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L'été de 1793 à Millas et dans ses environs
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La population des Pyrénées-Orientales a vécu intensément les aléas de la campagne militaire qui a opposé sur son sol, en 1793 et 1794, les armées espagnoles et françaises. Ceux qui étaient attachés à l'Ancien Régime ont soutenu les armes à la main l'envahisseur, tandis que les républicains combattaient aux côtés de l'armée française. Cet article se propose d'aborder l'étude de cette guerre civile à partir de l'analyse du cas de Millas, une commune située dans la vallée de la Tet, une région où l'influence des patriotes n'était pas négligeable. Pendant l'été 1793, la bourgade a soutenu plus massivement que ses voisines l'armée espagnole et son histoire offre une image amplifiée et significative de la crise qui, en ébranlant profondément l'ensemble de la société roussillonnaise l'a arraché à son passé. Quand débute la guerre (avril 1793) En 1789, Millas compte environ 1500 habitants. Les grands propriétaires y jouissent d'une forte autorité : 70 % des bonnes terres, celles de la plaine, appartiennent à 9 familles. Huit de ces 9 familles sont nobles et les paysans indépendants, les pagès sont minoritaires. Les brassiers qui forment l'essentiel de la population possèdent des vignes complantées d'oliviers sur la colline de Força-Réal, des lopins qui leur assurent des ressources qu'ils complètent en se louant à la journée. Seuls les commerçants et artisans sont relativement indépendants des grandes familles. Cependant, au début de la Révolution, la noblesse est divisée. Le premier propriétaire de la commune, le noble Jean Çagarriga, hostile dès le départ aux réformes, réside à Perpignan et délégue son autorité à son fermier, Emmanuel Torrent que ses compatriotes surnomment le Baropillou. Torrent lève aussi les droits féodaux du seigneur, la marquise de Blanès. Actif et autoritaire, il est, au village, le représentant de la noblesse ancienne qui ne doute pas de son bon droit. Son autorité s'étend sur une vaste clientèle de fermiers, de collecteurs de droits et de brassiers. Jean Çagarriga conteste la noblesse de la famille Boixo qui a intégré, en 1718, le groupe des « bourgeois honorés », une noblesse de cloche dont la royauté reconnaît cependant la légitimité en 1789. L'autorité des Boixo n'en est pas moins fort bien assise. Son doyen, Ignace règne sur un clan de neveux et gendre, à la tête de 23 % du patrimoine foncier de la commune. Jusqu'en 1792, cette famille soutient les réformes. Dominique, le fils aîné d'Ignace, est élu, à 25 ans, membre du Conseil de district. Docteur en droit, il préside aux inventaires des biens ecclésiastiques du district. François Ferriol, le gendre d'Ignace, devient, en 1791, vice-président de l'Assemblée départementale et, jusqu'en 1791, Ignace Boixo, élu maire de la commune, soutient la Constitution civile du clergé pourtant vivement contestée dans son milieu. La crise religieuse, le tour que prend la vie politique en 1792, la chute de la monarchie, la mort du roi minent peu à peu cet engagement qui est aussi pour Dominique Boixo un choix de carrière. Les doutes assaillent la famille à la fin de l'année 1792, d'autant que ses parents Noell de Saint-Laurent-de-Cerdans - l'épouse d'Ignace est la fille du baron Noell - ont décidé de sauter le pas et demiser sur l'Espagne dans la guerre annoncée et qui semble inévitable. Le retournement de la famille devient une nécessité. Çagarriga et Boixo se rejoignent dans leur hostilité à la Convention tout en restant forts de leurs clientèles de brassiers révoltés par le départ de leurs prêtres et la mobilisation des jeunes hommes pour la guerre. Le parti patriote déclaré peut réunir une centaine de familles, sur 350. Moins de 10 familles qui appartiennent à une moyenne bourgeoisie en fournissent les cadres. Le juge de paix Camps, le président du club populaire, Bach, le jeune officier de miquelets, Gouzy sont des propriétaires fonciers. Ils sont soutenus par quelques commerçants, le marchand de drap Aragon, le boulanger Saillens, membre du district où il remplace Dominique Boixo à la fin de 1792. Millas a sa sans-culotterie républicaine, une vingtaine d'artisans et ouvriers : tailleurs, cordonniers, serruriers, maréchal à forge, briquetiers, salpêtrier. Des gens souvent originaires d'autres communes, plus libres de leurs choix politiques que les Millassois intégrés de longue date dans la communauté villageoise. L'essentiel du parti patriote est formé de brassiers, environ 65 familles. On y retrouve toutes les nuances de la petite paysannerie, le prolétaire, absent des registres fiscaux, riche seulement de ses deux bras y côtoie le journalier, propriétaire de sa maison et de quelques vignes. En avril 1793, quand débutent les hostilités, les patriotes décidés sont minoritaires et sur la défensive (1). Au centre des combats Dès son entrée dans le département, le 17 avril 1793, l'armée espagnole remporte des succès rapides. Le 6 juin, elle termine l'occupation du Vallespir avec la capitulation de la forteresse de Prats-de-Mollo. Le fort de Bellegarde se rend le 24 juin. La prise de Perpignan devient l'objectif principal du général Ricardos, le commandant en chef espagnol qui prépare l'investissement de la ville en organisant un vaste mouvement tournant dont Thuir sera le pivot. Les forces espagnoles occupent la partie occidentale de la plaine du Roussillon et, le ler juillet, Ricardos installe son quartier général à Thuir. Son intention est de traverser la Tet à Millas puis de couper les relations de Perpignan avec le Languedoc. Après deux mois de succès faciles, l'affaire semble bien engagée. La traversée de la Tet va pourtant demander deux mois supplémentaires au commandement espagnol. Millas est occupé le ler juillet au soir mais les Espagnols rencontrent une résistance inattendue lorsqu'ils se présentent devant la rivière le 2 et dans la matinée du 3. Ricardos reporte alors l'opération. Pour protéger son aile gauche, il fait occuper les village voisins, Corbère, Ille-sur-Tet et le Conflent jusqu'à Villefranche qui se rend le 3 août. Son attaque frontale de Perpignan, le 17 juillet, est destinée à masquer un passage éventuel de la rivière. Des compagnies d'élite sous les ordres du major général La Union doivent « se porter aussitôt que les républicains seraient ébranlés par Millas sur Rivesaltes ». Les combats devant