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Le carnaval d'antan et d'aujourd'hui
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Comme un Comité s'est formé en vue de ressusciter le Carnaval, un groupe de jeunes m'a demandé de faire une causerie sur ce sujet pour sensibiliser l'opinion. On ne peut rien refuser à la jeunesse surtout lorsqu'elle veut maintenir la tradition. Parler du Carnaval d'antan ! Pour ma part je ne pouvais évoquer que la période qui suivit 1920 ; pour la belle époque il fallait consulter les archives, mais où et comment ? Deux hommes m'ont aidé et je les en remercie vivement : c'est Joseph Deloncle, conservateur de la Casa Pairal et Jacques de Lazerme, fils du grand poète Carlos de Lazerme qui faisait les enchantements des salons littéraires et notamment du Cénacle. M. de Lazerme a bien voulu me confier de précieux documents dont deux affiches, une de 1898 et l'autre de 1903, des cartes d'invitation de 1846 et 1893 où on peut lire : «Tenue de bal de rigueur - La redingote de soirée sera exceptionnellement admise. Grande tenue pour messieurs les officiers. Tout travestissement qui ne sera pas digne du bal sera rigoureusement refusé. En entrant on présentera cette carte le masque à la main». Fait curieux, en 1934 Albert Bausil écrit : «Le carnaval de Perpignan ressuscite ! (il y avait eu la crise...) Mais il y a dans notre pays quelque chose de plus fort que la crise : c'est la vie, l'amour de la vie, le don de l'allégresse et du mouvement, ce culte héréditaire pour tout ce qui chante, danse, rit, s'anime, hurle, s'agite dans la lumière ou dans la musique, cette lumière des nuits». La lecture de certains passages du guide d'Henry, publié en 1842 à la librairie J. B. Alzine, fait revivre le Carnaval d'autrefois à Perpignan, avant la fondation du Comité des fêtes dont nous reparlerons : «Il est peu de pays où le caractère des habitants offre plus de gaieté qu'en Roussillon et où on aime autant le plaisir. De toutes les occasions de s'y livrer, le Carnaval est celle que l'on exploite avec le plus d'ardeur. Perpignan est peut-être aujourd'hui la ville de France où le goût des mascarades se conserve avec toute son énergie ; c'est la Venise de la France ! Quiconque a vu un Carnaval à Perpignan a pu se convaincre que cette période de joyeuses extravagances est loin d'être à son déclin, elle a pu s'assurer qu'elle a eu au contraire dans ce pays beaucoup de vie et d'avenir. Se masquer est ici un besoin, plus même qu'un besoin ; pour le peuple, c'est du délire. Quand le nouvel an paraît, une sorte de frénésie s'empare de la population. Des milliers de masques sont en étalage, de nombreux magasins de costumes pour travestissements s'ouvrent dans tous les quartiers. Chacun endosse son vêtement de Saturnales, chacun se couvre d'un masque, depuis le simple carton grossièrement barbouillé jusqu'au satin richement travaillé. Les mascarades courent les rues sautant et gambadant. Jamais les bacchantes et les bacchants n'ont été transportés de plus de joie, non pas comme les furibondes peintures des modernes, où tout est à l'exagération, mais comme dans les gracieux bas-reliefs de l'antiquité ; jamais les places publiques d'Athènes et de Rome n'ont retenti le jour et la nuit de plus joyeux transports». En ce temps-là il n'y avait pas la télévision qui enferme les gens dans leurs maisons ! et la fête était dans la rue d'ailleurs, au soir du mercredi des Cendres, des couches de plâtre recouvraient les rues du centre de la ville. On lançait, depuis les chars, sur les balcons et les passants, des dragées de plâtre auxquelles s'ajoutaient parfois des sachets de véritables dragées et de petits bouquets de fleurs, surtout des camélias. Tout ceci dans une atmosphère de kermesse populaire, au milieu des «flonflons» de la musique de Carnaval. On donnait à cette fête du mercredi des Cendres, à cette «espedregade» de dragées de plâtre, le nom de «Malloles». «Malloles» évoque l'existence d'une église primitive du vieux Perpignan, hélas, à l'heure actuelle disparue. Un chemin qui conduisait autrefois à cette chapelle porte le nom de chemin de Malloles. La rue Maréchal-Foch qui s'était appelée la rue Saint-Martin, bien avant, la rue des Orangers, se terminait par la «Porte de Malloles». Le guide d'Henry, au chapitre des eaux thermales, évoque une fontaine, «la Fontaine d'amour», qui jouait un rôle important durant le dernier jour du Carnaval dans le Perpignan d'autrefois... On appelait cela : «aller à Malloles» (ancienne route d'Espagne). La coutume voulait-elle, peut-être, que ce grand rassemblement populaire ayant lieu, précisément, non loin de cette église primitive, en face de la fontaine d'amour, on aille, ensuite, après les derniers «flonflons» du Carnaval, recevoir les cendres sur le front dans cette antique chapelle ; là se trouvaient les «fonts baptismaux» qui sont à l'heure actuelle à la cathédrale Saint-Jean, fonts baptismaux sur lesquels ont peut lire cette inscription en latin dont la traduction nous permet de penser que, si cette phrase symbolique était utile, autrefois, à la fin du Carnaval, elle devrait l'être bien plus encore aujourd'hui : «L'onde de la Fontaine