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La société Agricole, Scientifique et Littéraire
des Pyrénées-Orientales


Compte-tenu de la séance publique du 13 juillet 1842

 

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M. Grosset

(Présidence de M. Arago)

La ville de Perpignan a vu, en 1842, un congrès se former dans ses murs. Une réunion d'hommes éminents y était appelée pour suivre les phases d'un phénomène céleste : l'éclipse totale du soleil, visible sous notre méridien.

A peine M. Arago était-il arrivé à Perpignan, que des savants Suédois, des députations de l'Académie de Barcelone, etc., s'empressaient de prendre, chez nous, droit de cité. Ils venaient recueillir les faits nouveaux signalés par l'Observatoire improvisé des Pyrénées-Orientales.

MM. Laugier, Mauvais, de l'Observatoire de Paris, et Petit, directeur de l'Observatoire de Toulouse, complétaient ce congrès d'astronomes.

Jamais spectacle ne fut plus imposant que celui de l'éclipse, qui eut lieu le 8 juillet 1842, à 4 heures 53 minutes du matin. Avant le jour, la population, en masse, se répandit dans la campagne, et couronna tous les points culminants. La citadelle de Perpignan, malgré sa triple enceinte de remparts, de bastions, ne pouvait pas suffire à la foule qui l'envahissait. La consigne militaire, si rigide dans d'autres circonstances, restait muette pour laisser àchacun le soin de prendre et de choisir sa place. Un seul bastion se trouvait excepté ; et ce bastion, armé, cette fois, de fortes lunettes de l'Observatoire de Paris, était celui où se trouvait M. Arago avec ses collaborateurs (1).

L'anxiété fut grande parmi ce concours de monde de tous les rangs, de tous les âges, lorsqu'à l'heure indiquée, à la minute déterminée, à l'oscillation de la seconde, le soleil, se dessinant sur un horizon sans nuages, se couvrit d'un voile obscur. Une exclamation frénétique, instantanée, partit de tous les points, et salua le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences des cris, mille fois répétés, de Vive Arago ! Tel fut l'hommage rendu aux savants astronomes réunis, en honorant leur ancien professeur.

La ville de Perpignan, tout émue du spectacle imposant auquel elle venait d'assister, cherchait à connaître les observations nouvelles recueillies par la science. MM. Mauvais, Laugier et Petit se trouvèrent soumis à des interrogatoires en due forme, auxquels l'urbanité de leur caractère se prêta de la manière la plus courtoise. M. Arago, lui-même, absorbé par ses travaux, ne put se soustraire à cet attrait de curiosité, exprimé en raison du degré d'instruction de chacun de ses interlocuteurs. Enfin, la Société des Pyrénées-Orientales, habituée à la bienveillance toute particulière de M. Arago, le pria de vouloir bien présider une séance publique, et de satisfaire, ainsi, le désir qu'on avait de l'entendre. M. Arago s'empressa de déclarer qu'il se ferait un vrai plaisir d'assister à la séance ; MAIS QUE S'IL DEVAIT DIRE QUELQUE CHOSE, ce ne serait qu'après les lectures fixées par l'ordre du jour.

A peine cette nouvelle fut-elle connue, que la commission de la Société se trouva forcée de limiter le nombre de billets d'entrée à l'exiguité de la salle du Musée.

Un banquet offert à M. Arago et à MM. Laugier, Mauvais et Petit, précéda la séance.

La salle était comble lorsque M. Arago et la commission de la Société vinrent prendre place au bureau.

M. Théodore Mouchous, président, ayant à sa droite M. Arago, ouvrit la séance par une allocution, dont tout le monde remarqua l'opportunité et l'élévation des pensées.

M. le docteur Companyo lut, ensuite, un mémoire sur l'importance de l'étude de l'histoire naturelle, soit qu'elle dirige les explorations du naturaliste dans un but scientifique et de collection, soit qu'elle s'exerce par des applications immédiates dans l'économie agricole ou dans les arts.

