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Copyright Aspirateurs | M. Lloubes, rapporteur
Chargé par mes collègues, les membres du bureau, de porter la parole dans cette solennité, uniquement consacrée à décerner des récompenses, je suis confus de l'honneur qui m'est échu.
Ce n'est pas à vous que je rappellerai les noms glorieux des villes et des peuples de l'antiquité, qui se sont élevés à l'apogée de la puissance et de la civilisation par le secours du commerce. Les souvenirs des Tyriens, des Carthaginois, des Phocéens et des Grecs sont trop présents à votre esprit, pour que j'entre à leur égard dans des développements : leurs vaisseaux et leur génie mercantile out fait leur fortune et leurs titres à notre admiration.
Dans le moyen-âge et dans les temps modernes, les mêmes causes ont produit les mêmes effets ; et nous voyons par les Vénitiens dans leurs lagunes, les Portugais dans leur petit royaume, les Hollandais dans leurs villes, dont le sol a été disputé à l'Océan, les Français dans leur belle patrie, et les Anglais dans leur île constamment battue par les flots, que le commerce et l'industrie, ces deux puissantes artères, qui portent chez les nations la force et la richesse, font marcher à la tête de la civilisation les peuples qui sont assez intelligents pour rechercher leurs bienfaits. La France, ce vaste champ ouvert au génie, peut revendiquer la plus large part de cette gloire de la raison et du travail : et notre département, modeste fraction de ce tout immense, n'est pas tout-à-fait indigne d'en recueillir quelques miettes.
Nos aïeux nous ont légué un héritage industriel dont nous avons faiblement soutenu le fardeau, il est vrai. Les fabriques qui remplissaient de leurs tissus de laine les flancs des navires sillonnant la Méditerranée, pour aller échanger, dans le Levant , nos produits avec l'or des Musulmans, ont disparu de Perpignan ; il n'en reste plus d'autre trace que leur nom, inscrit sur quelques rues de la ville. Les causes de cette disparition ne sont peut-être pas encore assez connues ; mais nous espérons que le prix fondé par la Société, pour 1845, sur l'influence que peut avoir exercé, sur les arts et les lettres, la réunion du Roussillon à la couronne de France, en éveillant de généreuses émulations, jettera quelque lumière sur ce point important.
Si nous avons le droit d'être orgueilleux de ce que nous avons été, nous n'en avons pas moins celui d'être fiers de ce que nous sommes ; et notre ville, plus commerçante qu'industrielle, marche à pas lents, il est vrai, mais elle arrive : elle suit la meilleure voie.
Vous avez compris, Messieurs, qu'il vous appartenait de reconnaître qu'il existait le rapport le plus intime entre le bonheur physique et moral des hommes réunis en société, et leur degré d'avancement dans le commerce, l'industrie et les arts ; et vous avez voulu constater leur état dans le département des Pyrénées-Orientales, par la fondation de prix pour quatre années, et dont partie va être décernée aux honorables concurrents qui les ont obtenus. Nous appelons de tous nos voeux une exposition publique et locale, qui rendra manifeste notre savoir industriel.
Vous avez fait, par votre programme, un appel au présent pour qu'il révélât l'avenir ; et nous, que vous avez investis de votre confiance, nous avons fouillé le passé auquel nous touchons encore, pour voir si le présent lui répondait dignement : nous y avons trouvé des faits qu'il était de notre devoir de vous signaler.
Si nous avions proposé, il y a douze ans, de fonder un prix pour celui qui créerait dans notre ville, non pas une industrie, mais plusieurs industries nouvelles, qui les ferait prospérer pendant douze années, les établirait sur des bases réelles, solides et durables, fabriquerait des produits luttant avantageusement avec les autres produits similaires français, vous l'eussiez certainement voté par acclamation.
Eh bien, Messieurs, ce prix a été mérité et loyalement, nous pouvons le dire : il est facile de réparer aujourd'hui un oubli qui remonte à douze années.
Un industriel des bords de la Saône, de ce pays où le travail est un culte, est venu planter chez nous son drapeau d'adoption ; il n'a pas craint de lutter contre le préjugé qui s'attache à tout ce qui est nouveau, et contre la défaveur que les pays, en possession depuis longtemps d'un genre de fabrication, devaient nécessairement déverser sur ses produits naissants. Il a eu du courage, car il a eu la conscience de ce qu'il valait, et il a réussi. Vous avez tous deviné notre estimable collègue, M. Vimort-Maux. Cet hommage public, que nous sommes heureux de pouvoir lui rendre, était ignoré de vous tous et de lui-même jusqu'à cet instant. Nous avons pensé que nous pouvions lui décerner une médaille d'argent au nom de la Société, sans craindre d'être démentis par aucun d'entre vous.
Nous avons fait connaître le prix, énumérons les titres qui l'ont fait acquérir.
M. Vimort-Maux occupe moyennement cent personnes par jour, qui représentent au moins trente mille journées par an. Il a fondé depuis douze ans, à Perpignan, un établissement dans lequel il file, tord et teint, dans toutes les nuances, les cotons pour bas, et prépare la laine filée destinée au même usage. Plusieurs de ses métiers produisent, à un prix très modique, des rubans en coton bleus et rouges, d'une vente très facile dans notre département et dans les provinces limitrophes de l'Espagne, dont nous étions les tributaires il y a encore peu d'années. Il fabrique des couvertures en fil et coton, dites avanos, d'une perfection aussi surprenante que leur bon marché. Il produit, dans un seul jour, cinq cents ouates en coton, qui l'emportent, par leur fini et leur solidité, sur leurs analogues des autres ateliers français ; ses métiers livrent à la consommation des toiles à voile, d'un travail et d'une qualité supérieurs, et très recherchées par nos navigateurs depuis qu'elles sont bien connues : ses cadres sont déjà montés, et, au premier jour, les ouates en chanvre compléteront le plan qu'il s'est proposé de suivre.
Vos moments sont trop précieux pour que j'entre, sur chacune de ces fabrications, dans des détails qui pourront trouver leur place dans un rapport spécial ; mais l'énonciation seule de ces diverses branches d'industrie en pleine prospérité, exploitées avcc intelligence, et dont les prod nits s'infiltrent de plus en plus sur tous les marchés français, vous suffira pour vous faire connaître, avec nous, que nous ne pouvions différer davantage de décerner une médaille d'argent à M. Vimort-Maux, qui a rallumé avec bonheur, chez nous, le feu sacré de l'industrie.
Rendre plus longtemps hommage à l'homme modeste et laborieux dont nous avons tracé rapidement les services, serait peut-être nous exposer au reproche de vouloir trop exalter un de nos collègues, quand nous ne remplissons qu'un devoir. Les faits que vous avez été à même de vérifier, sont là pour parler plus éloquemment que nous.
Nous avons décidé qu'il serait remis aujourd'hui une médaille d'argent à M. Vimort-Maux : nous sommes convaincus, Messieurs, que nous avons rempli vos vues et prévenu vos intentions. Veuillez, M. Vimort, en acceptant cette faible récompense proportionnée à nos ressources, mais au dessous de nos désirs, la recevoir comme un gage d'estime de vos collègues, et de reconnaissance de vos concitoyens adoptifs. © S.A.S.L. des P-O. Ce rapport a été publié dans le volume VI(2) du Bulletin de la SASL, 1845, pp.281-285. |