, marié en secondes noces avec Mlle Siau, Marie-Catherine, était conseiller du roi, médecin des camps et armées royales, médecin de l'hôpital civil et militaire de Perpignan, proto-médic de la province du Roussillon.

Le jeune Emmanuel, né avec de la facilité et de rares dispositions, après avoir fait de brillantes et sérieuses études, quitta à quinze ans le collège pour se rendre à Montpellier, afin d'étudier la médecine et de la pratiquer à son tour.

Arrivé dans cette ville en 1790, pendant que ses condisciples, entraînés par les tendances néfastes et les instincts malheureusement aveugles et pervers du temps, travaillent sans goût et sans fruit, Emmanuel, fidèle aux principes et aux traditions de famille, peu ému par une liberté qui devait conduire aux horreurs de la licence la plus barbare, et noyer sa patrie dans le sang, calme, se recueille, et redoublant de zèle et d'efforts, se divise entre l'hôpital et le Jardin des Plantes ; il passe de l'étude de l'homme à celle des végétaux, et cherche à devenir ainsi aussi savant médecin que botaniste profond.

Le jeune adepte savait que la science n'agrandit l'âme si elle n'est forte et sévère, et qu'il vaut mieux appliquer à la recherche de l'utile et à l'amour du beau et du bon les premières émotions, l'ardeur vive et féconde de la jeunesse, que de se livrer à la fougue désordonnée des penchants et des passions.

Paris était loin alors d'être comme aujourd'hui le foyer de lumières autour duquel viennent se grouper à l'envi les hautes renommées du savoir. La faculté de médecine de Montpellier marchait sans rivale et la première des facultés européennes.

Il était glorieux, en effet, de sortir d'une faculté que rehaussaient les Bardiez, les Fouquet, les Broussonet, les Peyrille, etc., et où l'enseignement était sur un pied transcendant. Le 14 janvier 1793, Emmanuel Bonafos y recevait avec distinction son grade de docteur-médecin.

Après avoir passé quelque temps à Paris, où il devait se fixer, et où l'avait attiré auprès de lui son oncle maternel Siau, qui l'y retint jusqu'à son décès, il rentra à Perpignan. - Marchant sur les traces de son père, il eut bientôt acquis sa réputation ; bientôt il devint le pair de remarquables et habiles émules, auxquels il céda en toute liberté le champ de la chirurgie pour se maintenir le premier parmi les médecins. Une clientèle nombreuse et choisie vint couronner ses efforts ; et les succès nombreux obtenus par une observation réfléchie, une prudence bien calculée, un tact particulier, surtout à reconnaître les efforts de la nature et à les seconder convenablement, justifièrent la confiance qu'il avait inspirée. Passionné pour l'étude en général, et persévérant toujours dans son goût pour les sciences naturelles en particulier, il ne cessait d'y livrer ses cours instants de loisir.

Son heureuse faculté à saisir les problèmes les plus difficiles de la science, son aptitude à en élucider les points les plus ardus, une parole vive et érudite, une mémoire prodigieuse le servant sans cesse merveilleusement à propos, en lui donnant toutes les conditions essentielles pour le professorat, ne pouvaient manquer de le signaler à l'attention publique et de lui attirer la bienveillance de l'administration.

Sous notre ancienne monarchie, qui ne connaissait ni monopole universitaire, ni centralisation administrative, Perpignan, avec des franchises, des privilèges de toute sorte, possédait une Université où la jeunesse studieuse venait sans frais perfectionner une instruction large et libérale qu'elle recevait de toute part gratuitement.

A cette antique institution que nos derniers rois de France avaient dotée généreusement, et qui avait un certain renom, la tempête révolutionnaire avait fait succéder une école dite Centrale. C'est dans la nouvelle école que la place du docteur Emmanuel Bonafos était naturellement marquée d'avance.

En juin 1794, il fut donc nommé, en même temps et tout à la fois, professeur d'histoire naturelle à ladite école, et appelé à la direction du Jardin des Plantes de la ville, où il devait encore professer tous les ans un cours public de botanique. Mais, tandis que ses nombreux auditeurs, attirés par la grâce et la pureté de sa diction, se pressaient pour l'entendre sur les marches de l'amphithéâtre, les malades, qu'il savait aussi charmer par ses récits et sa piquante originalité, retrouvaient près de lui les consolations dont ils avaient besoin, et devaient lui ouvrir la porte des hospices.

