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Biographie de M. Louis Companyo
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| Historique Personnalités Bureau actuel Bibliothèque Conférences Cotisations Bulletin 2007 Publications en vente Bulletins Tables de recherche Autres articles Echanges académiques Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | DOCTEUR-MEDECIN ET SAVANT NATURALISTE, Né à Céret le 16 décembre 1781, mort à Perpignan le 10 septembre 1871. Le 2 octobre 1855, la mort enleva l'illustre François Arago, notre compatriote, qui, aux plus glorieuses distinctions ne dédaigna pas de joindre le modeste titre de président honoraire que lui offrit la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, fondée à Perpignan le 21 décembre 1833. On se rappelle encore la pénible émotion causée par cette perte à tous les membres de la Société qu'il avait prise sous ses auspices, à la France entière, aux savants de toutes les parties du monde. Depuis lors la Société des Pyrénées-Orientales s'est vu annuellement enlever quelque membre à qui elle a payé le juste tribut de ses regrets ; mais aucune perte ne lui a été plus sensible, ne lui a laissé un plus grand vide que le décès tout récent de M. Louis Companyo, docteur en médecine et savant naturaliste. Les éminentes qualités de ce vénérable vieillard, dont la belle existence mérita et obtint l'admiration de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître, avaient attiré à ses honneurs funèbres notre population presque tout entière. Un brillant discours prononcé sur sa tombe par son collègue, M. le docteur Paul Massot, a été reproduit par un des journaux de la localité. Chacune des autres feuilles a publié son article nécrologique, où sont dignement appréciés la vie, le savoir et les travaux de Monsieur Companyo. Mais les écrits des journaux sont trop souvent éphémères ; et le souvenir de celui que mous regrettons mérite à tous égards d'être consigné dans les annales de la Société qu'il honora et dirigea si longtemps sous différents titres. Cette considération nous a engagé à réunir les notes que nous avons pu recueillir sur ses services militaires, sur ceux qu'il rendit à toutes les personnes qui plus tard réclamèrent ses soins, sur ses recherches, sur ses ouvrages scientifiques, et à essayer d'écrire sa biographie. Si elle est jugée digne de figurer dans notre plus prochain Bulletin, à défaut d'autre mérite, elle aura celui de présenter, en abrégé, tout ce qui recommande M. Louis Companyo à la vénération et à la reconnaissance de ses concitoyens. Toutes les fois que nous l'avons vu chez lui et qu'il nous a entretenu de ses études favorites, il n'a jamais manqué de nous parler de son père, qui exerça aussi la médecine, et qu'il avait toujours pris pour modèle. Aussi, commencerons-nous notre récit par quelques mots sur celui que notre regrettable collègue vénérait par dessus tout. C'était Louis Companyo, docteur en médecine, médecin consultant du roi, par lettres patentes, membre correspondant de l'Académie de Médecine de Paris, médecin-intendant des Eaux d'Arles en Roussillon (aujourd'hui Amélie-les-Bains), auteur de plusieurs travaux scientifiques remarquables, parmi lesquels on peut citer un Mémoire très étendu sur les Eaux d'Arles, leurs propriétés, leurs applications à la thérapeutique, et la Relation d'une épidémie de fièvre typhoïde qui désola la contrée. Son fils, Jean-Baudile-Louis Companyo-Lanquine, fut orphelin de très bonne heure. Cette position malheureuse, qui d'ordinaire est nuisible à l'éducation et à l'instruction des enfants, qu'elle prive des regards et des soins paternels, ne fit qu'exciter l'émulation du jeune Companyo. Il se fit désormais remarquer par son ardeur pour le travail. Ses études classiques terminées, impatient de suivre la carrière de son père, il commença ses études médicales à Montpellier. A cette époque de guerres continuelles, il était rare qu'un jeune homme pût se dispenser d'y prendre part. Appelé sous les drapeaux, Companyo se présenta à un concours, et en mars 1807, fut nommé chirurgien sous-aide-major à l'armée d'Espagne, attaché en cette qualité à l'ambulance du quartier-général du prince Murat, commandant en chef l'armée qui envahit ce pays. Il s'y fit bientôt remarquer par son zèle infatigable et par son intrépidité, plus méritoire peut-être chez un officier de santé que celle des combattants. Le soldat, en effet, qui brave la mort est excité