Perpignan, le 17, sont un échec, la traversée est une seconde fois reportée (2). Le 10 août, l'armée espagnole tente à nouveau le passage. Le maréchal de camp Adorno échoue sur la rive gauche devant le poste français de Corneilla-la-Rivière. L'état-major espagnol prépare enfin avec soin cette opération toujours remise. Ricardos répartit sur une dizaine de kilomètres, d'Ille au Soler, environ 20.000 hommes. Le 29 août, Corneilla tombe. L'investissement de Perpignan peut commencer. Du début du mois de juillet 1793 jusqu'à la bataille de Peyrestortes, le 17 septembre, suivie le 19 par l'évacuation de la commune par l'armée occupante, Millas se trouve donc au centre de combats. Une guerre totale La monarchie espagnole entend sans doute récupérer la province perdue en 1659 mais n'avoue jamais cet espoir. « Charles IV prenait possession du Roussillon au nom d'un roi enfant et malheureux » (3). « L'ancien drapeau de la France flottait sur nos clochers envahis » (4). Les représentants du roi d'Espagne se contentent d'imposer aux communes occupées le rétablissement de l'Ancien Régime. Leurs exigences sont exposées dans un communiqué du 29 avril (5). Les villages soumis doivent remettre les écharpes tricolores de leurs élus, les décrets de l'Assemblée - est-ce seulement ceux de la Convention ? - seront brûlés en casa del general, ce qui est donner beaucoup de solennité à l'événement. Les institutions municipales d'avant la Révolution sont rétablies, le poste de premier consul étant réservé à un noble ou à défaut à un propriétaire distingué. Les élections sont contrôlées par le pouvoir espagnol « sans préjudice des droits du seigneur ». Les nouveaux élus doivent prêter un serment de fidélité au Roi d'Espagne, s'engager à suivre la religion catholique et à observer el antiquo Gobierno. Bien avant l'entrée de l'armée ennemie sur le territoire français, la direction départementale patriote avait perdu le contrôle politique de la haute vallée du Tech. Ricardos obtient facilement le ralliement des communautés de cette région. Les notables de Saint-Laurent-de-Cerdans se déclarent, le 24 avril, humildes et fieles vassalos de Charles IV. Le 29, 24 communautés, de Prats-de-Mollo à Maureillas et au Boulou, présentent leur soumission. Le retour des prêtres déportés favorise l'entente d'autant que les soldats ont l'ordre de respecter les populations. Espert, représentant en mission de la Convention évoque le problème dans sa lettre du 3 août : « Les Espagnols ont la perfidie de payer en écus ce qu'ils prennent et à un prix excessif et malheureusement les écus font plus d'effet sur l'esprit des habitants de ces montagnes que les plus beaux discours » (6). La création de la légion du Vallespir, levée à Saint-Laurent-de-Cerdans et dans ses environs et bientôt intégrée dans l'armée espagnole matérialise cette entente que les patriotes d'Arles-sur-Tech ou de Céret ne peuvent guère gêner. Les choses changent quand l'armée espagnole s'approche de la vallée de la Tet où elle rencontre un milieu beaucoup plus hostile. Ses soldats sont convaincus de leur bon droit : « On a fait croire aux fanatiques espagnols que les Français depuis qu'ils sont sans roi sont aussi sans loi, sans moeurs, sans religion et sans Dieu. On a surtout imbu de cet injuste préjugé les soldats armés contre nous. La rage du fanatisme leur tient aussi lieu de courage » (7). A Thuir, à Millas, à Ille-sur-Tet, ils sont bien accueillis par une partie de la population qui pense comme le maire du Soler, Dominique Valette « qu'il fallait prier Dieu que (les Espagnols) entrassent bientôt à Perpignan pour que la Religion rentrât telle qu'elle était avant la Révolution » (8) mais le parti patriote est présent lui aussi. Une exécution, près de Néfiach, le 29 juin, est significative du nouveau tour que prend la guerre (9). Des brassiers moissonnent sous la surveillance d'un sexagénaire « décoré de la cocarde tricolore ». Une patrouille espagnole se présente. Sans doute révolté par cet insigne, un des cavaliers abat son porteur d'un coup de pistolet et l'achève avec son sabre puis la patrouille fait prisonniers deux moissonneurs qu'elle ligote. Quelques jours plus tard, au début juillet, le général Urrutia menace du couteau - serian pasados a cuchillo - les municipalités de la région de Corbère et Ille si la circulation des eaux du canal d'irrigation qui alimente Thuir est coupée. La réponse des civils ne se fait pas attendre et, aux heurts des armées, s'ajoute maintenant une guerre de partisans, d'autant que les traditions catalanes favorisent la participation des populations à la guerre. Les civils dans la guerre Depuis des siècles, les communautés roussillonnaises n'ont pas l'habitude d'assister passivement aux conflits qui se déroulent sur leur sol. Elles assurent la garde de leur terroir en levant des milices, héritières de l'armée féodale des communes, le somaten. « C'est à cette circonstance qu'il faut attribuer la liberté générale du port d'armes » d'où « la facilité d'avoir à chaque instant des soldats armés et aguerris », les miquelets ou fusillers de montagne (10). En organisant dans chaque commune une garde nationale armée et en levant des compagnies de chasseurs de montagne, héritières des miquelets, la Révolution n'a pas rompu avec ces traditions. Le général Jomini, le célèbre théoricien militaire explique l'attrait sur les jeunes hommes des compagnies de miquelets par le passé hispanique du Roussillon : « Le trait le plus prononcé du caractère espagnol est un penchant à l'indépendance ou, pour mieux m'exprimer, à l'affranchissement de tout frein et au vagabondage ; il est aussi difficile d'y lever des impôts que de plier les habitants au devoir de la discipline si nécessaire dans des troupes de ligne. De là, l'éloignement du paysan pour l'état de soldat, la difficulté de recruter les corps permanents et la grande facilité d'organiser des guérillas ou corps francs pour la petite guerre, de là aussi la résistance qu'une armée ennemie rencontrera toujours dans l'invasion de la péninsule » (11). Le bandolérisme catalan des XVIe et XVIIe siècle n'est pas mort. Participer aux activités de ces « corps francs » c'est aussi se donner la possibilité de piller l'adversaire. Racontant le siège de Villefranche-de-Conflent de 1654. Bussy-Rabutin définissait les miquelets comme « une espèce de bandits qui, sans aveu de personnes, font la guerre pour un parti qu'ils affectionnent et une autre fois contre » (12). Ces traditions ne sont pas éteintes quoiqu'en 1793 les enjeux soient nouveaux. Dès l'entrée des Espagnols en Vallespir, en avril 1793, la population intervient dans la lutte armée. La garde nationale de Saint-Laurent-de-Cerdans se transforme en force supplétive de l'armée espagnole sous le nom de Légion du Vallespir. Au début juillet, quand l'ennemi approche de la Tet, le Directoire départemental s'efforce de mobiliser les populations. Le 3 juillet, Sérane, le président de l'assemblée départementale publie un arrêté « relatif à la résistance à opposer à l'ennemi par les habitants du département » : « Au son du tocsin, soit de jour, soit de nuit, tous les habitants sont tenus de se rassembler dans la commune (...) le commandant de chaque garde nationale disposera aussitôt tous les habitants » (13). Le 4 juillet, le représentant en mission, Espert envoie au Comité de salut public un projet d'arrêté encore plus ferme et inapplicable qui exige l'incendie des « blés sur pieds ou en gerbes » dans les zones occupées. Il enjoint « à tous les Français habitant le territoire envahi de prendre les armes et de courir sus ou de se retirer en deçà du camp français et d'emmener avec eux tous leurs bestiaux, après avoir incendié les moissons et fourrages » (14). La paysannerie est bien loin de vouloir pratiquer une politique de terre brûler mais des franc-tireurs se joignent aux miquelets pour harceler les militaires espagnols. Distinguer soldats réguliers et irréguliers est souvent difficile. La mise à mort, le 20 août, à Saint-Féliu-d'Avall d'un soldat espagnol est révélatrice de l'atmosphère de ces semaines d'occupation. Un cavalier espagnol s'égare sur la route de Perpignan à Corbère. En face du Mas del Comte, il trouve, sur l'aire, cinq hommes en train de dépiquer le blé. Le pistolet au poing, il ordonne à l'un d'eux d'attacher ses compagnons, descend de cheval, attache lui-même le cinquième et leur enjoint de le conduire à Thuir. Les prisonniers lui observent que la direction de Thuir, n'est pas de suivre la route. Le cavalier n'en tient pas compte et on marche en direction de Saint-Féliu d'Avall où un miquelet était attablé au cabaret. Celui-ci averti, prend sa carabine, court s'embusquer sur le bord de la route, en face du mas Padern et quand le cavalier passe à sa hauteur, il l'ajuste. Au coup de feu, les habitants accourent et comme le cavalier n'était pas mort, ils l'achèvent à coup de fourche, se partagent sa dépouille et l'enterrent sur le lieu même, au pied d'un arbre. A la crainte des francs-tireurs s'ajoute celle des espions. Une méfiance fondée car la municipalité de Corneilla envoie à Perpignan des renseignements précis sur les forces espagnoles cantonnées dans la région. A la fin du mois d'août plusieurs habitants de St-Féliu-d'Avall sont emprisonnés à Trouillas et interrogés par un tribunalmilitaire réuni pour « juger ceux des Français qui étaient détenus comme espion » (15). Un officier espagnol peut écrire que la gente de este pais nos es desafecta. Don Jose de Heredia rapporte dans une lettre à son oncle, le cardinal Lorenzana que les soldats espagnols sont harcelés jour et nuit, se trouvent dans un état permanent d'angoisse et il qualifie cette guerre d'escarmouches de guerre de moros (16). Ricardos sans doute surpris par l'ampleur de cette résistance populaire condamne le 3 juillet cette façon de faire la guerre : « Les querelles de souverains se terminent par le moyen de troupes à troupes mais il ne fut jamais permis aux particuliers de faire usage de leurs armes dans ces circontances (...) ceux qui, sous prétexte de servir en qualité de miquelets porteront ou auront chez eux des fusils ; enfin tout habitant qui, sans être soldat, en portera l'uniforme ou aura des armes, sera arrêté et pendu sur le champ » (17). Le 17 juillet, le représentant en mission Cassanyes signale la pendaison du « citoyen Jaubert père dit le Panacard pour avoir été pris les armes à la main, sans habit d'uniforme » (18). Le 22 juillet, Ricardos annonce à son collègue français l'arrestation du « nommé d'Arche (qui) fut pris habillé en paysan et les armes à la main ». Ce dernier échappe à la pendaison en se déclarant déserteur (19). Le commandement espagnol semble avoir souvent renoncé à exécuter les francs-tireurs à condition qu'ils changent de camp. Ce que fait le miquelet Jacques Marc, capturé au début d'août sur le terroir de St-Féliud'Amont, et qui déclare qu'il « fût forcé de prendre les armes (dans un corps d'émigrés) à peine d'être conduit aux prisons d'Espagne où lui répondant courait le risque d'être pendu, n'ayant pas été revêtu d'un uniforme lorsqu'il fut arrêté » (20). De Flers, le général français, soldat de métier est peut-être secrètement réticent devant cette forme de guerre mais il la justifie dans sa réponse à Ricardos : « Celui à qui la nation a confié le commandement de son armée républicaine ne peut s'écarter de la loi ». Voici le décret : « La force générale de la république se compose du peuple tout entier. Tous les Français sont soldats. Le seul uniforme de la liberté et de l'égalité, c'est la cocarde tricolore » (21). A partir du début juillet, les deux partis sont donc engagés dans une guerre totale. La première occupation de Millas A la fin du mois de juin quand l'armée espagnole approche de Millas, il devient évident qu'une partie influente de la population est prête à se rallier à l'envahisseur. A partir du 28 juin, les habitants les plus opposés à la Convention font passer leurs troupeaux et leurs biens les plus précieux dans la zone occupée et entrent en relation avec Pons, un officier du génie, émigré qui, au quartier général de Ricardos s'occupe des relations avec les partisans royalistes. Un incident qui se déroule sous les murs de Millas est significatif de l'état des esprits à la fin juin. Quelques chasseurs de montagne, originaires de Néfiach, conduits par un lieutenant de 20 ans, Jean Pascual, ont voulu braver les avant-postes ennemis. Poursuivis par des dragons espagnols, ils se replient et rencontrent, près de Millas, un groupe de moissonneurs, équipés de leurs « boulants » un sabre et un fusil à portée de la main. Jean Erra, armé d'un fusil de chasse et Pierre Burguera dit Auguet armé de sa faucille les somment de mettre bas les armes. Les miquelets « se mirent à rire » mais Jean Bernole, un chasseur de 19 ans est contraint de céder son sabre. Renversé, Honoré Dijou se voit « enlever » ses