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Du genre Cloisonnaire (Septaria, Lamark) vivant et fossile

 

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M. Marcel de Serres, conseiller à la cour royale de Montpellier

Le genre cloisonnaire, qui appartient à l'ordre des molusques-conchifères tubicolés de Lamark, ou à celui des acéphales testacés de Cuvier, a été considéré jusqu'à présent comme un genre peu répandu. Du moins, Lamark ne le cite que dans l'Océan des Grandes-Indes, et n'indique que Linné, Rumphius, Seba et Martini, parmi ceux qui l'ont décrit. Ce genre paraît pourtant habiter nos régions et se trouver dans la Méditerranée. M. de Christol l'a observé, en effet, dans les sables rejetés sur les côtes des environs de Marseille. Il l'a rencontré, mêlé et confondu avec les coquilles les plus communes aujourd'hui dans la Méditerranée. Il suffit pour le prouver de citer les Venus virginea, decussata, le Cardium edule, le Cerithium vulgatum, le Solen vagina et la Mactra stultorum. Aussi, nous ne saurions considérer les cloisonnaires du bassin du Carénage, comme fossiles ni comme humatiles. Elles appartiennent tout-à-fait à notre époque, malgré tout ce qui a été avancé lors de leur découverte, pendant les travaux du port. Ces mollusques vivent, en effet, dans le sein de la Méditerranée, et près des côtes du Midi de la France. Ce genre est loin d'être le seul qui s'y trouve, quoique l'on ait supposé qu'il appartenait à toute autre mer et à des régions très différentes.

On observe également les cloisonnaires dans les terrains tertiaires marins supérieurs ; par conséquent, ces mollusques s'y montrent à l'état fossile. On y en découvre même plusieurs espèces, soit en France, soit en Italie. En étudiant ces coquilles dans diverses collections, nous y avons aperçu des différences trop grandes pour ne pas les considérer comme caractéristiques, et annonçant des espèces particulières. Ce ne serait pas, du reste, le premier exemple d'un genre qui aurait plus d'espèces à l'état fossile qu'à l'état vivant ; mais sommes-nous bien sûrs de connaître toutes les cloisonnaires vivantes ? On ne peut qu'avoir les plus grands doutes à cet égard, les septaria ayant si peu attiré l'attention des naturalistes, qu'à peine ce genre est-il indiqué dans les nombreux dictionnaires d'histoire naturelle qui ont paru récemment. L'animal, qui habite le long tube des cloisonnaires, n'est point encore connu, et Lamark s'est borné à présumer que cet animal portait dans son état adulte une coquille bivalve. Cette présomption de Lamark a été vérifiée par les observations que nous avons eu l'occasion de faire sur lei cloisonnaires découvertes à Marseille, lorsqu'on a creusé le bassin du Carénage. Elles ont été confirmées par celles de M. de Christol. Mais ne voulant pas anticiper sur la publication des observations de cet habile naturaliste, nous nous bornerons à dire qu'il a recuelli les diverses pièces qui composent la coquille des septaria, coquille placée à la partie antérieure de leur tube.

Les tubes des cloisonnaires diffèrent essentiellement de ceux des serpules par leur structure et leur organisation. Lorsqu'ils n'offrent plus de traces des cloisons intérieures qu'ils présentent ordinairement, ces tubes paraissent toujours composés de deux tuyaux enroulés l'un sur l'autre et parfaitement accolés. Cette duplicature n'est pas toujours sensible, mais on la rend évidente en y faisant une section transversale légèrement inclinée. Ce caractère joint à la direction, à la plus grande largeur des tubes des cloisonnaires, et surtout à cette particularité, qui leur appartient, de ne point se replier sur eux-mêmes, suffit, dans la plupart des cas, pour les faire distinguer de ceux des serpules. Il est encore un autre caractère qui aide à les reconnaître : c'est que leurs tubes, généralement simples et dirigés en lignes droites, ne sont jamais agglomérés ni réunis en faisceaux comme ceux des serpules. Ainsi, nous avons rapporté aux serpules et non aux cloisonnaires, des tubes fort larges que l'on trouve dans les terrains marins supérieurs des Pyrénées-Orientales, parce que ces tubes n'ont point de double cloison et sont repliés sur eux-mêmes en véritable spirale.