pendant la bataille par les cris de ses chefs, le bruit du canon, l'exemple de ses camarades, la crainte de paraître manquer de bravoure, par l'espoir de la victoire et des avantages qu'elle procure. Rien de tout cela n'anime le chirurgien : courbé sur le corps d'un blessé ou d'un mourant, il brave lui aussi la mort, mais sans chercher à la donner, sans même apercevoir ce qui se passe autour de lui, et, comme le soldat, il reçoit souvent le coup mortel. Eh bien ! personne, mieux que le jeune Companyo, ne montrait alors un sang-froid et un héroïsme à la hauteur de sa mission. Aussi, sans même le soupçonner, il s'attira l'attention de ses chefs, et au mois d'octobre de la même année, il passa à l'ambulance légère de la grande armée d'Espagne, et fut mis, avec le grade de chirurgien aide-major, sous les ordres du baron Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il conserva depuis avec cet officier supérieur les meilleures relations. Ce fut avec le même grade que Companyo fit toutes les campagnes d'Espagne et de Portugal, qu'il assista à presque toutes les batailles, et même au siège de Saragosse, si célèbre par l'acharnement de l'attaque et de la défense. Personne n'ignore que Napoléon fut forcé de retirer de ce pays une partie de ses troupes pour aller combattre dans le Nord un ennemi non moins redoutable. L'armée d'Espagne, ainsi affaiblie, fut enfin contrainte de plier devant des forces supérieures. Ce fut en ces circonstances que Companyo se trouva attaché à l'ambulance du quartier-général du comte Dejean. La conformité de goûts et d'études les lia bientôt, et fit comprendre et apprécier au jeune chirurgien la passion du général pour l'entomologie. Ils battaient en retraite devant une division ennemie ; marchant côte-à-côte, ils entendaient déjà siffler les balles espagnoles. Soudain un coup de feu part du creux d'un rocher qui longeait la route. Au même instant le général glisse de son cheval et se couche à plat ventre auprès d'un buisson. L'aide-major s'élance le croyant, sinon mort, du moins grièvement blessé. Erreur : le comte Dejean se relève tout rayonnant de joie, et montre au chirurgien, surpris d'un pareil sang-froid dans un moment aussi critique, un superbe carabe, couleur de feu, en lui disant : «Je le crois nouveau». C'était le Carabus rutilans, espèce excessivement rare, mais qu'on trouve dans plusieurs localités de l'Espagne et de notre département. Cependant nos deux amis échappèrent comme par miracle à la poursuite des Espagnols. Companyo n'oublia jamais cette aventure, qu'il se plaisait à raconter. Vingt ans plus tard, il s'estima heureux de recueillir auprès de lui le comte Dejean, interné dans les Pyrénées-Orientales, après avoir échappé à la peine de mort, prononcée contre lui dans un procès politique. Les deux naturalistes étaient toujours ensemble, ils faisaient de fréquentes excursions dans toutes les parties du Roussillon, ce qui changea le séjour forcé du général dans notre département en une charmante étude d'entomologie. Companyo était rentré en France avec un congé de convalescence pour une affection typhoïde très grave, contractée dans l'exercice de ses fonctions, et il fut attaché à l'hôpital militaire de Prades comme chef de service, en qualité de chirurgien aide-major. Sa santé, ébranlée par de longues fatigues durant les campagnes d'Espagne et de Portugal, ne lui permettant plus de continuer le service militaire, il fut forcé de donner sa démission. Mais toujours plus avide d'augmenter ses connaissances et de recevoir un titre plus relevé, il partit de nouveau pour Montpellier, se remit à l'étude avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, et fut reçu docteur en médecine par la Faculté de cette ville le 17 juin 1812. Sa thèse, intitulée : Essai sur les Hémorragies utérines qui surviennent vers les derniers jours de la grossesse, avant et après l'accouchement, est un travail remarquable, qui donne déjà une haute idée de l'intelligence, de l'instruction et des aptitudes de l'auteur, et fait présager quelle sera sa carrière. Il s'établit alors à Perpignan, où il exerça la profession de médecin jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant cinquante-neuf ans. Il signala cette longue carrière médicale de plus d'un demi-siècle par un dévouement qui ne se démentit jamais. Affable, prévenant, plein de bonté, de douceur et de soins pour ses malades, riches ou pauvres, il allégeait leurs souffrances autant par