Page d'accueil

La société Agricole, Scientifique et Littéraire
des Pyrénées-Orientales


Louis Fabre

 

Historique
Personnalités
Bureau actuel
Bibliothèque
Conférences
Cotisations
Bulletin 2008
Publications
en vente


Bulletins
Tables de
recherche

Autres articles

Echanges
académiques


Recherchez

Copyright
Aspirateurs
De même que M. P. Massot appartenait à une famille vouée à la médecine, M. Louis Fabre appartenait à une famille vouée à l'enseignement. Il était né à Rivesaltes, en 1795, et de 1826 à 1832, il fut l'associé de son père qui était instituteur libre à Perpignan. En 1832, il entra comme professeur de cinquième au collège ; il devint professeur de troisième en 1843 et on l'admit à la retraite en 1865. En 1875, il fut nommé conservateur de la Bibliothèque communale. Il était officier de l'Instruction publique et il mourut à l'âge presque exactement révolu de 88 ans.

Telle est dans ses traits principaux l'existence de M. Louis Fabre. Elle s'est écoulée tout entière dans la même ville, et dans le même collège pour la plus grande part. Que d'élèves a formés ce doyen de nos professeurs ! qu'il a vu de destinées diverses ! Il nous connaissait tous ; et si la politique l'avait tenté, il n'aurait pas eu besoin, pour solliciter nos suffrages, que le nomenclateur d'Horace lui soufflât à l'oreille le nom des électeurs. Mais il n'aurait pas eu besoin de nous demander nos suffrages ; ils seraient allés d'eux-mêmes à cet homme honnête et bon, dont la modestie naturelle ne voulait point même se servir de l'autorité que l'âge lui donnait. Dans cette situation nouvelle il aurait écouté un avis docilement, comme un jeune homme ; il aurait été toujours aussi laborieux - et ses collègues l'auraient vu souvent sur leur seuil pour leur demander la pièce nécessaire ou pour leur porter lui-même celle qu'il faut signer.

Mais la politique avec ses haines charmait peu cet homme excellent qui avait des amis dans tous les camps. Elle l'appela vainement quelquefois et cet ami des vieux Romains ne voulut pas être un édile. Il n'avait point de loisirs d'ailleurs ; et quand il fut admis à la retraite, il ne cessa point de travailler : il eut toujours des élèves, sa maison fut toujours comme un centre d'instruction.

Quand il fut nommé bibliothécaire de la Ville, il parut continuer les soins de sa vie et en nous donnant des livres, c'était encore de l'enseignement qu'il transmettait. Il s'acquitta de ses nouveaux devoirs avec sa ponctualité ordinaire, disons mieux, avec son inaltérable santé. Il ne négligea point pour cela notre Société ; elle était pour lui comme le cercle familier où l'on a ses habitudes et où l'on revient à toutes les heures du jour. Il n'oublia point la poésie, et il suivait le chemin en s'accompagnant d'un chant à demi-voix. Ce chant quelquefois s'élevait. C'était quand un sujet en dehors de la vie ordinaire le sollicitait, et c'était quand un ancien auteur commandait son attention. Lucain lui disait : «Pourquoi ne voulez-vous point m'imiter ? Vous avez fait parler Ajax, avec Ovide ; avec moi, faites parler César. Vous avez la phrase nette et concise et de l'énergie au besoin. N'avez-vous point traduit Juvénal quelquefois ? Vous n'avez point traduit toujours Horace».

M. L. Fabre traduisait donc une fois Ovide ou Lucain, mais il revenait aussitôt à son cher Horace. Horace sera toujours l'auteur préféré de ceux que l'antiquité charme encore. Il est exquis dans ses odes légères ; dans ses épîtres il est original, et dans ses épîtres et dans ses satires il abonde en détails sur l'ancienne Rome. Sa philosophie accepte les maux de la vie pour les biens qu'on peut en tirer ; en toutes choses il est modeste ; et il nous rend, frappées d'une empreinte nouvelle dans le trait vif et dans l'image, les idées communes qui ont cours.

Deux membres de notre Société, deux contemporains, deux amis, M. L. Fabre et M. Argiot, semblent s'être partagé la tâche de traduire Horace ; celui-ci avait pris les odes, celui-là les épîtres et les satires ; si l'un était plus fort, l'autre était plus exact. M. Fabre était comme une eau paisible qui réfléchit entièrement tout le détail d'une rive admirable, les ombrages épais, les villas et l'homme qui passe. Il pénètre aussi dans les quartiers de Rome, des groupes sont partout ; mais la foule est sur le forum ; et tout s'empresse dans le tumulte et dans le bruit.

M. Fabre n'imitait pas toujours les anciens. Souvent il ne s'inspirait que de lui-même. C'est ainsi qu'il racontait, chez Henri IV, un trait touchant de condescendance paternelle, ou que, se rapprochant davantage de nous, il racontait, c'était encore un père, la conduite héroïque de Blanca. Il aimait en effet notre pays, son histoire et ses légendes. Comme il aurait traduit l'Hymne séculaire d'Horace, il traduisait Lo Pardal et Montañas regaladas, ces deux chants nationaux du Roussillon. Ceux-là du moins ne sont pas près de disparaître ; mais qui nous rendra ceux qui déjà sont injustement oubliés ! Où sont nos vieilles poésies et tant de vives seguedilles en quatre vers improvisés ? Ces seguedilles ne se suivaient pas ; chacune avait un sens complet, et l'on aurait dit ces courtes descriptions dont se répondaient au hasard les bergers de Théocrite. Qui prendra le soin de recueillir dans notre pays tous ces chants populaires ? On y est si attentif partout ailleurs ! notre pays ne produirait donc point de poètes ? 0 flots qui venez de la Grèce, vous n'avez donc rien murmuré ; nos vallons sont restés sans échos, et nous avons eu les ombrages sans les oiseaux chanteurs.

Aujourd'hui du moins rien ne se perd et tout demeure. Le chant le plus léger nous le fixons aussitôt ; nous ouvrons nos livres pour le recueillir ; on y voit dans leur succession ce que nos poètes ont dit, ce qu'ils ont répété, ce qu'ils ont senti ; et quand l'homme disparaît à son tour, des mains pieuses s'efforcent de les représenter sur ces pages où sont ses oeuvres. Ces bulletins que nous publions le montrent donc tout entier ; ces bulletins, pour M. L. Fabre, ne disent point tout encore. Ils ne disent point comment ils étaient préparés eux-mêmes, encadrés d'une table ou d'une préface, envoyés de tous les côtés. Ce sont des soins qu'un secrétaire seul peut connaître, et nous avons vu M. L. Fabre dans ces soins. Il les prit depuis 1850 ; il les garda jusqu'à son dernier jour ; il mourut dans l'intervalle de deux séances et de ces deux la première est encore transcrite de son adroite et si soigneuse main.

Par Crouchandeu


© S.A.S.L. des P-O.
Cette notice biographique a été publiée dans le XXVIe volume de la SASL, 1884, pp.136-140.