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Le R.P. Méliton de Perpignan
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Capucin (1680-1755) Naissance et famille du R. P. Méliton. - Ses études au couvent. Dignités auxquelles il est élevé : il devient neuf fois gardien, puis vicaire-provincial et définiteur. - Sa mort. - Livres de Piété composés par le R. P. Méliton. - Ses grands ouvrages scientifiques. - Il est nommé membre correspondant de l'Académie des Sciences et de plusieurs autres sociétés savantes. - Le R. P. Méliton artiste. Né à Perpignan vers 1680, ce religieux, issu de la famille de LLOBET, entra dans l'Ordre des Capucins vers 1700 (1), à l'âge de vingt ans environ, et prit le nom du saint évêque de Sardes, du courageux apologiste qui, vers la fin du second siècle, dénonçait à l'empereur Antonin les vexations odieuses dont étaient victimes, dans les provinces d'Asie, les chrétiens fidèles à la foi de Jésus-Christ. Il s'appela désormais, non plus François-Joseph de Llobet, mais le Père Méliton, nom sous lequel il devait se rendre célèbre aux yeux de la postérité. Il paraît bien que ses talents se développèrent et grandirent à l'ombre du cloître ; car il ne tarda pas à être désigné par ses supérieurs en qualité de lecteur de philosophie, et puis de théologie, au couvent de Toulouse, chef-lieu de la province de l'Ordre. Ses occupations dans l'enseignement des sciences ecclésiastiques et la parfaite régularité qu'il apporta toujours dans l'exercice et l'accomplissement de ses devoirs de religieux, ne l'empêchèrent point de cultiver les mathématiques et l'astronomie, sciences pour lesquelles il possédait une aptitude toute particulière. Son mérite ne put rester ignoré et franchit l'enceinte du monastère. Il est même permis de supposer que quelques écrits littéraires ou scientifiques l'ayant fait connaître et apprécier, ce fut durant son séjour dans la capitale du Languedoc, dans la docte et religieuse Toulouse, que l'Académie des Sciences de cette ville se l'associa comme membre titulaire et résidant, longtemps avant la publication de son premier ouvrage scientifique, paru en 1758. Le Père Méliton fut choisi six fois comme gardien ou supérieur du couvent de Perpignan, savoir : 1° le 11 septembre 1722, au Chapitre de Carcassonne ; 2° le 7 septembre 1725, au Chapitre tenu dans la même ville ; 3° le 30 mai 1727, au Chapitre de Castelnaudary ; 4° le 12 mai 1750, à la Congrégation de Montpellier ; 5° le 3 septembre 1734, au Chapitre de Carcassonne ; 6° enfin, le 12 septembre 1749, à la Congrégation Capitulaire de Montpellier, ce qui représente, en tout, dix ans de gardiennat. Il dut assister, en qualité de gardien sortant, aux Chapitres de Montpellier (172i), de Castelnaudary (1727), de Narbonne (17281, de Béziers (1751), de Pézénas (1737) et de Castelnaudary (1750). Le P. Méliton fut, en outre, gardien du couvent de Prades en 1728, gardien du couvent de Céret en 1729 et 1757, maître des novices, définiteur, etc., etc. Pendant ces divers gardiennats, nous le voyons prendre une part active aux missions du diocèse, et prêcher, en 1727 et 1756 à La Réal, en 1737 à Baixas, en 1749 à La Roque-d'Albère, etc. (2). Les talents supérieurs et la haute intelligence du Père Méliton ne lui faisaient pas négliger les détails de la maison confiée à ses soins : c'est ce que nous révèlent les mémoires manuscrits déposés à la Bibliothèque de Perpignan, les seuls documents qui nous apprennent quelque chose sur la vie du savant capucin. Ainsi, nous voyons notre religieux s'occuper, en 1721, du porche extérieur de l'église, établir deux nouveaux confessionnaux, ouvrir les deux arceaux du presbiterium, et placer quatre grands prie-dieu avec leurs sièges sous ces mêmes arceaux, etc., etc. En 1726, à l'occasion du payement intégral de la somme de douze cents livres, qui avait été léguée au couvent en 1721 par M. François