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La société Agricole, Scientifique et Littéraire
des Pyrénées-Orientales


Discours de M. Companyo, président

 

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Séance du 24 janvier 1844 - Installation du bureau

MESSIEURS,

Porté par vos suffrages à la présidence de la Société, je viens vous exprimer toute ma gratitude pour cette nouvelle preuve de vos sympathies, et réclamer votre concours pour imprimer à vos travaux la direction utile qui a déjà signalé vos communications de l'année dernière.

Il est peu de départements qui, par leur constitution géologique, la richesse et la variété de ses produits territoriaux, puissent être comparés à celui des Pyrénées-Orientales.

Le naturaliste y trouve constamment des études à faire. Nos vallées, comme nos montagnes, la plaine, comme le littoral de la Méditerranée, sont des sources intarissables, où la main de l'homme n'a qu'à puiser. Tous les ans nous voyons des naturalistes du nord de l'Europe attendre pendant quinze jours, un mois, la floraison d'une seule plante qui croît sur les roches schisteuses de Casas de Pella (anthyllis cytisoïdes, anthyllide faux cytise), sur le roc escarpé de la Font de Contps (alyssum pyrenaïcum, alysse des Pyrénées), etc. Nos Pyrénées, les Corbières, les Albères sont également l'objet d'explorations importantes et qui embrassent les divers règnes de la nature. Mais malgré le zèle du naturaliste et du géologue étrangers, qui parcourent rapidement nos vallées, nos montagnes, les investigations de la science se sont bornées jusqu'ici à constater des faits isolés, qui n'ont pas permis d'imprimer à toutes ces recherches un ensemble, une homogénéité, que des collections publiques, classées avec ordre, offrent toujours.

Grâces à votre initiative, au zèle éclairé de M. Guiraud de Saint-Marsal, maire de la ville ; grâces aux subventions du conseil-municipal, nous possédons un cabinet dont les collections se complètent de plus en plus : elles serviront de base à l'histoire naturelle du départenment, qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le faire connaître, méritent de fixer l'attention. Ce n'est pas, Messieurs, un sentiment d'intérêt de localité qui me porte à exprimer ainsi ma pensée ; mais je m'appuie sur des faits constants, acquis à la science, sur l'autorité de noms comme ceux des Cuvier, Audouin, etc.

Ainsi, Messieurs, persistons dans l'oeuvre que nous avons si dignement commencée. Sous peu j'aurai l'honneur de vous communiquer les observations faites dans mes voyages aux bassins pyrénéens, où j'ai eu le bonheur de déterminer le classement de plusieurs insectes, d'un oiseau de la classe des rapaces, de quelquess plantes, dont l'existence n'avait pas été, peut-être, constatée dans nos contrées.

L'agriculture ne saurait trop fixer notre attention ; car peut-elle rester stationnaire, alors que les départements voisins, en adoptant des perfectionnements qui réduisent la main d'oeuvre, établissent à nos portes une concurrence sur des produits de même nature, avec des conditions de rendement bien opposées ?

Nos investigations doivent donc se porter sur tous les perfectionnements qui se présenteront, pour les soumettre à une expérience comparative et rigoureuse. Produire à bon marché, produire en raison des débouchés, en raison des prix de vente, voilà la science de l'agronome intelligent ! Or, pour remplir ces conditions progressives, il faut forcément quitter certaines routines, aborder les cultures exigeant des instruments plus perfectionnés, et arriver à soutenir la concurrence qui s'établit sur les marchés au détriment des uns, à l'avantage des autres.

Mais où puiser cet enseignement des bonnes méthodes de culture, cette connaissance nécessaire pour adopter avec discernement tel ou tel autre système d'assolement, alors que nos Aspres, les Arrosages, la Salanque ont des conditions différentes de culture !

Sera-ce dans les Manuels, dans les ouvrages scientifiques d'agriculture, écrits pour des conditions de climat qui ne sont pas les nôtres ? quel agriculteur se prononcera sur le luxe des outils aratoires qui se trouvent avec une désespérante profusion dans les ouvrages technologiques, où chaque auteur, chaque inventeur, préconise ce qu'il a fait !

