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Copyright Aspirateurs | M. Companyo, rapporteur
De toutes les découvertes dont l'agriculture doit s'enorgueillir, il n'en est aucune qui, par ses résultats, puisse être comparée à la greffe.
Mais si elle a enrichi les vergers, les jardins, de ces belles espèces d'arbres fruitiers, qui augmentent les jouissances de l'homme en même temps qu'elles forment une source nouvelle de bien-être et de richesse, on doit reconnaître que la plupart des essences qui peuplent nos forêts n'ont pas reçu jusqu'ici d'améliorations appréciables de la transmutation opérée par le greffage, il n'en sera pas de même désormais, grâce à une découverte des plus importantes que je suis heureux, Messieurs, d'avoir à vous faire connaître.
Parmi les arbres qu'on cherche à reproduire, soit par plantation de jeunes sujets, soit par semis, on doit placer le chêne-liège au premier rang.
Cet arbre séculaire, si vivace, dont l'écorce précieuse augmente de valeur avec l'âge, est très long à venir ; mais, une fois développé, il s'empare à toujours du sol aride, ingrat, sur lequel il se trouve et que sa présence transforme en propriétés d'un revenu considérable, sans aucune espèce de culture. C'est ainsi que l'a considéré un de nos savants collègues très compétent en pareille matière (1).
A côté du chêne-liège, se trouve, le plus souvent, le chêne-vert, soit que l'on considère ce dernier arbre comme bois de charronnage, de chauffage, ou comme produisant dans la plante rachitique la matière nécessaire pour la mégisserie, soit que le terrain sur lequel il vient naturellement ne soit susceptible d'aucun produit, il est de fait que cet arbre occupe une quantité énorme de côteaux, où le chêne-liège se propagerait rapidement. On a, dès-lors, senti l'avantage d'essayer la greffe sur un arbre que l'affinité végétale rapproche du chêne-liège ; mais la greffe du chêne, en général, a été considérée, jusqu'à ce jour, comme une opération très incertaine et fort difficile ; c'est dans ces termes que s'exprimait M. Bosc, l'un de nos plus savants agronomes. Ce que la science cherchait depuis Columelle, et ce que les plus habiles praticiens n'avaient pas su trouver, est désormais un fait acquis, grâce à l'application et à la sagacité d'un cultivateur du département. Le sieur Joseph Thorrent-Ricard, fils du maire de Villemolaque, et propriétaire à Oms, pratiquait avec succès la greffe sur ses arbres fruitiers ; il en étudiait avec soin les phénomènes pour en varier les résultats. Son attention se porta, un jour, sur les bois de chênes-verts qui couvrent les collines d'Oms, et s'étendent sur les terres voisines, jusqu'à la rencontre de la crête granitique de Batéra.
Dans les bois de chênes verts, soumis à des coupes réglées, se trouvent des bouquets disséminés de chênes-lièges. Notre jeune observateur, qui connaissait la richesse des produits de ce dernier, entrevit l'immense avantage qu'il y aurait à le greffer sur le chêne-vert. Il se mit donc à étudier la nature de la greffe qui pouvait le mieux s'appliquer au chêne-vert, et pour connaître l'époque la plus convenable à cette opération, il greffa tous les quinze jours, à partir du 1er jour de mars, jusqu'au 1er août. Sa persévérance fut couronnée d'un plein succès ; il obtint quelques pousses de chêne-liège sur le chêne-vert ; mais il fallait encore surmonter un dernier obstacle et trouver une matière qui conservât à l'arbre greffé et à la greffe elle-même la fraîcheur nécessaire pour le développement de la sève ; après divers essais, il y est parvenu. Nous ferons connaître plus tard les matières qui entrent dans la composition de ce mastic ; nous en indiquerons les proportions et la manière d'en préparer le mélange.
Voici comment opère le sieur Joseph Thorrent pour son greffage : il taille le tronc du chêne-vert, et lorsque les rejetons ont acquis une consistance ligneuse, il en choisit deux des mieux disposés, et il coupe tous ]es autres ; alors M. Thorrent greffe en fente au niveau du sol, à partir du 10 mars jusqu'au 1er avril, selon la marche plus ou moins tardive de la sève. Sur cette greffe, il dépose une couche mince de son mastic, qu'il rend fusible par la chaleur, et il recouvre le tout avec de la terre végétale qu'il prend au pied de l'arbre. Nous avons vu des greffes du 20 mars 1847, dont la pousse, à la fin de juillet, était déjà de 70 à 80 cent. Celles du 15 mars 1846 avaient environ un mètre 30 cent. de hauteur, et le bas de la tige avait tellement grossi que son diamètre était quatre fois plus grand que celui du scion greffé sur le pied recepé. Ces greffes, comparées avec des chênes-lièges semés depuis cinq ans sur le même terrain, offrent des pousses qui ont dépassé la force de ces derniers.