Sacrée étouffe les sifflements du serpent coupable...». Mais si toutes ces fêtes carnavalesques avaient un caractère bon enfant, elles étaient désordonnées ; il fallait créer une organisation qui dirigerait les initiatives et réunirait les efforts. En 1895, M. Emmanuel Brousse, alors rédacteur à l'Indépendant des Pyrénées-Orientales, prit l'initiative de fonder un «Comité des Fêtes», et son appel fut entendu. M. Eugène Bardou, alors maire de Perpignan, réunit diverses personnalités, sans distinction d'opinions, et leur exposa les raisons qui militaient en faveur du projet ; ainsi le Comité des Fêtes fut créé. Dès 1895 le succès de l'entreprise s'affirma. Les fêtes furent en effet très brillantes. Le Comité réalisa 15.375 francs de recettes, contre 11.367 francs de dépenses. La différence fut versée aux oeuvres de bienfaisance de la ville. A partir de ce moment, les succès du Comité ne firent qu'augmenter d'année en année. C'est le Comité des Fêtes qui créa la splendide bataille des fleurs ; on organisa des corsi blancs sous la nef antique des platanes ; on créa des bals nouveaux tels le veglione qui vint s'ajouter aux aristocratiques bals du Jeudi-gras et aux populaires redoutes du Théâtre Municipal. En un mot, on s'amusa ferme et on fit rentrer des sommes rondelettes dans les poches des commerçants locaux et aussi des pauvres gens. II y eut évidemment des crises passagères, mais, en 1909, le Comité gagna un gros lot de 100.000 francs avec l'obligation foncière N° 560.432. En 1914-1915 la guerre provoqua dans le cycle des fêtes carnavalesques un sanglant point d'arrêt qui se prolongea jusqu'en 1919, date à laquelle le Comité, sous la vigoureuse impulsion de son président M. René Couronnat, reprenait sa marche triomphale, après la restauration de la dynastie du Carnaval. Depuis sa fondation jusqu'en 1923 le Comité recueillit des sommes qui dépassèrent le million et dont ont bénéficié le commerce, la classe ouvrière et les pauvres. C'est à cette époque que les membres du cercle «La Tramontane» montèrent le plus grand canular de l'époque. Ils nommèrent leur Président Roland Castel-major, «Duc d'Andorre», avec comme chancelier, le Vidame Raoul de la Pébrina, puis le marquis Albert de la Canorga et le comte Henri de Loli, chef du Protocole, dont le noble bisaïeul inventa l'huile de foie de morue. Tout un programme ! La devise du Duc d'Andorre était : Toca hi si goses. Bon nombre de personnalités se laissèrent prendre à ce titre ronflant et il y eut des aventures cocasses qui mériteraient une conférence. Mais écoutons Horace Chauvet parler du bal du jeudi-gras : «On attendait le bal du Jeudi-Gras avec impatience. C'était la plus belle fête du Carnaval. Déjà se bousculaient dans la salle du Théâtre municipal bébés, clowns, arlequins, gigolos et marquises. Déjà les valses langoureuses entraînaient pierrots et colombines. Déjà les rires fusaient en cascades, les flirts anonymes étaient ébauchés et les lèvres avides cherchaient des gorges blanches, lorsque les pompiers de service prirent le garde à vous et le héraut annonça : «Son Altesse le Duc d'Andorre». L'orchestre jouait une vague polka. On mit hâtivement sur les pupitres «La Marche du Duc d'Andorre». Il avança solennel, précédé de massiers et hallebardiers, acclamé par une foule en délire. Son vêtement ? Habit marron à revers gris, gilet rouge très ouvert d'où jaillissait un jabot de fines dentelles, grande cape à doublure rouge. Une clavellina rouge à la boutonnière. Sur la tête une sorte de diadème en zinc tout doré. Sur la poitrine du Duc, ornant l'écharpe rouge et verte, brillait la plaque du Pélican doré. A la suite venaient tous les membres de «La Tramontane» vêtus comme les coqs de Rostand, les femmes en poules. Des crêtes somptueuses dominaient le public. La Cour d'Andorre était devenue une basse-cour. Le Duc se mit alors au centre de la salle comme pour prononcer un discours, mais l'émotion l'étreignait à la vue d'une foule si enthousiaste d'admirateurs, et cette seule devise put sortir de sa gorge : Toca hi si gosses !. On porta le Duc en triomphe au milieu des cris de joie, puis on le vit hissé par des muscles puissants vers la loge municipale où il prit place au fauteuil central, bientôt entouré de sa suite, tandis que la fête reprenait son cours...» II faut reconnaître qu'à cette époque on savait s'amuser... J'ai retrouvé quelques noms des majestés carnavalesques : El rei del marcat negre. El rei de l'hortalissa. En Ribote. Bacchus. El rei dels Trabucayres. En Mata-cabra. 011ada. Barbufat, etc... Le carnaval 1976 aura pour nom «Trenca-tot» ; espérons qu'il ne fera pas trop de dégâts, mais, qu'au contraire, il nous amusera ! René Llech-Walter Pour illustrer la causerie, la Compagnie des Gais Troubadours Catalans présenta un récital de chants et poésies se rapportant au Carnaval : oeuvres de Carles Grando, François Françis, Carlos de Lazerme, Jeanne Mauréso-Mouragues, Georges Mas, Joseph Coll, Joan Narach, P. Jyeffe, Ferlache, Francesc Català, l'ermità de Cabrenç, Albert Bausil, Jordi Barthès, Pierre Colomines, etc. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume LXXXVI du Bulletin de la SASL, 1975, pp.115-120. | |