souliers. L'affrontement continue les rixes intervillageoises qui opposaient depuis longtemps les hommes des deux communes mais les circonstances lui donnent une signification nouvelle (22). Le Conseil du département décide de désarmer le village. Le premier juillet au matin, des miquelets venus de Corneilla-la-Rivière récupèrent des armes et le drapeau de la garde nationale du canton. L'Echo des Pyrénées s'en réjouit : « Les aristocrates qui l'avaient caché voulaient sans doute en orner le triomphe des Espagnols » (23). Des patriotes du village voisin de Corbère s'emparent du haras et des boeufs que le fermier de Çagarriga, Emmanuel Torrent s'efforce de faire passer sous la protection espagnole. Il ne sauve que ses moutons (24). Les « aristocrates » se cachent ou « se réfugient auprès de l'ennemi ». Le soir du premier juillet, la situation se retourne quand une unité espagnole de 4 000 hommes, des volontaires de Catalogne occupent la commune. Les élus républicains les plus en vue, le juge de paix Camps, Saillens, membre du Conseil départemental s'enfuient. L'arbre de la liberté est brûlé avec les papiers du juge de paix, l'église purifiée. Un office est célébré « auquel assistèrent en foule les Espagnols », une procession accompagne le rétablissement de l'ancien culte. Un banquet réunit les « aristocrates » qui « mangèrent un boeuf ou vache ». Dix-huit habitants soupçonnés de sentiments républicains sont arrêtés, ligotés et emprisonnés à Thuir. Ce sont sans doute ces otages dont parle l'émigré Marcillac, qu'on enlevait « pour s'assurer davantage » les pays occupés. Le moment de la vengeance est venu, commencent les pillages qui, se succédant jusqu'à l'automne, vont ruiner la commune. Les maisons des patriotes sont saccagées, des rançons extorquées à leurs familles - des exactions cependant limitées par l'intervention des officiers espagnols. Les destructions s'étendent aussi aux arbres et aux ceps de vigne dans 14 propriétés. Le commandement espagnol est indécis. Son objectif est de traverser la Tet. Les troupes françaises de Corneilla ont détruit le léger pont de bois sur la rivière. Rien de plus facile que de le reconstruire mais les miquelets, des réfugiés de Millas, Néfiach, des habitants de Corneilla, les troupes régulières françaises tiraillent et défendent la rive gauche. Dans une lettre du 6 juillet au Comité de Salut public, le représentant en mission. Espert se félicite de l'attitude des habitants de Corneilla : « On a remarqué que les enfants très habiles à lancer des pierres avec la fronde, les ont beaucoup inquiétés pendant que leurs pères les fusillaient avec quelques fusils de chasse » (25). La peur anime ces francs-tireurs. Le 2, le maire de Corneilla, dans la plus grande inquiétude a appelé à l'aide ses voisins d'Estagel : « La municipalité de Cornella vous envoie un express pour implorer votre secours. L'affaire étant présente. Les Espagnols viennent sans faute s'emparer de tous nous autres » (26). Le 3, peut-être impressionné par cette résistance, prudent pour ne pas dire timoré, Ricardos décide d'occuper le Conflent avant de poursuivre l'encerclement de Perpignan. Au XVIIIe siècle, la route du Conflent gagne directement Corbère à partir de Saint-Féliu d'Avall avant de rejoindre Ille-sur-Tet, laissant, près de la rivière, Millas et Néfiach à l'écart de la grande circulation. Millas perdant pour l'heure de son intérêt militaire, l'armée espagnole l'évacue, sans doute le 3 au matin, pour occuper Corbère et Il1e, abandonnant ses partisans qui restent livrés à leurs seules forces. La nouvelle est vite connue. Des miquelets venus de Corneilla traversent la Tet et s'approchent du village. « Deux petites colonnes (1') enveloppent à droite et à gauche ». Les Millassois « aristocrates » formés en milice avec « cocarde blanche » - parmi eux, un membre de la municipalité - s'efforcent de se défendre. L'affrontement oppose de part et d'autre de faibles forces. Les Millassois cèdent. Commence le pillage toléré sinon organisé, entre autres, par le capitaine de la 2e compagnie, Pierre Alimand, un Audois de 33 ans qui sera condamné en décembre de la même année à 2 ans de fer pour le vol d'un troupeau à Sournia. Les miquelets lèvent une rançon sur la marquise de Blanès qui avait fui son hôtel perpignanais croyant trouver le calme dans son château de Millas. La nuit tombée, la maison Boixo est pillée, les gens de Corneilla viennent participer au sac et goûter les vins de sa cave. Le linge est particulièrement recherché : draps de lit, nappes, serviettes, chemises. Pour essayer d'atténuer les mauvais effet de cette razzia, François Berlioz, le commandant de la légion des chasseurs des Corbières fait arrêter six miquelets et récupère environ une tonne de « linge et autres effets » qu'il fait transporter à Corneilla puis à Perpignan d'où les autorités départementales s'efforcent de les restituer à leurs propriétaires (27). Au cours des combats qui ont opposé les deux partis, les miquelets ont fait deux prisonniers, le menuisier Sébastien Archambau et le brassier Augustin Borrell. Transférés sur le champ dans la prison du Castillet à Perpignan, ils sont rapidement jugés et exécutés le 10 juillet (28). Dans les jours qui suivent la saturnale du 3, la situation se retourne à nouveau. Les témoignages sur cette période sont vagues et contradictoires, la chronologie précise des événements difficiles à reconstituer mais l'essentiel est clair. A partir du 5 juillet, les patriotes les plus engagés ont fui le bourg et se sont repliés le plus souvent à Corneilla, parfois à Perpignan. Les états des réfugiés, une quarantaine d'hommes sans compter leurs familles, auxquels l'administration départementale distribue des secours, du début juillet à la mi-septembre, en font foi (29). Il faut sans doute dater du jour de la reprise du village par les « aristocrates » la mort à Millas de cinq miquelets qui furent, d'après divers témoignages, battus avant d'être « indignement massacrés » (30). La mobilisation de la commune Le premier souci des autorités espagnoles est de placer à la tête du village reconquis une direction politique fermement décidée à soutenir leur cause. La municipalité élue le 2 décembre 1792 leur est plutôt favorable mais le maire Joseph Boher, beau-frère de Jean Bach, le président de la société populaire - lui même beau-frère du juge de paix Camps - semble s'être tenu dans une prudente réserve même si son fils Julien émigre en septembre. Les