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Le premier cours de catalan par correspondance

 

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Par Pierre Grau

Dans la communauté culturelle et humaine de la Catalogne-Nord, le conflit linguistique a été constant durant l'époque contemporaine, entre une langue d'Etat, imposée à l'origine par les événements politico-militaires, et une langue vernaculaire minorisée et dépréciée sociologiquement (1). La langue catalane, ne possédant pas l'appui de l'appareil d'Etat (école, administration, mass-media...) s'est vue reléguée à un rôle secondaire, domestique, au point que certains ont affirmé, à la fin du XIXe siècle, que cette langue était impropre aux concepts abstraits (Oun Tal). Aussi les catalanistes eurent le souci constant de lutter pour l'enseignement du catalan. Depuis la Renaissance littéraire roussillonnaise de la fin du XIXe siècle, chaque génération a connu de généreux défenseurs de leur langue maternelle, jusqu'aux actuels promoteurs des Bressoles (2). L'instituteur Louis Pastre, et avec lui la Société d'Etudes Catalanes, défendit la méthode directe d'enseignement du catalan, qu'il avait lui-même expérimentée. Il enseigna notamment le catalan dans le cadre d'un cours du soir ouvert en 1911 et destiné aux anciens élèves de l'enseignement primaire titulaires du certificat d'études. Son oeuvre est considérable dans la promotion de la langue, comme dans ses méthodes d'enseignement. Mais l'opposition résolue de l'Administration scolaire ne permit pas la mise en place d'un enseignement dans le cadre de l'école publique. Parallèlement à ces efforts, l'évêque catalanisant Mgr de Carsalade du Pont créa en octobre 1919 une chaire d'Eloquence Catalane au Grand Séminaire de Perpignan.

L'association régionaliste la Colla del Rosselló, qui succéda à la Société d'Etudes Catalanes, reprit à son compte la revendication d'un enseignement du catalan. Elle décida même en 1923 de créer un cours libre de catalan (décision prise lors des Journées Oun Tal, cf. article dans l'Eveil Catalan, citée par G.-J. Costa, op. cit.). Le journal local l'Eveil Catalan, dans ses numéros 48 du 15 février 1924 et 49 du 1er mars, annonce un cours de langue catalane par correspondance, dirigé par Louis Pastre. G.-J. Costa, qui fait état de ces références dans sa thèse (3), ajoute :

«Le fait qu'aucune autre mention n'ait été faite à ce sujet nous prouverait peut-être que ce ne fut pas un succès» (4).

Il faut attendre l'année 1936 et le dynamisme du catalaniste Alfons Mias pour connaître en Roussillon un cours de catalan par correspondance qui ait connu un relatif succès.

Quelle est la personnalité d'Alfons Mias, l'artisan de ce cours de catalan par correspondance (5) ?

Natif de Palada en Vallespir, A. Mias se «convertit» au catalanisme par son mariage avec une jeune barcelonaise en 1930, c'est-à-dire au moment où le catalanisme bourgeois du Principat accède au pouvoir politique par l'instauration de la Generalitat de Catalunya (14 avril 1931), quoique dans le cadre d'une autonomie limitée. Mias sera vivement impressionné par les réalisations culturelles du gouvernement catalan autonome ; il pense d'ailleurs que celles-ci seront un ferment pour une recatalanisation de la Catalogne française. La vie entière d'A. Mias est dirigée vers un but unique : aider à la prise de conscience nationale catalane de ses concitoyens. Secrétaire de mairie de Palalda, puis d'Amélie-les-Bains, il connaît bien le milieu rural catalano-parlant du Vallespir, et les difficultés de son entreprise.

Il se lie tout d'abord aux intellectuels catalans du Vallespir :

Edmond Brazes, Jean Amade (professeur de l'Université de Montpellier, la personnalité nord-catalane la plus connue de l'époque), et Jules Badin (natif de Toulouse, mais intégré à la vie intellectuelle de Céret, et directeur de la revue Vallespir). A. Mias commence par faire connaître ses convictions dans le journal local Le Courrier de Céret. Délégué par Le Courrier de Céret et La Revue de Roussillon (qui succède à Vallespir) et représentant de la Catalogne française, il participe aux grandes manifestations du Primer Centenari de la Renaixença Catalana, organisées en 1933 dans le Principat par le mouvement de jeunesse nationaliste catalane Palestra (Batista i Roca et Pompeu Fabra) et les étudiants de la Federació Nacional d'Estudiants Catalans, avec la participation des étudiants fédéralistes et occitanistes du Novel Lengadoc de Montpellier. A l'occasion de ces fêtes, Mias fait paraître une Histoire résumée de la Catalogne française (6) qui est le premier ouvrage d'histoire de la Catalogne-Nord dans un esprit pan-catalaniste.