Collard, caissier du trésorier de l'armée d'Espagne (à la charge de prier Dieu pour lui), le P. Méliton avait transcrit la note suivante sur le registre du couvent : « ...Toutes les fois que j'ai reçu des payements partiels de cette somme, je me suis acquitté de ce que je devais de justice et de reconnaissance à feu M. Collard, en appliquant à son intention les messes, communions, jeûnes, disciplines, etc., des religieux de la communauté. Je mets cette note pour conserver la mémoire de notre bienfaiteur. Ce 29 décembre 1726. Fr. Méliton, cap. et gard. ind. » (3). L'année suivante (1727), fut donnée à Perpignan une grande mission, qui ne dura pas moins d'un mois et demi environ, c'est-à-dire, du 16 novembre au 28 décembre. Le P. Méliton, alors gardien du couvent de Perpignan, y prit une part active. Il y avait trente missionnaires de l'Ordre des Capucins. Le R. P. Etienne de Castillon, provincial, dirigeait la mission ; le R. P. Hyacinthe de Toulouse prêchait tous les soirs à Saint-Jean ; le P. Léopold de Limoges et le P. Emmanuel de Chalabre prêchaient alternativement le matin ; le R. P. Télesphore faisait les conférences, et le R. P. Clément de Saint-Germain donnait les retraites à la chapelle du Christ. Ce n'est pas tout : le R. P. Joseph de Carcassonne fit la retraite aux abbés et prêcha aux soldats ; enfin , le P. Agathonge de Lavaur prêchait le matin à La Réal, où le R. P. Méliton se faisait entendre le soir, après les catéchismes, dirigés par le P. Aphrodise de Béziers. Cette mission, dont le R. P. Méliton nous a lui-même laissé un récit succinct, produisit de très grands fruits dans la ville de Perpignan et procura aux ouvriers évangéliques d'innombrables consolations, ainsi qu'il le déclarait sur le registre déjà cité. Au mois d'avril 1730, eut lieu dans les divers couvents de Capucins, une magnifique et touchante solennité, à l'occasion de la béatification du Vénérable Fidèle de Sigmaringen (4). Durant trois jours (5), les cérémonies furent accomplies avec pompe dans l'église du couvent de Perpignan, brillamment décorée et illuminée. Les préparatifs et l'ordonnance de la fête furent dirigés par le R. P. Méliton, qui se trouvait encore gardien, et dont le récit se trouve consigné dans le manuscrit de notre bibliothèque. La veille, 23 avril au soir, la fête fut annoncée et publiée par douze crieurs publics en robe rouge, accompagnés par quarante tambours de la garnison. Mgr de Grammont de Lanta, évêque d'Elne, vint ce même jour au couvent, accompagné de ses archidiacres et de ses aumôniers : il notifia et promulgua la bulle de béatification ; après quoi, il entonna le Te Deum, qui fut chanté en musique, et donna la bénédiction. Le lendemain, 21 avril, premier jour de la solennité, tous les Pères du couvent allèrent chercher processionnellement le Chapitre de la Cathédrale pour la grand'messe, qui fut célébrée par M. de Sallèles ; le soir, après les vêpres, chantées en musique comme la grand'messe, il y eut sermon prêché par M. Vernet, bénéficier de Saint-Jean et professeur royal. La bénédiction couronna la cérémonie ; après quoi, les religieux allèrent, comme le matin, accompagner processionnellement le Chapitre à Saint-Jean, musique en tête. Les Consuls assistèrent en robe à cette procession : ils avaient dîné au couvent, ainsi que les membres du Chapitre. Le 25 avril, second jour du triduo, le chanoine Quéralt officia, assisté de deux autres chanoines et de plusieurs membres du clergé diocésain. Tout fut chanté en musique comme la veille ; la cérémonie se termina par un sermon du P. Hyacinthe de Toulouse et par la bénédiction du Très-Saint-Sacrement. Le lendemain, troisième jour du triduo, les religieux allèrent en procession chercher les prêtres de la communauté de La Réal, qui firent l'office au couvent. L'officiant fut M. Saunier, chanoine et vicaire-général ; et le soir, le panégyrique du Bienheureux fut