Caractères des Cloisonnaires (Septaria, Lamark ; voyez page 437, n° 1)

Les caractères des cloisonnaires sont plus difficiles à fixer pour les espèces fossiles que pour les vivantes, parce qu'il est difficile de rencontrer, dans l'intérieur de la terre, les diverses pièces mobiles qui composent leurs coquilles, et que l'on est réduit à reconnaître l'existence de ces animaux par les longs tubes qui se sont à peu près seuls conservés. Comme il est facile de confondre ces longs tubes avec ceux des serpules, il est probable que si on ne les a pas indiqués plutôt à l'état fossile, c'est qu'on les a pris pour des espèces du premier genre, qui appartient aux annélides. En l'absence des pièces propres à les caractériser d'une manière complète, nous nous aiderons des diverses particularités propres à le faire avec assez d'exactitude, pour être à peu près certain de leur détermination.

Les cloisonnaires se distinguent, avons nous dit, par des tubes allongés, proportionnellement plus élargis que ceux des serpules ; nous pouvons ajouter que les tubes des cloisonnaires ne sont pas repliés sur eux-mêmes comme ceux des serpules, et ce caractère est tellement constant qu'il nous paraît décisif. Il en est cependant un autre qui n'est pas moins certain : c'est celui qui se rattache aux cloisons intérieures, dont sont munis les tubes des septaria, cloisons dont on ne voit aucun vestige dans ceux des serpules.

En résumé, on pourrait assigner aux tubes des cloisonnaires, seules portions que l'on découvre à l'état fossile, les caractères génériques suivants :

Tubes allongés, droits ou sinueux, insensiblement atténués vers leur partie antérieure, et formés par deux lames distinctement séparées l'une de l'autredans cette partie, tandis que dans le reste du tube, ces lames sont tellement collées qu'on ne les rend sensibles que par une section artistement ménagée. En outre, ces tubes sont munis, vers leur partie antérieure, ainsi que dans divers points de leur étendue, de cloisons voûtées, la plupart incomplètes et d'une épaisseur fort inégale.

ESPECES

Cloisonnaire des sables (Septaria arenaria, Lamark)

Nous rapportons à cette espèce les cloisonnaires qui ont été découvertes lors des fouilles du bassin du Carénage de Marseille. Nous y comprenons également différents tubes cloisonnés que nous avons rencontrés dans différentes couches des terrains tertiaires supérieurs du Midi de la France. Ces cloisonnaires se distinguent des autres espèces par la forme sinueuse de leur tube, et par les étranglements successifs que l'on y observe. Celles de cette espèce sont généralement lisses, offrant à peine des stries transverses extrêmement légères, qui ne sont peut-être que des indications de leurs modes d'accroissement. Dans la partie antérieure de certains de ces tubes, nous avons compté jusqu'à huit de ces cloisons, disposées en voûte et comme demi-circulaires. Ces cloisons, généralement fort minces, se montrent fort rapprochées et semblent empilées les unes sur les autres.

Le diamètre transverse des tubes de ces cloisonnaires, mesuré dans leur partie la plus large, varie entre 0m 008, 0m 012 et 0m 016. Nous avons observé cette espèce dans trois couches différentes des terrains tertiaires marins supérieurs, c'est-à-dire : 1° dans les sables marins, les bancs les plus superficiels de ces terrains ; 2° dans le calcaire moellon ; 3° dans les marnes argileuses, bleuâtres, marines, analogues aux marnes bleues subapennines.

Les environs de Montpellier nous ont offert les premières, tandis que les localités de Millas, de Néfiach et de Banyuls-dels-Aspres, dans les Pyrénées-Orientales, nous ont présenté les secondes. Cette première indication annonce que ce genre est plus répandu à l'état fossile qu'on ne l'avait supposé ; peut-être, avec plusieurs autres, caractériserait-il les terrains tertiaires supérieurs. On sait que ces terrains offrent des bancs pierreux plus épais et plus puissants dans les bassins méditerranéens, que dans ceux qui correspondent à l'Océan.