En 1795, il entra en qualité de médecin-adjoint à l'hôpital civil dont il devint le médecin en chef en 1818. - La même année, il fut chargé en la même qualité du service de l'hôpital militaire, tâche pénible qu'il continua tant que la commission administrative des hospices civils en fut elle-même chargée. Dans ces fonctions, tel fut son zèle à remplir ses devoirs, tel fut son amour de l'humanité que, pendant soixante ans consécutifs, il ne manqua pas un seul jour de visiter les malheureux qui lui furent confiés ; car il connaissait la moralité attachée à ces délicates fonctions, et sa scrupuleuse philanthropie, disons mieux, sa véritable charité chrétienne aurait reculé devant elles, si sa conscience ne lui avait pas répété qu'il était digne de les remplir.

En devenant le médecin des malades de l'Hôpital, il en était aussi l'ami constant et empressé : avec quel dévoûment il cherchait à alléger leurs maux, à tempérer leur misère !

Le soldat souffrant était encore l'objet de toute sa sollicitude. Maître à la fois de la vie et du coeur de ceux qu'il visitait, il en devenait bientôt le confident et l'appui assuré.

Souvent, pour entrer plus intimement dans la confiance du vieux brave, il lui laissait raconter tout à son aise et à plaisir, tantôt les joies passées de la famille absente, tantôt les rudes assauts de cette époque gigantesque, et les bonnes chances de l'avant-garde, ou même les scènes divertissantes de la folâtre chambrée ; de la sorte, il saisissait tout le côté moral de l'homme, dont il faut savoir tenir compte lorsqu'on étudie et lorsqu'on veut guérir sa maladie.

Ici, nous sommes nécessairement entraîné à exposer les principes d'après lesquels agissait le docteur Emmanuel Bonafos. En effet, ce serait peu dire qu'il était profond naturaliste, qu'il traitait ses malades avec toute la perspicacité, toute l'habileté du praticien ; pour mieux apprécier le savant et le médecin, il ne faut pas craindre de discuter, de contrôler ses doctrines.

Comme naturaliste, en se préservant de la manie des systèmes, il n'avait pas seulement étudié la nature dans les livres de son cabinet ; mais placé au sein de nos riches montagnes, dont il connaissait à fond la constitution géognostique, son oeil investigateur avait cherché à la saisir sur le fait. Son imagination, ou quelques écarts isolés ne l'engagèrent jamais à la plier à ses calculs ou à soumettre à une loi unique sa marche féconde et ses opérations si variées à l'infini.

En botanique, l'analyse rigoureuse des parties de la fructification fut toujours son guide ; et, quoique au courant de toutes les méthodes, il resta constamment attaché au système de Linnée, qui, malgré ses imperfections, est celui qui offre le moins de difficultés dans la pratique. S'il n'avait pas constitué quelques nouveaux genres, il avait enrichi plusieurs de ceux déjà établis de notes et de caractères que des observations soignées lui avaient fournis. Chargé de la direction du Jardin des Plantes de la ville, la culture, cette pierre de touche des espèces, lui avait offert de grands secours qu'il avait su mettre à profit, pour placer avec certitude, dans des espèces bien connues, des variétés en grand nombre que les modernes avaient établies sans preuves suffisantes.

En zoologie, des études opiniâtres et assidues, des hasards heureux lui avaient présenté quelques races mal connues qu'il avait décrites de bonne heure. Plusieurs espèces inédites ne lui avaient pas échappé ; il avait apporté de l'ordre dans la nomenclature et l'histoire de plusieurs, et, ce qui n'est pas moins important dans le règne organique, il avait réduit plusieurs espèces en une seule.

Comme médecin, nous allons le voir à l'oeuvre.

Ennemi du charlatanisme, plus ennemi encore de ces longues formules, qui ne dénotent que l'ignorance, s'il avait foi en les ressources de la nature, on ne le vit cependant jamais mettre en doute la vertu des agents véritablement héroïques et curatifs que la matière médicale possède. Notre confrère, pour le juger sainement, pour mieux caractériser sa manière de faire, était sobre de médications. Ses études sur la physiologie et sur l'hygiène lui avaient donné bientôt cette conviction profonde et réelle, que c'est surtout dans la juste application de leurs règles que consiste la santé de l'homme ; que les erreurs commises si souvent à cet égard la dérangent toujours, et que pour rétablir l'harmonie dans l'exercice de nos fonctions, c'est à elles surtout qu'il faut avoir recours, laissant aux remèdes violents le soin de sauver le malade dans les circonstances seulement où la vie est gravement en danger.