Parallèlement à ses activités journalistiques et à ses activités militantes au sein du Félibrige en Catalogne-Nord comme en Occitanie, et à ses oeuvres littéraires (concours aux Jocs Florals de la Ginesta d'Or de Perpignan), Mias fait oeuvre de pédagogue en donnant des cours de catalan publics et gratuits à Amélie-les-Bains en 1933. A la même époque, son ami E. Brazes dispense des cours de catalan à Céret.

Mias adhère à l'idéal de communauté catalano-occitane par sa collaboration au journal Occitania. Ce journal, animé par des Occitanistes (l'équipe du journal provençal L'Araire, les étudiants du Novel Lengadoc, les Estudiants Ramondencs de Toulouse...) et des Catalanistes (étudiants catalans du Principat, de Valencia, des îles Baléares) est la concrétisation des idées développées au cours des journées du Centenari de la Renaixença Catalana. La revue a pour axes idéologiques le pan-occitanisme (dans lequel la langue d'Oc comprend le dialecte catalan au même titre que le dialecte languedocien) et le fédéralisme (elle prend en compte les aspirations unitaires du Félibrige, mais en le voulant militant et moderne). Mias représente le Rosselho dans le Comité de structuration de la revue.

En 1935, Mias publie un second ouvrage militant Roussillonnais, sauve ta langue... (7), dans lequel il traite des problèmes linguistiques. Il y constate l'appauvrissement, la corruption et le recul du catalan en Catalogne-Nord, et se prononce vigoureusement en faveur du catalan normatif de l'Institut d'Estudis Catalans de Barcelona, graphie officielle de la Generalitat. Cet ouvrage démontre le souci pédagogique de son auteur qui élabore un certain nombre de solutions pour la promotion du catalan en France. Pour lui le «problème linguistique» est «une question de vie ou de mort».

Mias entreprend ensuite la réalisation de deux projets :

- un cours de langue catalane par correspondance ;
- une revue bilingue pour la promotion de la culture catalane en Catalogne-Nord.

Dans son esprit, ses deux réalisations ont un seul et même but : la prise de conscience de l'appartenance de ses concitoyens à une entité linguistique, culturelle et humaine catalane, et la renaissance du sentiment national catalan, - renaissance qui lui apparaît comme proche et inéluctable, si les Catalans de France s'en donnent les moyens.

A partir de 1936, Alfons Mias anime le cours de catalan par correspondance du Coletge d'Occitania.

Le Coletge d'Occitania (8) est le secteur enseignement de l'Ecole Occitana. L'Escola Occitana est une «escolo felibrenco» créée à Avignon et en 1919, chez le baron Desazars de Montgaillard, par le Quercynois Antonin Perbosc et l'Audois Prosper Estieu. L'Escola Occitana est partisane d'une normalisation graphique inspirée de l'écriture languedocienne des troubadours, que l'on appellera depuis «orthographe occitane» ; elle est opposée à la graphie dite mistralienne du Félibrige, mais aussi éloignée de la graphie «occitaniste» et pro-catalans de Lois Alibert qui en est son prolongement. Elle publie une revue mensuelle Lo Gai Saber, et fonde en 1927 le Coletge d'Occitania qui organise le premier cours de langue d'oc par correspondance et patronne des concours littéraires. Malgré l'intransigeance et l'incompréhension du Félibrige à son égard, cette «école» dynamique reste dans la mouvance félibréenne et attire de nombreuses personnalités comme Josèp Salvat et Loïsa Paulin en Languedoc, Philadelphe de Gerde en Gascogne, Jules Cubaynes en Quercy... Josèp Salvat (1889-1972), professeur à l'Institut Catholique de Toulouse, prédicateur occitan de renom, est l'animateur infatigable du Coletge d'Occitania et du Gai Saber. Comme le rappelle J.-M. Petit dans l'ouvrage Histoire du Languedoc depuis 1900, le chanoine Salvat fut un véritable éveilleur de consciences à l'occitanisme, dans le Toulousain et dans tout le Languedoc, au-delà des milieux conservateurs qu'il fréquentait. De par sa formation catholique et traditionnaliste, il est naturel qu'Alfons Mias se sentît proche de Salvat et qu'une vive sympathie unisse ces deux hommes enthousiastes.