prononcé par le R. P. Coste, dominicain et professeur de théologie. Le P. Méliton ne manque pas de faire observer que les frais de cette fête furent couverts par le produit des quêtes abondantes faites à cette occasion parmi les fidèles, dont le concours et la générosité furent au-delà de toute expression. Les religieux qui se distinguèrent plus particulièrement dans l'ordonnance de la fête, furent le P. Isidore de Perpignan, le P. Jean-Français de Prades, sans oublier le P. Jean-Joseph de Gaillac, qui prépara les feux d'artifice. Durant le cours de cette même année (1730), le R. P. Méliton fut préoccupé par quelques embarras qui survinrent de la part des ingénieurs ou des préposés de l'Intendant. Voici dans quelles circonstances : Dans le mois de mai, on travaillait à la grande allée qui longeait le mur du jardin du couvent (6) ; or, les ingénieurs voulant suivre le niveau fixé pour cette allée, avaient beaucoup trop abaissé le terrain le long de ce mur, dont les fondements étaient en partie découverts. Le P. Méliton, en qualité de gardien, demanda et obtint la consolidation de ce mur et l'établissement d'épanchoirs sur cette allée. Vers le mois de décembre suivant, le P. Méliton, après avoir secondé les plans de l'Intendant par des travaux considérables (7), avait permis aux ouvriers de ce dernier de déposer dans le préau du monastère tous leurs outils, pioches, piquets, brouettes, etc. ; or, une partie de ces objets vint à disparaître, et force fut, pour protester contre les soupçons que des personnes malveillantes semblaient diriger contre les gens du couvent, de signifier au préposé de l'Intendant que la permission de déposer ces objets serait retirée pour l'avenir, vu que le préau était un lieu à peu près public, et conséquemment peu sûr. Durant l'intervalle qui s'écoula entre son cinquième et son sixième gardiennat à Perpignan, nous voyons le P. Méliton remplir les fonctions de gardien du couvent de Montpellier (1745). L'année précédente, il avait été appelé, en qualité de Vicaire-Provincial, à prendre durant neuf mois le gouvernement général des couvents de la province de Toulouse, par suite de la mort du R. P. Télesphore, provincial. Enfin, après son sixième gardiennat à Perpignan, le 15 août 1750, il partit pour le Chapitre de Castelnaudary, après avoir clos, la veille, un exposé de l'état du couvent. A son retour, il transcrivait sur le registre une note non signée, ainsi conçue : « Le P. Méliton, avant renoncé au gardiennat et autres charges supérieures, le P. Calixte de Narbonne, a été élu gardien de ce couvent au Chapitre tenu à Castelnaudary, dans le mois de septembre 1750 ». A partir de cette époque, le P. Méliton, âgé de 70 ans, obtint la permission de vivre retiré dans le couvent de sa ville natale, libre de toute fonction et de tout emploi. Cependant, il ne discontinuait pas, sur l'invitation du P. Gardien, de noter ou de contresigner la plupart des mentions transcrites sur le registre. C'est ainsi que nous le voyons enregistrer, à la date du 2 mars 1751, la mort du R. P. André de Solignac, vicaire du couvent de Perpignan. L'année suivante, il contresigne l'état détaillé de ce même couvent, dressé par le P. Calixte, qui allait résigner son titre de gardien au Chapitre de Narbonne. Enfin, un écrit du P. Fulgence de Béziers, daté du 5 mai 1755, est encore contresigné par le P. Fr. Méliton de Perp., Cap, ex-Vic. proal (8). C'est la dernière signature du P. Méliton que nous présente le registre manuscrit conservé dans la Bibliothèque de Perpignan ; aussi est-il facile d'v reconnaître la main tremblante et mal assurée du vieillard. Environ un mois après, il était enlevé à ses frères, à ses compatriotes, à ses admirateurs. Voici la courte mention relative à cette mort, et écrite dans le registre par le R. P. Damase de Trébons, alors gardien et définiteur : « Le 14 du mois de juin 1755, le R. P. MELITON DE