M. Arago prit, à son tour, la parole. Pendant deux heures consécutives, il captiva l'auditoire en lui révélant les merveilles de ces mondes qui se meuvent dans les régions éthérées, et dont les rayons d'une seule étoile ne mettent pas moins de dix années pour arriver jusqu'à nous ! Jamais la science n'eut plus d'attrait que sous les formes présentées par l'illustre académicien. Il renouvela, dans cette séance, les prodiges du cours d'astronomie qu'il professe à l'Observatoire de Paris, en intéressant de plus en plus son auditoire par ces aperçus qui portent avec eux la conviction, par ce trait anecdotique qu'il possède au plus haut degré.

M. Arago fit plus encore : en indiquant certaines constellations, il cita le nom vulgaire que les bergers, les agriculteurs du Roussillon, sa patrie, donnent à plusieurs réunions d'étoiles. Ainsi, les unes sont le chemin de Saint-Jacques de Galicia ; les autres sont las set cabretas, etc : voulant parler de ces météores destructeurs qui se forment, dans chaque pays, sur des points déterminés, il indiqua Forsa-real, près de Millas, comme une des localités où il faudrait placer des paragrêles. Un ballon captif, muni de tous les agrès nécessaires, pourrait être lancé lorsque les nuages s'amoncellent sur ces hauteurs, abritées des vents dominants ; on soutirerait, alors, le fluide électrique, et, par ce moyen, l'Agriculture serait préservée des ravages de la grêle.

Enfin, la constitution géologique dn globe terrestre, les dernières découvertes sir les montagnes, la chaleur intérieure de la terre, les chemins de fer, etc., entraînèrent M. Arago dans des détails qu'il a seul le privilège de mettre à la portée de toutes les intelligences.

L'enthousiasme, qui avait été si longtemps comprimé, éclata lorsque M. Arago eut cessé de parler. Il se prolongeait encore quand M. Ad. Duverney, interprète des sentiments de la Société, lut une pièce de vers qui lui mérita les éloges les plus empressés. Après une telle solennité on espérait que la Société publierait le compte-rendu de cette séance mémorable ; mais quels moyens avait-elle pour y parvenir ?

C'est en séance que M. Arago prit une feuille de papier pour se fixer sur ce qu'il voulait dire ; plusieurs faits nouveaux pour les arts, les sciences, se trouvaient enchâssés dans sa causerie sublime... Qui pouvait donc présenter ce compte-rendu sans avoir recueilli des notes exactes, sans être, en un mot, sténographe habile ?

Nous fûmes étonné du silence que gardèrent la presse locale et les hommes spéciaux qui assistaient à cette solennité.

Confiant alors dans nos souvenirs, nous cherchâmes à réunir, du moins, quelques fragments de ce que nous avions entendu et qui nous avait si vivement impressionné. Ces notes furent communiquées à un petit nombre d'amis. L'amitié fut plus qu'indiscrète ; et notre petit manuscrit vola de main en main jusqu'au bureau du président de la Société, pour être déposé aux archives. La nouvelle commission ayant jugé convenable de publier ce que notre mémoire nous avait permis de recueillir, nous ne nous y sommes point opposé. C'est ce document que nous livrons aujourd'hui, moins pour la réputation européenne de notre illustre président honoraire, que pour offrir un témoignage de reconnaissance à l'homme supérieur, qui n'a pas dédaigné de concourir à la formation de la Société des Pyrénées-Orientales et de participer à ses travaux.

Nous joignons au fac-simile de M. Arago un dessin de M. Petit, directeur de l'Observatoire de Toulouse et membre-correspondant de la Société. M. Petit a bien voulu fortifier nos souvenirs par des annotations qui décèlent autant de modestie que de science. Puisse l'expression de notre gratitude arriver jusqu'à lui.

«Messieurs,

Je vais faire passer succinctement sous vos yeux diverses questions qui excitent en ce moment un intérêt général ; mais je ne dois pas négliger de vous dire d'abord quelques mots au sujet de l'éclipse.

