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François Jaubert de Passa
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| Historique Personnalités Bureau actuel Bibliothèque Conférences Cotisations Bulletin 2007 Publications en vente Bulletins Tables de recherche Autres articles Echanges académiques Ecrivez-nous Recherchez Copyright Aspirateurs | Membre correspondant de l'Institut de France, Académie des Sciences, Section d'Economie rurale, et membre-résident de la Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, par M. J. Mattes, officier d'Académie, Inspecteur de l'Enseignement primaire, membre-résident Si, comme l'a écrit un des plus graves biographes latins (1), les peuples de l'antiquité aimaient à conserver la mémoire des hommes que leurs mérites rendaient dignes de cet hommage, nous aussi nous devons tenir à transmettre à la postérité les noms de nos compatriotes dont l'intelligence, les travaux et la coopération à tout ce qui est utile, ont jeté quelque éclat sur notre province. François Jaubert de Passa avait entrepris cette pieuse et patriotique mission en 1856 (2). Nous étions loin de craindre qu'à moins de douze mois de distance, il nous échût le douloureux honneur d'essayer quelques mots biographiques sur lui-même ; mais ne nous trouvez-vous pas bien téméraire en nous voyant affronter ce rôle avec notre seule autorité ? Nous le craindrions moins sérieusement, si notre écrit n'était destiné qu'à des lecteurs roussillonnais. Quoi qu'il en soit, laissez-nous payer à François Jaubert un tribut de reconnaissante affection, que d'obligeantes relations imposent à notre coeur. D'autres, après nous, complèteront notre oeuvre, surtout au point de vue des spécialités qui le distinguaient. François Jaubert de Passa naquit en 1784, à Passa, dans le canton de Thuir. Son père et sa mère avaient fait de beaux rêves sur son berceau ; mais la Révolution française, en changeant leur position sociale, traversa leurs projets. Cependant, ils ne surent rien négliger pour lui faciliter un avenir honorable. Ils confièrent son éducation élémentaire à l'abbé Jaubert, le même qui releva de ses ruines le Collège de Perpignan. Plus tard, leur fils entra au Collége militaire de Tournon, et perfectionna ses études au Prytanée, d'où il sortit pour être incorporé comme sous-lieutenant dans le 12e régiment de Dragons ; mais, son père, facilement alarmé des périls qui accompagnaient la gloire militaire à cette époque, le rappela auprès de lui. François Jaubert obéit, mais non sans regret, à cette injonction paternelle. Cependant, il obtint de rester encore à Paris pour y compléter son instruction ou l'approprier à une autre carrière. Sa vie d'étudiant devint alors très laborieuse : elle se partageait entre les cours de l'Académie de Législation, de l'Ecole de Médecine, et les leçons de l'Académie des Beaux-Arts, dirigée par David. Sa forte volonté, sa vive imagination, favorisées par une conception prompte, un jugement sûr et une mémoire des plus heureuses, lui facilitèrent le succès de ses études nouvelles et multipliées. Il ne tarda pas à être inscrit sur le tableau des avocats, et l'Académie de Dessin lui décerna la médaille d'artiste. Mais, cédant toujours aux nécessités de la famille, il renonça à ses goûts de prédilection, et il crut entrevoir des chances dans la carrière administrative. A Tournon et au Prytanée, il eut pour amis des condisciples dont les familles appartenaient aux illustrations de l'époque. A la faveur de ces amitiés, il fut présenté dans les salons de Cambacérès, de Talayran et de Cuvier, où l'avait devancé la renommée de ses succès scolaires. Il fut jugé vite, et un décret du 11 janvier 1806 le nomma Auditeur au Conseil-d'Etat. C'était un brillant prélude à une carrière pour ainsi dire improvisée. Mais ne dirait-on pas que la destinée se plut à se jouer de lui, en mêlant l'ironie à la séduction ?... Elle jeta encore un obstacle dans cette nouvelle route qu'elle lui ouvrait : une maladie sérieuse menaçait son père, et il fut contraint de demander un congé (1810) ; néanmoins, il fut maintenu pendant un an sur les cadres du Conseil-d'Etat. Le 10 juin 1813, les fonctions de Sous-Préfet à Perpignan lui furent confiées ; il les conserva peu de temps, mais au mois d'août 1814, il fut envoyé auprès du général Castaños, solliciter la retraite de l'armée espagnole. Pour le récompenser du talent et du patriotisme qu'il déploya dans cette mission, le Gouvernement lui donna, place parmi les Conseillers de Préfecture (décret du 5 octobre 1815). L'influence de cette nouvelle