En 1935, à la demande de plusieurs escolans, un enseignement du catalan, dialecte roussillonnais, est mis sur pied. Ce cours se fera «suivant les normes de l'Institut d'Estudis Catalans de Barcelone» est-il précisé. L'Escola Occitana est donc favorable à la graphie officielle de la Generalitat de Catalunya, bien que les Catalans du Nord ne l'aient pas tous adoptée.

Pour cette nouvelle section, le Coletge d'Occitania «s'est assuré le patronage et le concours effectif des principales personnalités des lettres roussillonnaises : MM. Amade, Bergue, Brazes, Chauvet, Francis, Grando, Jampy, Mias, Pons et Tresserre». Mais en fait, parmi eux, un bon nombre ne sont pas favorables aux normes de l'I.E.C., par exemple : Amade, Chauvet, Jampy.

Parmi les catalanisants cités, François Tresserre a une place à part. En effet, originaire de Cerdagne, bien que Catalan, il a été membre fondateur de l'Escola Occitana en 1919, il est toujours membre du Bureau du Coletge d'Occitania en 1936. Doyen de la Colla del Rosselló et membre des Jocs Florals de la Ginesta d'Or de Perpinyà, c'est un vieillard respecté.

En fait Mias fut le seul à animer ces cours de langue catalane. Tâche entièrement bénévole, et prenante. Réceptionner les devoirs des alumnes, les corriger, les renvoyer, choisir des textes littéraires pour les versions, préparer les exercices, répondre aux questions des correspondants... Il accomplit son rôle de pédagogue avec beaucoup de sérieux et de conscience. Il conseille l'achat de dictionnaires à ceux qui le lui demandent :

- Un diccionari modern catala-francès i francès-catala au prix de 16 Francs, qu'il se propose de faire venir lui-même de Barcelone.
- La gramatica d'en Pastre a la llibreria Cornet (7 Francs).

Il conseille la lecture d'ouvrages, prodigue ses encouragements et ses conseils à un nombre croissant d'élèves :

«Faig tot et que puc i tot el que sé i encara mès per als que corresponen a la mova bona voluntat» écrit-il à l'alumne Bassède le 29 mai 1936.

Le cours de catalan par correspondance répond à un besoin, à une demande. Mias écrit à un de ses correspondants :

«A comptar del 1er de febrer, funcionarà un curs de català per correspondencia del qual soc un dels correctors. Abans de començar s'han presentats 50 deixebles». Le succès est rapide : 80 élèves au quatrième mois après le début des cours. Alors même que les sections de langue d'Oc du Coletge d'Occitania voient décliner le nombre des inscriptions :

 1933193419351936
Ie SECTION12620311080
IIe SECTION10354025
IIIe SECTION012158


(d'après La Rampelada, n° 139 de mai 1936 et n° 130 de août 1935).

Aussi le rédacteur ajoute en mai 1936 : «L'annada es pas bona... Seccion catalana : una bèla compensacion (...) gracias a la franca ajuda de les personalitas roselhonezas. Entre escolans o amics, aquela seccion, que fonciona dempèi lo comensament de febrier acampa deja unis 80 aderents».

Ces cours de langue permettent à Mias de se livrer à une activité pédagogique fructueuse. Il met ses idées en actes, c'est sa conception du catalanisme, qui ne peut être qu'actif. Pour lui c'est par l'enseignement de la langue qu'il faut commencer : relever la langue catalane en Roussillon pour élever la conscience catalane des Roussillonnais. Par son militantisme il s'oppose à de nombreux catalanistes, notamment issus de la bourgeoisie perpignanaise, qui n'ont jamais eu que des velléités d'action pédagogique - ceux que Pere Verdaguer appelle les «catalanistes du dimanche». Le seul travail d'importance réalisé en Roussillon pour l'enseignement du catalan fut celui de l'instituteur Louis Pastre, animateur de la Société d'Estudis Catalans dans les deux premières décennies du siècle (enseignement de la langue, mais aussi théorisation, ouvrages de pédagogie). Les cours de catalan par correspondance du Coletge d'Occitania sont donc l'oeuvre du seul Alfons Mias. Comment sont-ils organisés ? Quel est leur contenu ? Et quel a été leur impact ?