Une éclipse de soleil n'a pas pour les astronomes l'importance que le vulgaire y attache, car nous avons une foule de moyens qui nous permettent journellement de vérifier les grandes questions relatives à la lune. Ainsi, par exemple, l'on voulait savoir si la lune était habitée : par conséquent, s'il y avait une atmosphère. Eh bien ! l'astronomie arrive â la connaissance du problème, par une foule de phénomènes qu'elle observe tous les jours. Non ; la lune n'a pas d'atmosphère ; car, si elle en avait une, il y aurait des cas où l'éclat de sa lumière serait modifié par des amas de nuages ; or, dans toutes les circonstances où l'éclat de notre atmosphère nous a permis de voir la lune, nous n'avons jamais remarqué que la pureté de son éclat ait varié : son disque nous a toujours paru parfaitement net. Mais examinons si la lune n'aurait pas une atmosphère toujours pure. A ce sujet, je dois vous dire que les éclipses ne sont pas rares pour les astronomes.

La lune, en passant devant chaque étoile, l'éclipse pour un temps donné, dont le calcul a déterminé mathématiquement le commencement et la fin. Ce calcul a été fait dans l'hypothèse que la lumière parvenait directement de l'étoile à nous en lignes parfaitement droites. Si la lune avait une atmosphère, le rayon lumineux de l'étoile serait dévié de la ligne droite et suivrait forcément une ligne courbe qui diminuerait la durée calculée de l'éclipse, en permettant au rayon lumineux d'arriver à notre oeil, soit lorsque l'étoile serait déjà derrière la lune, soit avant que les deux astres fussent séparés. Dans aucun cas, on n'a trouvé qu'il y eût la moindre différence entre les résultats du calcul et ceux de l'observation.

On a calculé la distance du soleil à la terre, et l'on sait que, du centre de cet astre à notre planète, il y a trente-six millions de lieues. Il serait trop long de vous expliquer comment on est parvenu à ce résultat ; mais c'est une opération très simple, une véritable opération cadastrale, que tons les élèves qui se destinent à l'école polytechnique peuvent concevoir et saisir.

Quant à la distance des étoiles, on n'avait eu jusqu'à présent que des notions entièrement vagues sur cet objet. Malgré la perfection des instruments, les calculs avaient été toujours impuissants. On avait bien imaginé de prendre pour base le diamètre de l'orbite terrestre, qui est de soixante-douze millions de lieues ; mais, lorsqu'on voulait tirer des tangentes des cieux points opposés, on trouvait que la déviation était à peine sensible, et que le point d'intersection se rencontrait dans des espaces où nos calculs ne pouvaient atteindre.

Cependant, depuis quelques années, on est parvenu à calculer la distance de notre planète aux étoiles, et surtout à l'une d'elles, qui est la soixante-unième du Cygne, étoile de troisième grandeur (2). Vous exprimer cette distance en lieues, est une chose à laquelle l'imagination se refuse, surtout lorsque l'imagination n'est pas habituée à embrasser un si grand nombre de chiffres à la fois ; mais pour vous donner une idée de la prodigieuse distance de ce petit soleil (car c'en est un), je vais me servir de termes de comparaison qu'il vous sera plus facile de saisir.

On a calculé la vitesse de la lumière. Ainsi, l'on sait qu'un rayon lumineux parcourt soixante-dix-sept mille lieues à la seconde ; l'on sait que la lune nous envoie des rayons qui nous arrivent en une seconde et un quart environ ; que les rayons lumineux du soleil nous parviennent en huit minutes et treize secondes, ni plus ni moins. Eh bien ! le temps qu'il faut à un rayon lumineux de l'étoile soixante-unième du Cygne, pour arriver jusqu'à nous, est de dix années. De sorte que, si cette étoile venait à être instantanément anéantie, nous la verrions dix ans après qu'elle se serait éteinte. Il y a des étoiles dans la voie lactée, dans cette traînée blanche qu'on appelle chez nous, autant que mes souvenirs sont fidèles, le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, il y a des étoiles, dis-je, dont la lumière mettrait un million d'années pour parvenir jusqu'à nous !

En examinant le firmament, l'on y voit une quantité innombrable d'étoiles. Pour les astronomes, cette quantité est prodigieuse ; mais l'observateur qui considèrerait le firmament à l'oeil nu, n'en compterait que cinq mille, tandis que s'il avait son oeil armé d'un télescope, dans une de ces portions du firmament que nous appelons une nébuleuse, il en compterait jusqu'à vingt mille et même jusqu'à des cent mille.