ses remèdes que par le tact dont il faisait preuve en s'entretenant avec eux ; et quand sa haute expérience lui apprenait que ses prescriptions devenaient désormais inutiles, il savait saisir le moment favorable pour les amener à prendre leurs dernières dispositions et à remplir leurs suprêmes devoirs, sans leur ôter jamais l'espérance d'une prochaine guérison : précautions que les personnes qui entourent un moribond négligent trop souvent. Il vécut d'ailleurs en une continuelle et parfaite intelligence avec ses confrères. Ses occupations de médecin-praticien ne l'empêchèrent pas de se livrer successivement avec ardeur et distinction à l'étude de toutes les branches de l'histoire naturelle, sur lesquelles il a laissé de nombreux et remarquables travaux que nous énumèrerons plus tard. De 1822 à 1830, rien de saillant dans la vie de Companyo, sinon son zèle à remplir tous les devoirs de sa profession, à s'occuper sans cesse de sa jeune famille, de son intérieur, et à consacrer ses loisirs à l'étude de sa science favorite, sans perdre ni un instant ni une occasion. C'est pendant cette période de huit années qu'il réunit, en quadrupèdes, oiseaux, insectes, papillons, coquilles et minéraux, cette magnifique collection que les savants de l'Europe venaient visiter chez lui, qu'il donna plus tard à la ville de Perpignan, et qui, jointe à la remarquable collection offerte par M. Eugène Boluix, capitaine de frégate, actuellement en retraite, forma le noyau du Cabinet d'Histoire naturelle de cette ville, créé par la municipalité en 1837, et dont Companyo fut nommé directeur-conservateur le 21 novembre 1840, par arrêté de M. le Maire. Déjà le 24 février 1830 il avait été nommé par M. le Préfet membre de la Commission chargée de recueillir les éléments de la statistique du département, et après la Révolution qui éclata cette année, il fut élu, par les suffrages de ses concitoyens, membre du Conseil municipal de la ville, et successivement fut, le 17 novembre suivant, appelé par le nouveau Préfet à faire partie du Bureau d'administration du Collège ; nommé, le 7 octobre 1831, membre de l'Intendance sanitaire du département, instituée par M. le Ministre de l'Agriculture et du Commerce ; le 12 mai 1832, membre du Conseil de salubrité du chef-lieu du département ; en mars 1818, médecin des prisons, et le 10 avril de la même année directeur-conservateur de la Pépinière départementale. Dans cette dernière fonction, il se fit remarquer pour ses appropriations de terrain pour des essais de culture de végétaux et de plantes tropicales, essais dont la plupart avaient réussi sous sa direction, et doté le Roussillon et la France de plusieurs arbustes et plantes d'agrément et d'utilité qui embaumaient l'air, charmaient les yeux et excitaient l'admiration de tous les étrangers. Ces deux postes lui furent enlevés par l'administration qui précéda, accompagna et suivit le coup-d'Etat du 2 décembre, et cela malgré les droits acquis par une longue carrière de travail incessant, de zèle, de dévouement et d'abnégation. Il se retira sans murmure ; mais avait-il quelque moment de loisir, il allait, comme auparavant, parcourir la Pépinière, pour observer les progrès de ses chères plantes, pour juger si celui qu'on lui avait donné pour successeur les traitait convenablement, et cette promenade lui procurait encore quelques moments agréables. Il fut aussi privé de cette consolation. Retenu auprès d'un malade en danger, il passa quelques jours sans voir la Pépinière. Il y courut dès qu'il fut libre : quel spectacle désolant s'offrit alors à ses regards ! L'enclos entouré de roseaux qui longe d'un côté l'allée des cyprès, cet enclos renfermant les arbustes les plus rares et les plus précieux, envoyés à grands frais du Jardin des Plantes de Paris, cet enclos était entièrement dévasté. En un jour, toutes ces plantes avaient été déracinées, enlevées, transportées sans précaution, sans discernement dans les préaux des Ecoles chrétiennes, où les Frères les ont vues, dit-on, s'étioler et périr. Companyo, vivement ému, interroge le gardien de la Pépinière. Il apprend qu'à la suite d'un léger malentendu, ce square a été sacrifié par l'autorité supérieure. Le nuage se dissipa le lendemain. Mais le mal était fait, il n'est pas encore réparé ; peut-être ne le sera-t-il jamais. Companyo racontait toujours avec une nouvelle émotion ce qu'il appelait un grand malheur. «J'avais refusé, ajoutait-il, de souscrire au