Un feuillet d'information adressé à tous ceux qui s'inscrivent précise l'organisation des cours par correspondance du Coletge d'Occitania. «Les cours fonctionnent d'octobre à juin. Les textes imprimés des devoirs sont expédiés toutes les semaines aux élèves. Ceux-ci envoient leurs devoirs qui sont corrigés et leur sont renvoyés dans le plus bref délai possible, accompagnés de corrigés imprimés et des notes jugées utiles par le correcteur».

Nous avons pu avoir entre nos mains 59 devoirs (seuls nous manquent quelques devoirs pour l'année 1937-38). Ces devoirs comportent 3 sortes d'exercices :

- thèmes ;
- versions de textes littéraires, prose ou poésie, d'auteurs catalans du Nord comme du Sud, ces exercices sont les plus nombreux ;
- exercices divers (conjugaison, grammaire, vocabulaire...).

Les cours de catalan par correspondance ont débuté le 6 février 1936, et se sont poursuivis durant trois années scolaires complètes. Après ces trois années, soit plus de cinquante devoirs, le nombre des élèves s'amenuise. En mars 1938, un appel est lancé pour le renouvellement des inscriptions et pour un effort de propagande pour attirer de nouveaux élèves. Au second devoir de l'année 1938-1939, un nouvel appel est lancé par le trésorier du Coletge d'Occitania :

«La section catalane du Coletge d'Occitania n'a pas obtenu le succès espéré. Trop peu nombreux ont été les escolans fidèles, assidus et généreux (...). La cotisation annuelle a été portée à 20 Francs (10 Francs pour les enfants des écoles), mais elle est très insuffisante pour assurer la marche de la section».

Il n'y aura pas de troisième devoir en 1938. C'est l'échec du premier cours de catalan par correspondance en France. Cet échec correspond à une période de lassitude du catalanisme liée aux préoccupations d'ordre intérieur et extérieur : problèmes politiques, mobilisation en France, menaces de guerre, défaite des Républicains espagnols...

Quel est le contenu des cours de catalan par correspondance d'A. Mias ? Quel est le contenu littéraire et pédagogique ? Quoi est le contenu idéologique sous-jacent ?

Examinons d'abord quels sont les auteurs dont Mias donne des extraits. Pour les textes d'auteurs (prose ou poésie) la première année il donne moitié d'auteurs de Catalogne-Nord, moitié d'auteurs de Catalogne-Sud, mais cette proportion n'est plus du tout respectée les années suivantes, où les auteurs du Sud dominent largement : 22 contre 3.

Les auteurs roussillonnais choisis sont des contemporains : P. Berca, J.-S. Pons, R. Grando, J. Amade ; Mossen Caseponce.

Ces textes roussillonnais sont écrits en graphie fabrienne, même celui de J. Amade (pourtant rédigé par l'auteur en graphie traditionnelle). Seule exception : un texte de Caseponce est «écrit avec une orthographe ancienne», c'est-à-dire non fabrienne.

Tous les textes des auteurs catalans du Sud sont écrits en graphie fabrienne, sauf un.

Ce choix pour la graphie officielle du Principat de Catalunya est le choix du Coletge d'Occitania comme celui de Mias. Mais pour Mias, il y a plus : ce choix linguistique est un choix idéologique : il ne conçoit la graphie d'une langue qu'unifiée. Une seule langue, par-delà les diversités dialectales, reflet de l'unité d'un peuple par-delà la frontière des Pyrénées. Mais Mias n'est pas sectaire, c'est un pédagogue, la graphie traditionnelle existe, elle a encore des adeptes parmi les lettrés du Roussillon, il la prend donc en compte, tout en la qualifiant de «ancienne».

Cette idéologie unitariste de la langue apparaît dans le choix du texte de prose L'idioma de Joaquim Pla i Cargol, extrait de l'ouvrage fort répandu en Catalogne-Sud La Terra Catalana (devoir n° 13 du 14-4-36) :

«L'idioina es una de les carácteristiques mès profundes de l'esperit català (...). Poderoses arrels que té en l'ànima catalana (...). Pero la tesca de regeneracio depuracio i perfeccio del català ha estat acomplerta en el que va de segle XX. El català es parla, amb lleugeres variants dialectals (...)».