PERPIGNAN, ancien Vicaire-Provincial, homme célèbre par sa piété et par sa science, estimé pour les excellents ouvrages qu'il a composés, et associé aux Académies des Sciences de Paris, de Toulouse et de Montpellier, est décédé, muni des sacrements, après une maladie de vingt jours, causée par une chute qu'il fit à l'escalier, en se rendant à vêpres » (9). Voilà tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie du Religieux de Saint-François. Disons quelques mots de l'écrivain, et voyons comment le P. Méliton, fuyant les honneurs et les applaudissements du monde, avait cultivé et fait fructifier ses profondes connaissances à l'ombre protectrice de l'humilité monastique. Le passage consacré au savant capucin, dans l'ouvrage intitulé : Bibliotheca scriptorum Ordinis Minorum S. Francisi Capuccinorum (10), nous servira de transition. Voici comment les titres du B. P. Méliton étaient résumés par le R. P. Bernard de Bologne (n'oublions pas qu'il écrivait en 1717, du vivant du savant Capucin Roussillonnais) : « Le R. P. Méliton de Perpignan, attaché à la province de Toulouse depuis son entrée en religion, montra des aptitudes diverses et une grande supériorité en plusieurs matières. Zélé prédicateur, il a instruit par la parole les gens du monde. Successivement gardien, maître des novices et définiteur, il a été très utile et a fait beaucoup d'honneur à son Ordre. Il s'est fait remarquer à la fois dans les sciences philosophiques, théologiques et mathématiques, aussi bien dans l'enseignement que dans la composition. Aussi l'Académie des Sciences de Toulouse l'a-t-elle inscrit au nombre de ses membres, et l'Académie Royale des Sciences de Paris sur le catalogue de ses membres correspondants. Comme le P. Méliton est encore vivant, la liste ci-après de ses ouvrages n'est peut-être pas complète » (11). Suit la liste des cinq ouvrages que nous a laissés le P. Méliton. Nous avons dit précédemment que si l'étude des sciences ecclésiastiques permit au P. Méliton de se livrer à des travaux scientifiques d'un autre genre, ceux-ci ne nuisirent jamais à ceux que demandaient de lui l'accomplissement de ses devoirs et la régularité de son état. Aussi son goût pour les sciences abstraites ne l'empêcha-t-il pas de publier, dès les premières années de son entrée en religion, un livre de piété intitulé : Neuvaine à Notre-Dame d'Esperance (12). La première oeuvre scientifique du P. Méliton parut en 1758, sous ce titre : Les Epactes grégoriennes éclaircies et justifiées, ouvrage dans lequel après avoir rejeté le nouveau système des Epactes imaginé par le Fr. Hugues Perrin de Saint-Bruno, l'auteur établit les principes de la correction grégorienne, justifie ses épactes, en les étendant depuis la création du monde jusqu'à dix mille ans après la venue de Notre-Seigneur, et donne une méthode facile el claire pour trouver la Pâque et les fêtes mobiles aux années séculaires et autres intermédiaires à perpétuité (13). Mais ce qui, aux yeux du inonde, a fait surtout la gloire du R. P. Méliton, ce qui a le plus contribué à conserver la mémoire de ce modeste et savant religieux, c'est l'important ouvrage qu'il publia en 1743, sous ce titre : La Correction grégorienne expliquée, mise en lumière et défendue contre ses détracteurs, embrassant, d'après les règles grégoriennes, la série de tous les siècles depuis la création jusqu'à la fin des temps ; ouvrage très utile aux ecclésiastiques, aux astronomes et aux chronologistes, par le R. P. MELITON DE PERPIGNAN, ancien professeur de l'Ordre des Capucins, membre de l'Académie des Sciences de Toulouse, etc. (14). Cet ouvrage, entièrement écrit en latin et édité à Cologne, forme un volume in-4°, renfermant la matière de deux volumes in-8° ordinaires. L'auteur le dédia au cardinal Ruffo, ancien évêque de Ferrare, alors doyen du Sacré-Collège et Protecteur de l'Ordre des Capucins. Il n'est pas possible de