Fort de la conscience de son savoir et de son expérience, il vit rapidement augmenter sa considération en même temps que sa pratique, qui se fussent plus étendues encore sans son excessive réserve et son peu d'incuriosité.

Suivons rapidement un instant M. Bonafos dans les phases de son existence.

Dès le mois de juin de 1794, nous le voyons professeur d'histoire naturelle à l'Ecole Centrale, et professeur de botanique au Jardin des Plantes de Perpignan dont il était directeur.

En 1795, il fut nommé médecin adjoint de l'hôpital civil, et fut chargé aussi du service de l'hôpital militaire de la même ville.

En 1799, ses relations avec la Société royale d'Agriculture de Paris le firent nommer membre correspondant de cette société, devenue aujourd'hui Société Centrale et Impériale d'Agriculture, avec laquelle il n'avait pas discontinué de correspondre un seul instant, et à laquelle il avait adressé de remarquables travaux.

En 1800, un des premiers, il pratiqua de nombreuses vaccinations à Perpignan, et s'évertua à propager la vaccine dans le département. Depuis 1816, il fit presque toujours ou à peu près seul le travail long et pénible de la répartition annuelle des sommes allouées par le Conseil-Général pour la propagation du bienfait de l'immortelle découverte de Jenner. Cette répartition toujours intègre et juste fut constamment approuvée par MM. les Préfets.

En 1817, il fut appelé à la conservation de la pépinière départementale, qui, sous son intelligente administration est aujourd'hui devenue cet établissement grandiose et prospère, et cette promenade délicieuse qu'admirent et que viennent nous convoiter les étrangers.

En 1818, il devint médecin des prisons civiles, en même temps qu'il passait médecin en chef de l'hôpital civil.

En 1823, il fit partie de l'intendance sanitaire des Pyrénées-Orientales, supprimée après l'épidémie de la fièvre jaune de Barcelone qui l'avait provoquée.

En 1825, il fut désigné pour le jury médical, dont il resta continuellement membre, à tous les renouvellements quinquennaux jusqu'en 1854, où son fils, médecin plein d'avenir, l'a remplacé, ainsi que dans les fonctions de médecin en chef de l'hôpital.

En 1827, il fut chargé de professer la partie médicale et physiologique du cours départemental d'accouchements. Cours utile qui, grâce à sa patience et à l'habile coopération de son éminent collègue, l'honorable docteur Jacques Massot, professeur de la partie pratique et opératoire, a pourvu notre pays de sages-femmes fort expertes et précieuses.

En 1828, devenu médecin des épidémies du premier arrondissement, il lui fut donné de traiter et d'étudier les deux épidémies cholériques de 1835 et 1837. Nous dirons plus tard pourquoi cette faculté ne lui fut plus permise en 1854.

Cette même année 1828, il fut nommé à une très grande majorité président du comité médical de Perpignan.

L'année 1843, M. le préfet Vaïsse le mettait le premier au nombre des archéologues qu'il voulait réunir en société.

Le mois de juin 1851, la faculté de médecine de Montpellier et M. le Ministre de l'Instruction publique le désignèrent comme juge du concours ouvert devant cette faculté pour la place de professeur de botanique, qu'il avait refusée, et que venait de laisser vacante le décès de M. Rafanault-Delille.

Depuis sa création, la caisse d'épargne du département avait voulu pour son administrateur l'homme dont l'activité était connue, la probité proverbiale.

Dès son origine, à son tour, ]a Société agricole, littéraire et scientifique de Perpignan, dont il fut longtemps le président, l'appela dans son sein. On sait qu'à l'instar de son président actuel, l'honorable M. Auguste Lloubes, il apportait dans toutes les séances, avec l'aménité et la sagesse de sa direction, la prépondérance de son autorité et de ses lumières.

Dans le courant de 1854, il avait été reçu membre de la Société de Botanique de France. De la sorte il devenait le collègue, avant sa mort, de tous les naturalistes illustres avec lesquels il avait été en rapport durant sa vie.

Enfin, en dernier lieu, nous avons été témoin de ces acclamations enthousiastes et unanimes de l'association médicale du département, qui le portèrent d'abord comme président provisoire de l'association, et plus tard comme son président honoraire.