officiers municipaux se sont davantage engagés. Etienne Burguera devient le marguiller des prêtres réfractaires qui sont revenus (31). Emmanuel Borrell s'engage dans des opérations militaires qui lui coûtent la vie, Joseph Narach se compromet assez pour se croire obligé d'émigrer en septembre, le tailleur Etienne Marigo laisse l'ennemi prendre son écharpe (32) et les trois officiers qui n'ont pas émigré sont inscrits sur la liste des suspects en octobre 1793. Malgré ses mérites, l'équipe municipale semble sans doute bien roturière et manquer de lumières pour conduire la commune dans la guerre, le commandement espagnol la renouvelle. Ricardos nomme Dominique Boixo regidor et fait convoquer, le 22 juillet, les chefs de famille de la localité qui « à la pluralité des voix » choisissent de nouveaux élus. Les formes de la vie politique ancienne sont respectées mais les « chefs de famille » ne donnent qu'une onction démocratique à des nominations contrôlées par l'état major espagnol. La famille Boixo prend directement les affaires en mains. Dominique Puig, un cousin de Dominique Boixo est nommé batlle, François Ferriol son beau-frère devient consul et son cousin Joseph Grau, secrétaire (33). La nouvelle municipalité est soutenue par le clergé revenu d'émigration : « La chapelle était aussi du côté des Espagnols ». L'exécution d'Archambau et d'Augustin Borrell a durci les antagonismes. Le temps des rixes qui se terminaient chez le chirurgien du village est terminé. Quand le commandement espagnol libère des prisons de Thuir des Millassois suspectés de « patriotisme », Françoise Roudières, l'amie d'Emmanuel Torrent proteste à différentes reprises : « Voilà ce que c'est, les gens qui mériteraient d'être pendus sont seulement élargis et la France guillotine uniment les nôtres dès qu'ils sont pris. » L'autorité de la nouvelle municipalité est d'autant mieux acceptée que la défaite française semble assurée et l'occupation est supportable. Le soldat espagnol pille dans le feu des combats mais respecte en général les biens des habitants du bourg. Les relations sont confiante. En prairial de l'an 4, le maréchal-ferrant, Jean Cassany reçoit, après la paix de Bâle, un passeport « pour recouvrer certaines dettes envers lui contractées par divers Espagnols dans le temps de leur invasion. » (34). Le climat politique permet à Dominique Boixo de lever à ses frais une petite unité militaire destinée à soutenir les libérateurs. Le recrutement de la compagnie a peut-être commencé le premier jour de l'occupation. Le général espagnol installé chez Boixo a procédé au tri des habitants. Après une première publication, « les aristocrates y furent enregistrés », « les patriotes désarmés », « ils ne laissaient pas sortir de leur maison les patriotes ». Après une seconde publication, « fut levée une compagnie ». Boixo « ne distribua des armes qu'aux aristrocrates en disant qu'il ne fallait armer que les bons ». Ceux qui ne sont pas choisis deviennent pompiers ou sont astreints aux « travaux des redoutes » (35). Les membres de la compagnie « retiroient du pain et de l'argent » des Espagnols et un uniforme ou au moins un semblant d'uniforme. Dans le cas du manchot Valentin Gil, « des parements et un collet vert, uniforme de la compagnie de Millas ». Les brassiers qui assurent depuis plusieurs années la protection d'Emmanuel Torrent, le Barouillou sont, dès les incidents de l'automne 1791, une préfiguration de la compagnie. Il s'agit de jeunes hommes illettrés, toujours prêts à se battre, héritiers des vieilles rivalités intervillageoises comme celle qui oppose Millas à Néfiach mais initiés aux problèmes politiques dans le « gloup » (club) qui se tient chez Torrent. La compétition entre royalistes et républicains donne une nouvelle ampleur aux rixes qui les passionnent. Les jeunes déserteurs qui ont abandonné quelques semaines plus tôt leurs unités - sur 12 Millassois, soldats du 4e bataillon, ont déserté - leur sont proches et s'engagent sans répugnance dans une aventure qui semble prometteuse maintenant que le sort des républicains français semble scellé. Se joignent à eux des transfuges comme Emmanuel Borrell, ancien lieutenant de la Se compagnie du ter bataillon, levé en décembre 1791, revenu du village en 1792, sans doute déçu et de toutes façons lié à Ignace Boixo auquel il loue huit syminates. Son frère Augustin, un des adversaires les plus combatifs des hommes de Torrent pendant l'automne 1791, fusiller de la 8e compagnie, volontaire national, condamné en mars 1793, à huit jours de prison pour « dégats » dans une maison d'Olette, change lui aussi de camp comme Jean Delbo de la compagnie des chasseurs de montagne commandée par Caseilles de Corbère. Ces brassiers sont rejoints par des jeunes gens issus de famille mieux assises, hostiles aux nouvelles idées. C'est le cas d'Augustin Gendre dit Pabrot dont le père, propriétaire à son aise, louait, avant la Révolution, des terres du clergé et de la famille Ferriol. Le menuisier Sébastien Archambau, âgé de 33 ans qui avait été élu notable le 2 décembre 1792 et à été exécuté à Perpignan appartient à une famille reconnue dans la bourgade. Les effectifs de la compagnie semblent avoir été aussi renforcés par des habitants de villages voisins, c'est le cas de Pierre Farail de Ste Colombe. L'autorité d'Emmanuel Torrent a favorisé l'engagement des jeunes journaliers qui l'entouraient. Ils ont été les plus exaltés et les plus imprudents. Mais le crédit de la famille Boixo et de ses alliés explique aussi la réussite de la levée de la compagnie. Les états de service délivrés à Dominique Boixo par l'armée espagnole attribuent à la compagnie un effectif de 200 hommes. Levés, dans un premier temps, aux frais de son initiateur, le général Ricardos, soucieux de donner un statut légal à ces recrues, les incorpore, le 22 juillet, dans son armée, en tant que compagnie auxiliaire du régiment de Soria. La compagnie assure la sécurité du village, surveille ses portes, contrôle l'entrée et la sortie des passants, participe aux combats dans le voisinage de la commune. D'après une lettre adressée le 7 avril par les représentants en mission au général De Flers, ils auraient « arrêtés des Français qui abandonnaient le drapeau des Espagnols (et les auraient) conduits à leurs bourreaux qui les ont pendus sur le champ » (36). Millas face à Corneilla-la-Rivière Du début juillet à la fin du mois d'août, la région comprise entre