Il n'y a, Messieurs, qu'un moyen de sortir de ce dédale de théories et d'instruments nouveaux, qui, par leur adoption, amèneraient la ruine des novateurs : il faut réclamer l'établissement d'une ferme modèle, dont les expériences, les résultats, seraient consignés dans nos Bulletins. Alors seulement, les perfectionnements suivront une progression rapide, car l'expérience comparative sera à l'appui de la théorie.

Le cours des rivières torrentueuses qui sillonnent le département, doit fixer également votre attention. Leurs endigages, le creusement de leur lit, sont des questions importantes d'économie agricole.

L'irrigation des propriétés peut recevoir d'immenses développements : on a déjà indiqué la possibilité de former dans nos montagnes des réservoirs pour approvisionner nos canaux en temps de pénurie ; et d'augmenter, par des dérivations faciles, la masse d'eau qui alimente les ruisseaux d'arrosage. Portons ceux de nos collègues, à qui ces études sont familières, â nous éclairer sur une question si vitale pour notre prospérité agricole.

Les arts industriels n'ont pas reçu jusqu'ici une assez juste appréciation des questions d'économie politique qu'ils soulèvent. La voie d'enquête doit être adoptée comme le seul moyen de constater leur influence sur les intérêts du département.

La section archéologique, qui a consigné dans nos Bulletins ses recherches consciencieuses, doit continuer son oeuvre d'exploration. Espérons que l'année 1844 ne sera pas stérile.

La poésie, cette soeur de la civilisation, se ressentirait-elle des intérêts matériels qui se meuvent, qui se choquent, et serions-nous forcés d'évoquer un passé si brillant, pour stimuler la muse poétique de nos littérateurs ?

La Société, Messieurs, ne borne pas ses travaux aux communications de ses membres : elle porte aussi ses investigations sur le mouvement intellectuel et progressif qui se manifeste au-dehors. Ainsi, elle a vu avec une bien vive satisfaction la création d'une classe d'adultes, qui vont tous les soirs assister aux leçons de deux professeurs distingués de l'Ecole normale (1). Protégeons, encourageons, autant qu'il est en nous, cette initiative de nos collègues, qui ne peuvent manquer d'avoir de nombreux imitateurs.

Qu'il me soit permis, en terminant, d'exprimer à M. Lacombe St.-Michel combien je m'estime heureux d'avoir fait partie de la Commission du Bureau dont il a été le président pendant l'année 1843.

Quant à vous, Messieurs, vous trouverez toujours, dans les Membres de votre Commission, des collègues empressés à vous témoigner leurs vives sympathies, et le désir, non moins grand, de continuer l'oeuvre des Commissions qui les ont précédés !...

 


© S.A.S.L. des P-O.
Ce discours a été publié dans le volume VI(2) du Bulletin de la SASL, 1845, pp.1-5.

 

(1) MM. Béguin et Mattes ont créé, en 1841, une classe gratuite d'adultes, annexée à l'Ecole normale ; les cours ont lieu de huit à neuf heures du soir. Ces deux zélés professeurs consacrent leurs veilles à instruire nos ouvriers, qui accourent en foule à leurs savantes leçons, et déjà ils ont obtenu des résultats très avantageux : plus de deux cents ouvriers suivent des cours appropriés à leurs besoins.
Les principaux objets de l'enseignement sont : le calcul, le système métrique, quelques applications de géométrie, l'écriture, l'orthographe et la rédaction, embrassant les objets les plus usuels, la géographie industrielle, etc. M. Mattes a, à cet effet, publié un ouvrage très remarquable, intitulé : Leçons pratiques de Grammaire, faites à l'école d'adultes de Perpignan, dans lesquelles l'orthographe d'usage est enseignée au moyen de la langue catalane. Nous nous abstiendrons d'en parler, ce sujet devant être traité par une commission prise parmi les Membres de la Société, qui en fera son rapport et ne manquera point de faire ressortir tout le mérite du professeur instruit qui en est l'auteur.