présenter une analyse, même succincte, d'ouvrages de ce genre. Disons seulement que le P. Méliton, dans son second ouvrage scientifique, après avoir donné les éléments du comput ecclésiastique, les règles de l'ancien calendrier et les principes de la correction grégorienne, donne un nouveau cycle solaire et un autre lunaire, dont il détermine les nombres par le calcul direct et rétrograde, pour les années futures et passées. Il donne aussi une nouvelle méthode aisée de se servir de la correction grégorienne, en substituant les épactes des pleines lunes à celles des nouvelles. La grande période grégorienne qu'il propose et qui va en rétrogradant depuis 1742 de l'ère chrétienne jusqu'à l'origine des temps, remet les solstices et équinoxes, aussi bien que les nouvelles et pleines lunes, aux jours des mêmes mois du calendrier grégorien ; ce qui est vérifié par le calcul, ainsi que par les éclipses de soleil et de lune rapportées par les historiens et les astronomes. Cet ouvrage du savant capucin fut revêtu des plus hautes et des plus respectables approbations. En effet, outre celles du Provincial et du Ministre-Général des Capucins, qui, sur le rapport de plusieurs théologiens de l'Ordre, en permettaient l'impression, suivant les règles de l'Institut (15), il avait encore été approuvé (16) par la Société Royale des Sciences de Montpellier, sur le rapport de deux de ses membres qui avaient été chargés d'examiner le livre. Le 18 décembre suivant, une approbation plus haute et plus flatteuse, au point de vue de la science, était attachée à cet ouvrage : l'approbation de l'Académie Royale des Sciences de Paris, signée par l'illustre Fontenelle, alors secrétaire-perpétuel. N'oublions pas que le savant Cassini fut un des deux académiciens chargés de rendre compte de l'ouvrage du P. Méliton, nommé quelque temps après membre correspondant de l'Académie des Sciences (17), et honoré des félicitations des plus célèbres astronomes de l'époque. Enfin, le 23 juin 1742, l'Académie des Sciences de Toulouse, approuvait hautement la publication de l'ouvrage, encore manuscrit, de son associé, et ajoutait, après avoir proclamé la grande utilité de la Gregoriana correctio, que ce livre faisait le plus grand honneur au R. P. Méliton. Inutile de dire que les nombreuses sociétés savantes auxquelles cet ouvrage avait été soumis, constatèrent la justesse et l'exactitude des calculs de l'auteur, la clarté et la solidité de ses raisonnements, la portée judicieuse de ses réflexions. L'Académie Royale des Sciences, en particulier, en rendant hommage aux recherches curieuses que présentait ce livre, déclarait « que la substitution faite par l'auteur des épactes des pleines lunes à celles des nouvelles, au moyen de laquelle le calcul était singulièrement abrégé et notablement simplifié, était très ingénieuse, et qu'en général tout l'ouvrage dénotait beaucoup de sagacité et de connaissance de cette matière dans l'auteur, qui l'avait traitée d'une manière nette et précise ». Toutefois, nonobstant ces flatteuses approbations données à l'ouvrage du P. Méliton, nonobstant la vaste et solide science dont il était la preuve, son livre fut attaqué en Italie par D. Bettazzi, de Prato, curé (18) du diocèse de Pistoie, en Toscane, et auteur d'un livre intitulé : Epitome Operis Paschalis, publié à Florence en 1735. La nouvelle dissertation du critique italien fut composée en langue vulgaire et imprimée à Lucques, sous ce titre : Sentimento del Piovano Jacopo Bettazzi, di Prato, in torno et libro del molto REV. P. MELITONE, da Perpignano (19). L'auteur, en envoyant au P. Méliton un exemplaire de son mémoire, protestait que, s'il avait employé l'idiome vulgaire, pour combattre un ouvrage scientifique écrit en latin, ç'avait été, non point pour pouvoir rabaisser impunément le livre du capucin auprès des ignorants, mais seulement afin d'être compris de ceux de ses amis