![]() | La société Agricole, Scientifique et Littéraire | ||
Saint-Michel de Cuxa
| |||
| Historique Personnalités Bureau actuel Bibliothèque Conférences Cotisations Bulletin 2007 Publications en vente Bulletins Tables de recherche Autres articles Echanges académiques Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Il est des objets dont la vue porte à l'âme une douce tristesse et une profonde mélancolie, et qui laissent longtemps dans le souvenir le sentiment d'une haute pitié. Tel est l'aspect d'une grande infortune ou d'un cloître en ruines : on y trouve à la fois et le néant des grandeurs humaines et la fragilité de notre nature et le peu de durée des choses d'ici-bas ; et l'âme, dégoûtée de tant de misères, s'élève sur les ailes de l'avenir et de l'espérance vers un séjour plus beau où rien ne passe, où rien ne se fane, où tout est immortel ! Ce sont les impressions que l'on éprouve, lorsqu'en parcourant les montagnes de notre département, si belles et si poétiques, on se trouve tout-à-coup, au détour d'une colline, en présence de quelque monastère ruiné, ou de quelque chapelle dévorée par le temps. Ce sont les sentiments qui m'assaillirent en foule, lorsque, au mois de mars 1833, je fus visiter les ruines de Saint-Michel de Cuxa. En rendant compte de ce que j'ai vu, je n'irai pas, fouillant dans la poussière des siècles écoulés, interroger des chartes, consulter des titres, pour connaître l'année de la fondation de cet édifice, ni le nom de son fondateur ; je n'irai pas demander à de vieux manuscrits les franchises dont jouissait ce couvent, ni les redevances qui lui étaient payées. Je ne chercherai pas non plus dans la mémoire des hommes le souvenir de la prospérité et de la grandeur de cette retraite monastique, ni comment elle est passée de tant de gloire, de tant de splendeur, à tant de misère, à tant d'abaissement, à la mort... Je laisse ce soin à de plus savants que moi. Je me contenterai de rapporter ce que j'ai vu et l'état dans lequel se trouvent aujourd'hui ces lieux, trop heureux si, par mon récit, je puis faire naître chez quelques lecteurs le désir de visiter des ruines si intéressantes, et qui, dans quelques années peut-être, achèveront de disparaître de dessus la surface de la terre. A une demi-lieue sud-ouest de Prades, s'élève l'antique abbaye de Saint-Michel de Cuxa, jadis habitée par de riches moines, et n'offrant aujourd'hui que l'image d'une complète destruction. - Cet édifice, croulant, abandonné, et dont il ne reste pour ainsi dire que des vestiges, est placé au sommet d'une petite colline, au pied de laquelle bouillonnent les eaux d'un torrent qu'alimentent les neiges du Canigou, et qu'on appelle, dans le pays, la Riberète. De tous côtés, à l'entour, s'élèvent des collines en amphithéâtre, qui semblent s'ouvrir vers l'ouest pour laisser apercevoir dans toute leur majesté les cimes du Canigou, vieux géant qui porte dans les airs sa chevelure de frimas. Un petit sentier tracé sur les flancs de la colline nous conduisit jusqu à la porte de l'abbaye, sur laquelle on voit encore des marbres sculptés, représentant des figures de saints et des ornements bizarres. Le cintre de cette porte, crevassé en plusieurs endroits, s'est affaissé d'un côté, et menace à chaque instant de crouler. Après avoir franchi le seuil, nous nous trouvâmes dans une vaste cour, entourée de bâtiments délabrés, dont quelques-uns couverts de chaume, servent d'étable à des boeufs. Quelques poules fouillaient çà et là, parmi des monceaux de pierres et des pans de murs renversés. Au fond, quatre ou cinq marches conduisent dans une seconde cour, aussi vaste que la première, autour de laquelle règne un long portique assez bien conservé. Ce portique, orné de pilastres en marbre, de forme gothique, ressemble beaucoup à celui que l'on voit encore aujourd'hui à Elne, et qu'on appelle los clastrus. Au centre de cette cour est une énorme pierre ronde, présentant la configuration d'un bassin. A l'entour, le pavé est caché sous une haute couche de terre en culture. Sur la façade de gauche, on voit un cadran solaire, avec le millésime 1730 ; et sur celle d'entrée, un autre cadran, portant cette inscription : Horologium in honorem S. Scholasticae. Quand tout croule