coup-d'Etat, j'avais donc mérité d'être destitué ; mais ces pauvres plantes, comment étaient-elles coupables ?» Il fallait une compensation à l'infatigable activité de Companyo ; aussi, dès ce moment, il s'attacha tous les jours davantage à la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, dont il fut tour-à-tour secrétaire, archiviste, vice-président, président et enfin président honoraire, lorsque son grand âge ne lui permit plus d'en diriger les travaux. Ce titre honorifique n'avait été accordé à aucun autre membre depuis la mort de l'illustre François Arago. Ce fut seulement lorsque Companyo demanda avec instances d'être remplacé au fauteuil de la présidence, que la Société, appréciant tous les services qu'il avait déjà rendus à la science, songea à le maintenir à sa tête, en lui offrant la succession du grand astronome. Cet honneur vint émouvoir le modeste vieillard dans son humble retraite. Il voulut l'éluder (la Société possède dans ses archives la lettre qu'il lui écrivit à ce sujet) ne se croyant pas digne de succéder à François Arago. Sur l'insistance de ses collègues, il se décida enfin à accepter, et leur adressa, pour les remercier de cet insigne honneur, une de ces lettres où se trouve dépeint le noble caractère du vieillard. Companyo a été d'ailleurs toute sa vie en relation intime avec la plupart des illustrations scientifiques, en correspondance suivie avec le célèbre Cuvier, avec Blainville, Audouin, Chevrolat, Montagne, Roussel, Michaud, Jourdan, Terrever (de Lyon), baron Kindelan, comte de Génisson, Schimper, Andress, Dufour (des Landes), etc , etc. On est étonné, en parcourant la liste de ses diverses publications, autant de leur variété que de leur nombre. Voici les titres de ses travaux les plus importants :
A ce travail, qui aurait épuisé les forces de tout autre vieillard, est venu succéder un travail non moins important, qui prouve de plus en plus l'ardeur intelligente de ce pionnier de la science. C'est un catalogue raisonné de tous les objets qui remplissent les sept salles du Musée de Perpignan, avec trois cartes représentant les trois cours d'eau de notre département, et indiquant les vallées et les terrains qui les constituent. C'est un travail très original, où tout est représenté, et qui permet de voir d'un simple coup-d'oeil la constitution géologique et minéralogique de nos montagnes et de nos vallées, ainsi que les nombreuses sources minérales et thermales qu'elles renferment. La mort est venue surprendre le vieillard avant la publication de cette dernière oeuvre. Espérons que les notes qu'il a laissées permettront de la faire paraître dans l'intérêt du développement des sciences naturelles. Une vie de travail et de dévouement comme celle que nous venons d'esquisser, devait avoir sa récompense. Elle a été, à la vérité bien tardive, parce que Companyo, qui, jusqu'à ses derniers jours, conserva sa taille aussi droite et aussi élevée que son âme, dont les convictions furent toujours inébranlables, ne s'inclina jamais que devant Dieu.... Jamais, ni au milieu des camps, ni pendant sa vie privée, il ne consentit à s'humilier, à faire acte de la moindre bassesse pour s'attirer la faveur des puissants de la terre. Aussi a-t-il toujours vécu dans sa sphère modeste, mais heureux d'avoir su toujours conserver sa dignité. Un exemplaire de son grand ouvrage ayant été adressé au Ministre de l'Instruction publique, fut sans doute apprécié comme il méritait de l'être, car par arrêté du 4 octobre 1864, M. le Ministre décerna à Companyo le titre d'Officier de l'Instruction publique. Deux ans après, le Conseil municipal de Perpignan, sous la présidence de M. Tournai, Adjoint au Maire, décida à l'unanimité (19 novembre 1866) d'appeler l'attention de M. le Préfet sur l'auteur de l'histoire naturelle du département. Le but de cette assemblée était d'attirer sur lui une nouvelle distinction honorifique. Ce ne fut toutefois que le 14 août 1867 qu'un décret ministériel vint conférer le grade de Chevalier de la Légion-d'Honneur au docte vieillard. M. le préfet Lapaine se proposait de remettre lui-même les insignes de cette dernière distinction à notre président honoraire en présence de tous les membres de la Société, lorsque le département se vit enlever par une mort soudaine son premier magistrat, si digne d'être regretté. M. le baron Tharreau, qui lui succéda, nommé, sur sa demande, membre résidant de la Société, et instruit des intentions de