Il n'est pas indifférent de noter ici que la plupart des places occupées par M. Emmanuel Bonafos sont purement honorifiques, ne donnent absolument aucun droit à une retraite. D'ordinaire, elles n'offrent à l'homme désintéressé qui les occupe d'autre avantage qu'un redoublement de labeurs et d'efforts, et souvent, avec des envieux nombreux, force tracas de toute espèce.

Assurément, si M. Bonafos n'avait eu des goûts simples et modestes, un caractère réservé, ses immenses services, le nombre de positions qu'il avait honorablement occupées, auraient dû appeler sur lui, de la part du Gouvernement, une distinction honorifique qui fût venue couronner toutes celles qui le recommandaient à tant de titres.

Mais soit oubli involontaire ou préoccupation, ou soit, qu'au milieu d'une foule servile et honteusement courbée, on n'ait jamais distingué l'homme qui debout, attendait fièrement sans la demander l'étoile de l'honneur qui eût été si dignement placée sur sa poitrine, le ruban rouge n'a pas brillé à la boutonnière du vieillard méritant.

Cette existence honorable et si bien remplie devait cependant près de son terme rencontrer quelques épreuves.

Celui dont les services non interrompus de son grand père et de son oncle paternel en qualité de médecin en chef des hospices de Perpignan, réunis aux siens, présentaient une durée continue de plus d'un siècle, et les siens propres cinquante-trois ans dans les mêmes hôpitaux ; celui qui pouvait se dire le Nestor des botanistes, le doyen des médecins de son département et probablement de la France entière, devait être frappé en 1848.

En effet, le 4 mars de cette année, M. Bonafos fut suspendu :

1° Du service de santé de la prison Sainte-Claire : il avait été nommé chef de ce service en 1817 ;

2° De la conservation de la pépinière départementale : il administrait ce bel établissement depuis sa création, en 1819 ;

3° des fonctions de médecin des épidémies : il avait été nommé en 1828.

Depuis lors il ne fut plus réintégré dans aucune de ces fonctions.

Cette destitution ne provoqua chez le vieillard résigné ni surprise ni douleur.

Si à cet égard il a jamais laissé échapper quelque plainte, ce n'a été que dans le cercle étroit de quelques amis et dans l'abandon des conversations familières ; et encore était-elle tempérée par tout ce que la charité avait mis dans son coeur d'indulgence et de pardon.

Quoique ses nombreuses occupations et ses devoirs ne lui laissassent que de rares loisirs, M. Bonafos trouvait cependant assez de temps pour se livrer à l'étude de la science et des lettres. La méditation était devenue pour lui un besoin nécessaire. Dans sa vie tranquille et de cabinet, il se nourrissait de la lecture des grands auteurs hippocratiques et arabes, pour mieux s'en pénétrer et pouvoir les comparer à nos auteurs modernes, dans les travaux desquels il était merveilleusement initié.

C'est dans Hanemann qu'il avait étudié l'homéopathie destinée à ne faire que des dupes, et qui n'inspire que des roués charlatans. Ces cures miraculeuses qu'on nous apporte à grands frais de Marseille, nous les obtenons tous les jours sans bruit à Perpignan par une hygiène appropriée et opportune, et quelques fois aussi par l'adjonction de capsules les moins ofïfensives du monde, l'amidon et la mie de pain !

La médecine du bon sens est à jamais inamovible, et il n'est au pouvoir d'aucun novateur d'en changer les principes immuables.

Comme nous l'avons dit, M. Bonafos aimait aussi à étudier cette grande littérature de Rome et du siècle de Louis XIV, qui, riche de tant de chefs-d'oeuvre, doit rester pour tous les âges un objet de surprise et d'émulation, car tout y resplandit, tout y éclate en merveilles. Entre les classiques qu'il chérissait et relisait sans cesse avec plaisir, il faut mentionner Virgile, Horace, Cicéron, Tive-Live, Pascal, Corneille, notre grand Bossuet. C'était comme le résumé des hautes branches du savoir humain : la poésie, l'histoire, l'éloquence. Il savait reconnaître dans les uns de suaves accents, dans les autres de pénétrants récits ; dans ceux-ci des sentiments vrais, élevés pas l'impassibilité de l'âme jusqu'à la plus sublime philosophie, et par le charme de l'expression au plus haut degré de puissance de la parole.