Cloisonnaire cylindracée (Septaria cylindracea, nobis)

Nous avons revu d'Italie des tubes allongés formés par deux lames distinctes, quoique intimément accolées l'une à l'autre, qui nous paraissent devoir être rapportés aux cloisonnaires, par suite de ce caractère et de leur direction droite. Ces tubes cylindriques nous ont été adressés de Parme par M. le professeur Jan, sous le nom de serpula protensa de Lamark et Brocchi. Quoique ces tubes soient privés de cloisons, cette dénomination ne petit leur convenir, leur structure étant la même que celle des septaria. Nous en ferons même une espèce distincte et particulière que nous nommerons septaria cylindracea, à raison de sa forme cylindrique.

Les tubes de cette espèce ne sont nullement sinueux ni recourbés comme ceux de la septaria arenaria. Ils sont, au contraire, droits et cylindriques, s'atténuant seulement d'une manière presque insensible vers leur extrémité antérieure. Quant à leur test, il est couvert de stries transverses aussi fines que serrées.

Le diamètre transversal de cette espèce varie entre 0m 009 à 0m 017.

Nous avons également rencontré cette cloisonnaire dans les marnes argilo-sableuses de Millas et de Néfiach, près Perpignan (Pyrénées-Orientales) : de sorte qu'elle se trouve à la fois au pied des Albéras et des Apennins.

Cloisonnaire tuberculeuse (Septaria tuberculosa, nobis)

Cette espèce, qui nous a été adressée de Luguano, duché de Parme, devait être fort grande, à en juger du moins par le fragment qui nous a été envoyé, et dont le diamètre transverse est de 0m 018 vers la partie antérieure. Le tube de cette espèce offre de nombreux plis transversaux, ainsi que des sillons longitudinaux, armés de tubercules épineux, mais peu saillants. Ces tubercules, assez écartés les uns des autres, rendent par cela même cette espèce tout-à-fait rugueuse. La forme générale des tubes de cette cloisonnaire est sinueuse et représente assez bien celle d'un S. Du reste, ces tubes rugueux out une assez grande largeur ; et les deux lames principales dont ils sont composés sont bien distinctes et nettement séparées l'une de l'autre.

Jusqu'à présent, nous n'avons pas encore aperçu cette espèce dans les couches sableuses on marneuses des terrains tertiaires du Midi de la France ; mais sans doute cette cloisonnaire n'est pas bornée aux terrains tertiaires de l'Italie. Aussi, comme presque chaque jour nous découvrons, au milieu de nos formations, des espèces que Brocchi a décrites comme se trouvant au pied des Appennins, il y a grande apparence que nous y rencontrerons cette espèce. L'analogie est trop frappante entre les dépôts coquilliers des vallées de la Tet et du Tech, dans les Pyrénées-Orientales, et ceux qui se montrent au pied des Alpes, et qui fournissent, comme les nôtres, des coquilles méditerranéennes, pour ne pas le supposer.

Le genre cloisonnaire n'est donc pas borné à l'Océan des Grandes-Indes, puisqu'on le trouve également dans la Méditerranée, caché dans les sables. Cette station a probablement empêché de l'y apercevoir et de l'y observer.

Ce genre se montre de même dans les dépôts superficiels des terrains tertiaires marins ; probablement, les espèces qui en font partie caractérisent ce genre de terrain, qui offre des espèces en général différentes de celles que l'on rencontre dans les terrains marins inférieurs de la même période tertiaire. Si un seul observateur a soutenu le contraire, c'est que, loin de comparer les espèces entr'elles, il s'est borné à comparer les genres entr'eux : ce mode de rapprochement ne peut amener qu'à des conséquences erronées et autres que celles qu'on obtient, lorsqu'on suit la marche propre à faire arriver à un résultat exact.

De même, si l'on compare les différents genres de coquilles qui existent près de nos côtes, soit de l'Océan, soit de la Méditerranée, on reconnaît qu'il en est quelques-uns de communs aux côtes des deux mers ; mais l'analogie ne se soutient plus lorsqu'on veut la trouver entre les espèces. Alors les différences paraissent frappantes, quoiqu'il y ait un assez grand nombre de ces mollusques qui se trouvent dans l'Océan et la Méditerranée. Il en est de même des espèces fossiles ; mais le nombre de ces analogues y est encore plus rare qu'il ne l'est, lorsqu'on compare les espèces qui vivent maintenant dans l'Océan et les mers intérieures qui sont en communication avec lui.

