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des Pyrénées-Orientales


De l'Estudiantina catalana de Justin Pepratx aux Gais troubadours d'Eugène Rodier

 

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Le 8 février 1884, quatre jeunes perpignanais, MM. Justin Pépratx, Amédée Reynès, Henri Sèbe et Estève, liés d'amitié, apprirent qu'une artiste de théâtre, âgée et gravement malade (il n'existait pas en ce temps-là la Sécurité sociale), se trouvait dans le plus complet dénuement.

Tous les quatre étaient musiciens et s'exerçaient à jouer de la mandoline et de la guitare ; l'idée leur vint alors de s'improviser artistes ambulants et d'implorer la charité publique en faveur de la pauvre femme, en jouant dans les principaux cercles et cafés de la ville. On était en période de Carnaval ; ils endossèrent une blouse bleue, se coiffèrent de la barratine rouge, et, chaussés d'espadrilles, le visage couvert d'un masque, les quatre amis commencèrent leur promenade qui dura de neuf heures du soir à minuit. M. Edouard Vallarino, qui les accompagnait, donnait, en quelques mots adressés aux auditeurs, la clef de l'énigme, et les pièces blanches et les gros sous tombaient à l'envi dans le plateau qu'il leur tendait.

Nos quatre musiciens recueillirent de la sorte une somme de 120 frs, 120 frs or, qu'ils furent tout heureux de remettre à l'infortunée artiste et celle-ci bénit la Providence d'une aussi bonne aubaine, dont la provenance lui resta inconnue, tout comme le nom de ses bienfaiteurs.

Au mois d'avril suivant, le Cercle de Commerce donnait un concert, dans ses salons, au profit des pauvres de la ville ; le comité d'organisation se souvint de l'effet qu'avaient produit les dilettanti de la guitare et de la mandoline et, ayant appris leurs noms que la curiosité publique avait fini par découvrir, les pria, au nom de la charité, de venir se faire entendre dans ce concert.

Ils se présentèrent au nombre de huit : six guitares et deux mandolines, à visage découvert, et costumés comme pour la première tournée. Le succès fut complet et l'Estudiantina Catalana, qui prit ce nom pour la première fois en cette circonstance, vit, dès lors, son existence, en quelque sorte, consacrée. Son groupe, accru déjà, comme on vient de le voir, reçut, bientôt après, un nouveau et sérieux renfort tout à fait inattendu.

On était en quête d'un local pour se réunir et faire régulièrement des répétitions. Deux membres de l'Estudiantina revenaient un soir d'une réunion de la Société philharmonique Sainte-Cécile, lorsque, descendant la rue de l'Anguille, ils entendirent des sons mélodieux sortir des profondeurs d'une taverne. Ils reconnurent bientôt les sons et les accords de leurs instruments favoris ; et les voilà aussitôt pénétrant dans l'humble établissement dont la porte, grande ouverte sur la rue, n'avait pour insigne qu'une branche de laurier.

Ils traversent une première pièce, éclairée par un maigre bec de gaz, où ils voient, d'un côté, un comptoir surchargé de verres et de bouteilles, derrière lequel se tient une brune et corpulente espagnole, à la figure avenante, de l'autre, une rangée de tonneaux ventrus, couverts de peintures bizarres. Ils arrivent ainsi à une autre pièce, tout aussi peu éclairée que la précédente, basse, enfumée, où ils se trouvent en présence d'un groupe d'hommes médiocrement vêtus, quelques-uns en bras de chemise, ayant des traits prononcés, mais avec cela l'air franc, expansif, la figure rayonnante ; les uns sont attablés et prennent leur repas, les autres lèvent de temps en temps au-dessus de leur front un porró qu'ils se passent de main en main, d'autres enfin jouent les instruments dont les deux amis ont entendu les sons.

Ceux-ci ont bien vite appris qu'ils ont affaire à de bons et braves ouvriers espagnols, qui se délassent des fatigues de la journée en jouant des airs qui leur sont familiers sur des instruments de leur pays : bandurrias, llauts, guitares, etc...

Ils sont tous de la Catalogne et sont venus travailler en France de même que l'hôtelier et l'hôtelière qui les hébergent.

Les deux jeunes membres de l'Estudiantina eurent vite fait connaissance avec leurs collègues de la guitare et de la mandoline ; il s'établit même, dès ce moment, entre ces fils d'une même race, quoique de nations différentes, un accord, un lien d'affection et de solidarité qui a grandement profité à la nouvelle société.