qui ne connaissaient pas la langue ecclésiastique. La défense que prépara immédiatement le P. Méliton, ne parut qu'en 1745, lorsqu'il était à Montpellier (20). La publication en avait été retardée, d'abord , parce que le P. Méliton dut recourir à un interprète pour se faire traduire le mémoire italien de Bettazzi ; en second lieu, parce qu'il dut se procurer l'Epitome Operis Paschalis, auquel l'auteur renvoyait souvent dans son mémoire, et sur lequel il fondait ses griefs contre les théories du savant capucin ; enfin, parce que la mort du R. P. Provincial étant survenue sur ces entrefaites, le P. Méliton s'était trouvé occupé par les fonctions de sa charge de Vicaire-Provincial, comme nous l'avons dit plus haut. Dans sa défense ou Apologia, écrite aussi en latin, le P. Méliton, suivant pas à pas chacune des objections de son adversaire, établit contre Bettazzi : 1° l'exactitude et la supériorité de la réforme grégorienne, attaquée elle-même par le critique italien ; 2° l'avantage de ses calculs, dont il justifie la précision, en repoussant ceux qu'avait proposés Bettazzi dans son Epitome. Après cette polémique, dans laquelle nous pouvons bien dire, sans craindre d'être accusé de prévention ou de partialité, que l'avantage resta tout entier au capucin-astronome, celui-ci envoya au savant Benoît XIV, qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, un exemplaire de son grand ouvrage et de sa défense. Il reçut, à l'occasion de cet envoi, le 8 janvier 1746, une lettre approbative des plus flatteuses du Souverain Pontife. A l'activité dans l'administration des couvents qu'il eut à diriger, au ministère actif de la prédication qu'il exerça si souvent et avec tant de fruit, aux talents de l'écrivain ascétique et du théologien, le P. Méliton ne joignit pas seulement la connaissance et l'étude solide des sciences exactes : il fut encore artiste, et artiste inventeur... Je veux parler des soins qu'il sut donner à la simplification d'un système de mosaïques, exposé et développé par son auteur dans un ouvrage curieux à plusieurs titres, et dont on peut consulter, dans la Bibliothèque publique de Perpignan, le manuscrit demeuré inédit jusqu'à ce jour. Cet ouvrage a pour titre : Traité des carreaux de deux couleurs, mi-partis par une diagonale (21). L'auteur entend par carreau l'assemblage de deux triangles isocèles de deux couleurs, susceptibles de recevoir deux positions différentes, suivant qu'ils sont placés sur les côtés ou sur les angles. Or, le P. Méliton expose une méthode qui permet de produire une variété presque infinie de dessins, par les nombreuses combinaisons de ces deux positions et avec l'unique secours de deux couleurs. On peut distinguer dans l'ouvrage manuscrit du P. Méliton deux parties bien distinctes. Dans la première partie, toute scientifique, et qui comprend les deux tiers de l'ouvrage, l'auteur, à l'aide de nombreux calculs et de savantes théories, développe son système avec une rare clarté. Ces pages dénotent chez le savant capucin une profonde connaissance des mathématiques, une forte application au travail, enfin la simplicité dans la méthode exposée. La seconde partie, embrassant l'autre tiers du volume et comprenant 89 planches, est à la fois artistique et mécanique ; car elle présente l'heureuse application de cette méthode. D'après l'opinion de juges éclairés et compétents, cette seconde partie pourrait, à la rigueur, être considérée comme la seule vraiment utile au fabricant et à l'ouvrier, si ce bel et curieux ouvrage du P. Méliton était jamais livré au public. Ce qui est certain, c'est que les nombreuses figures contenues dans chaque planche, étonnent par la variété et la régularité des dessins obtenus au moyen de deux seules couleurs ; si bien qu'on ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou de la grâce, ingénieuse de ces dessins, ou de la savante complication des figures, dont