Les astronomes ont observé qu'il y avait des étoiles doubles. D'abord, on avait cru que ces étoiles étaient à une grande distance l'une de l'autre, et que si on les voyait à peu près en contact, c'était par un effet d'optique, et parce qu'elles se trouvaient placées dans la direction de deux rayons visuels extrêmement voisins. Eh bien ! cela n'est pas vrai ! Les étoiles sont réellement très rapprochées, et, chose curieuse ! elles tournent autour l'une de l'autre. Nous avions vu jusqu'à ce jour des planètes tourner autour du soleil ; mais l'on n'avait jamais su qu'il y eût des soleils qui tournassent autour d'autres soleils. Ce résultat, cependant, est incontestable : il est même parfaitement visible, car les étoiles groupées ainsi, ont quelquefois des couleurs différentes : par exemple, une étoile est rouge, l'autre est verte ou bleue. Jusqu'à présent l'on avait négligé de s'occuper des étoiles ; on supposait que c'étaient des soleils semblables au nôtre ; et la difficulté d'en calculer la distance, avait été cause qu'on en avait abandonné l'observation. Mais les astronomes modernes ont cru qu'il était fort intéressant d'examiner s'il n'arrivait aucun changement aux étoiles du firmament. Je vous dirai, avec regret, qu'on a vu non seulement des altérations dans l'intensité de la lumière de certaines étoiles, mais encore on en a remarqué d'autres qui s'étaient affaiblies et éteintes sous nos regards : telles que les étoiles 9 et 10 du Taureau, 55 Hercule, etc. Que sont devenus les êtres qui habitaient les mondes qu'éclairaient ces astres ? évidemment ils doivent vivre dans la plus complète obscurité, s'ils ne sont point anéantis !

Il était donc important d'examiner si, dans notre soleil, il ne se produisait pas des altérations qui pussent nous faire craindre une semblable catastrophe. Je dois vous rassurer à cet égard, et vous dire que jusqu'à présent on n'y a pas découvert de modification sensible.

Je regrette que, pendant l'éclipse que nous avons observée, certaines altérations du soleil ne se soient pas reproduites. Ainsi, les taches qu'on y avait remarquées avaient complètement disparu, et il n'en restait aucune trace. A ce sujet, je vous dirai qu'on avait longtemps discuté pour savoir quelle était la nature du soleil. Ce n'est que depuis peu qu'on a découvert que cet astre n'était resplendissant que par son atmosphère, et que le corps lui-même du soleil était noir et obscur, tout comme notre planète. On a cherché à savoir par quel phénomène les choses se passaient ainsi ; mais on n'a pu rien découvrir jusqu'à ce jour. Est-ce un orage perpétuel ? est-ce un des effets magnétiques ? Supposez que, sur la terre, un orage couvrît notre atmosphère dans toute son étendue : un habitant de la lune verrait notre planète aussi resplendissante que le soleil ; à travers les éclairs, il verrait le globe opaque et obscur de la terre. Ce même phénomène pourrait avoir lieu, si notre atmosphère était entièrement illuminée par les aurores boréales.

Les théories précédentes avaient été données il y a plus de cent ans, et on les avait taxées de folles et d'absurdes.

Permettez-moi de vous raconter, à ce sujet, une petite anecdote. Dans les sciences exactes, rien n'est à négliger, parce que ce qui était faux hier peut être vrai aujourd'hui.

Un médecin anglais tue sa maîtresse, par jalousie, d'un coup de pistolet. Un de ses amis se présente aux juges, un mémoire à la main, pour prouver que le médecin est fou. Que contenait ce mémoire ? la théorie du soleil que je viens de vous développer. Je n'ai pas besoin de vous dire que le médecin fut acquitté.

Je vous ai dit que les rayons lumineux se mouvaient avec une vitesse de soixante-dix-sept mille lieues par seconde ; et cependant leur ténuité est plus grande encore que leur mobilité, car il en passe des milliards à travers le trou d'une aiguille, sans qu'ils soient influencés les uns par les autres, sans qn'ils soient dérangés de leur course.