Au lendemain de cette rencontre aussi heureuse que fortuite, l'Estudiantina Catalana fut convoquée à la taverne de la rue de l'Anguille ; le lieu de réunion était trouvé, pas élégant sans doute, mais, à coup sûr, plein d'entrain et de gaîté ; les répétitions attiraient là un concours de visiteurs de toutes conditions, assurés d'y trouver toujours bon accueil, de la musique à profusion, et un petit verre de bon vin à la clef. Le cabaret de Marco dit Joanet, a été réellement le berceau de l'Estudiantina.

Fait curieux, c'est à la rue de l'Anguille, au café Llech, 37 ans plus tard, en 1921, que se reconstitua, après la grande guerre, l'Estudiantina Catalana ; le local était moins enfumé, l'électricité avait remplacé le gaz et M. Belloc, professeur au Conservatoire nous donnait des leçons de solfège. Nous étions trente jeunes gens et, comme il n'y avait que cinq instruments à distribuer, un concours eut lieu ; j'eus le plaisir, avec mes camarades Cristine, Ayats, Siscal et Bardaguer, d'avoir un instrument, un luth pour la circonstance.

Le voici ; ce n'est évidemment pas le même, j'ai acheté personnellement celui-ci par l'entremise de mon cousin Delmas, Luthier.

Après les études de solfège avec M. Belloc et Melle Lafond au Conservatoire, nous prîmes des leçons d'instrument avec M. Joseph Rabat, chef de bureau à la Préfecture et excellent instrumentiste.

Je me souviens que notre premier morceau à étudier était Nines del Vallespir, il commençait ainsi : (exécution des premières mesures seul puis avec l'ensemble).

Nous étions fiers de pouvoir jouer ainsi un petit morceau, d'exécution facile, mais entraînant.

Grâce à M. Joseph Rabat, la municipalité nous permit de faire nos répétitions au 3e étage du Castillet, actuellement Casa Pairal. II y avait là, notre chef Rabat, mais aussi les anciens d'avant la guerre, MM. Albert Bès, Estampe, Joseph Thubert dit frai, Fruitet, Gontiès et les jeunes Cristine, Ayats, Bonafos, Bardagué, Finou, Siscal, Estampe fils, Olivé père et fils, Ribère, Sensevy, Pasquier, Laurent Martin, Fabresse Sérane, père et fille, Coll, Canals, Trabis, Barthes, Tatgé, Thubert Joseph et Charles, Rodier, Tusell, Amouroux, Déola, Connes, Suaez, Thonon, Zanchéta, Mariani, Rabat Albert, Desnos, Elie Louis, Palau Pierre, Frères Taillole, Llosa, Saurat, Ferlache, Ablard, Co, Gay, Finou, Colomines le père de l'actuel troubadour, les chanteurs Fabresse et Erre, Delteil, Menon, Massot, Darné.

Je laisse un espace dans mon texte pour ajouter les noms que les auditeurs voudront bien me donner, car il peut y avoir des omissions.

Après la répétition, nous allions faire des sérénades sous les balcons de nos amis et amies... Souvent des agents cyclistes nous interpellaient ; eh oui ! il y avait, à cette époque, des rondes d'agents cyclistes ; on ne les entendait pas venir, car ils ne faisaient pas pom, pom, mais ils étaient efficaces ; ils demandaient le chef et, comme c'était M. Rabat de la Préfecture, les agents, bons enfants, nous priaient simplement d'aller nous coucher ; pour les remercier, nous leur jouions un morceau.

Parmi les oeuvres interprétées il y avait la marche des volontaires du père Aymes. Cette brillante marche imitait un régiment qui arrive et qui s'en va, mais écoutons-la : LA MARCHE DES VOLONTAIRES.

Une de nos premières sorties fut la participation à la revue d'Albert Bausil La Basse cour jouée à l'Eldorado, aujourd'hui disparu ; à la place, il y a, je crois, Materna. L'Eldorado a fait des petits...

Nous prîmes part à la fête des catalans de Sète, à des soirées chez Albert Bausil, chez le comte de Lazerme, etc...