L'idéologie de Mias apparaît clairement dans les phrases qu'il donne dans ses exercices - et qui prouve que seul Mias a écrit ces exercices :

«- Uns altres paisos aspiren a la independència.
- Certs Rossellonesos creuen equivocadament que et català no els pot fer servei (Devoir n° 1 du 29-10-36).
«- La guerre est le plus grand fléau de l'humanité.
- Chaque pays doit aimer sa propre langue.
- Plus de quatre millions de personnes parlent le catalan.
- La Catalogne française forme le département des Pyrénées-Orientales.
- La Catalogne espagnole est une région autonome dans l'Etat espagnol. C'est un pays en pleine renaissance».

Ces cours de catalan par correspondance ont permis à A. Mias d'entrer en relation avec de nombreux jeunes, de leur faire partager son idéal catalaniste, et de préparer ainsi la venue de la revue Nostra Terra, publication à laquelle il songe depuis 1933.

Qui sont les «élèves» des cours de catalan par correspondance ? Nous le savons partiellement grâce à la correspondance de Mias pour 1936, conservée par sa veuve, et par les archives de Nostra Terra. Nous avons retrouvé 18 lettres de demandes d'inscription au cours.

Les premiers inscrits font partie du groupe initiai des companys, qui ont pris contact avec Mias avant qu'il ne lance une campagne d'inscription dans la presse. Parmi les premiers, le jeune normalien L. Bassède et son compatriote illibérien R. Grau, étudiant à Paris (9). Tous deux ont lu l'opuscule publié par A. Mias en 1935 Roussillonnais, sauve ta langue catalane..., qui a été pour eux une révélation. Parmi eux également R. Canteins, illibérien d'origine, habitant Creil, passionné de droit et d'histoires catalanes ; l'étudiant Rigole, natif de Saillagouse qui a été mis en contact avec Mias par leur ami commun le Vallespirenc G. Deltrull ; le normalien J. Brieu, catalan d'origine, dont les parents sont fixés à Agde ; une institutrice de Palau-del-Vidre ; et un parisien d'âge mûr, E. Bourdilleau, qui doit se fixer à Amélie-les-Bains et veut connaître la langue de ses futurs concitoyens.

La seconde vague d'inscriptions correspond au recrutement réalisé par la campagne de presse au moment de la sortie du premier numéro de la revue Nostra Terra. En effet, comme le rapporte la correspondance de J. Cartier, roussillonnais étudiant à Montpellier (27 juillet 1936) qui sollicite son inscription :

«D'après ce que dit l'Indépendant (du 8 juillet 1936), cette revue (N.T.) est le complément du cours de catalan par correspondance du Collège d'Occitanie».

Par un même article A. Mias suscite des abonnements à sa nouvelle publication et des demandes d'inscriptions (ou demandes de renseignements) pour les cours de catalan. Ces articles sont parus dans l'Indépendant, La dépêche de Toulouse, le Courrier de Céret, et certainement d'autres journaux, dont l'Eclair, de Montpellier, dont Mias est le correspondant pour Palada depuis 1934.

Sur les 18 inscrits, 11 ont pris contact avec Mias après ces articles.

Qui sont ces élèves, dont nous avons conservé la trace ? Pour la très grande majorité ce sont des jeunes. (Pour 4 d'entre eux, nous n'avons aucun renseignement concernant l'âge.) A côté d'un homme mûr, certainement à la veille de la retraite, nous avons : 3 instituteurs (dont 2 normaliens faisant leur service militaire) et 6 étudiants. Le plus jeune a 17 ans, originaire de Cerdagne, il poursuit alors ses études secondaires dans l'Indre. A cela s'ajoute : un salarié d'une maison d'édition de Paris (d'environ 25 ans), un quartier-maître à Casablanca, un commis des P.T.T. à Sidi-bel-Abbès. Notons également l'inscription d'un instituteur honoraire pour sa fille professeur d'espagnol à Paris.

D'où viennent ces inscriptions ? 4 écrivent de Perpignan, 9 d'autres communes du département (mais certains sont étudiants à Paris ou Montpellier), et 5 autres de l'extérieur du département, dont une militante «félibréenne» d'Albi (qui participe aux cours de vacances occitano-catalans de Ripoll depuis trois ans et lit Esplai, Scriptorium et l'Alta Veu de Ripoll). Ainsi parmi les 18, deux élèves ne sont pas des Catalans du Nord.

Toutes ces lettres sont rédigées en français.

La plupart des futurs élèves (13 sur 18) s'abonne en même temps à la revue Nostra Terra. L. Bassède et R. Grau font déjà partie de l'équipe des collaborateurs de la revue à ce moment.