position ne fut pas inutile à son pays : connaissant tout ce que peut promettre de richesse l'application d'un bon système d'arrosage, surtout dans nu pays essentiellement agricole comme le nôtre, il profita de l'appui que lui accordait le préfet, M. Villiers du Terrage, pour organiser le syndicat de la Tet (1818-1819). Le règlement de ce syndicat, qu'il rédigea lui-même, fut appliqué par ordonnance royale et accepté, enfin, par l'Administration des Travaux publics. En 1817, la rareté des subsistances inspirait des craintes sérieuses à l'administration, et les spéculateurs étrangers aggravaient encore la situation : les désordres qu'amène la disette semblaient imminents ; Jaubert de Passa proposa un plan dont l'application prévint toutes les difficultés. Il provoqua une réunion de douze notables, qui, renonçant généreusement à des profits que les temps rendaient trop certains, firent une mise de fonds pour l'approvisionnement du pays (3). M. Francois Durand s'empressa de s'associer à cet acte de patriotisme ; et, mettant au profit de ses concitoyens les vastes ressources de sa haute capacité commerciale, il sut faire arriver d'abondantes cargaisons dans les ports de Saint-Laurent et de Port-Vendres. Un magasin public fut ouvert, et les populations roussillonnaises purent s'y approvisionner au fur et à mesure de leurs besoins, et à des prix modérés. La crise passée, on constata un bénéfice de 1.500 francs, qui furent distribués aux employés du magasin. François Jaubert de Passa composa et publia deux volumes : le premier sur les arrosages des Pyrénées-Orientales, et le second, sur les irrigations en Espagne. Ce dernier livre, résultat d'une mission scientifique, dont l'avait chargé M. le Ministre de l'Intérieur, fut traduit en espagnol et en allemand. Le succès de ces publications l'encouragea à livrer à la presse quelques mémoires sur des sujets d'économie rurale. Le Gouvernement voulut sanctionner l'opinion publique; et, par ordonnance royale du 11 août 1823, F. Jaubert de Passa fut nommé, comme homme de lettres, Chevalier de la Légion-d'Honneur. Il justifia cette distinction par d'autres travaux estimés. Il était membre de plusieurs Sociétés savantes nationales ou étrangères, entre autres de la Société royale et centrale d'Agriculture, de la Société royale des Antiquaires, de la Société Linnéenne, de celle de Toulouse, de celle de Valence, en Espagne. A toutes il envoya son tribut d'intelligence et de dévoûment ; toutes avaient su apprécier son utile coopération. Plusieurs de ses mémoires, sur des objets mis au concours, furent couronnés. Tant de travaux utiles, son activité si constante, ses grandes aptitudes, devaient lui ouvrir les portes de l'Institut de France, rare d'istinction, qui suffit pour faire la réputation d'homme éminent. Ce fut le 3 janvier 1825 qu'il eut l'honneur d'être agrégé, comme correspondant, à cette illustre Compagnie. Depuis cette époque, fixé parmi nous par de nouveaux liens de famille, il renonça à quitter le pays. Jamais il ne négligea d'étendre le cercle de ses connaissances. Il cultiva le commerce des gens de lettres, des savants, des artistes, pour trouver le moyen d'élever son esprit ; et, cependant, ceux qu'il regardait comme ses maîtres, se plurent, plus d'une fois, à rechercher ses décisions. Après 1830, l'élection le fit entrer au Conseil-Général : il y resta jusqu'à sa mort (16 septembre 1856). Personne n'ignore les éminentes qualités qui le distinguèrent dans cette Assemblée, dont il dirigea plusieurs fois les travaux comme président. On lui doit de nombreux ouvrages, dont la plupart ont pris rang parmi ceux qui honorent son pays. Les plus connus sont :
Ecoutons-le quand il résume lui-même, dans quelques lignes, le but et l'utilité de l'irrigation : «Qui pourrait aujourd'hui calculer ce que l'avenir réserve à la France, si l'irrigation s'y acclimate à l'abri des lois ; si de nouveaux et paisibles chantiers de travail s'ouvrent pour les classes indigentes ; si des cultures plus parfaites et plus variées ; si des défrichements, que les eaux dérivées rendent si faciles, retiennent dans les villages et dans les fermes cette multitude de bras, que le besoin, l'abandon, et tant d'autres causes entasseent dans les cités populeuses et partout où les passions ont des foyers permanents ; si les produits agricoles sont plus abondants ; si des prairies plus vastes et de meilleurs fourrages permettent d'améliorer la race chevaline et la race bovine ; si la nourriture du peuple est plus saine ; enfin,si l'agriculture, par la multitude de ses ateliers, et