En 1925 nous construisîmes un char pour le Carnaval : il s'appelait «La Posada de la Roz», l'Auberge du Riz - J'ai deux photos de ce char que vous pourrez regarder dès la fin de la causerie.

En 1928, on incorpora des jeunes filles à l'Estudiantina : Melle Angélina Cazals épousa l'ingénieur Thauziès qui avait participé à la construction du char, Melle Claver épousa l'expert-comptable Palau et Walter épousa qui ? je vous le laisse deviner...

A cette époque, le siège est transféré du Castillet à la Mairie ; dans une salle de l'ancien conservatoire de Musique, au 2e étage (dans le passage entre la Loge et La Barre), là où sont les bureaux de notre distingué chanteur Albert-Jan.

Nous jouons avec assez d'ensemble des morceaux comme «Vienne reste Vienne» que nous allons vous interpréter : VIENNE RESTE VIENNE

Nous avons alors de nombreux membres honoraires à qui nous offrons tous les ans un concert. Je me souviens d'un de ces concerts fertiles en incidents. Mme Dussol devait accompagner M. Salettes baryton. Mais qui avait été chargé de commander le piano ? Le Président ? M. Rabat ? ou le secrétaire, moi-même ; chacun croyant que c'était l'autre qui devait le faire, au moment où Mme Dussol arriva sur scène, il n'y avait pas de piano... Affolement vite réprimé, on fait passer le numéro suivant et, pendant ce temps, une équipe se forme qui va sonner chez Olive ; celui-ci aimablement nous prête un charreton et, en route avec un piano, vers le théâtre Municipal. Nous avons eu chaud, au propre et au figuré.

En 1936, nous participons à un concours international de musique à Béziers où nous obtenons le 1er prix d'exécution et de lecture à vue.

Nous prenons part à la Fête des Catalans de Paris, nous avons les honneurs des actualités Fox Movietone New. de Radio-Paris ; c'est le grand succès.

Mais malheureusement vinrent 1939/40, la guerre, la captivité...

Néanmoins l'Estudiantina se reconstituera et, après le Café de la Bourse, c'est l'ancien Hôpital militaire, puis, en dernier lieu, la Rotonde du Musée Rigaud qui servit de siège.

Des jeunes nous rejoignent, Roger Rouzaud que nous baptiserons Ponet et Albert Ort, alias Albert-Jan. Georges Barthès a composé une agréable chanson «La Cargolade» ou «L'hivern quan fa fred» et nous allons prier Ponet de nous chanter cette délicieuse cargolade : LA CARGOLADE par PONET

Albert-Jan est gavatch, nous l'appelons l'homme du Nord ; pensez, il a vu le jour à Lapradelle ! Aussi chante-t-il en français pour celles et ceux qui ne comprennent pas encore le catalan... Une de ses premières chansons fut «Dans notre Roulotte», qu'il va nous interpréter : DANS NOTRE ROULOTTE

Il est évident que, dans le cadre restreint de notre causerie, nous ne pouvons demander des bis à nos chanteurs et diseurs, mais restons dans le cadre de la chanson française avec notre chanteur de charme, notre Tino Rossi catalan : voici Louis Marty dans «Méditerranée» : MEDITERRANEE

Un de nos bons amis M. Català de Cassagnes a bien voulu descendre de la région estagelloise pour nous faire goûter le charme de la guitare havaïenne. Ecoutons-le : GUITARE HAVAIENNE et chanson catalane.

Nous avons un présentateur, M. Roger Carrère, qui ne se contente pas de présenter les diverses attractions mais qui y participe, activement, par ses histoires humoristiques et ses sketchs. Il connaît une histoire savoureuse, «La partie de Rugby» ; nous allons lui demander de nous la conter : LA PARTIE DE RUGBY

Notre orchestre à plectre est maintenant placé sous la direction de M. Charles Sébastia, 1er prix du Conservatoire, qui a bien du mérite et beaucoup de patience. Sous sa baguette, nous allons vous jouer une sardane, «Rosquilles et Moscatell» de Bareil : ROSQUILLES I MOSCATEL

Et pour clôturer cette causerie-concert, il nous faut un chant optimiste, vous l'avez deviné, c'est TOT S'ADOBA, de l'amic René : TOT S'ADOBA

René Llech-Walter


© S.A.S.L. des P-O.
Cet article a été publié dans le volume LXXXVII du Bulletin de la SASL, 1975, pp.121-126.