La greffe du chêne-vert en chêne-liège est donc un résultat positif incontestable, une véritable conquête agricole, que nous devons à l'un de nos plus modestes compatriotes, qui ne se doute pas de l'importance de ce qu'il a obtenu. Il nous a fait connaître l'époque la plus utile et, hâtons-nous de le dire, la seule qui offre des résultats incontestables. Nous connaissons aussi le mastic substitué à la cire à greffer, à l'onguent de Saint-Fiacre et à toutes les autres préparations usitées par les horticulteurs ; nous savons enfin combien la greffe en fente est facile, usuelle, pourvu cependant que le greffeur, abdiquant tout préjugé, ne perde jamais de vue que la greffe exige, avant tout, que les deux libers, ou cette zone végétative, celle du scion et celle de l'arbre recepé, soient en contact immédiat ; sans cette précaution, l'opération est compromise, et c'est du temps perdu que de l'effectuer.
Il n'est pas hors de propos d'examiner les avantages que le département est appelé à recueillir du greffage du chêne-vert, n'embrassant, toutefois, que les zones où se trouvent déjà quelques plantations de chêne-liège et où les expériences du sieur Thorrent ont été faites.
Voici, d'après le cadastre, les terrains qui pourraient bientôt être convertis en plantations de chênes-liège.
| COMMUNES | Oms | 383 hectares |
| Montauriol | 168 |
| Calmelles | 573 |
| Taillet | 48 |
| Vivès | 283 |
| Llauró | 70 |
| Montboló | 737 |
| Palalda | 107 |
| Saint-Marsal | 372 |
| Taulis | 135 |
| Labastide | 364 |
| Cameles | 137 |
| Castelnau | 66 |
| Caixas | 524 |
| Montferrer | 389 |
| Corsavi | 555 |
| Tordere | 20 |
| Arles | 1097 |
-------------- 18 communes | -------------- 6045 hectares |
Ainsi, il y a dans les dix-huit communes, en bois de chênes-verts, environ 6.000 hectares. Calculons sur la moitié de cette contenance, et nous aurons 3.000 hectares qu'on peut convertir en bois de chêne-liège ; supposons cent pieds par hectare, et 50 kilog. de liège par pied d'arbre, tandis qu'il en est qui produisent jusqu'à 400 kilog., nous aurons, dans moins de 60 ans, sur 300,000 arbres, un produit réel de 30 millions de kilogrammes, qui, répartis en dix années, le plus long terme pour enlever l'écorce, donnent, dans une seule année, le produit moyen de 3 millions de kilogrammes. Le produit moyen du liège est d'environ 50 centimes le kilogramme ; c'est donc un produit annuel de un million 500,000 fr.
Maintenant, réduisons le résultat de ce simple calcul au tiers, au quart, au cinquième, si l'on veut, pour faire la part des éléments, des hommes et de toutes les erreurs plus ou moins contestables qu'on voudrait nous opposer, il nous restera toujours un accroissement annuel de revenu public de 300.000 fr. au moins, c'est-à-dire un capital incontestable de plus de 6 millions. De pareils résultats n'ont pas besoin qu'on les commente, il suffit de les signaler.
Ajoutons cependant que les contenances en bois qui nous ont servi de base, se sont accrues depuis 1824, que les communes ci-dessus renferment des terres vaines et vagues très étendues, que ces terres deviendraient des bois de chêne-vert, si on les mettait en défends, si les chèvres surtout en étaient exclues, et dès lors nous aurons la certitude que, sur le plateau d'Oms, plus de 10.000 hect. pourraient, dans moins de 60 ans, être convertis en superbe forêt de chênes-liège.
La découverte du sieur Joseph Thorrent doit être considérée, pour l'agriculture du département, comme un bienfait incalculable. La société, qui s'est toujours empressée d'accueillir tout ce qui peut être d'un intérêt local, ne saurait saisir un moment plus opportun pour récompenser le modeste propriétaire dont les expériences pratiques ont amené un si beau résultat. Organe de la Commission, j'ai donc l'honneur de proposer â la société, bien qu'une question de cette nature ne soit pas dans son programme de 1847, d'accorder au sieur Joseph Thorrent une médaille d'argent, grand module, en récompense de ses persévérants efforts pour arriver au point précis de déterminer l'époque où la greffe du chêne-liège sur le chêne-vert est faite avec succès, et de garantir cette greffe des influences atmosphériques qui ]'altéraient. Je propose, en outre, de solliciter de S. Exc. M. le ministre de l'agriculture et du commerce une indemnité pécuniaire, afin que le sieur Thorrent livre à la publicité le mastic de son invention qui peut seul faire réussir le mode de greffage employé. Voir le Mémoire sur le chêne-liège, de M. Jaubert de Passa. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le VIIe volume de la SASL, 1848, pp.192-198. |