autour d'eux, ces cadrans seuls demeurent intacts, comme pour nous avertir de la marche du temps, et de la fragilité des choses humaines. Vers le milieu de la galerie de droite s'ouvre une grande porte qui donne entrée dans l'église : c'est ici que la main du vandalisme s'est le plus appesantie, comme si en détruisant le sanctuaire, elle eût pu détruire aussi la divinité. Oh ! que l'homme est insensé ! La faux du temps n'a-t-elle donc pas à elle seule assez de force pour détruire, que nous nous fatiguions ainsi à l'aider, à la prévenir ? Ce temple a pour voûte le ciel, qui forme une belle coupole d'azur, planant sur de hautes murailles blanchâtres. Il reste cependant encore un arceau, formé de marbres sans ciment, suspendus à trente pieds du sol, et menacant d'écraser le curieux qui ose d'un pied hardi s'aventurer dans ces lieux de solitude et de mort. Au centre de l'église est un petit caveau qui devait servir de sépulture. Derrière le maître-autel s'étend le choeur, dont la circonférence et la voûte peu élevée étaient bien propres à faire résonner les cantiques et les hymnes qu'on y chantait. Je me suis assis dans ce lieu de paix, j'ai recueilli mon âme, et me transportant par la pensée dans ces temps reculés où une foule de religieux vivaient, parlaient, s'agitaient dans ces salles désertes, j'ai cru entendre des voix murmurant des prières ; j'ai prêté l'oreille : c'étaient les soupirs de la brise à travers les débris !... Au milieu du choeur est une fosse à demi comblée, de six pieds de long, sur trois de large ; c'est sans doute le tombeau de quelque moine mort en odeur de sainteté, de l'abbé, ou peut-être même du fondateur de l'abbaye. Autour de l'église, et au fond de chaque chapelle, sont une multitude de corridors et de petits réduits, les uns voûtés, les autres sans toiture, et percés de hautes fenêtres. Ces murs, jadis tapissés de saints tableaux, sont couverts maintenant de cyniques inscriptions et d'images lascives. Le coeur se serre en pensant que les fils de ceux qui dévastèrent ce cloître, ont froidement insulté à la cendre des morts, et foulé aux pieds la sainte majesté de ces lieux : ainsi donc, à une génération perverse, succède une génération impie ! En suivant les corridors qui entourent l'église, nous trouvâmes aux deux ailes deux clochers très élevés et de forme carrée. Les murs seuls sont encore debout ; ils sont crénelés à leur sommet et percés dans leur hauteur de fenêtres longues et étroites. C'est-là que devait s'agiter le beffroi et tinter la cloche de matines : on n'y entend aujourd'hui que le retentissement des pas du voyageur qui erre dans ces asiles de mort et de destruction. Ce temple, flanqué de deux tourelles, ressemble à une énorme proie étendue sans vie au fond du désert et à demi-rongée par les vautours et les corbeaux. De là nous passâmes dans les jardins, séparés les uns des autres par de hautes murailles. Des arbres qui semblent aussi vieux que le monde projettent autour d'eux un ombrage majestueux : sans doute ils ont abrité contre les chaleurs de midi quelques-uns des religieux qui dorment maintenant à leur pied d'un sommeil éternel ; sans doute ils ont entendu les accents du prédicateur qui venait, dans la solitude, chercher des inspirations, et qui exerçait son organe en parlant à ces auditeurs muets. Des portiques, des colonnades traversaient ces jardins, dont les murs crevassés sont aujourd'hui tapissés de lierre, de lichens, verdoyants de mousse et sillonnés par des lézards, qui en habitent les fentes et viennent s'y étendre au soleil. De petits réduits, totalement dévastés, semblent indiquer ou des serres ou des berceaux : tout à côté sont divers compartiments, formant des habitations particulières, où nous vîmes la trace de puits, de cheminées et des restes de cellules. C'est un spectacle vraiment sublime et mélancolique que celui de ces bâtiments qui s'en vont en poussière. Le sureau et l'ivraie croissent dans les chambres désertes, les débris couvrent une partie du sol ; le vent gémit à travers les ruines, et par les longues croisées blanchâtres on découvre la campagne verdoyante, des poiriers, des pêchers en fleurs, un figuier séculaire, et plus loin de majestueuses montagnes portant jusqu'au ciel leur éternelle couronne de neiges et de glaçons. Nous traversâmes un large corridor, au bout duquel s'élève un bâtiment indépendant du cloître ; c'était peut-être le logement de l'abbé : une étroite plate-forme plantée de rosiers et d'autres arbustes se déploie le long de la façade, ornée de deux rangs de croisées et d'une grande porte où l'on arrive par un large escalier en marbre. Au-dessus de la porte est un cadran solaire sur lequel on voit encore représenté le buste d'un religieux, de St.