certaines sont composées de 64 et même de 100 carreaux. Il existe deux exemplaires manuscrits de cet ouvrage : l'un à la Bibliothèque Impériale, à Paris ; l'autre à la Bibliothèque de Perpignan (22). Ce dernier, qui provient de l'ancien couvent des Capucins de cette ville, forme un volume in-4°, écrit de la main même du P. Méliton et portant la date de 1724. Cette oeuvre de notre religieux avait été soumise à l'Académie des Sciences de Paris, dans le sein de laquelle elle fit l'objet d'un rapport favorable et très élogieux de Fontenelle, qui devait, quelques années plus tard, apprécier si avantageusement la Gregoriana correctio illustrata, composée par le même auteur (23). « Il y a dans cet ouvrage, disait l'illustre académicien, beaucoup de méthode et de travail ; il ajoute à ce que le R. P. Donat, religieux Carme, avait ingénieusement trouvé sur cette matière. Cette méthode, plus juste et plus courte que celle du R. P. Sébastien Fruchet, menbre honoraire de l'Académie des Sciences, produit un nombre infini d'arrangements différents qui n'avaient pas été trouvés, et en règle le choix... » L'Académie de Montpellier, qui avait aussi approuvé et très honorablement mentionné le livre du P. Méliton, ajoutait qu'il serait « d'une grande utilité au public, surtout pour le pavé des églises et des grandes salles, où ces combinaisons et changements pourraient paraître dans toute leur étendue ». On doit donc regretter qu'une oeuvre de cette nature, d'ailleurs honorée des approbations nécessaires pour qu'il pût être procédé à sa publication, soit demeurée inédite, et à peu près ignorée, même en Roussillon. Le P. Bernard de Bologne nous apprend que le P. Méliton, voyant que l'impression de son ouvrage et surtout la reproduction des planches, entraîneraient des frais considérables et peu compatibles avec la pauvreté des Frères Mineurs, avait insisté lui-même pour empêcher sa publication (24). Espérons qu'elle sera enfin entreprise, ne fût-ce que dans l'intérêt de l'industrie. (1) Il nous a été impossible de préciser ces deux dates. Du reste, on s'apercevra bientôt que les documents nous manquent sur la vie du P. Méliton, et que la notice que nous donnons ici est très incomplète. (2) Sur la plupart des faits que nous rapportons ici, nous avons surtout consulté un registre de l'ancien couvent des Capucins de Perpignan, qui n'était que l'abrégé de ses archives, auxquelles il est souvent renvoyé. Ce registre, relié en parchemin, et formant un volume in-4°, de 400 à 500 pages, est intitulé : Mémoires du couvent des Capucins de Perpignan, recueillis par le R. P. Gabriel de Saint-Nazaire, gardien du couvent, l'an 1693, et continués, depuis, par les gardiens suivants (Bibliothèque de Perpignan, section des Manuscrits, no 9). (3) Frère Méliton, capucin et gardien indigne. C'était la signature ordinaire. (4) Ce saint missionnaire, dont on célèbre la fête le 24 avril, était entré à 34 ans dans l'Ordre des Capucins, après avoir exercé avec succès la profession d'avocat. Il avait déjà opéré d'innombrables conversions parmi les hérétiques, lorsqu'il fut envoyé dans le pays des Grisons, où les chefs des sectaires, feignant de vouloir se convertir, le massacrèrent, le 24 avril 1622. Il a été, plus tard, solennellement canonisé par Benoît XIV. (5) C'est ce qui a fait appeler triduo la fête qui a lieu à l'occasion d'une béatification ou d'une canonisation. (6) On sait que l'ancien couvent des Capucins était situé en face de la Pépinière, à gauche de la route de Prades. L'allée dont il est ici question, qui était à peu près sur l'emplacement ou dans le sens de cette route, s'appelait alors Cours de Mgr de Jallais, du nom d'un Intendant aimé dans la province. Indépendamment de l'agrément que cette allée pouvait procurer au couvent, elle servait de digue pour en éloigner la rivière. (7) Notamment, par un double mur, construit le long du ruisseau