Un rayon de lumière qu'on ferait passer par un petit trou dans une chambre obscure, et qu'on recevrait sur la surface plane d'un miroir, serait dévié de sa course et serait réfléchi dans le sens opposé. Ainsi, si l'on présente un miroir par le haut à un rayon lumineux, le rayon est réfléchi par en bas, sans qu'il ait beaucoup perdu de son intensité ; si on le présente par en bas, il est réfléchi par en haut ; si on le présente du côté droit, il est réfléchi vers le gauche ; si on le présente par la gauche, il est réfléchi du côté droit. Ainsi, dans ces quatre conditions, le rayon ne perd ni de sa nature, ni de son intensité, ni de son mouvement.

Mais le rayon lumineux, qui est d'une ténuité telle qu'il en passe des milliards dans le trou d'une aiguille, se modifie quand on le soumet à de certaines conditions. Si je prends un rayon lumineux, non pas celui qui me vient directement du corps éclairé, mais celui qui est réfléchi par le miroir, et que je le fasse passer à travers un morceau de cristal de roche, parfaitement blanc, parfaitement pur, parfaitement limpide, et qu'à ce rayon je présente un autre miroir par le haut, il me réfléchira le rayon par le bas ; si je lui présente le miroir par le bas, il me réfléchira la lumière par le haut. Mais si je lui présente le miroir par le côté droit, comme à la première expérience, alors négation complète de lumière, point de lumière obtenue ; si je le présente du côté gauche, même phénomène. Ainsi, vous voyez que les rayons qui étaient lumineux dans toute la circonférence, et qui se réfléchissaient dans tous les sens, par la seule interposition d'un morceau de cristal de roche, se modifient au point de montrer qu'ils ont des côtés obscurs, tandis qu'ils ont la partie supérieure et inférieure lumineuse : c'est ce qu'on appelle des rayons polarisés.

On a formé un petit instrument qu'on appelle polariscope. Eh bien ! si vous regardez obliquement avec un polariscope un corps solide incandescent, vous voyez deux images de ce corps et deux images de couleur différente. Si vous examinez un corps liquide, en incandescence, vous voyez encore deux images diversement colorées. Mais si vous observez, dans une direction quelconque, un gaz incandescent, tel que le gaz qui sert à l'éclairage, alors, toute coloration disparaît et la flamme conserve sa couleur naturelle. A l'aide de cet instrument, on est parvenu à reconnaître que le soleil était un corps gazeux à sa surface lumineuse, car, si cette surface était solide ou liquide, on la verrait doublement colorée. Voilà donc un petit instrument bien simple et peu compliqué, qui a fait faire une des plus belles découvertes de l'époque.

Si vous lisez quelquefois les feuilletons des journaux qui rendent compte des séances de l'Académie des Sciences, vous devez avoir remarqué qu'il y est question des phénomènes d'interférence. Toutes les fois que deux rayons lumineux, partis d'une même source, viennent se couper en un point après avoir parcouru des chemins égaux, ces rayons conservent leur rayon primitif ; mais toutes les fois que deux rayons se rencontrent en un point, après avoir parcouru des distances inégales, la lumière primitive est modifiée au point d'interjection ; et vous obtenez alors du rouge, du bleu, du violet, etc., ou même une obscurité complète, selon les différences des chemins parcourus et la nature de la source lumineuse employée dans l'expérience.

Il n'y a personne d'entre vous qui ne se soit amusé à former des bulles de savon, et qui n'ait remarqué de combien de nuances différentes se coloraient ces corps blancs. Ce phénomène, qui avait échappé à la sagacité de Newton et d'une foule d'autres astronomes, n'est autre chose qu'un phénomène d'interférence. Ainsi, quand vous lirez dans un compte-rendu qu'il est question de phénomènes d'interférence, vous saurez qu'on a voulu parler de l'effet réciproque de rayons qui ont parcouru des chemins inégaux. C'est par la théorie des interférences que l'on a expliqué la scintillation des étoiles. La scintillation n'est autre chose que la destruction alternative d'une des sept couleurs qui composent la lumière blanche, par suite de la rencontre de deux rayons lumineux arrivant d'une même étoile, après avoir parcouru des chemins inégaux.