-Michel probablement, les yeux fixés sur un soleil avec cette inscription : Sub uno solis radio omnem mundum collectum conspexit. Les battants s'ouvrirent avec grand bruit, et nos pas retentirent dans une vaste salle carrée, entièrement vide : à chaque angle est une porte communiquant â d'autres pièces : celle du fond à droite, qui était la seule ouverte, nous donna entrée dans une énorme cuisine, au-dessus de laquelle s'étendent d'immenses galetas. De la cuisine, on descend dans une basse-cour par un étroit escalier en marbre, garni d'une forte rampe en fer. De là on passe dans d'autres jardins, aujourd'hui entièrement dévastés. Ce bâtiment qui, dans ces lieux ruinés, est la seule chose qui ne tombe pas encore en ruines, est habité par un pauvre fermier, qui mène paître dans les environs une vache, toute sa fortune, et qui se nourrit des légumes plantés par ses mains sur ce sol fécondé par la destruction : c'est la seule personne vivante dans ces lieux déserts, et veillant sur des tourbeux qui semblent d'avoir pour gardiens que le silence et la mort ! L'âme pleine d'émotions, je m'assis à l'écart, sur un bloc de marbre, et portant tour-à-tour mes yeux sur les ruines, sur la campagne fleurie et sur les monts blanchis de frimas, je me livrai à des rêveries à la fois tristes et sublimes : cloître majestueux, m'écriai-je, voilà donc ce qui reste de tant de splendeur ! voilà cette proie du temps et des révolutions ! Ici se trouva jadis une réunion d'hommes sacrés, qui avaient placé cette retraite loin du monde et du bruit, comme un passage entre la vie et le tombeau ! là se célébraient les louanges du Seigneur avec toute la pompe et le luxe des cités ! Ce temple, ces habitations isolées, placés au sommet d'une colline, semblaient se rapprocher du ciel ; et ces pieux solitaires avaient choisi ces lieux déserts pour que leurs prières pussent être mieux entendues du Très-haut. Maintenant, tout se tait dans ces demeures antiques, ou si quelquefois on y entend une voix humaine, mêlée aux cris des oiseaux sauvages, cette voix n'a que des sons rudes et grossiers, et semble insulter amèrement à l'harmonie dont ces voûtes écroulées gardent encore le souvenir. Où sont aujourd'hui tant de pieux cénobites, dont la vie entière se passait à user de leurs fronts et de leurs genoux ces marbres de l'autel, devenus informes et épars sur le sol ? hélas ! triste condition de l'homme ! les dépouilles de tant de saints religieux gisent pêle-mêle avec celles de ce cloître, et sur leur commun tombeau croissent à l'envi des ronces et des épines, comme pour effacer jusqu'à la trace de ce qui fut jadis dans ces lieux. Faut-il donc que tout vienne là ! Malheureux ! nous hâtons de nos voeux, de nos efforts le terme du voyage, nous appelons toujours cet avenir lointain qui semble s'approcher si lentement, et voilà que cet avenir, plus rapide qu'un ouragan, nous emporte avec lui, et que reste-t-il de nous ? à peine un peu de poussière sans nom, foulée sous les pieds des troupeaux, et jouet des vents ! Ah ! non, il serait trop dur de le croire : c'est bien le sort de cette enveloppe grossière, qui ne pourrait s'élever vers le ciel, et qui ne fait qu'arrêter l'âme dans son essor ; mais, une fois dégagé, ce pur souffle de vie s'envole vers sa patrie, remonte vers son essence, revient s'unir à ce foyer d'immortalité, d'où il est descendu, poussé par le souffle invisible de Dieu. Cependant le soleil se couchait à l'horizon enflammé, les vents expiraient sans murmure, et dans ce calme majestueux, dans ce silence de la nature, mon âme, dans une pieuse extase, s'élevait vers l'Eternel ! Alexandre Julia © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume I du Bulletin de la SASL (2), 1835, p.29-36. | ||