par l'aptitude qu'elle montre à utiliser tous les bras, à tirer parti de toutes les forces vitales, devient de plus en plus le refuge de tous ceux que la société oublie, que l'industrie repousse, et que la misère dégrade ?» Les travaux de Jaubert de Passa lui valurent une belle moisson de lauriers dans les champs littéraires : il reçut, outre la croix de la Légion-d'honneur, quatre médailles d'or, trois en argent, plusieurs en bronze, et de nombreux témoignages flatteurs de la part des sommités de la science. Là ne se borne pas son bagage littéraire. Il a laissé des manuscrits que nous croyons précieux, entre autres l'Histoire du Roussillon, fruit de ses dernières veilles et de longues méditations : c'était son dernier tribut payé à son pays. Cette histoire est malheureusement inachevée. Sa vaste correspondance avec des personnages appartenant aux lettres, aux sciences, aux arts et à l'administration, lui avait donné une supériorité remarquable dans l'art d'écrire une lettre. Admis dans la confidence de ces relations, nous avons pu admirer plus d'une fois des écrits dont il garda d'ailleurs la minute. Ils se distinguent par un style orné de toutes les qualités que ce genre exige ; et, si nous osons le dire, il se complète par ce vernis de politesse exquise, par la finesse de l'esprit et la justesse de l'à-propos, qui en font le charme dans les écrivains de cet ordre. Mais, à notre jugement, son oeuvre capitale, où il s'est peint lui-même avec ses impressions, avec l'expérience des hommes et des choses, est celle que le public ne sera pas appelé à lire, de longtemps encore, telle est du moins notre crainte : ce sont ses Mémoires, qu'il écrivit pour son petit-fils, Henri Jaubert, et qu'il termina en 1853. Tout en racontant d'abord sa vie d'étudiant à Paris, il donne des aperçus sur les lettres, les sciences, la philosophie, les arts et sur les célébrités contemporaines, qu'il compare rapidement aux maîtres des écoles de l'antiquité. Ce sont des esquisses d'histoire, faites avec cette précision qui est le fruit d'une longue attente, éclairée par les rectifications que fournit le temps dans l'appréciation des actions humaines. Il écrivait pour son petit-fils : il lui devait la vérité, et sa plume aurait refusé d'obéir aux entraînements qui n'eussent pas eu pour mobile la conscience du vrai et du beau. Ces mémoires composent cinq forts cahiers. Le sentiment chrétien qui domine dans toutes les pages de cette oeuvre, prouve que François Jaubert avait toujours placé les événements sous l'influence divine. Parlerons-nous des qualités de son coeur, de l'affabilité de son caractère, des charmes, de l'utilité de sa conversation, et surtout de sa pente naturelle vers le sentiment du bien ? Nous aurions à citer tous les actes de bienfaisance dont nous fûmes témoin pendant les vingt ans qu'il nous admit dans son intimité ; et si, comme il l'a écrit lui-même, «vivre c'est aimer», nous dirons qu'il a beaucoup vécu. Il aima les ouvriers et surtout les pauvres. Son cabinet fut ouvert à tous ceux qui avaient besoin de son expérience. Il employait son instruction et l'influence qu'elle lui procurait au service d'autrui. Aux pauvres, il facilita, plus d'une fois, les moyens d'un travail honorable : il recevait tantôt un paysan incertain sur l'emploi de laborieuses économies, tantôt un magistrat embarrassé pour la direction d'une affaire municipale ; aujourd'hui, il encourageait un jeune homme dans l'étude des lettres, des arts, des sciences ; plus tard, c'était un ouvrier intelligent qui venait recevoir un conseil, c'était une famille désolée qui sollicitait son intervention auprès de l'autorité supérieure pour obtenir une grâce : tous, en se retirant, emportaient pour eux une bonne pensée, une consolation, une espérance, quand ce ne pouvait être mieux ; mais tous laissaient pour lui plus d'une parole de reconnaissance, et souvent des larmes pour remercîment. Ce contact avec des personnes de toutes les conditions, le rendit l'homme de tous et lui acquit une grande influence. Combien de fois l'avions-nous entendu dire qu'il faut s'employer quand même pour son pays : il s'était adressé à lui-même ces paroles, comme s'il eût craint les combats de l'ambition dont le dernier terme est l'égoïsme. Hâtons-nous de proclamer qu'il n'eut pas souvent à lutter, malgré les occasions qui s'offraient à lui séduisantes et sûres ; à l'avenir qui lui souriait il renonça trois fois, se condamnant à paraître joyeux de ses sacrifices. Qui ne sait pas, qu'en 1828, le prince Woronzof gouverneur général de la Crimée, avec