C'est que ces immortels génies étaient accommodés aux allures tempérées et discrètes de sa pensée. Sans cesse occupé des travaux de l'esprit, souvent retiré dans son silencieux intérieur, on conçoit aisément que M. Bonafos ait beaucoup écrit. Aussi, laisse-t-il de nombreux travaux inédits, qui demanderaient à être coordonnés pour être livrés au public.

Parmi d'excellents mémoires sur différents sujets d'histoire naturelle, nous avons rencontré une relation intéressante d'un voyage de Perpignan à Paris, entrepris en 1793. Ce récit plein de péripéties bizarres, burlesques et sérieuses tout à la fois, laisse percer à chaque page l'entrain du jeune homme, la touche et l'art d'un coloriste délicat, d'un maître exercé, et la prudence recommandée par les circonstances de l'époque.

Nous avons encore lu de lui quelques jolis vers où pétillent la verve et l'harmonie, et portant l'empreinte de la bonne école et d'une morale de bon aloi.

Tous ses écrits enfin sont sages et purs : le style en est sévère, convenable et poli, d'une correction modèle.

Sa conversation enjouée était agréable, parsemée sans cesse de traits d'esprit, d'anecdotes attrayantes, narrées avec sel et toujours à propos ; ses manières naturelles et de bon ton laissaient bientôt percer l'homme bien né, et appartenant à cette ancienne société française que nous avons le regret de voir tous les jours s'en aller.

Après avoir considéré le savant et l'homme de lettres, étudions un peu l'homme privé.

Nous ne craignons pas d'avancer que le caractère du docteur Bonafos était un heureux mélange de douceur et de droiture. Son regard bienveillant, son front uni, son visage toujours souriant, faisaient de lui comme l'apparition visible, la personnification de l'amitié, et s'il est permis de s'exprimer ainsi, une sorte d'incarnation de mansuétude et de bonté.

Rien n'égalait surtout sa modestie. Et, ici, je ne veux pas parler de cette fausse humilité qui n'est que la quintessence de l'orgueil ; mais cette rare vertu qui veut qu'on n'exagère pas tout ce qu'on dit et tout ce qu'on fait, mais qui nous engage à reconnaître et à avouer le mérite d'autrui, quelquefois même à lui servir d'organe.

Dans notre profession, il est des instants où l'on a besoin de s'oublier et de ne pas offenser : c'est quand une santé chère, menacée, appelle le secours de la science réunie. Soit alors que la gravité du mal assombrisse la parole, soit que la diversité des doctrines et des jugements, ajoutons l'ardeur des rivalités et des vanités jalouses, puisse donner à l'expression de notre opinion une teinte d'acrimonie ou un cachet de personnalité, M. Bonafos montrait toujours l'urbanité de l'homme à travers le savoir et l'expérience du médecin ; préférant la persuasion au combat, souffrant quelquefois de l'erreur des autres, quand personne n'avait à souffrir de la sienne. Aussi, le dénigrement, cette ombre qui suit le mérite, la critique elle-même qui souvent blesse si douloureusement, s'arrêtèrent devant lui : il les avait vaincus par son abnégation et sa placidité.

Un autre trait distinctif dominait encore dans cette nature privilégiée : c'était la charité. Avec quelle régularité il l'exercait à l'égard des pauvres ; avec quel bonheur aussi il la déployait dans la pratique de son art, qui semble incomplet s'il ne prépare et n'accoutume à la commisération ! Et lorsqu'il l'avait exercée sans bruit, sa physionomie s'illuminait de joie, et le sentiment du bien qu'il avait fait rafraîchissait son âme.

Sa maxime était de chercher le bonheur en faisant le plus de bien possible.

Dès sa plus tendre enfance, naturellement accessible aux idées et aux impressions religieuses, il avait senti, sous la tendre et pieuse direction de sa mère, se développer en lui une foi de plus en plus vive. Cette foi ne l'abandonna jamais, ni pendant les années ardentes et tout ensemble insoucieuses de la première jeunesse, ni au sein du discrédit presque universel qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, s'attachait à toute pensée, à toute croyance, à tout acte ayant la religion pour objet ou pour principe. Cette foi n'avait cessé de s'affermir continuellement en lui, et par la lecture assidue des livres saints et par les enseignements continuels de la vie.