Corbère, Saint-Féliu-d'Avall et Corneilla est une zone d'affrontements dont Millas et Corneilla sont les deux pôles. Corneilla est, dans la zone, le siège du commandement de l'armée française, le refuge des patriotes. Le représentant en mission, Espert cite la commune en exemple : « Les femmes, les enfants travaillent gaiement aux retranchements quoique couverts de bombes et de boulets et quoique pauvres, ils consacrent tout leur temps à la défense de la patrie » (37). Corneilla inspire au procureur syndic Lucia « une douce satisfaction » (38). Les villages des Corbières ont les yeux fixés sur elle. De sa résistance dépend leur proche avenir. Les patriotes d'Estagel entretiennent des liens spéciaux avec sa municipalité. Au sud de la Tet, Millas est fort de sa compagnie de volontaires et de sa garnison espagnole commandée par le colonel Francisco Solano. A partir du début du mois d'août, la Légion du Vallespir qui compte dans ses rangs deux fils de familles nobles du village - Augustin Çagarriga (39) et Antonio Aspre Boaça - y tient garnison et participe aux combats. La commune incarne la contre-révolution et sa réputation dépasse dans l'opinion son importance militaire réelle. Au début août, Cassanyes estime que « les habitants de Millas doivent être considérés comme ennemis ». Les représentants en mission exigent le 7 août que la commune qui, depuis trois jours, est bombardée à boulets froids le soit à boulets rouges » (40). Ce qui fut fait. Le rôle d'évaluation des indemnités à verser aux victimes de la guerre, daté du 24 floréal an II, dénombre 62 maisons endommagées ou détruites, « attendu que pour en chasser les Espagnols, il a fallu faire usage de l'artillerie ». Le château de la marquise de Blanes est spécialement visé et « criblé par le feu des batteries », le toit de son moulin endommagé (41). Les deux villages s'observent. Les civils continuent à circuler, munis ou non d'un « passou » délivré par les officiers espagnols ou un baille. On va vérifier l'état de ses biens ou visiter les prisonniers incarcérés à Thuir. Plus audacieux, Gaudérique Erre se rend de Millas à Corneilla où il fait déserter son fils mobilisé dans une unité de miquelets. Il le ramène à Millas et a la satisfaction de le présenter à Dominique Puig, le nouveau batlle (42). Raymond Maury de St-Féliu d'Amont est seulement un réfugié qui suit le mouvement des armées. Il s'enfuie à Corneilla quand les Espagnols occupent sa commune, hésite, revient chez lui pour retourner bientôt à Corneilla puis à Perpignan et, avant la bataille de Peyrestortes, revient à nouveau à st Féliu, changeant sa cocarde tricolore contre une cocarde rouge, suivant la zone des armées qu'il parcourt (43). Des détachements de soldats patrouillent dans le no man's land qui sépare les deux armées. La compagnie de chasseurs de montagne commandée par Martin Roig de Corneilla est particulièrement active. Roig âgé de 29 ans est issu d'une famille de pagès qui a choisi le camp républicain. Si son oncle Jacques Vilar, le curé de Ponteilla a du émigrer en Espagne (44), sa soeur a épousé le patriote d'Estagel, François Arago, le père du savant. Lui même est marié à la fille du marchand de drap, Joseph Aragon dont la famille est acquise à la cause républicaine. Le 1er juillet, l'arbre de la liberté du Soler a été abattu, Roig reçoit l'ordre « de se transporter sur les lieux pour y procéder à la vérification des faits » (45). Les miquelets de Roig surveillent l'ancien viguier Balanda, « embusqués derrière les murailles » de sa métairie de Saint-Féliu d'Amont. Ils craignent qu'il émigre et l'interpellent le 5 juillet : « Deux miquelets français (...) en m'appelant par mon nom, me dirent si je venais de Thuir » où étaient les Espagnols. Eux-mêmes avaient l'audace d'aller « presque jusqu'aux portes de la ville » de Thuir (46). Le père de Jaubert de Passa, traversant Corbère, est arrêté, « ligoté aux barreaux d'une ferme » mais libéré par un habitant au « moment où les miquelets sont attablés devant une bouteille de vin » (47). Le 24 juillet, « quatre volontaires postés devant le pont de Millas » mettent la main sur Joseph Olive dit Parilla, un déserteur qui passe pour faire le coup de feu contre les Français (48). L'affaire la plus brillante est celle qui permet, le 10 août, à deux miquelets de blesser et arrêter Emmanuel Borrell qui circulait à cheval, accompagné d'une vedette espagnole. L'ancien lieutenant auquel ses ravisseurs attribuent le titre de corregidor est transféré à Perpignan, condamné à mort par une commission militaire le 12 et, malgré l'intervention personnelle du général Ricardos, exécuté le 14 août, un mois après la mort de son frère Augustin (49). Ce sont les miquelets qui détournent les eaux du « ruisseau de Millas » pour priver d'eau la commune ennemie49 bis. L'enlèvement de butin les motive spécialement. Un cheval, un troupeau de boeufs, des moutons font leur affaire. Le 7 août, ils s'emparent entre Thuir et Millas du charriot d'un général espagno1 (50) mais échouent le 24, en s'efforçant sur la même route d'enlever un convoi escorté. De leur côté, l'armée espagnole et ses alliés ne restent pas inactifs. Au début juillet, à Corbère, la maison du capitaine de miquelets Cazeilles est détruite (51). Dans la nuit du 6 au 7 août, Néfiach est occupé, l'état civil détruit, l'arbre de la liberté « couché par terre ». « Ils ont ravagé toutes les maisons, ont emporté tout le linge, ont versé leur huile et leur vin et ont emporté tout le bled » et même les fèves. Par la suite, les Millassois reviennent commettre « des vexations envers les patriotes et notamment envers les femmes de ceux-ci qu'ils attachoient » (52). Le 15 août, une patrouille espagnole pille le mas de la famille Balanda à Saint-Féliu-d'Amont. Madame Balanda envoie sa fille à Millas dans l'espoir de récupérer ses biens. Introduite par ses parents, Boixo et Puig auprès du lieutenant-colonel François Solano, celui-ci promet de faire relâcher la grangère et ses enfants mais garde les marchandises confisquées, « déposées en la maison du dit Boixo », du blé et autres denrées qui furent vendues « par ordre de don François Solano, général (sic) qui en reçut le montant de sa main, pouvant se porter à environ 800 livres catalanes (...) » (53). La commune de Millas dans le jeu des armées Après la chute de Villefranche-de-Conflent, le 3 août le moment de passer la rivière est venu pour Ricardos. Il concentre à Millas et dans ses environs d'importantes