On a discuté si la lumière était une émanation directe du soleil, ou bien si ce n'était pas un fluide répandu dans l'espace, subtil comme l'éther et vibrant comme le son. Lorsque la cloche de la cathédrale se fait entendre, cette cloche n'envoie pas à vos oreilles de toutes petites portions de métal : le son vous est transmis. Il était donc important de savoir s'il n'en était pas de même de la lumière. Je crois pouvoir, sous peu, résoudre la question par une expérience que j'ai examinée (3).

Si la lumière est un corps, elle se meut plus vite dans l'eau que dans l'air. J'ai conçu un appareil, où deux points 1umineux se produisent instantanément : la lumière d'un de ces points, je la fais passer à travers un tube rempli d'eau, tandis que la lumière de l'autre point passe à travers un tube de verre rempli d'air. Il est évident que si la lumière est un corps, un observateur, qui regarderait une glace sur laquelle on ferait refléter les deux points lumineux, verrait se refléter plutôt le point lumineux qui passerait à travers l'eau, que celui qui passerait à travers l'air. Mais comment saisir cette différence de mouvement sur une distance qui n'excède pas un mètre de long, car les tubes n'ont pas plus d'un mètre, et quand il s'agit d'une substance qui se meut avec une vitesse de soixante-dix-sept mille lieues par seconde ? or, si l'on suppose qu'un miroir vient se mouvoir assez vite devant les deux rayons, pour que son déplacement soit sensible dans le temps qui marque le retard d'un rayon sur l'autre, il est évident que les images réfléchies par le miroir n'occuperont pas les mêmes places qu'elles auraient occupées si le miroir eût été immobile : que, par exemple, l'image réfléchie la première, et reçue sur un écran, sera moins avancée que l'autre. Une différence de temps, presque insensible, se trouvera donc transformée ainsi en une différence de position parfaitement appréciable, et d'autant plus grande, que la vitesse du miroir sera plus considérable. Pour que l'expérience fût possible, cette vitesse devrait être au moins de trois mille tours par seconde. Au premier abord, le problème mécanique paraîtrait insoluble : je suis heureux de pouvoir vous annoncer qu'un artiste français, M. Bréguet, l'a résolu. L'appareil, dont je viens de vous en tretenir est en ce moment à peu près terminé».

M. Arago a longuement parlé encore sur des sujets que notre mémoire ne nous a pas permis de retenir. Aussi, c'est avec le plus grand regret que nous nous voyons obligé de rapporter le simple sommaire de toutes les questions qu'il a traitées, et dont nous avons pu recueillir l'original dressé de sa main. Nous en donnons le fac-simile.


© S.A.S.L. des P-O.
Ce compte-rendu a été publié dans le volume VI(2) du Bulletin de la SASL, 1845, pp.69-83.
(1) Pourquoi le bastion de la terrasse du Commandant ne rappellerait-il pas, par une pierre incrustée, le souvenir des observations faites lors de l'éclipse de 1842 ? Certes, la présence de MM. Arago, Laugier, Mauvais, Petit, membres de l'Académie des Sciences, chargés de suivre l'éclipse du soleil à Perpignan, était un fait à constater dans les éphémérides roussillonnaises.
(2) En 1840, M. Bessel a déterminé la limite supérieure de la distance à laquelle se trouve la 61me du Cygne ; mais déjà, en 1842, MM. Arago et Matthieu avaient déterminé, les premiers, la limite inférieure de cette distance.
(3) Déjà, depuis longtemps, M. Arago a réalisé une expérience toute différente de celle-ci, et non moins ingénieuse, dans laquelle il a pu apprécier une différence de vitesse produite par une simple lame de verre. Ainsi, M. Arago, au lieu de dire qu'il espérait résoudre la question, aurait pu dire qu'il l'avait déjà résolue. (Note de M. Petit, direct. de l'Observ. de Toulouse)