lequel il entretenait d'honorables relations, l'appelait à Odessa, pour lui confier la charge de directeur-général de l'agriculture ? Il lui offrait 40.000 francs de traitement et lui assurait l'avenir de ses enfants ; mais François Jaubert de Passa, vivement combattu par l'amour de la patrie, se borna à remercier le prince. A cette même époque, messieurs Bosch, Sylvestre, Yvart, Cuvier, le baron Teissier, cet ami de Louis XVI, tous membres de l'Institut, et maîtres des premiers postes dans les sciences, les lettres et l'administration, le sollicitaient pour qu'il acceptât une chaire de professeur d'agriculture au Jardin des Plantes : il obéit aux répugnances de Mme Jaubert, son épouse, que l'idée de quitter la province ou la patrie, avait toujours effrayée. Un peu avant 1840, il était libre d'accepter la place d'inspecteur d'agriculture en Afrique. Nous ne parlerons pas de ses relations avec le prince Esterhazy, qui essaya plusieurs fois de l'attirer auprès de lui, en lui assurant les bénéfices d'une charge administrative très élevée. François Jaubert de Passa ne s'est donc, pour ainsi dire, jamais trouvé dans son milieu : il dut changer ses habitudes, aimer des travaux et une vie peu conformes à ses goûts ; mais il sut dissimuler courageusement ses ennuis, pour ne pas indisposer de saintes affections, et il s'abandonna à l'étude. Né, pour ainsi dire, dans les champs, il y revint pour y rester avec une riche éducation, un esprit cultivé et le souvenir d'illustres amitiés auxquelles il fit appel moins pour lui et les siens, que pour l'utilité des autres. A Paris, il était connu et apprécié des sommités de la science : le lecteur roussillonnais ajoutera que, dans son pays, on l'a toujours trouvé empressé à s'employer utilement, et que, dans un grand nombre de communes, son nom rappelle le souvenir d'un service rendu. Sa mort a donc fait parmi nous un grand vide : «Le voilà donc perdu, s'écria M. Villiers du Terrage, le voilà perdu cet ami, noble, fidèle, courageux, que j'avais eu le bonheur de rencontrer, de distinguer, de mettre au rang qui lui appartenait ! Qui dira tout ce que le pays, tout ce que les sciences ont perdu ! (5) L'administration, les arts, les sciences, l'instruction publique, à laquelle il fut si dévoué, les ouvriers, les pauvres, le regretteront toujours (6). Tel fut François Jaubert de Passa ! Son organisation si libéralement douée, le destinait aux postes les plus éminents ; il y aurait atteint, s'il eût pu profiter des circonstances favorables dont il fut le maître et qu'il sacrifia généreusement aux graves devoirs de la famille et au sentiment national. Cependant, cette renommée, acquise par des travaux honorables et accomplis dans un but patriotique, laisserait ici-bas des traces moins lumineuses, un souvenir moins durable, si François Jaubert de Passa, aux dernières années, comme aux suprêmes instants de sa vie, qu'il sentit un à un lui échapper, ne se fût abandonné à la miséricorde divine, avec la confiante résignation du savant qui croit en Dieu, et du chrétien qui accepte ses décrets. Ce fut le 16 septembre 1856, à trois heures du matin, et au milieu de sa famille, qu'il rendit son âme à Dieu, après les encourageantes consolations de l'Eglise. (1) Tacite. (2) Il publia dans le journal du département la biographie de M. Massot, et il avait décrit celle de plusieurs autres compatriotes recommandables (de Gazanyola, Siau, F, Durand , etc.). (3) Voici les noms de ces douze notables, que la reconnaissance publique ne laissera pas périr : MM. Méric, maire, Arnaud, aîné, François Durand, Jaubert de Passa, de Bonnefoy, Sylvestre Villalongue, Parès (de Rivesaltes), Joseph Jaunie, Joseph Delcros-Rodor, Romeu, Sanyer, Jean Massot, de Rennes. (4) Note du Rapporteur à l'Académie. (5) M. Villiers du Terrage, ancien Préfet des Pyrénées-Orientales. (Lettre du 19 septembre 1856, à M. Edmond Jaubert de Passa. (6) La dépouille mortelle de François Jaubert de Passa, fut déposée dans le caveau de la famille, au Monastir. Le nombreux cortège qui l'accompagnait avec le Clergé jusqu'à la porte du cimetière Saint-Martin, où le convoi fit halte, fut témoin, comme nous, d'une marque de reconnaissance et de profonds regrets, que François Jaubert de Passa reçut : au moment où la bière allait être placée sur le char funèbre qui devait l'emporter au Monastir, un homme se détacha de la foule, s'avança, et, se découvrant la tête, baisa le cercueil, en fondant en larmes. © S.A.S.L. des P-O. Cette notice biographique a été publiée dans le XIe volume de la SASL, 1858, pp.426-437. | |