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Copyright Aspirateurs | Dans le département des Pyrénées-Orientales
Par M. Paillette, ingénieur civil
Messieurs,
Une notice qui a été insérée dans le bulletin de la Société pour l'année 1838, vous a fait connaître plusieurs particularités tendant à prouver que vers une époque excessivement reculée (avait l'invention de la poudre) on exploita dans les Pyrénées du Roussillon différentes mines métalliques autres que celles qui fournissent du fer.
Je vais aujourd'hui chercher à démontrer qu'il est resté dans la langue catalane des mots dont la signification non équivoque peut faire remonter l'histoire de l'art des mines, en ce pays, à des temps anciens. Nous n'aurons pas malheureusement assez de données positives pour fixer des dates ; mais nous espérons, malgré cette lacune, attirer l'attention des mineurs vraiment passionnés pour leur profession.
Les anciens travaux de mine du Sud de l'Espagne, c'est-à-dire, ceux de la Sierra de Gador, où l'on a rencontré récemment une lampe d'origine phénicienne, et les immenses excavations situées non loin de Carthagène, excavations dont la longueur était, suivant Pline, de 1.500 pas, ne permettent en aucune façon de douter que longtemps avant la conquête de la Péninsule Ibérique par les Romains, les Espagnols n'aient reçu des leçons de maîtres plus expérimentés dans l'art de fouiller la terre et de traiter les métaux.
Annibal, auquel on attribue ce grand et fameux puits du Cabezode Don Juan, se servit de mineurs indigènes ; car Strabon dit que les Carthaginois, qui vinrent en Espagne avec Amilcar Barcas, furent stupéfaits des riches métaux communément employés en Andalousie.
C'est donc à une époque encore antérieure qu'il faut aller chercher les témoignages de l'introduction de l'art des mines dans la région qui environne le Cap de Gate (1).
De là les connaissances se répandirent indubitablement dans toute l'Espagne, les Pyrénées et une partie de la France méridionale. Aussi ne doit-on pas s'étonner que César ait trouvé les Aquitains (2) si habiles à former des excavations dans le sein de la terre, et qu'il les ait employés de préférence aux Romains pour les attaques des villes fortifiées.
Mais quels étaient les instruments de travail dont on pouvait se servir comme outils de mine dans ces temps anciens ?
Avant que la géologie moderne ait prouvé par l'étude des roches que dut traverser Annibal dans son passage des Alpes, toute l'absurdité de l'histoire du vinaigre, le bon sens avait déjà fait justice de la crédulité des commentateurs ou de la mauvaise orthographe des individus qui avaient pu nous transmettre d'une manière défectueuse le récit des historiens latins.
Cette altération des mots doit être de la même nature que celle existant dans la plupart des éditions du traité sur les pierres par Théophraste.
On y lit : «Il y a aussi deux espèces de cinabre, l'une naturelle et l'autre factice ; le naturel qui se trouve en Espagne, est dur et pierreux de même que le cinabre qu'on apporte de Colchos qui, dit-on, s'y produit dans les rochers et les précipices, d'où on le fait tomber au moyen de dards et de flèches».
Comprend-on qu'une matière dure et pierreuse puisse être abattue à coups de flèches ? Cela ne tombe pas sous le sens. Et certes, jamais Théophraste, qui a décrit d'une manière si parfaite des procédés minéralurgiques compliqués, n'a pu s'exprimer de la sorte.
Disons plutôt que ces notes nous sont parvenues comme pourraient arriver â la postérité le récit des travaux exécutés dans la montagne de Batèra, à Fillols ou à Canavellas, s'ils étaient décrits par une personne étrangère à l'art des mines et qui n'aurait pas visité les localités.
Elle s'exprimerait peut-être de la sorte : «Sur les flancs du mont Canigou, au milieu des précipices, existent de vastes mines de fer, dans lesquelles les ouvriers abattent le minerai au moyen de sagettes».
Pour peu qu'une pareille phrase fût commentée, on finirait par transformer le mot sagette en flèche ou dard.
Et cependant, Messieurs, sagette, dans le langage de nos mineurs, signifie seulement un coin de fer acéré ayant à peu près la longueur des anciennes flèches d'arbalète et, comme beaucoup d'entr'elles, terminé par une pointe allongée.
Niera-t-on actuellement le rapport de certains outils d'aujourd'hui avec ceux de l'antiquité ? N'est-il pas évident que du temps de Théophraste le cinabre naturel, dur et pierreux, venant de Colchos, fut exploité au moyen de coins de mines ? Enfin, ne peut-on conclure avec quelque raison que le mot sagette, par sa similitude avec celui de sagitta, ne soit venu dans le pays à une époque excessivement ancienne ?
Si nous trouvons dans la langue catalane un mot aussi parfaitement clair que celui de sagette pour exprimer la désignation d'un outil, qui rend immédiatement intelligible l'un des passages les plus obscurs d'un grand naturaliste, nous pouvons prouver par un autre mot des plus vulgaires combien l'art de fondre est ancien dans le Roussillon.
Il suffit de rappeler que les fourneaux à courants d'air artificiel ont été de tout temps employés pour la fonte des métaux... Et, sans citer les nombreux tas de scories de fer, de plomb et de cuivre laissés dans nos montagnes comme des témoignages irrécusables, nous dirons que du temps de Bernardo Perez de Vargas, qui écrivait en 1569, pour l'Espagne, d'Alonzo Barba, qui publiait ses ouvrages en 1640, ces appareils portaient le même nom qu'aujourd'hui dans le Midi de l'Europe et en Amérique, c'est-à-dire, qu'on les désignait sous le nom de fourneaux castillans (hornos castellanos).
Agricola, le père des métallurgistes, a donné les détails relatifs à ceux d'Allemagne vers l'année 1546. Enfin, en 1734, Emmanuel Swedemborg a parlé avec des développements nombreux de ceux usités en Suède pour le traitement du cuivre.
Ces mêmes fourneaux employés en France ont reçu le nom de fourneaux prismatiques et plus communément celui de fourneau à manche.
Pour beaucoup de personnes ce mot de manche est un véritable surnom dont on ne voit pas bien l'utilité, tandis qu'en définitive, il exprime dans la langue catalane le véritable état du fourneau, c'est-à-dire, un fourneau à soufflet (mancha).
Telles sont, Messieurs, en peu de mots, les considérations que j'avais à vous soumettre. Elles font partie de mes recherches sur l'art des mines dans les temps anciens, et notamment dans les provinces longtemps soumises aux peuples dont nous avons reçu les premières bonnes leçons de métallurgie.
Perpignan, avril 1840. © S.A.S.L. des P-O. Cet article a été publié dans le volume V du Bulletin de la SASL, 1841, pp.53-57
(1) Pline (III, 12) dit que les Espagnols voisins des bords de la Méditerranée étaient si habiles dans l'art métallique qu'ils savaient de son temps altérer l'argent avec des eaux préparées. (2) Livre 3, chap. 21 de ses Commentaires. |