Les sentiments du bon chrétien, il ne dut donc jamais les ranimer, et il n'eut pas besoin de les appliquer à la période de décadence de ses forces. Lorsqu'il sentit que le terme de ses jours approchait (mieux qu'un autre il pouvait les mesurer et les compter), il ne s'occupa plus que de pensées graves et il attendit. A voir cette physionomie tranquille où ne s'étendait aucun voile de tristesse et d'appréhension, où parlait la bienveillance et l'affection pour ses enfants et tous ceux qui l'entouraient ; à voir cette empreinte de béatitude anticipée du juste qui va de la terre à Dieu, on reconnaissait que c'était Dieu lui-même qui allait se charger d'acquitter, par une belle mort, la dette de reconnaissance du pauvre, la dette de reconnaissance de la cité.

Quand approcha le moment suprême, M. Bonafos, qui déjà avait mis ordre à ses affaires domestiques, se sentit grandir. Le Miserere et le Christ sur les lèvres, il arriva par degrés à cet état de résignation et de sainte volupté où l'âme n'a plus d'autres désirs que l'ordre de la Providence, d'autre résignation que la prière, se séparant par elle des bruits expirants du monde qui fuit. Placé dans cette sphère inaccessible aux angoisses comme aux affections de l'humanité, conservant toute la sérénité de l'espérance, il s'éteignit le sourire sur les lèvres, confiant en un bon père et peu soucieux du réveil (1).

Le jour de ses obsèques, j'ai vu, non pas de simples signes de douleur sympathique ; mais j'ai vu courir, parmi la foule attendrie, cette douleur profonde et saintement contagieuse, qui l'avertissait qu'un homme de bien lui était ravi ; j'ai vu surtout, rangés en longues files respectueuses, les pauvres qui venaient saluer encore une fois celui qui, couronné en ce moment d'estime et de vertus, avait été pour eux une sorte de représentation divine, car lui aussi avait su consoler et guérir. L'homme de loisir y coudoyait l'homme de peine ; le riche, l'indigent, le noble, le plébéien, tous les visages étaient abattus et mouillés de larmes. C'est que cette mort était une calamité publique, comme elle sera à jamais un sujet de deuil pour les nombreux amis du défunt.

Quelques adoucissements peuvent cependant être apportés à ces regrets unanimes. En effet, rien n'a manqué à celui que la mort elle-même avait craint de marquer de son redoutable sceau. Oui, rien ne lui a manqué, ni le mérite des services publics, ni l'attrait des exercices littéraires, ni la continuité des bienfaits, ni l'auréole des vertus domestiques, ni le bonheur du foyer, ni la consécration de la foi : aussi, nous en avons la ferme confiance, dans l'appréciation de la vie et de la mort de leur père, ses enfants, dignes héritiers de ses brillantes qualités et de ses vertus, conserveront la mémoire de ses travaux, de ses services et s'efforceront de les imiter.

Ah ! puisse l'exemple paternel être à la fois leur règle et leur force ! Qu'il les confirme dans leurs devoirs et les soutienne dans leurs épreuves que, jeunes encore, ils sont appelés à subir ! Qu'il leur inspire en même temps la sévérité et la justice, la patience et l'amour du prochain ! Qu'il les anime aussi dans la culture des lettres qui ennoblissent nos loisirs, élèvent notre intelligence, tempèrent nos amertumes, peuplent et consolent les mornes solitudes du coeur !!!

Louis FAURE, Docteur-Médecin, Membre résidant.


(1) Non seulement nous n'avons jamais compris l'athéisme chez le véritable savant, mais nous soutenons que le vrai savant ne peut être irréligieux. Toutes les vérités sont solidaires, parce qu'elles dérivent toutes du même principe qui est Dieu. Toute science dont le dogme ne remonte pas jusqu'à ce principe est, par cela même, sans moyen de synthèse et ne peut se constituer ; lorsqu'elle a poussé son travail analytique jusqu'à son dernier terme, elle se trouve réduite à néant. La foi grandit la science, comme la science fortifie la foi : j'en appelle aux saint Thomas, aux saint Paul, aux saint Augustin, à nos Pascal, à nos grands Bossuet, etc. C'est au siècle où les grands hommes se faisaient petits par leur ingénuité religieuse, qu'ont eu les les plus immortelles découvertes, celles qui ont bouleversé la face du monde entier, la poudre à canon, la boussole et l'imprimerie.


© S.A.S.L. des P-O.
Cette notice nécrologique a été publiée dans le Xe volume de la SASL, 1856, pp.523-539.