forces que la municipalité de Corneilla estime, le 7 août, à 3000 hommes et 600 cavaliers. Le 5 août, un coup de main oppose des miquelets français à des volontaires de la Légion du Vallespir (54). Une première traversée est tentée le 10 août, une date symbole, le premier anniversaire de la chute de la monarchie à Paris. Au début de la nuit du 9 au 10, des unités espagnoles commandées par Raphaël Adorno et renforcées par 100 volontaires de la Légion du Vallespir traversent la Tet à Néfiach, en amont de Corneilla. L'enthousiasme républicain donne la supériorité aux Français exaltés par la commémoration de l'anniversaire. Le représentant du Conseil départemental chargé d'organiser la défense des Corbières, l'Estagellois François Arago est là avec la garde nationale de sa commune. L'esprit de la journée transparaît dans la lettre qu'il envoie au Directoire du département : « Je resterai ici jusqu'à la nuit et plus, s'il le faut, pour animer le monde autant qu'il sera en mon pouvoir (...) les Espagnols ont repassé la rivière quoiqu'ils fussent quatre fois plus nombreux que nos gens. Ils n'ont pas voulu accepter le combat à l'arme blanche. » (55). Les jours suivants, l'état-major espagnol reprend son projet. Le 25 août, le colonel Solano qui commande la garnison de Millas fait occuper Saint-Féliu-d'Amont pour rendre possible la traversée de la Tet en aval de Corneilla. Le commandement français mesure le danger et prépare une riposte. Son plan est de reprendre Corbère et, par là, de menacer Thuir, au centre du mouvement qui doit permettre à l'armée espagnole de terminer l'investissement de Perpignan. Dans la nuit du 25 au 26, 600 Français marchent sur Corbère. Parmi eux, des miquelets millassois conduits par Jean Gouzy. Le village est occupé. Les Espagnols se réfugient dans le château mais, prise de panique dans la nuit, à cause ou malgré la « pétulance » des miquelets, la colonne française se replie dans le désordre à Corneilla, abandonnant le Millassois Pierre Bonaventure blessé qui perd la vie peu après56. Les 1500 hommes venus de Perpignan qui devaient soutenir l'action arrivent trop tard. Quelques jours plus tard, le 30, 25 000 Espagnols échelonnés de Montalba au Soler réussissent enfin à traverser la Tet. Les Millassois ont leur revanche du 10 août. Dominique Boixo entre le premier, avec le brigadier d'artillerie Don Juan de Ara dans le camp français de Corneilla où il saisit un obusier avec ses charriots et munitions (57). Une satisfaction de courte durée. Dans la nuit du 19 au 20 septembre, deux jours après la victoire française de Peyrestortes, l'armée espagnole évacue Millas, suivie dans sa retraite par la compagnie qui participe, les mois suivants, aux batailles de Trouillas, du Boulou puis aux combats en Espagne jusqu'à son licenciement en 1795, après la paix de Bâle. La crainte tout à fait justifiée de la répression provoque à Millas, les 18 et 19 septembre, une grande peur et le départ de tous ceux qui s'estiment, à tort ou à raison, compromis. Les autorités perpignanaises enregistrent sur leurs listes l'émigration de 160 hommes et 25 femmes. Pour adoucir l'exil de ces émigrés, le Roi d'Espagne leur accorde, le 6 décembre 1794, la nationalité espagnole, une faveur qu'il avait déjà consentie aux habitants de Saint-Laurent-de-Cerdans (58). Les héritiers Les miquelets des deux camps n'ont sans doute pas toujours mesuré tous les enjeux de la guerre. Il ne s'agissait pas cette fois d'affrontements à la façon ancienne, agrémentés de banditisme. La victoire de l'armée française consolide une révolution. Elle ne provoque pas la disparition complète de la propriété nobiliaire. Jean Çagarriga, classé suspect, emprisonné à Montpellier pendant les événements sait conserver ses biens. D'autres comme Joseph Bombes se sont fait oublier mais les domaines de ceux qui sont partis sont confisqués et pour l'essentiel vendus. Environ 36 % du patrimoine foncier de la commune changent de mains. Dans beaucoup de villages, un souci d'apaisement, la loi du silence limitent les représailles. A Millas, les haines, les peurs sont trop fortes. La municipalité s'oppose avec beaucoup de mauvaise volonté à l'amnistie prévue par le traité de Bâle. Au moins 11 hommes et une femme sont condamnés à mort et exécutés entre juillet 1793 et novembre 1796 (59). La victoire militaire donne le pouvoir aux bourgeois patriotes, acheteurs de biens nationaux, à la famille Aragon, au juge de paix Camps, au jeune Gouzy, à l'aubergiste perpignanais Cazes, au chirurgien Marcelin Imbert, capitaine de la 8e compagnie du 1er bataillon, à Laurent Raynalt, ancien officier lui aussi de l'armée du Rhin, maire sous le Consulat. L'ancien vicaire, Jean Aigouin est chargé de la paroisse après la signature du concordat mais la communauté des prêtres a disparu. La vie religieuse dans sa forme ancienne est ébranlée. Ebranlée aussi la famille patriarcale et son héritier unique. La guerre n'a pas laissé la nostalgie de l'Espagne. Après avoir servi jusqu'en 1808 dans l'armée espagnole. Dominique Boixo revient dans son département en 1815, sollicite la croix de Saint-Louis en 1816 et se retire à Vinça. Cinquante ans plus tard, en 1846, la Révolution l'a emporté dans les esprits. L'élection présidentielle du 10 décembre 1848 est un échec pour le parti de l'ordre. Dans la section de Millas et Néfiach - les deux communes votent ensemble - Louis Napoléon Bonaparte n'obtient que 3,7 % des suffrages exprimés et Ledru-Rollin 90,9 % (60). Comme l'a montré Peter Mac Phee, pour l'ensemble des Pyrénées-Orientales, à Millas le souvenir de la Révolution accompagne ce retournement (61). Les épisodes grands et petits de la guerre ont été racontés au cours des veillées par les anciens miquelets. Cauneille, le descendant du maire de l'an II préside le club en 1848 (62). Jean Camps est juge de paix comme son père comme en 1793. Comme sous la Révolution, les démocrates fraternisent et dansent la farandole avec ceux de Néfiach. A en croire les rapports du commissaire de police du canton, les brassiers se réclament volontiers de la Sainte Guillotine, Raymond Adroguer issu pourtant d'une famille d'émigrés souhaiterait même que « tous les riches fussent exterminés et que les rigoles de Millas ne coulassent que du sang » (63). Au-delà de ces propos provocateurs, il est vrai que la paysannerie pauvre manifeste des aspirations socialisantes que les descendants des acheteurs de biens nationaux réprouvent. En