Leur intérêt pour la langue catalane est grand, ainsi que le prouve les demandes de renseignements qui accompagnent leurs lettres. Le collégien demande des renseignements sur les «débuts de la littérature catalane» et désire comparer le catalan au latin vulgaire ; il possède déjà un abrégé de grammaire catalane de P. Fabra. 7 autres désirent se procurer un dictionnaire, ou la grammaire de L. Pastre, ou acheter des livres en catalan.

Quelle est leur connaissance de la langue catalane ? Pour certains la langue catalane est leur langue maternelle, c'est le cas de M. Delcor, J. Canteins, Coste, L. Bassède et R. Grau (dialecte roussillonnais ou langue parlée en Cerdagne). 4 affirment le parler et le lire, un seul déclare l'écrire (M. Delcor) :

«Cette langue ne m'est pas inconnue, puisque la première langue que j'ai connue ce fut elle. Je l'écris déjà et je la parle évidemment».

«Parlant et lisant couramment notre langue, certaines règles de construction et de syntaxe ainsi surtout que l'orthographe me font défaut». (Coste, de Perpignan.)

Pour d'autres, la langue maternelle doit être le français, mais ils comprennent le catalan, bien qu'ils ne le parlent que rarement :

«Car, bien que Catalan, je ne suis pour ainsi dire pas habitué à pratiquer la langue catalane», écrit J. Cartier, qui possède cependant le dictionnaire catalan-français Rius-Vidal.

«De race catalane, je ne parle le catalan que fort peu et dans les quelques rapports que je puis avoir avec les gens du pays - mais je ne l'écris pas du tout», dit C.F. Rostain.

«Je suis étudiant, et j'ai quitté le pays à six ans ; malgré tout on n'a jamais cessé chez moi de parler le catalan. Malheureusement je n'en connais pas les mots les plus usuels», écrit J. Brieu qui a passé son enfance dans l'Hérault. «Vous pouvez très bien m'écrire en catalan, je le déchiffre très bien, mais je ne m'aventurerai pas à l'écrire moi-même de peur de l'estropier trop profondément», ajoute-t-il.

Quelles sont les motivations qui ont déterminé leur inscription au cours de catalan ?

La motivation la plus fréquemment indiquée est évidemment l'amour de la langue catalane, le désir de la mieux connaître.

«Croyez que vous avez en moi un fidèle partisan de la langue catalane pour laquelle je serais heureux qu'elle soit diffusée et propagée avec succès et à la fois soutenue par de nombreux adeptes», écrit le quartier-maître Delpont de Casablanca.

Un autre élève regrette que l'exil des étudiants ait pour conséquence leur oubli du catalan et de leur pays :

«Il est en effet regrettable que beaucoup de jeunes gens qui pour leurs études quittent leur pays durant l'année scolaire finissent par oublier leur langue maternelle, votre revue les aidera à mieux connaître leur pays», écrit C.-F. Rostain. Le désir d'enracinement des étudiants est manifeste.

Un autre souhaite apprendre le «catalan littéraire».

«Je voudrais apprendre le catalan, celui qu'on parle en Catalogne», déclare Amblaro, qui est le seul à faire la liaison avec la Catalogne du Sud au niveau de la langue.

La méconnaissance de la langue et du pays catalans provoquent une certaine honte, que l'on veut dépasser par une étude consciencieuse et volontaire.

«Je me sens si honteux de ne rien connaître de ma petite patrie que j'ai hâte de communiquer avec de vrais Catalans comme vous et ce de le faire le plus tôt possible dans ma langue», écrit J. Brieu.

«Mieux connaître sa petite patrie» est une motivation plusieurs fois citée. Le terme «petite patrie» est employé également par Rostain. Rigole utilise celui de «belle province française», tout en parlant de «peuple catalan» ; la langue est un outil pour mieux connaître le «peuple catalan» :

«Mes origines catalanes ne me permettent pas de me désintéresser aux beautés de cette belle province française, et j'ai vite compris qu'en ignorant la langue de ce terroir j'étais pareil à l'aveugle qui cherche la lumière et qui n'arrive à se faire qu'une idée grossière de ce qui l'entoure. Connaître le peuple catalan, connaître l'âme catalane tel est mon but : but que je ne pourrai atteindre qu'avec l'aide de cette pioche que vous m'aiderez à forger : je veux dire la connaissance de la langue cata lane (...). C'est avec un jeune coeur de Français enthousiaste et émerveillé par le «beau» qui l'environne que je serai toujours votre fidèle élève et votre dévoué camarade».