Cette différence est plus sensible, lorsqu'on compare sous ce point de vue des terrains d'âges plus anciens. Ainsi, pour nous en tenir aux terrains tertiaires, le nombre de leurs analogues est infiniment plus grand dans les couches les plus supérieures, et par conséquent les plus récentes, que dans les plus inférieures ou les plus anciennes.

Il en est encore de même, lorsqu'on étudie simultanément l'ensemble des coquilles fossiles et des autres produits marins des bassins méditerranéens et océaniques. On reconnaît, par un examen détaillé des faits, que les premiers de ces bassins ont une proportion plus forte d'espèces analogues à celles qui vivent encore que les seconds. Ainsi, d'après leurs caractères zoologiques, les couches marines tertiaires des bassins méditerranéens semblent avoir été déposées postérieurement à celles des bassins océaniques. Aussi ces derniers recèlent-ils plus d'espèces de coquilles différentes de celles qui vivent maintenant, que les races des bassins méditerranéens, dont les rapports avec les espèces actuelles sont plus manifestes et plus évidents.

On arrive à de pareilles conséquences en comparant les dépôts tertiaires qui ont eu lieu dans les bassins océaniques et méditerranéens. La diversité de ces dépôts, comme celle des espèces fossiles qu'ils renferment, est une preuve sensible de ce qu'à l'époque tertiaire les mers étaient déjà séparées, et avaient abandonné certaines parties des contrées qu'elles recouvraient pendant la période secondaire. L'absence de toute formation marine tertiaire, dans les points centraux et intermédiaires entre les bassins océaniques et méditerranéens de la France, en est une preuve directe. On s'étonne qu'un fait aussi remarquable n'ait pas été signalé, et que l'on n'en ait pas déduit les conclusions qui en découlent d'une manière toute naturelle. A la vérité, cet ordre de faits n'est point partout aussi frappant qu'il l'est dans un grand nombre de points du Midi de la France, et particulièrement dans les bassins de Béziers, de Pézénas, de Nîmes et de Montpellier.

Nous ne ferons qu'une seule observation à cet égard, mais cette observation est capitale. En portant son attention sur l'ensemble des formations tertiaires, on reconnaît que les mers, ou pour mieux dire, les eaux salées, ont abandonné plus tard les grandes vallées, que les portions de terrains dont le sol était plus exhaussé. Cette circonstance est surtout frappante en France, particulièrement pour les vallées de la Seine et de la Loire, ainsi que pour celle du Rhône qui se rattache aux bassins méditerranéens. Aussi, les terrains marins tertiaires s'étendent à de plus grandes distances des mers actuelles dans ces vallées où existent des cours d'eau considérables, que dans les parties où le sol secondaire, beaucoup plus exhaussé, n'a pas permis aux eaux de se maintenir et de séjourner. Ces distinctions ont la plus grande importance pour se former une idée juste et précise de la variété et du mode de distribution des terrains tertiaires, et en général de tous les dépôts de sédiments marins.

Ces distinctions sont uniquement applicables aux formations tertiaires marines, dont les dépôts ont dépendu du séjour que les mers ont pu faire dans tel ou tel bassin. Lorsque le soulèvement du sol secondaire a fait refluer les eaux salées dans des bassins plus abaissés, il est tout naturel que les plus supérieurs n'aient pas pu recevoir des dépôts de sédiments marins.

Les grandes vallées, dans lesquelles des cours d'eau considérables sont établis, sont aussi des points généralement plus bas que les surfaces dont elles sont entourées. Par cela même, elles ont permis aux eaux des mers d'y séjourner plus longtemps qu'ailleurs. Aussi, les formations tertiaires marines s'y avancent beaucoup plus ; elles s'y démontrent donc à plus grandes distances de l'Océan, ou des mers intérieures qui communiquent avec lui.

 


© S.A.S.L. des P-O.
Cet article a été publié dans le volume VI(2) du Bulletin de la SASL, 1845, p.83-93.