juin 1848, l'adjoint au maire fait observer à Cazes qui refuse de danser la farandole qu'un « homme comme lui qui tenait sa fortune de la première république ne devait pas aujourd'hui être l'ennemi de la nouvelle » (64). Dans la nuit du 7 au 8 mars 1849, des inconnus coupent 141 peupliers et mûriers dans les propriétés de Cazes, de Joseph Aragon et Gouzy (65) et, au lendemain du coup d'état de Louis Napoléon Bonaparte, en 1852, le préfet fait nommer Joseph Aragon, maire de Perpignan. A la différence de ce qui s'est passé en Vendée où la guerre civile de 1793 a été il est vrai infiniment plus cruelle, le village n'est pas devenu royaliste. Sans doute la tradition royaliste est présente ici comme ailleurs mais, au milieu du XIXe siècle, le parti de l'ordre aussi bien que les démocrates avancés ont les yeux tournés vers Paris et se réclament de la Révolution. Les modalités de ce retournement restent à préciser. Article d'Etienne FRENAY Les cotes renvoient à des documents conservés par les Archives départementales des Pyrénées-Orientales. (1). Sur l'histoire politique du village de 1789 à 1793, Frenay (E.), l'exemple de Millas dans les actes du colloque : L'Espagne et la France à l'époque de la Révolution française sous la direction de Jean Sagnes, Presses universitaires de Perpignan, Perpignan, 1993. (2). Jomini (H de). Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution, 15 tomes, Paris, 1820-1824, tome III, page 323. (3). Marcillac (Louis de), Histoire de la guerre entre la France et l'Espagne pendant les années 1793-1794 et partie de 1795, Paris, 1808. (4). Fervel (J. Napoléon) Campagnes de la Révolution française dans les Pyrénées-Orientales et description topographique de cette moitié de la chaîne pyrénéenne (1793-1794-1795), 2 volumes, Paris 1853. Tome 1, page 40. (5). Campanas en los Pireneos a finales del siglo XVIII (1793-1795), Campana del Rosellon, Servicio historico militar, 1951. Tome II, page 203 et 304. (6). Aulard (A.). Recueil des actes du Comité de salut public avec la correspondance officielle des représentants en mission, Paris, 1889-1899. Tome V, page 468. (7). L'Echo des Pyrénées, page 214. (8). Procès de Dominique Valette, série Lp. (9). L 678. (10). Mémoire de Pierre Poeydavant, subdélégué général de l'Intendance dans le Bulletin de la Société agricole, scientifique et littéraire, Perpignan, 1987, page 32. (11). Jomini, ouvrage cité, tome V, page 218. (12). Bussy-Rabutin, Mémoires, Paris, 1987, page 221. (13). Archives communales d'Estagel 70 et L 55. (14). Aulard, ouvrage cité, tome V, page 178. (15). Lp 579. (16). Campañas en los Pireneos, ouvrage cité, page 75. (17). Marcillac. ouvrage cité, page 138. Voir aussi l'Echo des Pyrénées n° 50. 8 juillet 1793 et Fervel, ouv. cité, tome I, page 79. (18). Vidal (Pierre). Histoire de la Révolution française dans le département des Pyrénées-Orientales d'après les documents inédits des Archives départementales (1789-1800), Perpignan, 1885-1889, 3 volumes. Tome II, page 263. (19). Lp 1065. (20). Lp 586. (21). Fervel, ouvrage cité, page 79. (22). Lp 464. 23. L 36 f. 384 et sur les journées du 1, 2 et 3 juillet, l'Echo des Pyrénées n° 46, 6 juillet 1793. (24). L 441 et L 55. (25). Aulard, ouvrage cité, tome V, page 199, lettre du 6 juillet 1793. Dans une lettre du 24 septembre 1848, le maire de Corneilla évoque les rixes qui opposaient jadis, sur les bords de la Tet les gens de Millas à ceux de sa commune : « Les plus anciens de la commune se souviennent encore du temps que les communes des deux bords étaient en désaccord et les mêmes réunions avaient lieu sur le gravier où l'on se livrait à se jeter avec des frondes des cailloux capables de renverser pour toujours l'homme le plus rude ». (4 Mp 584). (26). Archives communales d'Estagel, 89. (27). L 665 et 1 Q 438. (28). 2 E 2529, 10 juillet 1793. (29). L 664 et Lp 1078. (30). Lp 243, interrogatoire de Pierre Roca et procès de Jean Erre et Etienne Delboi (série Lp). (31). Lp 28. (32). Lp 473. (33). 59J8, L 36 : 24 février 1793, feuillet 458 verso et 10 J 34. (34). L 1393/1. (35). Lp 28, Lp 466. (36). L 110, 7 août 1793. (37). Fervel, ouvrage cité, I page 109. (38). L 271, feuil. 94. (39). Torreilles (abbé Philippe). Perpignan pendant la Révolution (1789-1800), 3 volumes, Perpignan, 1896-1897, tome II, page 156. (40). L 110, 7 août 1793. (41). L 664, L 1393/1 et L 1395 (lettre n° 120). (42). Lp 464. (43). Lp 470. (44). Jacques Vilar est l'oncle maternel de Martin Roig et de sa soeur Marie mariée à François Arago. L'abbé Torreilles lui a consacré une étude : Torreilles (abbé Philippe), Un curé de campagne de l'Ancien Régime (1770-1819), Perpignan, 1893. Sur le mariage de Martin Roig : 3 E 29, 38, ler juillet 1783. (45). L 36. (46). Torreilles, Perpignan, ouvrage cité, tome III, page 282. (47). Torreilles, Perpignan, ouvrage cité, tome II, page 159. (48). Lp 244. (49). Echo des Pyrénées, n° 66, 15 août 1793, Lp 254 et Lp 279. (49 bis). Q 608. (50). Lp. 1065. (51). Echo des Pyrénées, 8 juillet 1783. (52). Lp 464 et L 932. (53). Torreilles, Perpignan, ouvrage cité, tome III, page 286, 292 et L 739. (54). Campanas, ouvrage cité, page 363. (55). Vidal (Pierre), ouvrage cité, tome III, page 312 et Campanas, page 364. (56). L 337 et Lp 478 (procès Roudière). (57). 10J34. (58). 10J34. (59). Des condamnations à mort suivies d'exécutions ont été prononcées contre des habitants de Millas pendant 3 ans, du 10 juillet 1793 au mois d'août 1796. De juillet 1793 jusqu'en octobre de la même année, les accusés sont condamnés pour avoir pris les armes contre la France et, par la suite, pour émigration. La loi prévoit la peine de mort pour tout émigré, inscrit sur les listes dressées par l'administration départe-mentale et arrêté sur le territoire français. Une application rigoureuse de la loi permet d'éliminer, sans longue procédure, des adversaires qui créent un climat d'insécurité lorsqu'ils reviennent clandestinement dans le département. Millas est de loin la commune la plus durement sanctionnée, souvent à l'initiative de la municipalité qui se sent menacée :
(68). Mac Phee (Peter). Les guerres de la Révolution et la mémoire collective en Roussillon dans L'Espagne et la France à l'époque de la Révolution, ouvrage cité. (69). 4 Mp, 722. (70). 4 Mp 113. (71). 4 Mp 584. (72). Journal des Pyrénées-Orientales, 9 mars 1849. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume CII du Bulletin de la SASL, pp. 207-233, Perpignan 1994 | |