Deux correspondances font référence au «catalanisme».

«Fervent catalaniste, l'oeuvre de renaissance catalane comble mes voeux (...). Mon courage et ma foi seront de puissantes armes pour le néophyte que je suis», déclare R. Grau ; tandis que Rigole refuse tout «catalanisme séparatiste» et toute «propagande politique» :

«Loin de moi cette idée de m'enrôler sous un drapeau catalaniste séparatiste ; loin de moi cette autre idée d'apporter dans votre revue un appui politique».

Ainsi les motivations des futurs alumnes du cours de catalan par correspondance sont essentiellement linguistiques, culturelles et sentimentales, et le désir d'une meilleure connaissance de la «petite patrie». Une seule correspondance fait référence au Félibrige, et encore doit-elle provenir d'une jeune fille non-catalane. Une seule référence à la Catalogne également. On peut donc affirmer que la conscience ethnique des inscrits est très faible. Notons que R. Grau, qui seul se déclare «fervent catalaniste», était déjà en relations avec Mias avant cette correspondance, et avait connaissance de ses écrits militants.

Quel sera le devenir de ces élèves au point de vue catalaniste ? Mias est-il parvenu par le biais des cours de catalan notamment, et par l'intermédiaire de la revue Nostra Terra, à leur faire partager sa propre foi catalaniste ?

Parmi ces 18 inscrits que nous connaissons, 9 deviennent des «collaborateurs-fondateurs» de Nostra Terra : M. Delcor, J. Canteins, R. Grau. L. Bassède, J. Cartier, A. Delpont, J. Brieu, C.F. Rostain. Dès le début leur nom figure dans la première liste publiée dans le N° 3. Le nom de E. Bourdilleau apparaît dans la liste parue dans le N° 6.

Cette adhésion au groupe des «collaborateurs-fondateurs» a pu se faire de deux façons différentes : ce sont soit les premiers disciples réunis autour de Mias (c'est le cas de R. Grau, L. Bassède...), soit sont déclarés «collaborateurs-fondateurs» les abonnés à la revue qui acceptent d'apporter une collaboration financière supérieure (1 Franc de plus par mois) (cf. lettre de Llech-Danjou du 7 septembre 1936).

Cette dernière observation prouve que le fait d'être «collaborateur-fondateur» n'implique pas nécessairement une adhésion militante à la revue qui s'intitule «catalaniste». D'ailleurs on ne trouve plus trace de correspondance après 1936 entre certains d'entre eux et Mias, et leur nom ne figure pas parmi les auteurs d'articles de la revue. Pour 3 d'entre eux donc le fait d'avoir participé à la naissance de Nostra Terra n'a pas eu de suite.

Il n'en va pas de même des autres qui participèrent activement à la revue en publiant des articles, et à l'«association catalaniste N.T.», en dirigeant des commissions de travail ou ponencies (organisation définie à partir de 1937). Ainsi L. Bassède est ponent de les Relacions forasteres et Secrétaire-adjoint (c'est-à-dire bras droit de Mias) dans l'organisation, et publie éditoriaux et poèmes dans la revue.

J. Brieu est ponent de la musica, écrit articles sur ce thème et un éditorial. J. Canteins est ponent del Dret català et publie un éditorial, c'est un des «idéologues» du groupe. M. Delcor sera secrétaire-adjoint après 1940, et publie des articles sur la langue. R. Grau est ponent de les arts plastics, écrit article et éditoriaux.

Ceux-ci continueront, à des degrés divers, à militer pour la cause catalane au delà de l'éphémère existence de la revue. J. Canteins poursuivra des recherches historiques, non publiées à ce jour. M. Delcor publiera en langue catalane un ouvrage sur les Verges Romàniques de Cerdanya, et collaborera à la revue régionaliste La Tramontane. M. Delcor (9 bis), L. Bassède et R. Grau feront des recherches archéologiques et historiques en Roussillon et seront membres fondateurs du Grup Rossellonès d'Estudis Catalans ; Bassède s'adonnera à la toponymie (10).