M. Lapaine, s'empressa de les réaliser, et proposa à M. le Président une réunion générale. Elle fut générale en effet, car presque tous les membres se rendirent à l'invitation. Jamais depuis la fondation de la Société aucune séance n'avait été plus brillante. Pourquoi fallut-il qu'une subite indisposition empêchât d'y assister celui qui en était l'objet ! M. le Préfet n'en proclama pas moins M. Companyo chevalier de la Légion-d'Honneur. Il promit même d'aller lui remettre sa décoration, dès qu'une amélioration se serait produite dans son état. Les marques de satisfaction que donna l'assemblée entière, convainquirent M. le baron Tharreau de la haute estime dont jouissait auprès de ses concitoyens le Président honoraire de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales. M. Léon Ferrer, directeur de la Section des Sciences, prenant la parole après M. le Préfet, donna une analyse rapide des nombreux travaux publiés par M. Companyo, et rappela tous les services qu'il avait déjà rendus à la science. Cependant la réputation du mérite et des oeuvres de Companyo avait franchi les frontières de la France. Un grand nombre de savants étrangers qui, passant à Perpignan, avaient admiré notre Musée et s'étaient entretenus avec celui qui l'avait créé, de retour dans leur patrie, sollicitèrent spontanément pour lui les faveurs des princes étrangers. Sur les témoignages de ces hommes d'élite, l'empereur d'Autriche François-Joseph voulut à son tour honorer et récompenser le mérite de notre savant compatriote, et, par un décret du 20 mai 1870, il le nomma Chevalier de l'Ordre impérial de François-Joseph, dont il lui adressa le diplome. A la même époque, la Société impériale Zoologique et Botanique de Vienne lui envoya le diplome de membre de cette Société savante. Ces deux dernières distinctions auraient sans doute été suivies de bien d'autres sans les désastres de la dernière guerre. Du reste Companyo faisait déjà partie de presque toutes les Sociétés d'histoire naturelle de France, et principalement de celles du Midi. La Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, qui lui avait décerné une médaille d'or après le concours régional de 1862, attendait l'occasion de donner une nouvelle preuve de son estime. Ne pouvant attacher une décoration de plus sur la poitrine du vieillard, elle a voulu lui témoigner toute sa sympathie en lui offrant, à titre de souvenir et de reconnaissance, une chaînette d'or, réunissant, suspendues, en petit module, la palme d'officier de l'Instruction publique et la croix de la Légion-d'Honneur, qui, si tardivement (nous avons déjà dit pourquoi), était venue récompenser le profond mérite du savant naturaliste roussillonnais. Les derniers jours de sa vie ont été un adieu suprême à la nature et à la science. Se sentant affaiblir, il voulut essayer de quelques promenades en voiture, et accompagné de sa fille dévouée, il visitait tour-à-tour son petit jardin (où il soignait encore avec sollicitude quelques plantes précieuses), et les sites des environs de notre ville qui lui avaient fourni, chacun, d'abondantes moissons d'insectes, de papillons, de plantes et de mollusques. Au retour de ces promenades, il continuait à mettre en ordre des collections destinées à ses nombreux correspondants étrangers. On aurait dit qu'il voulait utiliser jusqu'à la dernière minute de son existence, mais sa faiblesse augmentait : il ne se le dissimulait pas. Le printemps de 1871 n'avait pas eu la puissance de l'aider, comme les années précédentes, à triompher des suites d'une bronchite aiguë, qui venait l'atteindre chaque hiver depuis quelque temps. C'est que l'année 1870 avait, hélas ! apporté à son âme une de ces douleurs qui n'ont pas de remède... Il avait perdu sa petite-fille, délicieuse enfant de vingt-et-un ans, qui était le charme de sa vie, le dernier rayon de soleil qui la colorait encore. A ce malheur si grand vint s'ajouter la pensée des événements désastreux qui semaient l'épouvante et le deuil sur le sol de notre pauvre France. Il avait reçu le contre-coup de nos revers et de nos humiliations !... Vers la fin du mois d'août, ses forces le trahirent tout-à-fait : il devint triste, mais son intelligence ne l'abandonna pas un seul instant. Il s'éteignit le 10 septembre 1871, dans les bras de ses enfants désolés, calme, sans agonie, sans murmure et sans crainte de la mort... C'est que sa longue carrière avait été une suite non interrompue des actions les plus dignes