qui longeait le couvent, etc. Du reste, il faut dire que l'Intendant, de son côté, dédommagea les Pères Capucins des dépenses faites à cette occasion. (8) Père frère Méliton de Perpignan, capucin, ex-Vicaire-Provincial. (9) L'Annuaire du département des Pyrénées-Orientales pour l'année 1834 donne faussement la date du mois de mai 1753, comme celle de la mort du P. Métiton (page 123). On voit que ce savant religieux ne mourut que deux ans plus tard, d'après le document bien authentique que nous reproduisons ici. (10) Cet ouvrage, publié à Venise en 1717 , et formant un volume in-folio, avait été composé d'abord par le R. P. Denis de Gênes, et fut ensuite continué par le R. P. Bernard de Bologne. Il était dédié au Pape Benoît XIV. (11) MELITON PERPINIANENSIS, in Tolosana provincia a primis usque annis pietati aeque ac litteris addictus. Is evasit, ut fere omni facultate et praestantia fuerit auctus. Concionator fervidus, saeculum erudivit. Guardianus, novitiorum magister et definitor, propriam instruxit religionem. Quod in philosophicis, theologicis et mathematicis disciplinis vel docendo vel scribendo est assecutus, vere fuit egregium ; unde Tolosanae scientiarum Academiae socius est adscriptus, atque Regiae Parisiensis factus respondens... Cum adhuc vivat, forte non totus hic est ejus operum index ; etc. (12) Un volume in-18, Perpignan, chez Viger, 1710 et 1713. (13) Cet ouvrage formait un volume in-l2, et fut imprimé à Toulouse, chez J. Rollier, place du Palais. Voici le titre latin : Gregorianae Epactae illustratae, et a conviciis vindicatae ; ubi, impugnato novo Epactarum systemate a F. Hugone Perrin Lyraci solitario, commento, gregarianae correctionis principia explanantur, ejus epactae dilucidantur, propugnantur et extendantur a creatione mundi ad decimum annorum milliarium post adventum Christi, pro annis centesimis et aliis intermixtis. Le latin et le français sont en regard. (14) Gregoriana correctio illustrata, ampliata et a conviciis vindicata : ubi omnia saecula, tam a creatione praeterita quam ad saeculi consummationem futura, gregoriana norma moderantur ; opus valde utile Ecclesiasticis, astronomis et Chronologis ; auctore R. P. Melitone, Perpinianensi, ordinis sancti Francisci Capuccinorum antiquo professore, Tolosanae scientiarum academiae socio, etc. (15) Les 14 février et 21 mai 1740. Dans la seconde approbation, le Général des Capucins donne au P. Méliton le titre de Pro comitiis nostris generalibus custos. (16) Le 11 février 1740. (17) Le diplôme lui fut expédié le 29 novembre 1746. (18) Piovano, comme en latin plebanus, dans le sens de rector ou parochus, quasi plebis dominus aut magister, id est, qui plebi praeest (Glossaire de Du Cange). (19) Opinion du curé J. Bettazzi, de Prato, sur l'ouvrage du très Révérend Père Méliton, de Perpignan. Cette critique parut en 1741. (20) Cette défense ou apologia formait une brochure in-4° de 70 pages, jointe quelquefois à la suite du grand ouvrage. (21) Le texte latin et la traduction française sont en regard. Voici le titre latin de l'ouvrage : Tractatus de laterculis bicoloribus linea diagonali bipartitis, methodum adstruens, qua inter varias ac pene infinitas ichnographias possibiles seliguntur elegantiores. (22) Opus quod servatur, unum Parisis, in Bibliotheca Regia, et alius in conventu nostro Perpiniani (Bibliotheca scriptorum Ordinis Minorum S. Francisci Capuccinorum). (23) Ce rapport est inscrit dans les registres de l'Académie des Sciences, à la date du 20 février 1723. (24) Opus.... ob multas ichnographias sumptu non mediocri nostrae paupertati non congruo exculpendas impeditum ab auctore ne in lucem prodiret. Par M. L'abbé J. Tolra de Bordas, docteur en droit canon et en droit civil, professeur de philosophie et d'histoire, membre résident © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume XIII du Bulletin de la SASL, 1863, pp.355-370. | |