Par le caractère limité de nos documents sur les élèves du cours de catalan par correspondance de Mias, nous n'avons pas la prétention de pouvoir mesurer l'impact exact de ce cours, mais nous pouvons affirmer qu'ils ont eu deux résultats positifs. D'une part il a permis de faire connaître à des Roussillonnais le catalan officiel de la Generalitat de Catalunya, c'est-à-dire le catalan normatif de l'Institut d'Estudis Catalans de Barcelona ; il a certainement contribué à leur plus grande acceptation en Catalogne-Nord ; par là il a rapproché les Catalans du Nord de leurs frères d'outre-Albères. D'autre part ce cours a été pour ses élèves un éveil au catalanisme moderne, une prise de conscience positive de leur appartenance culturelle à une communauté humaine séparée par l'Histoire.

Il peut paraître regrettable, avec le recul du temps, que la spécificité dialectale roussillonnaise n'ait pas assez été prise en compte par A. Mias ; mais il convient d'ajouter que, à une époque où les «Normes» de Pompeu Fabra n'étaient pas encore acceptés par tous au Nord des Pyrénées, ce combat était alors nécessaire et ouvrait la voie de l'avenir (11).

Pierre GRAU.


(1)  Pour le conflit linguistique en Catalogne-Nord, voir : D.J. Bernardo et B. Rieu, «Conflit linguistique et revendications culturelles en Catalogne-Nord» in Les Temps Modernes, n° 324-6, août-septembre 1973, pp.302-332 ; D.-J. Bernardo, «Catalogne-Nord ; le traumatisme de la coupure», in Pluriel, n° 7, 1976, p. 5-27 ; Id., «Langue, société et espace en Catalogne-Nord», in Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest, Tome 48, fasc. 2, Toulouse 1977, pp. 153-170.

(2)  Pour l'enseignement de la langue catalane en Catalogne-Nord : D.J. Bernardo, «Appareil éducatif et langue autochtone : le cas du catalan», in Langue française (Paris, Larousse), n° 25, février 1975.

(3)  G.J. Costa, Atlas Sacaze et stabilité des frontières linguistiques aux confins catalano-languedociens, Montpellier, 1982, 4 vol. Thèse de doctorat d'Etat sous la direction de M. Henri Guiter.

(4)  Des cours publics de catalan sont organisés par l'Association Polytechnique, à Perpignan, en 1933 et 1936, sous la responsabilité de C. Grando (cf. G.J. Costa).

(5)  Pour la personnalité d'Alfons Mias et son oeuvre avant 1936 : P. Grau, Introduction à l'étude du mouvement national catalan en France : Alfons Mias et les origines de Nostra Terra, mémoire de maîtrise sous la direction de M. Cholvy, université de Montpellier, 1981.

(6)  Josep Verges (A. Mias), Histoire résumée de la Catalogne française avec notion de la Catalogne intégrale, Amélie-les-Bains, impr. A. Xatard, 1933, 95 p.

(7)  A. Mias, Roussillonnais, sauve ta langue catalane, il est encore temps... Perpignan, impr. de L'Indépendant, 1935, 45 p.

(8)   Abbé Louis Mavit, Historique du Collège d'Occitanie. Belpech, II.

(9)  Sur la personnalité de Louis Bassède et son activité militante au sein de Nostra Terra, voir article de P. Grau dans une monographie à paraître sur L. Bassède.

(9b)  Mathias Delcor, fondateur avec P. Ponsich de la revue Etudes roussillonnaises, participe chaque année aux Journées romanes de Sant-Miquel de Cuixà. Mais c'est surtout comme orientaliste et exégète des manuscrits de la Mer Morte que M. Delcor est internationalement connu ; il est aujourd'hui Professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes à la Sorbonne, à la chaire des religions des sémites occidentaux.

(10)  Sur le mouvement Nostra Terra et ses protagonistes : E. Guiter, «Literatura catalana modern al Rossello» in Revista Catalana, n° 15 et suiv., Perpinyà, 1972 ; G.J. Costa, op. cit. ; P. Grau, op. cit., J. Villanove, Histoire populaire des Catalans, Tome 3, Perpignan, impr. Sofreix, 1981, pp. 339-348.

(11)  L'auteur serait heureux de pouvoir, grâce à cet article, entrer en contact avec d'anciens élèves du cours de catalan par correspondance organisé par Alfons Mias, afin de réunir de nouvelles informations qui pourraient confirmer ou infirmer les positions qu'il avance ici.


© S.A.S.L. des P-O.
Cet article a été publié dans le volume XC du Bulletin de la SASL, 1982, pp.115-128.