et des plus nobles sentiments.... C'est qu'il avait suivi l'exemple de ses pères, et que, sans ostentation, il était resté fidèle aux vrais principes religieux qu'il avait reçus d'eux.... C'est enfin que ses convictions s'étaient de plus en plus fortifiées par la méditation du grand livre de la nature. La contemplation de l'immensité de l'univers, la vue de ces myriades de globes, qui, soumis à des lois immuables, gravitent dans l'espace sans bornes, lui avaient d'abord donné une idée sublime de la puissance du Créateur. Plus tard, les trois règnes de la nature, qu'il avait étudiés, depuis les hautes montagnes, qui renferment des trésors dans leur sein, jusqu'au plus petit grain de sable ; depuis ce colosse monstrueux, habitant des mers glaciales, qu'il a analysé et reconstruit par un long et pénible travail, jusqu'aux insectes imperceptibles, qui marchent sur la terre ou voltigent dans les airs ; depuis les géants des forêts, jusqu'au moindre brin d'herbe, tout lui avait appris la sagesse et la providence de l'Eternel, et lui faisait répéter sans cesse : Deus est magnus in magnis et maximus in minimis. Aussi avait-il une foi sans bornes en la bonté divine, et quand sa dernière heure fut venue, il était dès longtemps préparé pour l'éternité. Comme le laboureur, qui a bien rempli sa journée, se livre sans inquiétude aux douceurs du sommeil, Companyo s'endormit paisiblement pour se réveiller devant le Souverain Juge de tous les hommes, du riche comme de l'indigent, de l'humble comme du superbe, des sujets comme des rois. Les marques sympathiques de la population tout entière, qui l'a accompagné jusqu'à sa dernière demeure terrestre, ont témoigné de la haute estime et de l'affection qu'il avait inspirées à tous ceux qui vécurent auprès de lui. Les bustes et les portraits des hommes éminents qui font la gloire du Roussillon, sont un des ornements du Musée de Perpignan, Companyo n'est-il pas digne d'obtenir une place parmi ces mortels privilégiés, à l'entrée de ces magnifiques galeries, qui pendant plus de cinquante ans ont été l'objet de son travail incessant, de ses constantes préoccupations ? La Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales possède, dans la salle de ses séances, une photographie (grande dimension) de son Président honoraire. Son buste fut essayé, il y a quelques années, par notre compatriote Farail, devenu depuis un sculpteur distingué. Ne serait-il pas à désirer que le département et la ville fissent reproduire sur le marbre, par cet artiste, les traits de Companyo pour lui donner la place qu'il a si bien méritée ? Les habitants du Roussillon et les nombreux étrangers qui visitent journellement notre Musée d'Histoire naturelle, y contempleraient avec intérêt la tête vénérée du noble vieillard que nous regrettons, et son fils, qui depuis déjà longtemps, marche sur ses traces, y trouverait un encouragement pour continuer son oeuvre, pour nous consoler et nous dédommager de la perte que nous avons faite. Louis Fabre, Secrétaire général de la Société Après avoir rappelé, au commencement de cette Biographie, le discours prononcé sur la tombe de M. Companyo par un de ses collègues, M. Paul Massot, docteur-médecin, nous avons jugé à propos de le rapporter ici. Ce sera une nouvelle preuve de l'estime dont jouissait dans les Pyrénées-Orientales le Président honoraire de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire de Perpignan. MESSIEURS, Vous venez d'accompagner à sa dernière demeure le docteur Companyo. Lorsque la mort l'a enlevé à sa famille et à ses amis, il allait atteindre sa quatre-vingt-dixième année, et cette longue carrière, il l'avait noblement et sérieusement remplie, comme médecin, comme homme de science et comme citoyen. C'est à ce triple point de vue que nous lui devons et le respect et toutes nos sympathies. Aussi en esquissant rapidement sa vie et ses travaux, je ferai tous mes efforts pour être l'interprète fidèle des sentiments de tous ses confrères et de ses compagnons d'étude de la Société scientifique des Pyrénées-Orientales, dont il a été longtemps un des membres les plus distingués, et qui le jugea digne du titre de président honoraire, titre qui n'avait encore été donné qu'à un de nos compatriotes, illustre parmi les illustres, FRANÇOIS ARAGO. Né à Céret le 16 décembre 1781, orphelin très jeune encore, Companyo fit ses premières études médicales à Montpellier. A peine âgé de vingt ans, sous-aide à l'armée