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Copyright Aspirateurs | P. Puiggari
Ce que nous allons rapporter à ce sujet est le résumé d'un long mémorial en langue catalane, rencontré par M. Henri Mouchous, fils, dans un registre des naissances, mariages et inhumations de l'église S.-Jacques, année 1752, fol. 61. Nous accompagnerons ce résumé de quelques notes, soit explicatives, soit supplémentaires, qui en augmenteront l'intérêt.
«On entrait dans la salle basse de cette Loge, du côté de la rue des Marchands, par la grande et belle porte à droite. A gauche était une grande croisée grillée en fer artistement travaillé. Du côté de la place, il y avait une porte moins grande que la principale, et l'une et l'autre se fermaient par une grille de fer semblable à celle de la grande croisée. On voyait du même côté deux autres grandes croisées à volets de bois (1).
Dans cette salle, on disputait les chaires des quatre Facultés. Elle servait aussi d'abri, dans le mauvais temps, aux promeneurs de la place de la Loge. Au fond se trouvait une petite chapelle, munie d'une grille ou balustrade en bois. Un religieux de la Merci, rétribué par la Commune, y célébrait tous les jours une messe, à laquelle assistaient les Consuls de la ville quand ils voulaient. Le rétable de cette chapelle était de plâtre, gravé (sculpté) sur bois. Un tableau y représentait la Sainte-Trinité et d'autres images, le tout bien doré et très ancien. Il y avait une petite sacristie à côté de la chapelle. Entre le derrière de l'autel et le bureau du Consulat de Mer, la salle communiquait à une pièce de l'Hôtel-de-ville, par une porte que fermait une grille de fer du même genre élégant que celle du choeur de Sainte-Catherine (2).
Le plancher du plafond de la salle était richement décoré de compartiments en peinture et en dorure. Les consoles de pierre qui soutenaient les solives et qui étaient sculptées d'animaux, d'hommes et d'anges, offraient la même ornementation, ainsi que les arceaux sur lesquels elles portaient (3).
La salle supérieure, indécente et mal propre, servait de théâtre à des comédiens ambulants.
Telle était la Loge de Mer, lorsque dans les derniers mois de 1751, M. le comte de Mailli, commandant de la Province, désireux de procurer un agréable délassement à la noblesse, aux officiers des régiments, à la ville et â tout le pays, conçut le dessein d'établir à Perpignan une salle de spectacles fixe et permanente. A cet effet, il demanda aux Consuls de la ville et à ceux de la Loge de Mer l'édifice dont il s'agit. L'ayant obtenu à des pactes convenus avec ces magistrats, le travail fut donné à l'entreprise, au prix de seize ou dix-sept mille livres, avec les démolitions à faire ; et l'on mit la main à l'oeuvre au commencement de l'année 1752.
L'entrepreneur fit d'abord abattre le beau plancher et la chapelle, dont le tableau fut transporté à St.-Jacques, dans celle qu'avaient alors les pénitents noirs de cette église (4), et tout fut terminé le 3 mai.»
Le théâtre, sur lequel le narrateur s'extasie, défigura tellement, dit-il, l'intérieur de la Loge de Mer, qu'on ne pouvait plus se faire une idée de ce qu'il avait été auparavant. On peut dire aussi que la façade ne fut pas moins défigurée, lorsqu'on y appliqua l'ignoble bâtisse que nous y avons vue avant l'heureuse restauration de ce précieux monument du moyen-âge.
«Quelques mois après, on étendit le long de l'édifice les balcons de l'Hôtel-de-ville, afin que la noblesse pût voir de là les danses qu'il devait y avoir à la prochaine arrivée du marquis de Paulmi, ministre-d'état (homme d'un mérite éminent, comme on peut le voir dans les biographies)» (5).
I On appelait autrefois loge, loge de change, loge de marchands, etc., ce qu'on appelle aujourd'hui bourse ou tribunal de commerce. Celle de Perpignan prit, comme celle de Barcelone et autres, le nom de Loge de Mer, parce que c'était principalement par mer que se faisait le commerce du pays. Le tribunal qui y siégeait s'appelait aussi Consulat de Mer ; mais ce consulat existait déjà avant la construction de la Loge. Il fut créé par ordonnance du roi d'Aragon, Jean Ier, en date du 22 octobre 1388, sur la demande des Consuls de la ville, et en considération de l'industrie et du commerce qui se trouvaient alors si florissants à Perpignan, en particulier, que cette ville expédiait déjà en 1327 du froment, en 1329 des draps, directement à Constantinople, et qu'en 1332 elle comptait trois cent quarante-neuf maîtres tisserands en laine, confinés tous dans la paroisse Saint-Jacques.
Ce tribunal de commerce se composait de deux consuls, d'un assesseur et d'un juge d'appel (6).
Les éléments de prospérité qui avaient donné lien à cette institution prenant tous les jours de grands accroissements, le roi Martin, par un privilège du 20 octobre 1397, alloua à nos consuls de mer des fonds pour construire incessamment, en tout ou en partie, une maison ou loge, où ils pussent exercer leurs fonctions. Ils firent bâtir alors la moitié de celle qui existe : l'autre moitié attenant à la Mairie ne date que de l'an 1540, suivant cette inscription catalane, que nous y avons lue entre les ogives des deux portes :
Regnant gloriosament en Espanya Carlos-Quint, emperador de Roma, y essent Consols de Mar los honorables Honorat Forner, burgés, y Francés Mates, mercader, fonch feta aquesta altra part, l'any de la Salut XPiana (Christiana) M D.XL. Outre la Loge de Mer de Perpignan, il y en avait une autre à Collioure, découverte sous les dates de 1466 et de 1698 par le savant et laborieux archéologue, M. de Saint-Malo, dont les longues et profondes investigations sur les produits, les exportations et la marine de notre ancien comté, vont offrir des résultats prodigieux.