d'Espagne, aide-major plus tard dans les ambulances du quartier-général, il assista à toutes les grandes batailles qui se livrèrent dans ce malheureux pays. Il s'y fit remarquer par son courage et son dévouement sur les champs de bataille, et surtout pendant le siège de Sarragosse, siège à jamais célèbre par la défense de ses habitants, et qui est devenu un exemple à suivre dans tous les pays envahis par l'étranger. Après la campagne du Portugal il rentra en France avec les débris de l'armée impériale. Terminant bientôt avec honneur ses études, il vint exercer la médecine dans le Roussillon. Tout le monde a pu apprécier son dévouement, son zèle, son habileté à secourir toutes les infortunes, et même dans un âge très avancé, jamais on ne l'a vu hésiter un instant à prodiguer ses soins aux malheureux. Pendant près d'un demi siècle je l'ai vu à l'oeuvre, et je puis le dire sans crainte d'être démenti : pas un de ses clients, pas un de ses confrères, ne lui a refusé le tribut de son affection et de son estime. C'est qu'il avait toujours mis en pratique la fraternité, la confraternité. Nous pouvons dire de lui : Transiit benefaciendo. L'exercice de la médecine ne l'absorbait pas assez pour l'empêcher de se livrer à ses études de prédilection. Ses voyages avaient développé en lui la passion de l'histoire naturelle. Il savait dérober à ses occupations professionnelles quelques instants, et il les donnait à l'étude d'une science si attrayante. Des travaux remarquables par le travail d'observation et par la nouveauté des aperçus, attirèrent sur le département et sur Companyo l'attention de plusieurs sociétés savantes, qui lui décernèrent des médailles. La Société scientifique des Pyrénées-Orientales récompensa de la même manière son modeste collaborateur. Nommé conservateur du Jardin des Plantes, aujourd'hui malheureusement supprimé, et de la Pépinière départementale, il contribua pendant le peu de temps qu'il en eut la direction, à la prospérité de ces deux établissements. La Municipalité, en le désignant pour être conservateur du Muséum, ne pouvait lui confier un emploi plus en rapport avec ses goûts et ses aptitudes. Le Muséum de Perpignan avait pu avoir autrefois une certaine valeur scientifique à cause de ses herbiers et de ses collections minéralogiques et géologiques ; mais il avait été détruit, dispersé, il n'existait en réalité qu'à l'état rudimentaire. Companyo eut l'heureuse et féconde pensée de faire un appel chaleureux aux enfants du Roussillon : à son fils, aux officiers de marine, dont quelques-uns m'écoutent en ce moment, il leur disait : «Apportez-moi des pays lointains que vous allez parcourir tous les objets que vous croirez précieux ; ils seront tous précieux pour le Muséum». Et de jour en jour leurs dons patriotiques vinrent accumuler autour de l'heureux vieillard les richesses scientifiques des deux mondes : c'est ainsi que par ses dons personnels, par ses soins, son intelligence et son initiative infatigable il est devenu le véritable créateur d'un Muséum que ne dédaignerait pas une ville d'une plus grande importance. Tous ces travaux journaliers ne l'empêchaient point de mettre en ordre les résultats des études de toute sa vie. Il entreprit, et il eut le bonheur de pouvoir terminer la publication d'un grand ouvrage sur l'histoire naturelle du département des Pyrénées-Orientales, comprenant la description, la géologie, la paléontologie des vallées qui le parcourent, ainsi que la numération raisonnée du règne animal et du règne végétal. La nomination d'Officier de l'Instruction publique et d'administrateur du Collége de Perpignan, vinrent lui prouver à la fois et l'estime de ses concitoyens et l'importance que le Ministre attachait à ses travaux. La décoration de François-Joseph d'Autriche lui prouva aussi que son nom était connu au-delà des frontières de la France, et si la croix de la Légion-d'Honneur est venue bien tard orner sa poitrine, c'est parce que ses sentiments politiques étaient trop connus pour qu'on n'hésitât pas à reconnaître son mérite scientifique par une récompense dont on n'était que trop prodigue envers le seul dévouement. La nature et la multiplicité de ses travaux l'avaient cependant tenu presque toujours éloigné de nos luttes politiques; mais tous ses amis connaissaient la droiture et la fermeté de ses convictions démocratiques. © S.A.S.L. des P-O. Cette notice nécrologique a été publiée dans le XIXe volume de la SASL, 1872, pp.7-32. | |