II Le tableau de la Sainte-Trinité, transporté à l'église St.-Jacques, se trouve dans une chapelle à côté de la chaire. Il est peint en détrempe, sur une toile collée sur bois, et porte la date de 1489, dans une inscription que nous transcrirons plus bas. L'auteur nous est inconnu ; mais s'il faut en juger par le mérite de l'ouvrage et par la supériorité des peintres italiens, surtout à cette époque, il est à présumer que c'est un artiste de cette nation, nommé Girard de Bologne, qui figure en 1466 parmi les nombreux peintres de Perpignan, que nos recherches nous ont offerts dans ce siècle, le précédent et les suivants ; et l'on sait combien cette ville de Bologne a été féconde en peintres, et en peintres du premier ordre. Quoi qu'il en soit, ce tableau est d'une grande valeur, sous le triple rapport de l'ancienneté, de la conservation et de l'exécution. Essayons d'en donner quelque idée.
Le Père éternel, dont la tête est frappante de beauté, tient entre ses genoux son fils crucifié, surmonté du symbole du Saint-Esprit. Ce groupe est entouré de dix Prophètes, à mi-corps, et des attributs des Evangélistes, placés aux quatre coins. Ces figures présentent des banderolles sur lesquelles on lit des sentences relatives à l'administration de la justice, tirées de leurs écrits. Tout est émaillé de dorures sur cette toile, suivant l'usage du temps. Les Prophètes, en particulier, portent des espèces de camails en or guilloché, garnis de petits boutons formés par des étoiles en plomb doré, tenant dans le bois par un bout. Au bas de cette composition se trouve en ces termes l'inscription précitée :
En l'any M.CCCC.LXVIII fou fet lo present retaule, estants Consols los honorables mosen Francés Pinya, burgès, he mosen Johan Garan, mercader de la present vila de Perpinyá. 
Mais voici une particularité bien précieuse pour notre objet.
On voit sous cette inscription la Loge de Mer comme elle était depuis sa construction et qu'elle continua d'être jusqu'à ce qu'en la complétant, en 1540, on dut retravailler la partie supérieure de la première moitié pour donner à l'ensemble les embellissements que prescrivait l'art gothique à cette époque, si improprement appelée de la Renaissance, où il se rajeunissait sans cesse d'une manière admirable (V. Bourrassé, Archéologie chrétienne, ch. XV).
Les bâtiments marchands qui voguent sur une mer singulièrement placée auprès de la Loge, sont censés partir d'un de nos ports. Ils se dirigent vers une ville maritime d'une physionomie tout orientale qu'on voit à une distance impossible. Mais les règles de la perspective n'ont été connues ou pratiquées dans les arts d'imitation que vers le milieu du XVIe siècle. Sur le même plan on représentait, les uns à côté des autres, à la manière des historiens, des faits et des lieux séparés par de plus ou moins longs intervalles.
Le saint Prélat qui, du haut des airs, bénit la flotille, ne peut être que saint Olaguer, archevêque de Tarragone et évêque de Barcelone, que les marins catalans invoquaient autrefois comme leur protecteur contre les Maures, dont il passait pour être la terreur (V. Domenech, Lapenya, etc.) V. la dernière planche. Il est bien à souhaiter que ce tableau soit tiré au plus tôt de l'obscurité où il est, et placé au grand jour, auprès du joli rétable gothique de N.-D.-de-Pitié, qui date de la même époque, puisque la chapelle dont il fait l'ornement fut fondée en 1484 (7). P. Puiggari
(1) L'auteur du mémorial ne fait pas mention de la quatrième ouverture. (2) Cette communication avait été pratiquée en 1554 (Arch. de la Mairie). (3) Ces arceaux sont de petits cintres construits dans le nu du mur au-dessus des ogives. (4) Voir sur ce tableau la note supplémentaire n° II. Le narrateur ajoute qu'en remplacement de la chapelle de la Loge, il en fut érigé une autre dans une salle haute de la Commune où il y avait déjà un grand Crucifix ; c'est la salle St.-Jean, ainsi appelée, parce que la chapelle en question avait été dédiée en dernier lieu à ce Saint. Dans cette salle, continue notre auteur, l'Université tenait ses assemblées générales, depuis la démolition de l'édifice où elle résidait. Ceci nous semble demander une petite explication. Le local primitif de l'Université (fondée en 1549) ayant été acquis par le roi en 1710 pour y établir la Monnaie, celui qu'on y substitua et qui ne fut prêt qu'en 1726, s'écroula en 1743, et le nouveau ne fut achevé qu'en 1765. Pans ces intervalles, on enseignait la théologie à l'Evêché, la philosophie et la médecine à St-Dominique, et le droit à la Commune, outre ce qui vient d'être dit qu'on y pratiquait encore. (5) Un souvenir qui ne peut nous être indifférent se rattache à notre Loge de Mer, c'est le bal que les Consuls de la ville y donnèrent à Louis XIV, en avril 1660, lorsque ce prince, se rendant à Saint-Jean-de-Luz pour y recevoir l'infante son épouse, voulut voir le pays dont le traité des Pyrénées venait d'assurer la réunion à la France (voir le Publicateur, 1851, n° 17). (6) En 1729, on adjoignit à ce trihunal un troisième consul, pris dans le corps des marchands, et deux conseillers (Arch. de la Mairie). (7) Cette fondation est due à Bérenger Xanxo (Sancho), père du riche armateur Bernard de même nom, qui se fit bâtir, sur un remodèle pris en Italie, la maison de la Main de Fer, en I507. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume VI (2) du Bulletin de la SASL, pp. 320-325, Perpignan 1845
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